‹ La fiancée de BénarèsChapitre 9 sur 17 · L AMOUR DU PAYS · texte numérisé non relu

L AMOUR DU PAYS

Silence aux plaines de Lahore !

Sur le champ de bataille on voit planer la nuit , Et son obscurité paraît sanglante encore

Des horreurs du jour qui s'enfuit.

C'est là , c'est près de ce rivage , Que sous les fers vainqueurs, jetés par le croissant,

On a vu l'Africain sauvage, Le lion du désert, tomber en rugissant.

Filles de ces plaines brûlantes , Pleurez votre fécondité ;

« BlBUOTHECA

Vos fils vivront sans liberté !

Ouvrez vos entrailles sanglantes;

Arrachez au vivant tombeau ,

Qui leur sert de premier berceau,

Ces fils qui seraient des esclaves !

Par quels crimes ont-ils mérité de servir ? Les condamner au jour pour les charger d'entraves,

Ah ! ce serait trop les punir !

Ces nuages de feu promènent-ils la foudre?

Non ; ce sont les ombres des morts !

Ces drapeaux étendus sur les débris des corps,

Sont souillés de sang et de poudre ; Le coursier hennissant aux échos de ces lieux,

En vain redemande son maître.

A l'aube qui , demain , brillante va renaître ,

11 ne rouvrira point les yeux.

Do ce sacrifice coupable , Voyez l'encens qui vers les deux , S'élève, holocauste effroyable ; Et ce chaos épouvantable ,

Ces fers déshérités de leurs sanglans exploits, Et ces clairons privés de voix, Qui n'appelleront plus la gloire.

Ainsi que l'air captif de leur tube d'airain S'échappait; ainsi la victoire

\ fui d'un vol léger les camps de l'Africain,

Ces sauvages héros, étendus sur la plaine, Ils dorment du dernier sommeil ; Ils baignent leurs membres d'ébène

Dans les flots de leur sang , brûlé par le soleil. Rougissez devant ces barbares,

Peuples fiers de vos lois , de votre sang avares !

En vain sur les champs paternels

Roule le char de la conquête :

Vous ployez votre lâche tète ; Et de vos oppresseurs embrassant les autels ,

Vous saluez l'ignominie,

Vous acceptez la tyrannie , Trop heureux de servir ; et de lâches baisers Couvrent le pied sanglant qui vous tient écrasés !

Un de ces Africains mourait pour la patrie ; Sur la terre sanglante et de son cœur chérie ,

Il reposait ses membres nus.

De tous côtés jaillit le sang de ses blessures ; Ses gigantesques bras sur le sol étendus, S'agitaient pour chercher, sous les ombres obscures. Ces flèches , ce carquois, dont les atteintes sûres S'abreuvent de poisons en ces climats connus.

Il sent venir l'instant suprême ; Il lance encore l'anathème Contre les cruels oppresseurs ; Et dans sa piété farouche , Ouvre encor sa mourante bouche , Et jusqu'au fond des cieux va chercher des vengeurs.

Mais au milieu des morts entassés sur la plaine , Un coursier superbe promène L'orgueil paisible du vainqueur:

L'Ottoman a vu son ouvrage.

A ce spectacle de carnage , Le cruel sent frémir son coeur.

Le pied de son coursier s'arrête j

Il a heurté contre la tête

Du héros bientôt expirant.

L'Africain s'éveille, se lève \

Sa main ne trouve point de glaive :

O douleur ! il ne peut se venger en mourant !

« Vis 5 lui dit l'oppresseur ; je suis las de ra\ » J'ai pitié de ton sort, et j'aime ton courage. » Toi que j'ai vu long-temps dans le feu des combats , )) Comme un cercle brûlant faire voler ton bras, » Sauvage défenseur de la terre natale,

» Vis ; suis-moi ! . . . N'attends pas

» Que ton dernier souffle s'exhale

» Sur les débris de tes soldats.

)> Te faut-il des trésors ? je t'offre mes richesses : » Tu couleras ta vie au sein de mes largesses ; )> Sur les bords du Niger élève tes palais , » Tes égaux, asservis, deviendront tes sujets » Commande sous meslois aux champs qui t'ont vu naître )) Sois le roi de ces lieux ; seul, je serai ton maître.

» — Tiens , voilà ma réponse! » Il a dit el son bras

Soulève le djerid * immense.

L'énorme poids fend l'air, tombe avec violence, Et ce dernier effort lui donne le trépas.

Il meurt ; il maudit encore

L'Ottoman épouvanté ;

Et son accent irrité ,

Avec désespoir implore Une flèche , un moment, la force , le bonheur De mourir en voyant le sang de l'oppresseur !

L'oppresseur vit... le héros tombe,

Tel est l'arrêt des justes Dieux ;

Et l'héroïsme qui succombe , Voit le crime sanglant triompher à ses yeux. Sur le guerrier mourant plane la Zendovère. De son sang à grands flots épanché sur la terre ,

* Javelot.

Une goutte jaillit encor.

De son cœur épuisé c'est l'offrande dernière. Lange banni du ciel recueille ce trésor.

&$mw U ta %t*àmn.

« Au seuil étincelant de l'île lumineuse ,

)> Vas , offrande mystérieuse , » Présent digne du ciel , secret de mon bonheur !

» Que des Dieux l'arrêt s'accomplisse.

» Sang noblement versé, sublime sacrifice, Je te devrai l'Éden , seul désir de mon cœur !

» Tout le sang répandu sur les champs du carnage » Pour le choix d'un vil esclavage, Inspire de l'horreur aux justes Immortels.

» Mais le sang échappé des veines )> Du mortel qui succombe en repoussant des chaînes, » Est pur comme l'eau sainte arrosant les autels !

» Rien ne peut conquérir mon étoile adorée ,

» Si ce n'est vous , larme sacrée » Du héros expirant sacrifice dernier ;

» Libation douce et sublime ,

» Que par un effort magnanime, » La liberté puisa dans les flancs du guerrier ! »

Elle dit. De l'Eden les portes retentissent : Du sein de ses parvis des gerbes d'or jaillissent • Ils laissent échapper de suaves concerts : Le bonheur t'appartient , Ézaî fille des airs!

La tête de Demsaïl se penchait comme un beau lis chargé de rosée ; elle retomba sans force entre les bras des prêtres. Les barques ramenèrent au rivage les Bramines et les Prêtresses 5 et sous les lueurs de l'astre nocturne, la procession solennelle revint au temple de Zalambron , oii Brahma devait, par la bouche de ses prêtres , désigner la vierge inspirée , à laquelle les dieux avaient révélé leurs secrets.

Les regards du peuple étaient fixés sur les trois jeunes filles; et Ion attendait impatiemment le jugement des Brahmes qui s'étaient retirés dans les profondeurs du sanctuaire. Chacun des assistans, dans le secret de «a pensée , accordait à l'une des Dévêtais le don de l'inspiration. Les femmes croyaient que la brune Azyora, celle qui avait chanté le sacrifice de l'amour, était la prêtresse choisie jles

hymnes étranges oii Psammeris avait célébré la piété filiale, trouvaient des admirateurs; et les hommes , les guerriers , quelques femmes, pensaient que le sang versé pour la patrie était , comme Demsaïl l'avait chanté , le seul talisman que la Zendovère pût apporter , dans sa coupe d'or , aux portes de son céleste séjour.

Silence ! Sur l'airain qui couronne le temple de Zalembron, le Brahmine a frappé douze fois : les fêtes de Sarhâzie expirent ; le peuple attend ; ce silence profond qui , dans une si grande multitude, a je ne sais quoi de terrible, règne sur le peuple de Bénarès. Le grand Brahme s'avance , et ses esclaves , placés autour de lui , font voltiger des plumes de paon, qui chargent l'air de parfums. Il parle 5 on tremble à sa voix ; les Devêtas se prosternent •

« Azyora , Psammeris , Demsaïl , toutes trois » inspirées , le ciel vous avoue : le seul pré-

r> sent que le ciel aime, ô jeunes prêtresses ! » c'est le dévouement d'un cœur pur. Mais » écoutez la sentence sacrée. Qui se dévoue » pour l'objet aimé de son cœur , qui sacrifie » sa vie à son amour , périt pour ce qu'il aime , » et se donne à soi-même. Expirer pour un » père , est un sacrifice plus pur et plus su- » blime ; mais c'est remplir un devoir ; c'est » reporter la vie à la source d'où la vie avait » émané. Seul , il accomplit un sacrifice sans » tache , celui qui meurt pour sa patine : celui » qui sacrifie une vie au bien de tous : celui » dont le sang coule , généreusement versé » pour ses frères. Brahma prononce : La cou- » ronne sainte ornera les cheveux de Psam- » me ris et de sa sœur Azyora : Demsaïl sera » Reine. »

Il dit. Les Brahmes ont exécuté ses ordres. Les trois Devêtas sont portées en triomphe. Le nom de Demsaïl retentit. Demsaïl a vaincu. Bcnarès , traversé de nouveau ,

répète mille fois le nom sacré. Sur le sommet du temple on allume cette lampe de bronze , plus vaste qu'une nacelle, et nourrie sans cesse de flots de camphre et d'encens. Demsaïl ! Demsaïl ! Les flèches de feu lancées dans l'air, s'y brisent et retombent comme une pluie d'étoiles. Demsaïl ! Demsaïl ! Mais l'heureuse prêtresse est silencieuse ; elle est pâle , elle est mourante; car Zemaly doit bientôt mourir.

Page 1