CHAPITRE X
L'épreuve théologique.
Le docteur rentra chez lui, mit son habit, sa grande perruque, qu'il surmonta de son tricorne, et sortit résolument de la maison, sa canne à pomme d'or à la main : « Le voilà parti, fit tristement mistress Scudder en le suivant des yeux. C'est un excellent homme, un véritable saint, mais il n'a pas la moindre idée des choses de ce monde. Il ne songe jamais qu'à ce qui est vrai ; il n'a pas pour une once de savoir-faire.
— Il me semble, dit Marie, qu'il est comme les apôtres, maman ; saint Paul ne dit-il pas : « Agissons en toute simpli- « cité et sincérité, non pas selon la sagesse de la chair, mais suivant la grâce de Dieu. »
— C'est juste le docteur, fit mistress Scudder, on dirait que c'a été écrit pour lui. Mais enfin, je ne sais pas comment ça se fait, ces laçons d'agir ne réussissent guère de nos jours; elles n'auront aucun succès près de Siméon Brown. — Je le connais; je sais parfaitement comment se terminera la conversation, si le docteur fait cette démarche. Il n'en résultera aucun bien, j'en suis certaine, sans quoi j'aurais été la première à l'y encourager. J'ai autant d'envie que qui que ce soit de voir mettre un terme à cet horrible trafic des esclaves ; ton père m'en a dit assez là-dessus autrefois, mais je sais que tout est inutile. Comment croire que Siméon Brown, qui gagne chaque année plus de cent mille dollars
dans ce commerce, va se laisser persuader d'y renoncer? Quelle folie ! Le docteur va s'en faire un ennemi, ce sera tout, et Siméon refusera de payer sa cotisation ; il usera de son influence pour monter une cabale contre lui, puis notre église sera dissoute et le docteur contraint d'aller chercher fortune ailleurs; voilà tout ce qui arrivera; il lui faudra renoncer à tout le bien qu'il fait ici à ces pauvres nègres, qui n'ont jamais eu d'ami plus dévoué. S'il voulait seulement se tenir tranquille, travailler petit à petit, faire imprimer son Système de théologie — Siméon Brown est tout disposé à y contribuer — et dire de temps en temps un mot à propos, jusqu'à ce que les gens s'accoutumassent tout doucement à ses idées, avec le temps on arriverait peut-être à quelque chose; mais au lieu de ça, il s'y prend de la manière la plus imprudente qu'on puisse imaginer.
■ — Mais, maman, si ce commerce est réellement un péché, je ne vois pas comment il pourrait faire autrement. Je suis tout à fait de son avis ; ce qui m'étonne, c'est qu'il ait laissé aller les choses si longtemps.
— Enfin, dit mistress Scudder, s'il le veut absolument; quoi qu'il arrive, pour ma part je ne l'abandonnerai pas.
— Ni moi non plus, fit Marie.
— Je voudrais qu'il en causât avec le cousin Zébédée. Cet après-midi je tâcherai d'amener la conversation sur ce sujet. C'est un homme droit et juste, dont le docteur fait beaucoup de cas ; peut-être nous donnera-t-il quelques lumières sur la question. »
Pendant ce temps le docteur exécutait son dessein de mettre à l'épreuve l'orthodoxie de Siméon Brown.
L'honnête bloc de granit n'apercevait pas plus tôt la vérité qu'il roulait vers elle de toute la force massive de son être, insoucieux de ce qui pouvait se trouver sur son chemin, d'où l'on doit conclure que, malgré sa haute intelligence et sa parfaite sainteté, il n'en eût pas moins été un membre fort importun de la nouvelle Église américaine. Combien de sociétés, d'universités et d'autres respectables institutions, ont d'excellentes raisons de se féliciter qu'il habite depuis longtemps un monde meilleur!
A ses yeux, la logique était tout : percevoir une vérité et ne pas agir en conséquence lui paraissait une chose tellement monstrueuse, qu'il n'était pas encore arrivé à en reconnaître la possibilité. Qu'on refusât d'entendre la vérité, il le comprenait, et de fait il avait des raisons de penser que la majorité de ses concitoyens ne pouvaient disposer d'aucun loisir à cet effet. Que des hommes argumentassent de toutes leurs forces contre la vérité, il le comprenait encore ; mais qu'un homme admît une vérité et se refusât aux devoirs qui en découlaient, c'était pour lui une énigme incompréhensible. C'est pourquoi, en dépit des observations décourageantes de mistress Scudder, l'excellent docteur s'en était allé bravement et le cœur confiant.
Alors que le pasteur, élevant silencieusement son âme vers son souverain invisible, franchissait le seuil de son cabinet, où se trouvait la brebis qu'il allait chercher?
Dans une petite chambre basse et malpropre située près du quai, dont les vitres étaient obscurcies par les toiles d'araignées et la poussière accumulée par le temps, assis sur un vieux fauteuil de cuir, devant une table branlante, sur laquelle se trouvaient un gros encrier de plomb, un registre et divers papiers attachés avec une ficelle.
En face de lui était assis un individu court et trapu, âgé d'environ quarante ans, chez qui une grosse tête, d'épais sourcils, de petits yeux perçants, une large poitrine et des muscles puissants, indiquaient clairement la prépondérance de la nature brute et animale sur l'élément moral et spirituel.
C'était M. Scrogs, régisseur d'une plantation de riz, qui apportait la commande d'une nouvelle fourniture de nègres destinée à combler le déficit occasionné par la fièvre, la dyssenterie et autres causes, dans la cargaison de l'année précédente.
« Le fait est, dit Siméon, que ce dernier convoi était inférieur aux autres ; nous avons perdu plus d'un tiers de la cargaison, en sorte que nous ne pouvons les donner un sou meilleur marché.
— Mais, fit l'autre, il y a dans le nombre beaucoup de femmes.
— Les femmes sont sans doute moins fortes pour commencer, j'en conviens, mais peut-être, à l'user, durent-elles davantage, après tout. Elles sont plus patientes. Quelquesuns de ces hommes, les Mandigos, par exemple, sont assez difficiles à réduire. Nous avons perdu un garçon magnifique dans ce dernier voyage. On les avait conduits sur le pont pour leur faire prendre l'air, et le diable de noir parvint à se détacher et se battit comme un lion. Il renversa un de nos hommes d'un coup de poing et en blessa un autre avec un merlin dont il s'était emparé ; enfin ils ont été obligés, pour en finir, de lui tirer un coup de fusil. Vous aurez sa femme; il y a aussi son fils, un beau garçon qui a environ quinze ans, à en juger par ses dents.
— Quoi ! celui qui boite ?
— Oh! il n'est pas boiteux pour ça, ce sont seulement des crampes qui lui viennent d'avoir été un peu serré pendant le voyage. Naturellement, vous comprenez qu'ils sont toujours plus ou moins roides; mais celui-là est sain comme une amande.
— Je n aime pas beaucoup à acheter des parents, parce qu'ils complotent ensemble, dit M. Scrogs.
— C'est une niaiserie ; à ce compte-là, il faudrait donc les embarquer séparément. Prenez-vous y comme vous voudrez, vous aurez toujours bientôt parmi eux des maris, des femmes et des enfants. Cette femme, d'ailleurs, n'en travaillera que mieux si on lui laisse l'enfant ; elle en raffole, elle baragouine avec lui toute la journée.
— Beaucoup trop, peut-être, fit le régisseur en haussant les épaules.
— Enfin, dit Siméon en se levant, j'ai quelques courses à faire en ville, allez-vous-en avec Matlock examiner toute la cargaison, mettez à part ceux qui vous conviendront, et quand je les aurai vus, je vous dirai tout au juste à combien je puis vous les laisser. Je serai de retour dans deux heures. »
Et Siméon Brown, appelant un de ses subalternes, lui remit son client, puis reprit le chemin de la ville, calme et serein, comme un homme qui sort d'accomplir un devoir.
Gomme il entrait dans la rue où était située sa vaste maison un peu prétentieuse, il aperçut le docteur qui se dirigeait vers lui et faisait un signe pour attirer son attention.
« Bonjour, docteur, dit Siméon.
— Bonjour, monsieur Brown, fit le docteur, je vous cherchais. Je n'ai pas achevé tout ce que j'avais à vous dire sur le sujet que nous traitions hier soir chez mistress Scudder, et je serais bien aise que nous reprissions un peu cette conversation.
— Bien volontiers, docteur, dit Siméon flatté. Entrez, entrez, mistress Brown est sans doute à ses affaires de ménage et nous aurons la salle à nous tous seuls. »
La « salle » chez M. Siméon Brown était une pièce intermédiaire entre les ineffables splendeurs du grand salon, et cette cour des gentils, la cuisine, caria présence de plusieurs domestiques noirs faisait de cette dernière pièce un endroit tout différent de celle où trônait si fièrement mistress Scudder.
Ladite salle avait deux fenêtres donnant sur la rue, et une autre ayant vue sur une cour où trois négresses, chacune un balai à la main, étaient soi-disant occupées à balayer, mais en réalité ne faisaient autre chose que babiller, comme autant de corneilles.
D'un côté de la chambre était une étagère en acajou, couverte de carafons soigneusement étiquetés : genièvre, eaude-vie, rhum, car Siméon avait la réputation de n'avoir chez lui que des liqueurs de première qualité. De lourdes chaises d'acajou, recouvertes de tapisserie, meublaient la chambre, et de chaque côté de la chambre étaient placés deux grands fauteuils de cuir.
En entrant avec le docteur dans cette pièce, Siméon le conduisit poliment vers l'étagère.
« Il ne faut pas nous livrer à des discussions trop sèches, docteur, dit-il; que vous offrirai-je?
— Je ne prendrai rien ce matin, je vous remercie, monsieur, » répondit le docteur.
Et, déposant son tricorne sur une chaise, il s'assit dans l'un des fauteuils; puis, posant ses mains sur ses genoux, il
regarda fixement devant lui, comme un homme qui étudie la manière d'entamer un sujet de grande importance.
« Eh bien, docteur, dit Siméon, s'asseyant en face du ministre, et tout en buvant à petites gorgées un verre de grog, nos idées font, à ce qu'il paraît, quelque bruit dans le monde. Nous approchons de la publication de vos volumes, et quand ils paraîtront, je crois que la nouvelle théologie aura définitivement gagné son procès. »
Rappelons-nous bien, que, quoiqu'une femme puisse oublier son premier-né, un homme ne saurait néanmoins oublier son propre système de théologie, parce que, s'il est véritablement homme, ce système est à ses yeux l'essence même de ce qu'il y a de plus utile et de plus précieux pour l'humanité, et ayant considéré ceci, apprécions à toute sa valeur la fermeté d'âme de notre ami, qu'une si séduisante amorce fut impuissante à détourner de sa résolution.
« Monsieur Brown, dit-il, toute notre théologie est comme une goutte d'eau dans l'Océan de la grandeur et de la majesté de Dieu, pour la gloire duquel nous devons être prêts à tous les sacrifices.
— Sans doute, sans doute, fit M. Brown, qui ne comprenait pas bien où voulait en venir le docteur.
— Et la gloire de Dieu consiste dans le bonheur de son univers rationnel, en sorte que nous dévouer à la gloire de Dieu, c'est dire que nous nous dévouons au plus grand bonheur de son univers créé.
— Gela est clair, docteur, » fit Siméon, se frottant les mains et regardant l'heure à sa montre.
Le docteur avait jusqu'ici parlé laborieusement, comme un homme qui tire péniblement un lourd fardeau hors d'un puits intérieur.
« Je suis bien aise que vous compreniez clairement un point si important, monsieur Brown, et cela d'autant plus qu'il vous faudra, je crois, appliquer vos principes au préjudice de vos biens temporels; je suis d'ailleurs convaincu qu'à l'appel de votre Maître, vous n'hésiteriez pas à sacrifier, pour le plus grand bien de son univers, tout ce que vous possédez en ce monde.
LA FIANCÉE DU MINISTRE. lll
— Je l'espère, monsieur, fit Siméon avec un léger malaise, mais sans avoir la moindre idée de ce qui allait suivre.
— Ne vous est-il jamais venu à l'esprit, mon cher ami, dit le docteur, que l'esclavage imposé à la race africaine est une violation flagrante de la grande loi qui nous commande d'aimer notre prochain comme nous-mêmes, et aussi un déshonneur pour la religion chrétienne, particulièrement chez nous autres Américains, que le Seigneur a si merveilleusement protégés dans notre lutte contre l'oppression. »
Siméon avait tressailli aux premiers mots du docteur, à peu près comme si on lui eût jeté sur la tête un seau d'eau froide, après quoi il s'était levé et arpentait la chambre'en jouant avec les breloques de sa montre.
« Je n'ai jamais envisagé la chose sous ce point de vue, dit-il.
— C'est possible, mon ami, tant les coutumes établies aveuglent l'esprit des hommes les plus vertueux. Mais, depuis que j'ai fait une attention particulière au sort des pauvres nègres à Newport, cette pensée m'a préoccupé chaque jour davantage, et les combats que nous avons livrés pour notre propre liberté m'ont fait réfléchir aux droits qu'a toute créature humaine devant Dieu, en sorte que je me reproche vivement mon aveuglement et le silence que j'ai si longtemps gardé; car, bien que j'aie protesté indirectement, je ne l'ai pas fait avec la force que demandait un sujet aussi important. Je m'humilie devant Dieu de cette négligence et je suis résolu par sa grâce à user de tous les moyens pour purger notre Sion de cette iniquité.
— Vous soulevez là, docteur, une question des plus obscures et des plus compliquées et par rapport à laquelle il est bien difficile de connaître son devoir. Peut-être feronsnous bien de la garder en mémoire, et avec le temps, la prière nous apportera, sans doute, quelques lumières à ce sujet. Les obstacles me paraissent si considérables que je ne vois pas trop ce qu'on pourrait faire en ce moment; et vous, docteur?
— J'ai l'intention de prêcher là-dessus dimanche pro-
chain, et d'appliquer désormais toute mon énergie à cette grande œuvre.
— Vous, docteur 1 et cela maintenant, immédiatement? mais c'est une véritable folie ! Vous êtes Thomm'e du monde le moins propre à une pareille entreprise. Je ne sais si c'est le devoir de quelqu'un, mais ce n'est certainement pas le vôtre. Vous êtes déjà chargé d'un fardeau au-dessus de vos forces; vous avez assez à faire de tenir tête aux adversaires que vous suscite cette nouvelle théologie. Réfléchissez donc qu'une telle tentative disperserait votre congrégation, — détruirait toutes les chances que vous avez de faire du bien ici, — empêcherait la publication de votre système.
— Le monde n'y perdra pas grand'chose, si ce n'est que mon propre système, et si c'est le système de Dieu, rien ne pourra l'empêcher de paraître. En outre, monsieur Brown, j'espère n'être pas seul; je compte sur votre appui. Je regarde comme une grâce de la Providence, que l'occasion soit donnée à un membre de notre Église, de prouver la réalité de son complet renoncement. Qu'il est glorieux pour un homme de faire à sa foi le sacrifice de sa fortune et de son commerce ! — Si vous, monsieur Brown, renoncez sur-le-champ, quoi qu'il vous en puisse coûter, à ce détestable et diabolique commerce des esclaves, vous ferez voir un spectacle qui réjouira les anges, et qui me donnera de la force et du courage pour prêcher, écrire et protester. »
M. Brown était d'ordinaire cuirassé contre toute émotion. Dans ses raisonnements théologiques, il démontrait avec le plus imperturbable sang-froid que si l'éternelle souffrance de six âmes et de six corps était nécessaire au salut de trente-six autres, la charité nous obligerait à nous en réjouir, en vue du plus grand bien général. Et il parlait ainsi sans qu un muscle de son visage tressaillît ; la mystérieuse douleur dont gémit toute la création, cette douleur devant laquelle les anges se voilent la face, n'avait jamais fait vibrer une seule corde de son cœur ou de son âme, et il démontrait l'obligation, de la charité désintéressée dans un langage qui aurait produit, sur une personne de sensibilité délicate, le même effet que de se sentir mentalement sciée.
La charité, dans la bouche de Siméon Brown, apparaissait comme la plus sombre et la plus laide des Gorgones, car son esprit ressemblait à ces fontaines qui pétrifient tout ce qu'on y plonge. Mais, en dépit même de la plus épaisse carapace, tous les animaux ont un endroit vital et sensible, ne fût-il grand que comme la pointe d'une aiguille, et la proposition que faisait innocemment le docteur à Siméon de sacrifier sa fortune à ses principes, l'avait atteint dans cet endroit sensible.
Lorsque la charité désintéressée ne demandait de lui que d'acquiescer à certaines choses qui pourraient ^arriver a son âme, et qui après tout, il en était au fond certain, n'arriveraient pas ; ou bien encore de consentir à certains sacrifices supposés pour le bien de la plus intangible de toutes les abstractions, l'être en général, c'était là un sujet calme et spéculatif. Mais lorsqu'il s'agissait d'un renoncement immédiat à son commerce, nécessairement suivi de la confusion et des pertes qu'il prévoyait d'un coup d'œil, alors il sentait, et il sentait trop vivement pour envisager nettement les choses.
Sa figure jaune se colora, ses petits yeux gris.s'animèrent, il marcha droit au docteur et s'exprima avec la brièveté et l'énergie d'un homme qui comprend parfaitement l'importance de la question.
« Docteur, vous allez trop vite. Vous n'êtes pas un homme pratique, docteur. En chaire, vous êtes excellent, nul ne vous surpasse. Votre théologie est parfaitement claire; personne n'argumente mieux que vous. Mais, lorsqu'il s'agit de choses pratiques, vous devez comprendre que les affaires ont leurs lois, leurs exigences, docteur. Personne au monde n'est moins propre que les ecclésiastiques à traiter ces sortes de questions ; ils sortent de leur sphère, ils parlent de ce qu'ils ne comprennent pas. En outre, vous vous avancez beaucoup; je ne suis pas du tout certain que ce commerce soit coupable. J'aurais besoin d'en être convaincu. N'est-ce pas, après tout, un bonheur pour ces pauvres idolâtres, que d'être amenés dans un pays chrétien? Ils y sont cent fois plus heureux que chez eux. Avec nous, ils connaissent l'Évangile et ont au moins quelque chance de salut.
fM LA FIANCÉE BU MTNISTRE.
— Si nous voulons répandre l'Évangile parmi les Africains, pourquoi ne pas leur envoyer des vaisseaux chargés de missionnaires, et porter en Afrique la civilisation et les arts du christianisme, au lieu d'y susciter sans cesse des guerres intestines, de les exciter à se piller les uns les autres, afin de profiter du butin ? Réfléchissez aux multitudes tuées dans ces guerres, à tous ceux qui meurent dans la traversée. Est-il besoin de tuer quatre-vingt-dix-neuf hommes pour procurer au centième k lumière de l'Évangile, alors que nous pourrions donner l'Evangile à tous? Ah! monsieur Brown, si tout l'argent dépensé à amener ici les pauvres nègres, qui y arrivent si prévenus contre le chistianisme, avait été employé à leur porter l'Évangile, l'Afrique serait aujourd'hui couverte de villes et de villages jouissant des bienfaits de la civilisation et de ceux du chistianisme !
— Docteur, vous êtes un rêveur ; votre situation vous empêche de rien entendre à la vie pratique.
— Amen ! Dieu en soit loué ! dit le docteur, tandis que ses joues se coloraient lentement, trahissant le feu contenu de son indignation croissante.
— Voyons, docteur, tenons-nous en au sens commun, qui a son heure et sa place en ce monde, tout comme la théologie, et si vous êtes le plus fort en théologie, je me flatte, moi, d'être le plus fort en sens commun, car un homme d'affaires ne peut s'en passer. Examinons un peu votre situation. Vous avez une œuvre importante à accomplir. Pour y parvenir, il vous faut conserver votre chaire et maintenir l'union de notre Église. Nous sommes faibles et peu nombreux, nous sommes une minorité. Eh bien, il n'y a pas dans toute votre congrégation un seul homme important qui ne soit ou propriétaire d'esclaves ou engagé dans le commerce de la traite, et si vous attaquez le sujet comme vous vous le proposez, vous disperserez et anéantirez notre Église. Que diable ! il ne faut pas croire que tous les hommes soient comme vous. Les hommes sont des hommes et demeurent tels jusqu'à ce qu'ils soient complètement sanctifiés, ce qui n'arrive jamais dans cette vie. — Vous causerez sur-le-champ une agitation fâcheuse ; vous détour-
nerez les esprits de l'étude des grandes doctrines du salut ; vous serez obligé de nous quitter; vous savez, docteur, que déjà vous n'êtes pas aussi apprécié que vous le méritez; il ne vous sera pas facile de trouver une nouvelle congrégation, et puis les souscriptions vous manqueront pour votre livre, vous ne pourrez le publier; le bien qui en devait résulter sera perdu, et tout cela faute d'un peu de sens commun.
— Il y a dans ce que vous dites une sorte de sagesse, monsieur Brown, répliqua le docteur, mais je crains que ce ne soit la sagesse dont parle saint Jacques, cette sagesse qui « ne vient pas d'en haut, mais qui est terrestre, sensuelle et diabolique. » Vous évitez d'abord la véritable question : La traite des noirs est-elle, oui ou non, un péché? Pour moi, je suis profondément convaincu que c'en est un. « Useraije de légèreté, et mes intentions sont-elles selon la chair, pour que je dise oui, oui, et non, non? » Non, monsieur Brown, le repentir immédiat et la charité désintéressée, voilà ce que je prêcherai tant que Dieu me laissera une chaire, qu'il plaise ou non aux hommes de m'écouter.
— Faites donc comme il vous plaira, docteur, dit Siméon d'un ton bref, mais je vous avertis que, pour ma part, je retirerai ma souscription et j'irai à l'église du docteur Stiles.
— Monsieur Brown, dit le docteur d'un ton solennel, en se levant et se redressant de toute sa hauteur, tandis qu'un éclair brillait dans ses yeux bleus, à votre tour, faites comme il vous plaira; mais je crois, comme pasteur, devoir vous avertir que j'ai aperçu dans ma conversation avec vous, ce matin, un manque de lumière et de discernement spirituels qui me porte à croire que vous êtes aveuglé par « cet esprit charnel qui n'est point sujet à la loi de Dieu. » Je crains beaucoup que vous n'ayiez de sérieuses raisons d'examiner soigneusement les fondements de votre espérance, car vous me paraissez être semblable à celui dont il est écrit : « Son cœur se nourrit de cendres. »
Le docteur parla ainsi à l'homme le plus influent de sa congrégation, avec le calme d'un ambassadeur chargé par
son souverain d'un message qui n'entraîne pour lui d'autre responsabilité que celle de le prononcer de la façon la plus intelligible; puis, reprenant sa canne et son chapeau, il salua Siinéon, le laissant dans une agitati ou qu'aucune autre discussion théologique ne lui avait encore causée.