CHAPITRE XIII
L'assemblée.
II nous faut maintenant avancer et vous dire comment le soir mémorable de l'assemblée, Marie se trouva, grâce aux talents de miss Prissy, habillée d'une robe longue, semée de bouquets de roses mousseuses et de violettes, ouvrant sur une jupe de satin blanc ornée de fleurs et de dentelles; comment ses petits pieds furent chaussés de souliers à talons, comment son petit bonnet avec une guirlande de roses mousseuses fut attaché sur ses cheveux lisses et brillants, et comment enfin miss Prissy, ravie de son ouvrage, après avoir tourné et retourné Marie de tous les côtés, déclara qu'elle allait chercher le docteur pour la lui montrer. Ce devait, disait-elle, être un homme de goût, puisqu'il décrivait si magnifiquement le futur millenium; faisant donc irruption dans son cabinet, elle parvint, à force de babil, à le faire redescendre vers le monde visible, et amenant à sa porte Marie, toute rougissante, lui demanda à bout portant s'il avait jamais vu rien de plus joli.
Le docteur, maintenant complètement éveillé, réfléchit un instant et répondit gravement que non, qu'il ne le croyait pas. Car il n'était pas complimenteur, et avait coutume de se demander, avant de parler, si ce qu'il allait dire était strictement vrai. Or, comme il avait vécu quelque temps dans la famille du président Edwards, dont les filles étaient re-
nommées pour leur beauté, il les passa intérieurement en revue.
Tandis que miss Prissy, abusant de ce qu'elle le tenait en son pouvoir, lui expliquait avec volubilité quelles difficultés elle avait dû surmonter pour adapter l'ancienne robe de noces à la forme moderne, le docteur disait, d'un air innocent et sans défense, que la robe était fort jolie, répondait plusieurs fois « oui madame » aux endroits convenables, et étant d'un caractère fort obligeant, regardait tout ce qu'on lui signalait avec des yeux ronds et étonnés; mais il termina cet examen par un long regard attaché sur le visage demi intimidé, demi souriant, qui apparaissait et disparaissait tour à tour selon que miss Prissy, dans son ardeur d'exhibition, faisait tourner Marie d'un côté ou de l'autre.
« N'est-elle pas vraiment jolie? » répéta pour la vingtième fois miss Prissy, lorsque Marie quitta la chambre.
Le docteur la suivit des yeux d'un air pensif et murmura, à demi- voix : « La fille du roi est toute glorieuse à Tintérieur; son vêtement est d'or travaillé; elle sera amenée devant le roi avec des ornements brodés à l'aiguille. »
« Non, je n'ai jamais rien vu de pareil! s'écria miss Prissy, se retirant en toute hâte. Gomme ce saint homme tourne tout à bien; je ne crois pas qu'on puisse faire une seule chose à laquelle il ne trouve à appliquer un texte de la Bible. Je veux acheter la toile de sa chemise cette semaine même, avec l'argent de mistress Wilcox ; les Wilcox sont généreux, et j'ai travaillé seize jours et un quart chez eux. Je sais bien, mistress Scudder, qu'il n'a pas besoin de moi, car vous le tenez comme un vrai bijou; c'est seulement que je serais bien aise de faire quelque chose pour un si saint homme. »
Le bon docteur fut soigneusement et énergiquement brossé pour la circonstance, et s'il n'eut pas l'air d'un vrai bijou, ce ne fut certainement pas la faute de son hôtesse.
Nous ne saurions reproduire toutes les gloires évanouies de la soirée, ni vous dire en détail comment la maison et les jardins étaient illuminés, comment la mariée avait un voile de véritable point d'Angleterre, comment d'innom-
brables voitures roulaient sur le sable et comment des nègres, avec des gants de peau blanche, donnaient la main pour descendre à des dames habillées de velours et de satin, etc., etc.
Aux yeux inexpérimentés de Marie, cette scène apparaissait comme un rêve enchanté, comme la réalisation de tout ce qu'elle avait jamais imaginé de plus grandiose et de plus splendide. Elle eut son petit triomphe particulier, car tout le monde demandait qui était cette belle personne, et plus d'un élégant des premières familles de Newport se montra fier de la promener h son bras. D'officieuses douairières répétaient à mistress Scudder les remarques flatteuses qu'on murmurait partout sur son passage.
« Pour Dieu ! mistress Scudder, s'écria le galant général Wilcox, où aviez- vous caché une pareille beauté; c'est un véritable péché que de mettre une telle lumière sous le boisseau? »
Et mistress Scudder, bien qu'elle connût, comme vous et moi, lecteur, la nature périssable de tels honneurs, n'étant, comme nous, qu'une mortelle, souriait avec condescendance à ces mondaines vanités.
La maison était divisée par un grand vestibule avec une porte ouvrant sur la rue, et la porte opposée donnant sur un vaste jardin, dont la grande allée bordée de hautes charmilles, resplendissantes de lumière, offrait au regard une perspective presque féerique.
Le jardin était partout éclairé a giorno, en sorte que la société s'y dispersa en groupes pittoresques.
Nous voyons encore notre petite Marie avec sa guirlande de roses, ses rubans flottants, et sa robe de brocart, debout dans l'embrasure de la porte comme un portrait dans son cadre, tournant le dos au jardin illuminé et sa figure calme et innocente regardant la fête avec un plaisir mêlé d'étonnement. La richesse et l'élégance de sa robe, qui par les soins de miss Prissy, avait été ajustée à la mode de l'époque, formaient un contraste singulier avec la fraîcheur presque idéale d'air et de maintien qui était le caractère particulier de sa beauté.
Elle donnait bien l'idée d'un être qui était dans le monde, sans cependant être du monde qui, habitant d'ordinaire une région plus élevée d'idées et de sentiments, contemplaitné anmoins avec une curiosité naïve et une innocente satisfaction ces joies inconnues d'une sphère nouvelle.
La conscience qu'elle avait d'être dans un cercle auquel elle n'appartenait pas, où sa présence n'était pour ainsi dire qu'un accident, et où elle était étrangère aux responsabilités incombantes à ceux qui font partie habituelle d'une société, lui donnait un air libre et dégagé tout semblable à la parfaite aisance qui résulte d'une grande habitude du monde.
Tandis qu'elle était là debout, un monsieur donnant le bras à deux dames magnifiquement parées et dont la conversation semblait l'absorber tout entier, sortit de l'un des salons de réception. C'était un homme de taille moyenne, de formes et de manières particulièrement gracieuses et dont toute la personne respirait ce parfum indéfinissable de grâce et de distinction de l'homme du grand monde. Une belle tête, un profil délicat, un sourire d'une séduisante douceur, et par-dessus tout un regard qui semblait avoir une puissance d'attraction presque magnétique, tels étaient les traits distinctifs d'un des hommes les plus célèbres de cette époque, d'un homme qui a laissé sa trace non-seulement dans l'histoire de notre pays, mais encore dans les annales privées de plus d'une famille américaine.
« Bonté divine! s'écria-t-il interrompant soudain sa conversation en apercevant Marie, quelle est cette ravissante créature?
— C'est Marie Scudder, dit mistress Wilcox, son père était allié du général. La famille est dans une position de fortune assez modeste, mais elle est des plus respectables. » Le gentleman continua pendant quelques instants encore une conversation banale, tout en jetant de temps à autre sur Marie de rapides coups d'œil d'observation, puis il saisit l'occasion de se débarrasser d'une des dames en la passant avec un salut et un compliment à un autre admirateur, il dit ensuite tout bas quelques mots à mistress Wilcox avec
cet air de douceur et de déférence au moyen duquel il faisait faire à tous sa volonté, et un moment après Marie fut tirée de ses réflexions par la voix de mistress Wilcox qui lui disait d'un ton officiel :
« Miss Scudder, j'ai l'honneur de vous présenter le colonel Burr, membre du sénat. »