‹ La fiancée du ministreChapitre 12 sur 35 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

Miss Prissy.

« Est-ce que réellement votre petite Marie va devenir amoureuse du docteur? »

Telle est la question que nous adressent avec inquiétude un grand nombre de nos lecteurs; et ce qui nous scandalise tout particulièrement, c'est de voir de graves docteurs en théologie, et de sérieuses matrones se constituer les adversaires les plus décidés de notre excellent et orthodoxe héros, et être les premiers à nous rappeler les droits de ce vaurien de James, que nous avons envoyé à la mer, tout exprès pour que notre héroïne pût se guérir de cette absurde faiblesse que le monde entier semble s'être donné le mot pour perpétuer.

« Voyons, dit la respectable mistress B.... tout en défaisant un paquet d'ouvrage que lui envoie la « Société de couture pour les pauvres, » vous n'allez pas, j'espère, faire épouser ce docteur à Marie?

— Mais, ma chère madame, n'est-ce pas ainsi que vous avez fait vous-même, après avoir remercié trois ou quatre jeunes fous tout aussi séduisants que peut l'être James? Ne nous donnez pas à penser que vous le regrettez aujourd'hui.

— Est-il bien possible, dit le docteur Théophraste, luimême zélé théologien Hopkiniste ; est-il bien possible que vous laissiez Marie oublier ce pauvre jeune homme, et épouser le docteur Hopkins?

— Que fnssiez-vous devenu, cher docteur, si à certaine époque, une certaine dame n'eût eu assez de bon sens et de discernement pour s'éprendre de l'homme qui se présentait à elle, déguisé en théologien?

— Mais il est si vieux ! dit la tante Maria.

— Gomment, vieux ! que voulez -vous dire ? un homme de quarante ans ! cet âge est le zénith de là force et de la beauté masculines.

— Mais il porte perruque.

— Ma chère madame, ainsi faisaient sir Charles Grandisson, Lovelace et tous les élégants de cette époque. La perruque était alors la marque distinctive du gentleman. »

Non; en dépit de tout ce que vous pourrez dire et alléguer, nous soutenons que votre docteur est tout à fait propre à inspirer une passion profonde.

Si les femmes ont une faiblesse prédominante, c'est celle de la vénération. Elles sont nées adoratrices, et vont sans cesse, dressant des autels à une divinité ou à une autre.

La première chose qu'elles fassent avant de devenir amoureuses d'un mortel ordinaire, c'est généralement de le parer de toutes sortes de supériorités réelles ou imaginaires; puis l'ayant ainsi créé, elles l'adorent. '

Un homme véritablement noble et grand par le cœur comme par l'intelligence a donc auprès des femmes cet avantage d'être une idole toute faite, ce qui évite à ce sexe ingénieux la peine de le transfigurer, et lui permet de l'adorer plus promptement.

Il en est surtout ainsi, alors qu'une profession sacrée et une suprématie morale viennent s'ajouter à la supériorité intellectuelle. Examinez un peu la carrière des prédicateurs célèbres de tous les siècles. N'ont-ils pas été semblables à la statue qu'avait dressée le roi Nabuchodonosor, et toute la gent fémimine, sans en excepter les coquettes, ne s'est-elle pas prosternée pour les adorer, avant même que le son de la trompette, de la flûte et de la harpe en eût donné le signal ? La belle et fidèle Paule, représentée dans le plus magnifique tableau du monde, respectueusement agenouillée devant saint Jérôme, pauvre, vieux, décharné

et mourant, n'est-elle pas un emblème de l'ardeur avec laquelle la femme se sacrifie à ce qu'elle estime de plus noble dans l'homme? Le vieux Richard Baxter ne nous racontet-il pas avec une délicieuse simplicité, comment sa femme devint, tout d'abord, amoureuse de lai, malgré son long visage pâle, et comment elle lui avoua, après plusieurs années de mariage, qu'elle l'avait trouvé moins aigre et moins amer qu'elle ne s'y était attendue ?

Le fait est que les femmes ont une surabondance de loyauté, de foi, de respect dont elles ne savent que faire. Gomme des touffes de pois de senteur, elles jettent de tous côtés des brindilles pour atteindre quelque chose de fort et d'élevé après quoi s'attacher, et lorsqu'elles le rencontrent, si rude qu'en soit l'écorce, elles s'en emparent et l'étreignent. Les exemples ne sont pas rares, de celles qui ont rejeté les flatteries de leurs admirateurs pour se prosterner devant un héros qui ne leur avait adressé d'autres hommages que ses actes héroïques, et n'avait employé auprès d'elles d'autre rhétorique qu'une noble vie.

Or, jamais grand homme ne put mieux que notre docteur soutenir l'épreuve de la plus minutieuse inspection. Sincèrement humble, oublieux de lui-même, entièrement absorbé dans sa sainte vocation, il donnait le rare exemple d'une vie parfaitement conséquente ; les plus minimes de ses actions étaient le résultat de ses principes les plus sublimes. Sa nature tout entière, morale, physique, intellectuelle, était simple, pure et droite. Sobre comme un anachorète, il s'abstenait de tous ces stimulants dont l'usage était alors si commun parmi le clergé. Dans sa première jeunesse, il avait contracté l'habitude, alors universelle, de la pipe cléricale ; mais ayant une fois vu une femme délicate prise de nausées en entrant dans une pièce dont lui et ses collègues avaient corrompu l'atmosphère, il se dit que ce qui pouvait offenser une femme à ce point était indigne d'un ministre chrétien, et posant sa pipe sur la cheminée, il ne s'en était jamais servi depuis.

Dans ses relations avec les femmes, il se montrait délicat et respectueux, conformant ses manières au précepte de Ta-

pôtre : « traitant les femmes âgées comme des mères, et les plus jeunes comme des sœurs, » précepte qui, dans sa brève simplicité, est le plus parfait résumé de toute vraie politesse. Quant à sa personne, le docteur n'était pas beau à la vérité, mais, ce qui souvent réussit mieux auprès des femmes, il était mâle et digne; il avait même, lorsque l'animait une pensée profonde ou un noble sentiment, une sorte de grandeur véritablement imposante. Ajoutez à cela que notre vaillant héros suit une route qui doit infailliblement le placer dans la situation la plus propre à conquérir le suffrage d'une femme, c'est-à-dire celle d'un homme injustement persécuté pour avoir fait le bien, et vous verrez qu'il y a dix contre un à parier que notre petite Marie s'éprendra de lui avant même de s'en douter.

Ah ! si l'on pouvait supprimer l'influence mystérieuse et infatigable qui fait de ce marin étourdi, errant et indiscret une partie intime de son être; si la pensée de James n'était point comme enlacée à sa propre existence ; sans cette vieille habitude de sentir, de penser, de prier pour lui, d'espérer et de craindre pour lui,»qui est, hélas ! le fléau de notre sexe, sans ce fatal quelque chose que ni le jugement, ni la volonté, ni la raison, ni le sens commun ne réussissent à étouffer, nous sommes convaincue qu'avant six mois Marie serait amoureuse du docteur.

Dans l'état où sont les choses, nous vous laissons décider d'après votre propre cœur, de son plus ou moins de chances de succès.

Une nouvelle scène va s'ouvrir devant notre héroïne, et nous vous la montrerons, du moins pour une soirée, dans un milieu tout différent de l'entourage rural et domestique où nous l'avons vue voltigeant comme une blanche colombe parmi des bosquets familiers.

Ainsi que nous l'avons déjà dit, Newport présentait un résumé des différentes classes sociales, toutes ramenées à un même niveau par le principe d'égalité^ alors dans toute sa ferveur.

Il y avait dans la ville plusieurs riches propriétaires, allant et venant dans des équipages blasonnés et dont les

vastes demeures étaient le théâtre d'une hospitalité presque princière. Mistress Katy Scudder était, par son mari, alliée à Tune de ces opulentes familles de planteurs, et parlait parfois de cette parenté avec une sorte de satisfaction calme et contenue, ainsi qu'il convient à une femme qui a de la dignité et qui se respecte. Elle aimait à rappeler de temps en temps aux gens que, bien qu'elle et sa fille vécussent dans un simple petit cottage, elles étaient néanmoins de bonne souche ; que la mère de M. Scudder était une Wilcox, et que les Wilcox étaient le meilleur sang du pays, terminant généralement par cette remarque : « qu'à la vérité, toutes ces choses étaient de médiocre conséquence, puisqu'au dernier jour il serait bien autrement important d'avoir vécu en bonne chrétienne que d'avoir été alliée aux plus grandes familles du monde. »

Néanmoins, mistress Scudder ne fut pas médiocrement satisfaite en recevant une lettre d'invitation pour un magnifique souper de noces qui devait avoir lieu le vendredi suivant chez les Wilcox. Elle regardait comme une marque de respect, fort convenable pour la mémoire de feu M. Scudder, qu'on eût songé à sa femme et à sa fille; enfin, elle était si sensible à ce souvenir que, « bien qu'une vieille femme, » comme elle disait en redressant complaisamment sa taille souple et élancée, elle croyait réellement devoir faire un effort pour se rendre à cette réunion.

En conséquence, un matin de bonne heure , toutes les occupations domestiques étant terminées, mistress Katy, Marie et miss Prissy Diamant la couturière, tinrent solennellement conseil autour de la malle de camphrier, ci-dessus mentionnée.

Vous pouvez avoir entendu parler de hauts dignitaires, cher lecteur, mais je vous assure, vous n'avez aucune idée d'une situation dont l'importance soit comparable à celle de la couturière, dans une petite ville de la Nouvelle-Angleterre.

Quels puissants intérêts lui sont confiés ! Comme elle est assiégée, courtisée, consultée! Ses jours et ses nuits sont retenus trois mois à l'avance ; et la simple allégation que

vous ne pouvez avoir miss Clippers que ce jour-là vous dispense de toute espèce de devoirs envers qui que ce soit : c'est une excuse que, jeune ou vieille, toute femme comprend et apprécie. Gomme tout est prévu et soigneusement disposé pour les jours bienheureux où Ton possédera miss Clippers! Il n'y a ces jours-là ni nettoyage, ni cuisine, ni visites, ni réceptions, ni lecture, ni écriture; tous n'ont qu'un cœur et qu'une âme pour lui obéir, pour coopérer au grand œuvre, à la direction duquel elle veut bien consacrer un jour de loisir.

Assise sur une chaise élevée, ayant devant elle sa pelote hérissée d'épingles et d'aiguilles et son rouleau de patrons, ses ciseaux à la main elle écoute, juge et prononce ex cathedra, sur le possible et l'impossible dans cet art important, dont dépend l'arrangement plus ou moins avantageux de la grande exposition florale de la nature. Elle seule est compétente pour décider s'il existe ou non quelque remède à la tache qui gâte un lé de la robe de Jeanne, si la place fatale peut être retranchée, ou bien retournée et cachée dans les plis, ou bien encore dérobée à la vue par quelque garniture de mode nouvelle, tombant tout juste sur l'endroit fatal. Elle seule vous dira si dans ce coupon de velours vous trouverez une basque; si la vieille robe de soie de maman en pourra faire une neuve pour miss Lucie. Quelles merveilles suivent partout son passage ! Quels résultats inespérés elle sait obtenir des matériaux les plus ingrats, et comme après son départ, chacun s'étonne de voir de vieilles choses redevenues plus belles que neuves !

Entre les plus heureuses et les plus influentes de cette classe privilégiée se distinguait miss Prissy Diamant, petite personne active et éveillée, que son teint délicat, ses boucles blondes, sa gaieté, son franc rire, ses chansons, ses histoires, outre ses talents professionnels, faisaient accueillir avec joie dans chaque maison du pays. Miss Prissy se vantait en riant d'avoir passé quarante ans, sûre que cet aveu ne manquerait pas de lui attirer un déluge de compliments sur la fraîcheur de son teint rose et l'éclat de ses yeux bleus. Elle aimait à entendre les jeunes filles s'étonner qu'avec tant

d'avantages elle ne se fût point mariée. Elle leur répondait en riant qu'elle avait toujours eu tant de rendez-vous avec les femmes qu'elle n'avait jamais trouvé une demi-heure pour écouter ce qu'un homme aurait pu lui dire si elle avait eu le loisir de l'entendre. « En outre, ajoutait-elle, si je me mariais, personne ne pourrait plus se marier. Qu'est-ce qui ferait les robes de noce? » A la vérité, il arrivait parfois que miss Prissy, lorsque son interlocutrice lui inspirait une grande confiance, tirait de sa petite poitrine une sorte de soupir, et lui promettait en clignant de l'œil qu'un de ces jours elle lui dirait quelque chose, mais les plus minutieuses recherches n'ont pu nous apprendre si elle avait jamais satisfait les espérances ainsi excitées.

Ses prouesses professionnelles lui inspiraient un orgueil bien légitime. Il n'était vieille robe dont elle n'eût su faire une neuve ; corsage manqué auquel elle n'eût rendu la grâce et l'élégance, coupon dont elle n'eût tiré le plus merveilleux parti; elle ne haïssait pas tailler en plein drap, mais elle se délectait dans les difficultés , car c'était là pour elle l'occasion de triomphes mémorables. N'avait-elle pas fait pour la générale Wilcox une. manche composée de vingthuit morceaux, où personne n'eût soupçonné une seule couture !

A la vérité, miss Prissy, ainsi que la plupart de ses collègues nomades, était légèrement adonnée au commérage, mais à un commérage innocent, sans un iota de malice ; c'étaient seulement les particularités de la garde-robe de mesdames telles et telles; la statistique des porcelaines de madame ceci ou de madame cela, les détails du trousseau de noces de miss Limpkins, et comment sa mère avait pleuré le matin de la noce en disant qu'elle n'aurait jamais consenti à se séparer de sa fille, si Edouard n'eût été un si bon garçon, et puis par quel heureux hasard la bague qu'on avait mise dans le gâteau de noce de la mariée, était justement une bague que ledit Edouard avait donnée à celle-ci avant de partir pour la mer, etc. Parfois aussi ses narrations prenaient un tour solennel ; c'était le récit du silence qui précède les funérailles, de paroles murmurées par une voix

défaillante, de mains qui s'étaient serrées pour la dernière fois, de cris sortis du cœur dans ces moments où les grands coups de la douleur font jaillir de divines étincelles des âmes même les plus vulgaires, et alors brillaient de vraies larmes dans les petits yeux bleus, et Ton voyait les nœuds de ruban rose trembler, comme les trois dernières feuilles d'un érable dépouillé par l'automne.

Et de fait, cher lecteur, le commérage a son côté noble, comme le romanesque. Comment aimer son prochain comme soi-même et ne pas être un peu curieux de savoir ce qu'il mange, ce qu'il porte, où il va, ce qu'il fait et comment il s'arrange de cette grande tragi-comédie de la vie dans laquelle vous et lui êtes acteurs ? Nous déclarons qu'une personne qui habite un village sans s'intéresser à tout cela, n'est qu'une huître égoïste, dont la vie est tout entière concentrée dans la boue de la propriété.

Ainsi que le remarque un de nos estimables collaborateurs : dans une petite ville où il n'y a ni théâtre, ni cirque, ni opéra, il faut de toute nécessité une source d'animation; la tragédie et la comédie réelles y tiennent donc la place de celles qu'ailleurs on imite. De là, la propension bien connue des petits pays aux cancans qui, tant qu'ils ne sont pas empoisonnés par l'envie ou la méchanceté, ont leur côté respectable et pittoresque et sans aucun doute leur raison d'être, comme l'a probablement, excepté le péché, toute chose qui se reproduit opiniâtrement et toujours*!

Nous avouerons donc que la présence de miss Prissy dans une maison ressemblait assez à un télescope braqué sur toutes les familles du voisinage, et au moyen duquel vous pouviez assister aux drames éternels de la vie ; les naissances, les mariages, les morts, la joie des jeunes mères dont les babies pesaient juste huit livres trois quarts et avaient des cheveux assez longs pour être séparés avec le peigne ; les larmes des Rachel qui pleuraient leurs enfants et ne voulaient pas être consolées parce qu'ils n'étaient plus. Il n'y avait pas dans tout Newport un seul mystère que n'eût pénétré miss Prissy; elle le pensait du moins, et Ton se demandait toujours, avec une certaine curiosité, quelles étaient

ces terribles choses qui lui faisaient secouer la tête si gravement et avec un regard si expressif : « Oh ! si vous saviez f » Phrase qu'elle achevait invariablement pas un soupir et des lamentations, comme le chœur d'une tragédie grecque.

Si nous nous sommes ainsi étendue au sujet de miss Prissy, c'est que nous avons pour elle un faible. Elle possédait incontestablement une grande puissance, et si elle eût été aigre, amère et médisante, elle eût pu devenir le fléau du pays. Tout au contraire son arrivée dans une maison ressemblait à ces brises du printemps qui vous forcent à ouvrir les fenêtres, font éclater les bourgeons, caqueter les poules et apparaître les tortues; elle remplissait une sévère habitation puritaine d'autant d'agitation et de babillage que si une nichée de martinets fût venue s'y établir.

Nous allons maintenant nous introduire dans le sanctuaire particulier de mistress Scudder, où le comité féminin, miss Prissy en tête, était rassemblé autour de la malle de camphrier.

« La toilette, après tout, n'est pas sans importance, dit mistress Scudder de ce ton apologétique avec lequel les gens sérieux avouent leur secret penchant pour une chose si mondaine. Tout en parlant, la bonne dame développait et secouait respectueusement des châles de crêpe de Chine, des mousselines et des écharpes de l'Inde, et déjà elle ôtait les épingles de la nappe damassée qui renfermait sa robe de noces. J'ai toujours dit à Marie, continua-t-elle, que bien qu'il ne fallût pas mettre nos cœurs dans ces sortes de choses, il était bon néanmoins de s'en occuper quelquefois.

— Certainement, mistress Scudder, certainement, dit miss Prissy faisant chorus, je disais l'autre jour à la générale Wilcox que je ne voyais pas comment nous pouvions «< considérer les lis de la vallée » sans comprendre l'importance d'être jolies. J'ai dans mon jardin une fleur de lis qui vient d'un des oignons que le major Seaforth a rapportés de France; impossible de rien voir de plus beau, et je pensais encore aujourd'hui en la regardant, que si les robes des femmes poussaient aussi belles et aussi gracieuses que cela,

il n'y aurait guère besoin de moi, mais puisqu'il n'en est pas ainsi, si nous voulons être bien habillées, il faut y songer et nous en occuper. Voici les pêchers, par exemple, je suppose qu'ils pourraient donner de tout aussi bonnes pêches sans avoir de si jolies fleurs, mais ne serait-ce pas grand dommage? Mistress Twitchel, lorsque j'étais chez elle l'autre jour, était là à gémir et à soupirer parce que Gérinthie se faisait faire une robe rose, lui disant que ce monde était si passager que nous ne devions point chercher à attirer l'attention; mais moi je lui ai répondu que la robe n'était pas plus rose que les fleurs de pommier ; qu'avec les rouges-gorges, les oiseaux bleus, et toutes sortes de choses brillantes, le Seigneur attirait sans cesse notre attention, et que je pensais que nous devions observer les ouvrages du Seigneur et prendre modèle sur eux.

— Oui, vous avez raison, dit mistress Scudder se levant et secouant une magnifique robe de brocart blanc sur lequel des boutons de roses mousseuses étaient rattachés à des bouquets de violettes par de gracieux petits rubans bleus. Ceci était ma robe de noces, ajouta»t-elle.

— Oh ! mistress Scudder, peut-on rien voir de plus beau ! J'ai fait bien des robes de brocart dans ma vie, mais je ne crois pas avoir jamais rencontré un si joli dessin.

— M. Scudder l'avait choisie lui-même pour moi dans une manufacture de Lyon, dit mistress Scudder avec un légitime orgueil, et je veux l'essayer à Marie.

— Vous devriez vraiment lui garder ça pour le jour de son mariage, dit miss Prissy tout en examinant l'étoffe. Je travaillais la semaine dernière chez mistress Marwyn, ditelle en jetant la robe par-dessus la tête de Marie, et elle me disait que James espère faire sa fortune dans ce voyage-ci, puis revenir à Newport pour s'y établir. »

Le visage de Marie sortit de la jupe aussi rouge que les roses mousseuses, tandis que sa mère répondait gravement qu'elle avait entendu dire que Jeanne Spencer plaisait beaucoup à James, et que pour sa part elle serait fort contente de le voir revenir, si c'était pour épouser une jeune fille si sensée et si laborieuse, et commencer une vie utile et chrétienne.

« Oui, c'est cela, c'est une excellente idée, fit miss Prissy. Il faut en rentrer un peu sur les épaules et un peu sous les bras. Les biais sont très-bien, mais il faudra changer les manches. J'espère que vous me tiendrez un fer tout prêt pour effacer les plis, mistress Scudder. »

Mistress Scudder se leva immédiatement pour obéir à cette injonction, et à peine eut-elle tourné le dos que miss Prissy reprit à demi-voix :

<r Pour ma part, je ne crois pas qu'il y ait un seul mot de vrai dans cette histoire au sujet de James Marwyn et de Jeanne Spencer, car je travaillais chez elle un jour qu'il y est venu, et j'ai bien vu qu'il n'y avait rien entre eux ; en outre mistress Spencer m'a assuré qu'il n'avait jamais été question de rien.

« Comme vous voyez, mistress Scudder, ça va tout seul. Il n'y a presque rien à changer au corsage. Je n'aurais pas cru que Marie eût la taille si semblable à la vôtre quand vous étiez jeune fille. L'autre jour j'essayais la robe de velours de mistress Wilcox, qui me demandait si je ne pourrais pas venir cette semaine ; comme je répondais que j'avais promis à mistress Scudder, le général, qui était dans sa chambre, s'est mis à dire : « Je l'ai connue autrefois et c'é- « tait l'une des plus jolies personnes de Newport. » Là-dessus je lui dis : « Je voudrais que vous vissiez sa fille, géné- « rai. » Et lui (vous connaissez sa manière) se mit à rire en disant : « Si elle est aussi jolie qu'était sa mère, j'aime <r autant ne pas la voir. Je t'assure, ma femme, que peu « s'en est fallu que je ne devinsse amoureux de Katy Sté- « phens. »

— J'aurais pu lui en dire davantage, reprit mistress Scudder en se redressant, tandis qu'un éclair de son ancienne coquetterie traversait son regard. Je crois que si je lui montrais certaine lettre qu'il m'a écrite.... Mais à quoi vais-je penser là? dit-elle en reprenant son air grave. Croyez-vous, miss Prissy, qu'il faille en ôter? Ne serait-ce pas dommage de couper une si belle étoffe?

— Ohl certainement; mais je crois qu'on pourra la rentrer.

— Je m'en rapporte à vous pour la mettre à la mode, car la façon date de bien des années, savez-vous ?

— Oh! n'ayez pas peur; fiez-vous-en à moi, dit miss Prissy. Le bonheur a voulu que juste au moment de faire toutes ces belles robes, j'aie reçu une lettre de ma sœur, qui travaille pour toutes les grandes maisons de Boston. Et entre autres, Marthe a le bonheur de travailler pour mistress Cranch, et mistress Granch est en correspondance avec mistress Adam. Or vous savez que M. Adam est ambassadeur à la cour de Saint-James, en sorte que les lettres de mistress Adam contiennent la description de beaucoup de toilettes de la cour. Et Marthe ayant entendu lire une de ces lettres, dit à mistress Granch qu'elle donnerait bien cent francs pour pouvoir envoyer cette description à Prissy. Làdessus mistress Cranch lui a permis de la copier, et j'ai là sa lettre dans mon sac à ouvrage ; je l'ai lue à la générale Wilcox ainsi que chez le major Seaforth ; et je veux vous la lire aussi. »

Mistress Scûdder était née sujette d'une couronne, et bien que devenue matrone républicaine, elle avait conservé tout le respect de son enfance pour les majestueuses cérémonies des cours, les lords, les ladies, les reines et les princesses; ce ne fut donc pas sans une certaine émotion qu'elle vit miss Prissy tirer de son petit sac Fépître à demi-usée de sa sœur.

Miss Prissy, ajustant soigneusement ses lunettes, lut d'abord des passages de la lettre de mistress Adam, puis ensuite d'autres extraits concernant lord Caërmarthen et sir Clément Cotterel Donner, la princesse royale, la princesse Augusta, dont la robe était noire avec un filet d'argent pardessus, et la tête couverte d'épingles de diamants ; puis lady Salisbury, lady Talbot, la duchesse de Devonshire, qui avec une robe de satin écarlate avait une coiffure de plumes d'autruche et de diamants ; puis comment le roi avait embrassé mistress Adam, si bien que les yeux de Marie finirent par s'ouvrirent de plus en plus grands, regardant de loin la mer, et que ses oreilles n'entendirent plus que le murmure de ces eaux qui emportaient au loin son cœur, jusqu'au moment

où miss Prissy l'avertit par un petit coup sur la main qu'il était temps d'essayer la robe que ses doigts agiles avaient déjà bâtie.

Nous ne prétendons pas que notre héroïne fût exempte du goût qu'ont les jeunes filles pour la toilette. Elle avait été d'abord éblouie par le récit des splendeurs de la cour, et les descriptions de mistress Adam lui avaient semblé une parfaite réalisation des choses qu'elle avait lues dans sir Charles Grandisson. Puisque sa mère jugeait convenable qu'on l'habillât et la parât avec élégance, elle en était bien aise ; seulement, au fond de son cœur s'élevait une tristesse qu'elle ne comprenait pas, mais que nous, qui connaissons le cœur féminin, nous vous expliquerons : c'était le regret que certains yeux noirs ne la vissent pas dans cette belle parure, et alors, après tout, à quoi lui servirait-il d'être jolie ?

« Je voudrais savoir ce que dirait James ? » pensa-t-elle; car jamais Marie n'avait changé un ruban, la disposition d'une de ses nattes, ou mis une fleur à son corsage, qu'elle n'eût vu l'effet du changement reflété danS ces yeux noirs. C'était vraiment bien malheureux, puisqu'il lui était maintenant interdit de penser à son cousin, qu'elle eût avec lui tant de souvenirs en commun.

Ainsi se passa la journée, miss Prissy babillant, taillant, bâtissant, Marie essayant tout patiemment autant de fois qu'elle le voulait, et la chambre, d'ordinaire si bien rangée, de mistress Scudder, encombrée de gaze, de dentelles, de fleurs artificielles, de rognures, de doublures et autres accessoires.

Au dîner, le docteur qui toute la matinée avait étudié son traité de millenium, discourut à l'ordinaire, complètement ignorant des préoccupations inaccoutumées qui absorbaient l'esprit de ses hôtesses. Que savait-il des couturières, le digne homme? Encouragé par le respectueux silence de son auditoire, il s'étendit longuement sur son sujet favori, le futur âge d'or, les noces de l'Agneau, alors que la terre purifiée, comme une Psyché repentante, rentrerait en grâce auprès de son fiancé céleste, et que les anges et les saints deviendraient les hôtes familiers des humains ;

« Sur mon honneur ! s'écria miss Prissy, après le dîner, je n'ai de ma vie entendu parler comme ce saint homme! Oh! mistress Scudder, vous êtes vraiment privilégiée de Tavoir ici ! C'est vraiment honteux qu'un tel homme ne soit pas plus apprécié dans Newport ! Mistress Scudder, il faut absolument que vous me laissiez lui faire. une chemise plissée; personne n'y travaillera que moi, et je ferai les ourlets avec un point que m'a enseigné Marthe, qui l'avait appris d'une jeune fille française, élevée dans un couvent. Ces pauvres nonnes savent faire certaines choses, à ce qu'il paraît, et je n'ai jamais vu d'aussi jolis ourlets que ceux-là; je voudrais aussi ourler avec ce point une paire de manchettes au docteur; c'est un homme si détaché, que je l'aime de tout mon cœur. En l'entendant parler, je songeais à un beau cantique de M. Watts; je ne sais pas si je me rappellerai l'air. »

Et miss Prissy, dont le talent musical était renommé, éclaircit sa voix un peu chevrotante et chanta en appuyant vigoureusement sur les syllabes accentuées :

C'est alors que de ma victoire J'attendrai les fruits les plus doux, En chantant avec eux la gloire Du Dieu qui nous a sauvés tous.

Agréable et sainte harmonie!

Pour moi quelle joie infinie !

Quelle gloire de voir un jour La troupe avec moi réunie, Dans les mêmes concerts et dans le même amour!

a Prenez garde, mistress Scudder, il faut prendre le biais bien exactement. » Et miss Prissy brusquant sa dernière cadence, prit l'étoffe et les ciseaux des mains de mistress Scudder, et passa sans transition du millenium à l'exposé de sa façon particulière de tailler les passe-poils.

Ainsi faisons-nous, cher lecteur, tant que nous avons un corps et une âme. Ainsi mêlons-nous les deux mondes, le grand et le petit, le solennel et le trivial, comme dans les vieilles sculptures des sanctuaires gothiques; seulement si

Ton y réfléchit bien, il n'existe rien de trivial, car l'âme humaine projette sur toute chose son ombre imposante. N'avons-nous pas vu des rubans, des fleurs fanées, des chiffons de gaze revêtir un aspect poignant, parler un langage austère, alors que ne devait plus les porter celle à qui ils avaient appartenu et dont l'enveloppe mortelle, comme eux fragile et flétrie, avait disparu pour jamais. Car l'individualité humaine est chose si sacrée, que parmi les myriades d'êtres qui peuplent la terre, aucune forme n'en reproduit jamais une autre. Le moule de chaque type humain est brisé par la tombe, et nos yeux ne doivent jamais revoir la forme qu'ils ont une fois pleurée.

Nous vivons au milieu de bagatelles dont la mort peut à tout instant faire des reliques sacrées. Un faux pas, un accident, un obstacle sur la voie ferrée, un cordage qui s'enroule autour de la voile, et le canif, la plume, les papiers, les objets de toilette que nous touchons négligemment aujourd'hui, peuvent devenir demain de tristes mémento de cette redoutable tragédie dont l'abîme est toujours béant sous nos pas.

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