‹ La fiancée de BénarèsChapitre 7 sur 17 · LES AMANS ARABES · texte numérisé non relu

LES AMANS ARABES

« Trésor pieux , que le ciel me demande ,

» Doux talisman , pure et magique offrande ,

» Ah ! dans quels lieux, sous quels antres secrets,

» Au sein des flots , dans les flancs de la terre ,

» Les dieux ont-ils caché votre mystère ,

» Dernier remède à mes trop longs regrets?...»

— Elle disait. Dans les airs balancée , Et par les vents mollement caressée, Flic quittait les parvis de 1 Édcn

Du jour naissant la brise orientale Versait 1 encens que son baiser exhale ; Et la Sylphide , en son vol incertain , Se parfumait des vapeurs du matin.

Long-temps errante au sein de l'atmosphère , Enfin Eza suspend son vague essor Sur ces vieux rocs où l'immense condor , Roi de ces lieux , ose bâtir son aire : Sur ces vieux rocs , de vieux ifs couronnes , Et dont l'abri sauvage et tutélaire Cache aux regards des mortels étotmés Le noir berceau du Nil, aux eaux fécondes L'errante Eza se baigne dans ses Ofltdes, Puis reparaît ; et traversant les airs - Des Pharaons voit s'enfuir les déserts.

Sur les débris de ecl antique empire, Sur ces palmiers, ces grottes, ces bosquets j

Sur ces tombeaux qui furent des palais ,

Elle voltige , elle plane , soupire ,

Et fuit bientôt vers ces lieux enchantés,

Ces bords heureux par l'Arabe habités.

De l'Yémen voici les doux ombrages ,

Voici d'Oman les merveilleux rivages.

La nacre et l'ambre y trouvent leurs berceaux ,

Et leur éclat se trahit sous les eaux.

Le pélican les effleure de l'aile ,

Son blanc plumage avec grâce étincelle

Des feux du jour vivement reflétés.

Séjour de paix ! séjour de voluptés !

Un rayon pur sur la nature entière

Répand l'amour, le repos, là lumière!

L'or pâlissant des jeunes citronniers

S'est couronné d'une flamme légère.

fin bord du lac, les groupes des dattiers

Ont incliné vers les eaux frémissantes ,

Avec leurs fruits leurs tetes languissantes,

£» 56*ii

Ainsi 1 on voit mollement s'assoupir Jeune beauté par le sommeil vaincue ; Sur les coussins ainsi l'on voit languir De ses attraits la grâce demi-nue ; Au jour trop vif ses regards se cacher , Et son beau cou lentement se pencher.

Mais la chaleur accable la nature ; On n'entend rien que le lointain murmure Du Biralé * le chantre de l'amour.

Jadis un temple orna ce beau séjour.

Sur ses débris l'éclatante Sultane ** Se tient debout. Son immobilité , Son vêtement de pourpre diaphane t Semblent trahir au regard enchanté

* ï,e rossignol.

** Oiseau commun en Arabie , et dont les pates et le bec sont de couleur pourpre

E* 57 «3 De l'oiseau-dieu qu'adore le Brahmane , Le marbre saint dans nos temples sculpté . Tout est muet, les vents et le feuillage : Le flot murmure à peine sous l'ombrage. Ah! croiriez-vous que dans un si beau jour, Au sein des airs qui respirent l'amour , Parmi l'encens émané du bocage Planent la mort, l'horreur et le ravage? C'est toi, soleil, qui du fond des déserts As appelé la sœur de l'esclavage Ta sombre fille , effroi de l'Univers , Errant fléau , la peste ! — De son aile Elle répand cette vapeur mortelle Qui fuit dans l'onde et glisse dans les airs» Ce noir démon s'entoure du silence. Partout présent , il se cache en tous lieux : L'encens des fleurs et le souffle des cieux Portent la mort et servent sa vengeance Il remplit l'air , et la terre, et les eaux.

11 frappe, il passe,... il laisse des tombeaux!

Que de mortels , rayonnans de jeunesse, Dans les plaisirs, le bonheur ou l'ivresse Virent hier s'éteindre le soleil ; Qui, languissans, invoquent en silence Pour terme heureux d'une horrible souffrance Ce long repos qui n'a point de réveil ! Mais l'astre luit. Il éclaire sa proie. Sur ces amas de corps , nus et sanglans Il étincelle , et ses rayons brûlans Semblent briller d'une homicide joie.

On a vu , loin d'un si triste séjour Epouvanté , s'enfuir le noir vautour.

Seule, à pas lents, la dévorante hyène Vient de la mort parcourir le domaine.

Puis s\irrêtant sur ces affreux lambeaux , Elle s'assied, horrible en son repos ,

De tant de morts, paisible souveraine,

Calme , farouche , et semblable aux tyrans

Sur les débris des peuples expirans !

Du champ des airs la jeune voyageuse Voit tant de maux. — « Hélas ! que je vous plains \ » Dit la Sylphide, ô malheureux humains î )> Si de vos jours sur la route orageuse , » Le sort cruel a jeté quelques biens, » Des noirs fléaux échappés de ses mains , » Ah ! que la foule est horrible et nombreuse î » Et que souvent, pour comble de douleur, « Le bien lui-même enfante le malheur î )> Ainsi sur vous l'astre de la lumière » En répandant les flots de sa clarté , » Torrens de vie et de fécondité , » Répand la mort ! Son ardeur meurtrière » Couvre d'effroi le monde ensanglanté.

)> Pauvres mortels ! »

Elle dit ; une larme Au sein des airs coule de ses beaux yeux : Célestes pleurs , dont le magique charme Epure l'air qu'on respire en ces lieux ! Tout devient frais autour de l'immortelle. Ainsi l'on voit de la rose nouvelle Sur un rocher le calice entr'ouvert De ses parfums embaumer le désert.

Des orangers qui parent ce rivage Quel long murmure a percé le feuillage ? Sous cet asile, exil aimable et frais, Un malheureux soupire ses regrets ; D'un pas furtif lentement il s'avance.

Il fuit : il cherche et l'ombre et le silence.

11 va mourir, mourir seul. De ses jours

L'amitié tendre enchanta l'heureux cours.

Mille mortels , empressés à lui plaire

Suivaient ses pas, partageaient son bonheur:

Et maintenant à son heure dernière

Pas un ne vient partager sa douleur.

Il n'aura pas la dernière caresse

Ou d'une mère ou de ses jeunes sœurs ;

Sur le trépas qui frappe sa jeunesse

Pas un ami ne répandra des pleurs.

Pour soulager la flamme dévorante ,

L'horrible soif qui brûle dans son sein \

Pas un ami, qui puise de sa main

L'eau nécessaire à sa langueur mourante.

Le malheureux, hélas ! n'entendra pas

Ce dernier mot, cet adieu doux et tendre

Qu'au lit funèbre un ami fait entendre ,

Ce dernier mot qui charme le trépas

Et fait encore à l'oreille ravie

Errer sa douce et lointaine harmonie :

Comme , entraîné sur l'abîme des eaux, Le voyageur , en quittant le rivage De ses amis , qui restent sur la plage , Entend l'adieu , qui le suit sur les flots !

O malheureux î une seule pensée ?

Un seul espoir , dont ton ame est bercée , Calment ta peine, enchantent ta douleur. Et du trépas adoucissent l'horreur.

Elle vivra, celle qui te fut chère Sous les abris du palais de son père î Elle vivra, sous l'ombrage enchanté De ces cyprès qui versent le silence * , Et la fraîcheur, et l'ombre, et la sanl< Là, d'un flot pur, par l'obstacle irrité Le jet hardi partout brille, s'élaRff

* Voyez les note*

Tombe et s'enfuit sur l'albâtre humecté. Là , du sandal les branches enflammées Chargent les airs de vapeurs embaumées : Là tout est frais, pur, comme sa beauté.

Un bruit lointain fait retentir la rive. Vers ce bocage , asile du trépas , Quelle beauté si fraîche et si naïve , Précipitant sa démarche craintive Vole , s'arrête et tombe entre ses bras ? C'est elle ! en vain de ses vives tendresses 11 voudrait fuir les aimables caresses.

Elle est venue , auprès de son ami Pour y mourir, pour quitter avec lui Ce vain fracas de la vie et du monde , Qui désormais à sa douleur profonde N'offrirait plus qu'un solitaire ennui.

Elle le nomme, et l'enlace et le presse.

Il la repousse. . . et cède avec langueur

Et se détourne en sa morne tristesse

Et dans ses bras enfin presse sa sœur.

Sur ce front pâle , elle arrête et repose

L'incarnat pur de sa bouche de rose ,

De ses cheveux détache les anneaux

Et, les plongeant au sein des froides eaux ,

Forme avec soin l'humide diadème

Dernier remède aux maux de ce qu'elle aime !

Ah ! ce mourant eût-il jamais pensé Que de la main qui le tient enlacé Il dût un jour, avec peine, avec crainte , Avec douleur, sentir la douce empreinte ? Ces bras charmans, son Eden , son bonheur, Eût-il pensé , qu'un jour avec frayeur Il dût sentir leur caressante étreinte ! Dieux! quels tourmens! il fuit avec horreur

;3> 05 «€£ Le baiser pur de cette lèvre humide , Qui sans connaître une pudeur timide, De ses baisers sollicite l'ardeur !

« Viens ! tendre ami ! daigne encor me sourire ; » Que ta Zilphé du moins respire encor » L'air embaumé que ta bouche respire ! )> Viens ! qu'il me donne ou la vie ou la mort; » Il est plus doux à mon ame charmée » Que tout l'encens de la belle Idumée ! » Ah ! si mon sang à longs flots répandu » Pouvait du moins soulager ton supplice! » Si mon Hafed au jour était rendu , » Vous le savez, grands Dieux! qu'avec délice » J'accomplirais un si doux sacrifice ! » O mon ami ! viens ! arrête sur moi

» De tes beaux yeux la langueur incertaine

• Déjà la mort me saisit et m'entraîne!

» Oui, pour jamais, Hafecl ! je sois ;• !<>i

)> Le palmier meurt ; et sa feuille en silence

» Jaunit et tombe. Ainsi, mes seuls amours ,

)> Si je te perds, toi ma seule existence :

m Réponds , réponds , que faire de mes jour* '

» Hafed ! adieu , déjà la mort s'avance !

» Approche-toi ! donne un dernier baiser!

» Un seul encor ! Hafed ! et viens puis* i

h Ce doux nectar que ma bouche tremblante

» Offre à ta bouche , et qui peut apaiser

« L'affreux transport de ta fièvre brûlante! »

Ainsi qu'on voit dans l'ombre d'un ia\ eau S'évanouir la clarté d'un flambeau , Elle pâlit, elle meurt, elle tombe ; Au noir démon sa faiblesse succombe.

Elle n'est plus. Hafed , contre la moi I (Jn seul moment s'agite el lutte encor.

I a long baiser, une étreinte éternelle

l Hil le sort de ce couple fidèle!

Ils ne sont plus ! et tendrement pressés ,

Et dans les bras l'un de l'autre enlacés ,

O de l'amour tendre et dernier empire !

Au trépas même ils paraissent sourire.

Ainsi l'on voit deux martyrs bienheureux,

Fiers de mourir et fiers de vaincre ensemble ,

Sourire au sein des glaives et des feux.

«Vous, ditEza, qu'un doux trépas rassemble

» Dormez, amans , et que le myrtlie en Heurs,

» Que de Cama la rose printanière,

v Sur vos tombeaux prodiguent leurs odeurs

» Moi , je recueille en ma coupe légère

)> Ces derniers pleurs , trésor religieux

m Digne de moi, digne des justes Dieux ! »

Telle futla réponse de la prêtresse. Les derniers pleurs du dévouement , le sacrifice de l'amour , étaient , selon Azyora , la plus pure des offrandes. Un long murmure témoigna l'approbation du peuple.

La nuit était avancée , lorsqu'elle cessa de chanter. Un air frais et embaumé pénétrait dans l'enceinte magnifique du temple. Des milliers d'étoiles scintillantes brillaient tour à tour. Une des idoles indiennes étendait sa main immense sur la prêtresse; les cérémonies continuèrent, et le jour ne tarda pas à renaître et à éclairer les ornemens délicats que des mains habiles avaient prodigués dans le lieu saint. La lumière glissait avec l'encens des violettes qui croissaient çà et là parmi les ruines, sous ces galeries hautes et larges , soutenues par toutes les statues extraordinaires de la mythologie brahmanique. Le temple était

place sur une hauteur, elles bananiers qui croissaient sur le penchant de la colline, laissaient s'exhaler, pour ainsi dire , vers lui les accensdes bengalis que recelaient leurs feuilles. Tout était fraîcheur et parfum , et sous le ciel qui bientôt allait s'embraser, on respirait encore l'air suave de la nuit avec une volupté enchanteresse.

Au milieu des acclamations religieuses du peuple , la prêtresse qui vient de chanter le dévouement de l'amour est ramenée dans une pompe brillante à son asile sacré.

TROISIÈME NUIT

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TROISIEME NUIT

Le jour est passé. Voici la nuit où la belle Psammeris doit à son tour expliquer l'oracle. Les cérémonies de cette journée avaient conduit le peuple dans le temple de Doumar-Ley-na. Ce lieu sacré fut témoin de Timprovisatioi de la fille du Grec.

C'était sous un rocher immense qu'était pratiqué ce vieux sanctuaire , dont la fondation se perdait dans les siècles les plus reculés. Un quadruple rang de pilastres courts et carrés , surmontés d'une petite colonne ronde, soutenait cet étrange asile. De grands quartiers de roc se montraient sous les parvis du temple ,

et mêlaient , aux travaux de l'art , l'énergie d'une nature indomptable. Deux lions énormes , sculptés dans le granit , semblaient défendre l'approche de la source sacrée que ce lieu offrait à la vénération des hommes pieux. Tout avait été préparé dans le temple. Psammeris , appuyée d'une main sur le cou de l'un des lions , accorda sa harpe et préluda.

Belle comme les statues grecques , on reconnaissait en elle je ne sais quoi de noble et d'élégant, qui semblait étranger au peuple et aux mœurs qui l'environnaient. Les contrées de l'Europe étaient présentes à sa pensée ; c'était là qu'elle avait suivi son père ; c'était là qu'il était mort dans ses bras ; c'était à ce vieux pays de la civilisation que la reportait sa pensée dans les momens de l'inspiration. Elle commença :

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DE LA TROISIEME NUIT-

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