CHAPITRE X
L'épreuve pratique.
Les poules ne caquetaient plus que languissamment dans la basse-cour de la maison Blanche ; dans le ciel bleu d'une après-midi de juin se mouvaient de grandes îles de nuages qui passaient leurs têtes blanches et brillantes à travers les ouvertures des érables et des pommiers, et l'ombre des arbres s'allongeait déjà vers Test, lorsque le wagon de mistress Scudder parut devant la porte, où mistress Marwyn l'attendait debout et souriante ; mistress Scudder, assise en avant, conduisait elle-même, tandis que le docteur, en tenue irréprochable, avec des manchettes blanches, une chemise plissée, une perruque immaculée et un habit parfaitement brossé, était assis près de Marie, dans une bienheureuse ignorance de tous les soins qu'avait nécessités cette majestueuse toilette. Il ne se doutait pas plus des consultations privées, des coutures, de l'empois, des repassages, brossages et de tous les habiles arrangements qui concouraient à lui donner un extérieur si digne et si respectable, que la lune, apparaissant sereine et majestueuse au-dessus du sommet bleuâtre de la montagne, ne se préoccupe des traités d'astronomie; il lui suffit de briller; elle ne se demande ni pourquoi ni comment.
Une quantité considérable de gratitude latente pour les femmes gît renfermée dans le cœur des hommes, qui en
sortirait abondamment slls savaient seulement la moitié de ce que celles-ci font pour eux. Le docteur était si accoutumé à être Lien habillé que cela lui semblait chose toute simple. Et cependant, si sa perruque était toujours droite et égale autour de son vaste front, et non facétieusement tirée à droite ou à gauche, ou bien posée de façon à lui donner de ces airs crânes si opposés à la gravité cléricale, il en était complètement redevable à mistress Katy Scudder ; si sur son habit de cérémonie ne se voyaient ni pièces ni morceaux, ni taches ni faux plis, c'était, grâce à la même personne, et si dans ses longs bas de soie aucune maille échappée ne s'allongeait traîtreusement en échelle, si ses manchettes et son jabot étaient toujours d'un blanc de neige, c'était encore l'œuvre de son hôtesse. Le docteur, tandis que, comme tous les pieux ecclésiastiques, il décriait doucement la Marthe de PÉvangile et insistait sur la nécessité du détachement et de la méditation, était loin de deviner quelle grande part de son propre loisir pour la contemplation il devait à l'activité et aux talents de mistress Katy. Mais le digne homme avait le cœur bien placé, et s'il eût pu apprécier le montant de sa dette, sa gratitude eût été sans bornes, ainsi que, sans nul doute, le serait en pareil cas celle de la plupart de nos seigneurs et maîtres.
Zébédée Marwyn était tranquillement assis dans le parloir, écoutant les plaintes de deux membres de son église, entre lesquels s'était élevée une contestation, touchant le règlement de leurs comptes : Jim Bigelow, petit homme sec, vif, actif, factotum général du voisinage, et Abraham Griswold, lourd et riche fermier. La fin de cette conversation va nous montrer la manière dont M. Zébédée Marwyn traitait généralement avec ceux qui venaient lui demander conseil.
a Je serais mieux dans mes affaires s'il m'avait payé régulièrement chaque soir, disait la voix grêle du petit Jim, mais il me remettait toujours jusqu'à ce que, disait-il, ça fit un compte rond.
— Dame 1 disait l'autre, on n'aime pas à changer comme ça tous les jours un billet de cinq cents francs, et naturellement je voulais attendre que ça fît une somme.
— Mon frère, dit M. Zébédée en feuilletant Ja grosse Bible posée sur la table, il nous faut consulter la loi et les prophètes, et il lut ce verset du Deutéronome : « Vous ne refuserez pas à l'indigent ce que vous lui devez , mais vous lui rendrez le même jour le prix de son travail, avant le coucher du soleil, parce qu'il n'a que cela pour vivre, de peur qu'il ne crie contre vous au Seigneur et que cela ne vous soit imputé à péché. »
« Vous voyez ce que dit la Bible.
— C'est la vérité, diacre, que voilà un passage qui me serre de près, » dit M. Griswold se levant; puis, se détournant avec confusion, il aperçut* la placide figure du docteur ; celui-ci, entré sans bruit au milieu de cette conversation, regardait avec cet air d'abstraction calme et rêveuse qui souvent faisait supposer aux gens qu'il ne voyait ni n'entendait rien de ce qui se passait autour de lui. »
Tous se levèrent respectueusement, et tandis que M. Zébédée serrait la main au docteur et lui souhaitait la bienvenue, les deux plaideurs se retirèrent en silence.'
Mistress Marwyn, passant doucement le bras de Marie sous le sien, l'avait emmenée dans sa chambre à coucher, ainsi qu'elle avait coutume de faire, afin de lui montrer le livre qu'elle lisait et de lui communiquer les pensées qu'il lui avait suggérées.
Mistress Scudder, après avoir soigneusement débarrassé l'habit du docteur de la poussière amassée pendant la route, et fait asseoir celui-ci dans un fauteuil près de la fenêtre ouverte, tira de sa poche un long bas de laine chinée qu'elle lui tricotait pour l'hiver, et, attachant son affiquet à son côté, elle fut bientôt tranquillement installée à travailler en face de lui.
L'insuccès de sa tentative du matin pesait sur l'esprit du bon docteur. La noble innocence de sa nature lui faisait envisager* l'hypocrisie avec un étonnement incrédule. Gomment un homme pouvait-il agir ainsi? c'était là un problème qu'il s'efforçait vainement de résoudre. Non qu'il fût le moins du monde indécis ou découragé quant à ce qu'il se proposait de faire. Lorsqu'il avait une fois résolu
d'accomplir un devoir, la question du succès ne le préoccupait pas *plus qu'elle n'eût fait le quartier de granit auquel nous Pavons tantôt comparé. Le moment venu pour lui de rouler, il roulait de toute la force de son être, sans s'inquiéter du point où il devait aboutir.
Il demeurait donc assis, les mains appuyées sur ses genoux, d'un air calme et un peu triste, tandis que M. Zébédée et mistress Scudder comparaient des notes concernant les promesses respectives du blé, du lin et du sarrasin, et passaient de là aux actes du congrès de Washington, s'arrêtant parfois, en cas que le. docteur voulût prendre part à la conversation; mais celui-ci demeurait rêveur, regardant vaguement les mouches glisser le long des vitres de la fenêtre entr'ouverte.
« Selon moi, dit Zébédée, l'avenir du parti fédéral n'a jamais été plus brillant. »
Le docteur, ardent fédéraliste , se laissait ordinairement prendre à cette amorce, mais cette fois il y demeura insensible.
Soudain il se redressa, ses yeux s'animèrent, et il dit à M. Marwyn : « Je réfléchissais, diacre, que si c'est une faute de retenir le salaire d'un serviteur jusqu'après le coucher du soleil, c'en doit être une bien autrement grave de le retenir pendant toute sa vie. »
Le docteur avait une certaine façon de voir et d'écouter lorsqu'il regardait vaguement comme si son âme était bien loin, puis de produire soudain dans la conversation présente quelques fragments d'un entretien passé, qui toujours surprenaient ses interlocuteurs.
Cette allusion à un passage de l'Écriture que lisait M. Marwyn quand il était entré, et que personne ne l'avait soupçonné d'avoir entendu, fit tressaillir mistress Scudder, qui se dit intérieurement : « Nous y voilà; » et posant son tricot, elle regarda Zébédée avec inquiétude. Mistress Marwyn et Marie, qui étaient entrées sans bruit, levèrent la tête d'un air d'intérêt. Une légère rougeur colora les joues de M. Marwyn, et un nuage passa sur son front tandis qu'il regardait avec étonnement le docteur.
« Je suis singulièrement préoccupé, reprit celui-ci, de cette question de l'esclavage. Nous venons de déclarer au monde que tous les hommes sont nés avec un droit inaliénable à la liberté. Nous avons revendiqué ce droit par la force, et le Seigneur des armées s'est montré favorable à notre cause; nous présenterons-nous donc devant lui le pied sur la gorge de notre frère? »
Une nature droite et généreuse est toujours plus sensible au blâme qu'une autre, elle y est sensible en proportion de son respect et de son amour pour le bien, et la gravité de M, Marwyn, sa respiration oppressée, montraient assez que ce sujet l'affectait profondément; sa femme le regardait avec un étonnement inquiet. Il répondit cependant avec calme :
« Docteur, j'ai beaucoup réfléchi moi-même sur ce sujet. Ma femme a lu dernièrement un pamphlet de Thomas Clarkson sur la traite, et elle me disait encore hier soir qu'elle ne voyait pas comment les propriétaires d'esclaves pouvaient échapper à ses arguments. Il y a cependant une chose qui m'arrête : Dieu n'a-t-il pas donné jadis aux Israélites la permission expresse d'acheter et de posséder des esclaves ?
— Sans doute, dit le docteur, mais Dieu leur avait donné un grand nombre de permissions qui n'étaient que locales et temporaires, car si nous prétendons les appliquer à toute la race humaine, qui empêcherait les Turcs de s'appuyer sur la Bible pour nous réduire en esclavage, s'ils en avaient la puissance; et si dans l'avenir nos propres nègres réussissaient à s'emparer du pouvoir, qui les empêcherait de s'autoriser également de l'Ecriture sainte pour nous traiter en esclaves ?
— Je vous assure, monsieur, que si je parle ainsi, ce n'est pas pour m'excuser ; mais je suis certain que mes propres nègres ne désirent pas la liberté, et ne l'accepteraient pas si elle leur était offerte.
— Offrez-la-leur donc ; s'ils la refusent ce sera leur affaire. »
Il se fit un léger mouvement dans le groupe à cet appel
direct et personnel ; mais M. Marwyn reprit tranquillement :
« Gaton est à travailler dans les champs, mais nous pouvons appeler Gandace. Ma chère amie, faites venir Gandace afin que le docteur lui pose la questton. »
Gandace était en ce moment assise devant le grand feu de la cuisine, avec deux bouilloires nichéos chacune dans un creux de charbons de châtaignier, brillant parmi leurs cendres blanches comme de grands yeux rouges à moitié endormis, qui tour à tour s'ouvrent et se referment. Dans Tune était du café qu'elle tournait vigoureusement avec un bâton, et dans l'autre des gâteaux en forme de cœurs, d'anneaux, de serpents, pour la façon desquels Gandace avait une prédilection si déterminée, que la table et les armoires de mistress Marwyn n'en étaient jamais dépourvues un seul jour.
« Gandace, le docteur voudrait vous parler, dit mistress Marwyn.
— Dieu bénisse le saint homme! fit Gandace étonnée. Il veut me parler, dites-vous. Impossible de quitter mon café pour le moment; une minute est tout avec le café, mais je vais y aller tout à l'heure. Retournez-vous-en au salon, missis, et je vous suis dans l'instant. »
Gandace vint bientôt rejoindre le groupe réuni dans la salle, après avoir mis à la hâte un tablier blanc et s'être coiffée d'un brillant madras, récent cadeau de James, qui disposé d'une façon barbaresque, donnait à sa tête l'aspect d'un énorme papillon.
Elle fit une respectueuse révérence et resta debout, tournant ses pouces pendant que le docteur l'examinait gravement.
« Gandace; dit-il enfin, vous paraît-il juste que la race noire soit esclave de la race blanche ? »
La physionomie de Gandace prit une expression singulière, une sorte de délicatesse l'embarrassait; elle tourna ses regards d'abord vers mistress Marwyn, puis vers son maître.
« Ne faites pas attention à nous, Gandace, dit mistress Marwyn; dites la vérité, répondez franchement au docteur. »
Gandace garda un instant le silence, et les spectateurs virent passer sur son visage une ombre semblable à celle d'un nuage sur un sombre étang, tandis que sa pénible et bruyante respiration soulevait sa vaste poitrine.
« Eh bien donc, puisqu'il faut que je parle, dit-elle, non, je n'ai jamais trouvé ça juste. Quand le général Washington est venu ici et que je lui ai entendu lire la déclaration d'indépendance et le bill des droits, « Si c'est comme ça, que j'ai dit à Caton, toi et moi nous sommes aussi libres que les autres. » La raison le dit; regardez-moi, voyons, est-ce que je ne suis pas une créature ? Je n'ai ni cornes ni griffes. Je suis un être raisonnable, — il me semble,— une femme aussi femme que qui que ce soit, dit-elle en relevant la tête d'un air majestueux; et Gaton, n'est-ce pas un homme libre et égal aux autres, s'il y a la moindre vérité dans ce que vous avez lu? — Voilà ce que je dis, moi.
— Mais n'avez-vous pas toujours été heureuse avec nous, Gandace? dit M. Marwyn.
— Oui, massa, c'est la vérité que je n'ai pas à me plaindre là-dessus. Je ne pourrais guère avoir de meilleurs amis que vous et missis.
— Néanmoins, seriez-vous bien aise d'obtenir votre liberté, si c'était possible ? Répondez-moi franchement.
— Sans doute que j'en serais bien aise! Qu'est-ce qui ne serait pas content d'être libre? Faites attention, dit-elle en levant sa grosse main noire, ça n'est pas que j'aie envie de m'en aller, ou de ne pas faire ma besogne, mais je voudrais me sentir libre. Ceux qui ne sont pas libres ne peuvent rien donner à personne; ils ne peuvent pas montrer leur bon vouloir.
— Eh bien, Candace, à partir d'aujourd'hui vous êtes libre, » dit M. Marwyn d'un ton selennel.
Candace cacha sa figure dans ses mains et se mit à trembler de tout son corps ; puis, relevant son tablier blanc sur sa tête, elle s'élança vers la porte et, arrivée dans la cuisine se jeta par terre, au milieu de violents sanglots, suivis d'un déluge de larmes.
« Vous voyez, dit le docteur, ce qu'est la liberté pour
toute créature humaine. La bénédiction de Dieu descendra sur cette action, monsieur Marwyn : « Les pas du juste sont dirigés par le Seigneur, qui se réjonit dans ses actions. »
Gandace reparut bientôt à la porte, son madras, quelque peu dérangé par la violence de sa prostration, donnant un air bizarre à sa vaste personne.
« Je veux que vous sachiez tous, dit-elle, que c'est ma volonté de continuer à faire mon ouvrage, juste la même chose, etmissis, vous pouvez être sûre que maintenant je mettrai toujours trois œufs dans les « merveilles, » et que je ne retournerai plus ma terrine sur l'évier, mais j'aurai soin de l'accrocher au clou, et je ne ramasserai plus les mies de pain dans la boîte au lait, si pressée que je sois. Enfin je ferai tout exactement comme vous me dites. Vous verrez si ça n'est pas vrai ! »
Candace faisait ainsi allusion à divers petits méfaits domestiques dans lesquels elle avait jusqu'ici opiniâtrement persisté, en dépit de toutes les observations de sa maîtresse.
« J'ai l'intention, dit M. Marwyn, de faire la même offre à votre mari, lorsqu'il sera rentré de son travail,
— Lah, massa! Caton fera tout juste comme moi. N'y a pas besoin de lui rien demander. »
Chacun sourit en entendant ces paroles, car entre Gandace et son mari existait un de ces bizarres contrastes que présente parfois l'union conjugale. Gaton était un nègre petit, fluet, affligé d'une toux chronique, au demeurant bon et fidèle serviteur, mais qui près de sa moitié ressemblait à une touffe de pommes de terres ombragée par un pommier. Candace avait pour lui une tendresse véhémente et pleine de protection , mais si entièrement dépourvue de respect , que ses amis l'en reprenaient souvent.
« Il faut vous souvenir, Candace, lui disait le diacre, un jour qu'elle avait malmené Caton au catéchisme, que vous devez honorer votre mari; «la femme est le vaisseau le plus faible. »
— Moi, le vaisseau le plus faible? fit Candace, regardant du haut de sa vaste corpulence l'être chétif qu'elle avait en-
veloppé dans les amples plis d'un cache-nez tricoté, au milieu duquel sa petite tête, avec ses yeux ronds et brillants, avec l'air d'an merle dans son nid. — Moi, le vaisseau le plus faible ! hum 1 » Toute une convention des droits de la femme n'eût pu en dire plus en un jour que n'en exprimaient ce seul mot et ce seul regard.
Gandace considérait un mari comme une chose dont il fallait prendre soin ; un enfant gâté, privé de raison et parfois gênant, qu'il fallait tenir en belle humeur, soigner, nourrir, habiller et mettre dans son bon chemin ; un être toujours en train de perdre ses boutons, d'attraper des rhumes, de mettre à tous les jours son plus bel habit, et d'arborer subrepticement dans la semaine son chapeau des dimanches. Cependant elle daignait parfois exprimer l'opinion qu'après tout un mari était une bénédiction, et qu'elle ne saurait que faire sans Caton. A vrai dire, il satisfaisait pour elle ce qui est le plus grand besoin de la femme, il était l'occupation de sa vie. Elle blâmait énergiquement la conduite d'une de ses amies, nommée Jenny, qui, après avoir obtenu sa liberté, avait travaillé plusieurs années pour acheter celle de son mari, mais qui était devenue si dégoûtée de son acquisition, qu'elle déclarait ne plus vouloir acheter de nègre.
« Jenny, remarquait Gandace, ne sait pas ce qu'elle dit. Supposons qu'il tousse et la réveille la nuit, ou qu'il en prenne quelquefois un peu plus qu'il n'en peut porter, ça ne vaut-il pas mieux que de n'avoir pas de mari? On ne saurait pas pourquoi on est au monde, si l'on n'avait pas un vieil homme à soigner. Les hommes sont naturellement idiots en bien des choses, mais ils valent encore mieux que rien. »-
Et Gandace, après cette concession, soulevait d'une seule main, et portait comme une plume, un immense chaudron, dans lequel se fût noyé le pauvre Gaton.
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