LE PERE ET LA FILLE
Il est une terre féconde j Berceau du soleil, roi des jours ; Des feux dont cet astre l'inonde , Naissent les fleurs et les amours.
Là, le tigre, au palmier sauvage, Demande un tutélaire ombrage ; Le myrthe embrasse le cyprès ; Le noir vautour étend son aile Près de la douce tourterelle; Brûlant de volupté , l'air anime aux forfaits.
«Adieu, climats d'horreur, d'amour, de poésie : » O filles du soleil, ô plaines de l'Asie ! » Je dirige mon vol vers de plus doux climats, » Que le soleil éclaire et ne dévore pas ! » Elle dit ; elle vole, et déjà sous sa trace Eza du monde entier voit glisser la surface. Voici la Grèce , hélas ! sous le joug des bourreaux Renaîtront-ils enfin, ses enfans, ses héros? Ah ! verra-t-on jamais sur leurs urnes brisées , Parmi les vieux tombeaux, les cendres dispersées, Ces esclaves tremblans , devenus immortels , Baigner, d'un noble sang, les débris des autels?
La Sylphide arrête sa vue Sur Venise , cité des mers ; Cette autre Rome suspendue Sur l'abîme des flots amers.
^79^ Elle fixe son vol agile Sur la cité de Paul-Emile.
Rome ! tu mis le monde aux fers !
Les voilà , tes urnes antiques !
Veuves de cendres héroïques !
Tes enfans avilis ont vengé l'univers.
Voici les orangers de l'antique lbérie ; Voici l'Anglais , trop fier d'avoir une patrie , Avare pour lui seul de ce divin trésor , Il vend l'or pour le sang et vend le sang pour l'or. Son front, enorgueilli de vertus domestiques , S'élève tout souillé de crimes politiques. Et toi , brillant pays , qu'à l'immortalité Consacrent les amours, la gloire et la gaîté : France ! nouvelle Grèce! elle fuit ton rivage ; Des (leurs couvrent tes fers 3 cachent ton esclavage.
Bientôt l'errante Eza du Mont-Blanc orageux Atteint le front glacé qui s'entoure de feux.
Elle voit les cimes pourprées , Du jour refléter les rayons , Et, de ces lueurs colorées , Resplendir les neiges des monts.
Sur la plaine sauvage et sombre , Au loin se projette leur ombre. La Sylphide , au milieu des airs , Dit le majestueux cantique , Et sa voix sonore et magique Éveille les échos de ces vastes déserts.
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Monarque au front de neige , à la robe éclatante ,
J'effleure en mon essor ta cime étincelante.
Le soleil qui s'éteint couronne tes glaciers ;
La nue est ton bandeau, la foudre est à tes pieds.
Salut, rempart immense, à la cime inégale!
O vieux géans des rocs, famille colossale !
Des mondes expirés antiques ossemens ;
Des mondes écroulés éternels monumens !
Salut ! de la nature , ô merveilleux caprices !
Où les bois, les cités pendent en précipices.
Et vous au sein des monts , océans renfermés ,
Que de pourpre et d'azur Dieu lui-même a semés ;
De repos et d'orage inconstante carrière ,
Flots tour à tour brillans d'azur et de lumière !
Généreux souvenirs ! et toi, lac enchanté , Berceau d'une onde pure et de la liberté !
Le jour s'obscurcit et s'efface ; Un voile noir, du sein des airs , Tombe sur l'éternelle glace , Seul vêtement de ces déserts.
Mais un écho sorti de l'ombre Trouble la paix muette et sombre Qui règne en ce lieu désolé.
Sur la neige un vieillard se traîne ; Le malheureux respire à peine :
Une fille soutient et guide l'exilé.
Long-temps ce fugitif, ce vieillard sans patrie, Sans autre appui que vous , fille aimable et chérie ,
^ 83 m Sous l'ardeur du midi, sous le froid des hivers , Promena son exil de déserts en déserts. Il est pauvre , il est vieux : on donne à sa misère , Avec un peu de pain un regard de colère. Plaignez sa jeune fille ! elle étouffa cent fois De sa noble fierté la déchirante voix.
Alors qu'aux exilés, sous leur morne feuillage, Les buissons refusaient de l'ombre , un fruit sauvage, Pour son père expirant Lucile mendiait Ce repas douloureux que sa main apprêtait.
Comme , sous une voûte obscure, Une fille à ce vieux Romain Versa la source douce et pure Du lait épanché de son sein, Comme on la vit servir de mère Aux jours épuisés de son père :
La fille de l'infortuné Par un effort plus magnanime , S'unit volontaire victime Aux dernières douleurs du vieillard condamné.
Sur ses pas chancelans réglant des pas dociles , Attentive à choisir des pentes plus faciles ; A sa langueur mourante offrant un doux appui ; Se hâtant , reposant , s'arrêtant avec lui ; Réchauffant son vieux front d'une paisible haleine, Pour le laisser dormir ne respirant qu'à peine... Que de vertus, de pleurs : ah ! dans ces lieux déserts, Que de cris étouffés et que de maux soufferts ! Que de nuits sans sommeil ! quelle horrible froidure! Que de fois il fallut , durant la nuit obscure , Cacher l'effroi , l'horreur, la détresse , la faim , Tous tes tourmens secrets qui dévoraient son sein !
tt Arrête ! enfin de ma misère » Le dernier terme va venir.
» Approche-toi! que ton vieux père, » D'un baiser puisse te bénir !
)> O vents de la roche étrangère , » Venez, recueillez ma poussière; )> Portez les cendres d'un martyr; » Et sur les ingrats en silence , )> Qu'elles répandent la vengeance » Que me prépare au loin le sévère avenir !
w Des coupables mortels j'osai braver les crimes. w J'accusai les puissans, je plaignis les victimes ; » Et portant dans les cours ma redoutable voix , » A l'oreille des grands je fis gronder les loix. » Quand sur les saints autels je vis la main du vice, » Dégouttante d'opprobre , offrir le sacrifice , » J'abjurai leurs autels par la honte souillés,
» Et de leur saint prestige à jamais dépouillés. » Voilà pour quels forfaits , écrasant ma vieillesse , » Ils m'ont donné l'exil, l'opprobre et la détresse ; » Voilà pour quels forfaits. .. O suprêmes douleurs ! » O terme de mes maux! viens, ma fille! . . je meurs!»
Eza, de son aile agitée,
Cherche à ranimer le vieillard.
Du sang la source est arrêtée ;
Son œil se ferme : il est trop tard.
Fixant sur ses lèvres glacées
Ses lèvres, doucement pressées,
Lucile emplit l'air de ses cris.
Il se lève encore ; il retombe :
La neige qui lui sert de tombe , Aux froids baisers des vents dérobe ses débris.
*** Voyez-vous s'ébranler cette foudre de glace , Silencieux tonnerre , épouvantable niasse ?
C'est l'énorme avalanche : elle roule et grandit; De sommets en sommets elle tombe et bondit. Tels ces pensers nouveaux que le génie enfante , Dogmes audacieux, par une marche lente, S'entassent dans les flancs de la société. Long-temps ensevelie , un jour la vérité S'élance. C'en est fait , tout l'édifice tremble 5 Les peuples et les rois s'engloutissent ensemble. Tel riche des débris légués par vingt hivers , L'avalanche s'abîme en des gouffres ouverts.
Lucile a vu sur la vallée Peser cet immense trépas :
La montagne , au loin ébranlée , Plane, et ne l'épouvante pas. D'une plus ardente caresse Elle l'étreint, elle le presse.
Bientôt , à jamais réunis , La jeune fille et son vieux père,
Au fond du gouffre funéraire, Pendant l'éternité, dorment ensevelis.
La Sylphide aperçoit, empreinte sur la glace,
Du sang de la victime une légère trace ;
Elle voit , elle espère : — « O dévoûment pieux !
» Ouvre-moi ma patrie et va fléchir les Dieux !
» O premier des amours, piété filiale,
» Sang versé pour un père ! Une fleur matinale ,
» Un baiser de l'Aurore, aux doux champs d' Amenzur
» N'ont rien d'aussi charmant, d'aussi doux, d'aussi pur.
» Chante l'hymne de joie , ô belle Zendovère !
» Prompte comme les vents , que ton aile légère
» T'emporte dans les cieux ! » Elle dit , et sa main
Dépose son offrande aux parvis de lEden
Ces mœurs nouvelles que Psammeris avait décrites , ces régions étrangères sur lesquelles on avait vu la Sylphide faire planer son vol et ses regards , offraient au peuple qui l'écoutait je ne sais quelle séduisante nouveauté. Quelques Pundits cependant , en sortant delà grotte de Doumar-Leyna , observaient que les pensées de la jeune fille semblaient émaner des régions infidèles qu'elle avait parcourues ; que d'ailleurs jamais un hymne sacré n'avait été composé d'une série constante de deux strophes inégales ; et qu'il était impossible que Erahma eût pu regarder comme un talisman magique le singulier cadeau dune larme d'amour ou d'une goutte de sang , imprimée sur un flocon déneige.
QUATRIÈME NUIT
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QUATRIÈME NUIT
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Enfin était arrivée la nuit où Demsaïl , l'amie de la fiancée, devait succéder à ses deux rivales. Que de pleurs les deux amies ont versés pendant ces trois jours de fêtes ! La fiancée est résignée à son sort ; mais la prêtresse veut mourir , elle suivra son amie.
Elle est la plus jeune des trois Devêtas , et , comme telle , elle préside à la cérémonie des fleurs. Des roses , placées dans de petites nacelles légères et brillantes , sont lancées par la main des Brahmes sur le lac de Gliera : données en sacrifice à la Déesse , ces fleurs sont portées au milieu du Gange par les flots qui s'y précipitent.
La pâle prêtresse conduit la procession triomphale. Une nuit délicieuse régnait sur la nature -, les fleurs jetées sur les flots répandaient une odeur suave , et paraissaient , aux clartés de la lune , semer les ondes de petites lames argentées. Distribués dans des barques élégantes , les Brahmes et les grands voguent vers ces petites îles , qu'un ruisseau léger sépare , et qui sont chargées de sapins tremblans et de myrtes verts. Dans l'île principale se trouve le lieu saint , l'île consacrée. C'est là que Demsaïl , environnée d'un peuple silencieux , qui laissait à peine apercevoir l'onde sous les nombreuses barques qui la couvraient , chanta d'une voix faible des inspirations auxquelles le désespoir prêtait une secrète et mâle énergie.
Demsaïl , née à Sérampore comme la fiancée, faisait remonter son origine jusqu'à ces Guèbres qui défendirent si long-temps la Perse et les autels de leurs pères, contre l'invasion
des Arabes. Des souvenirs d'héroïsme remplirent son imagination exaltée par la douleur ; elle commença en ces mots :
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DE LA QUATRIÈME NUIT
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