CHAPITRE XV
« Et maintenant Marie, dit mistress Scudder à sa fille, le lendemain à cinq heures du matin, tu sais que c'est aujourd'hui le jour de jeûne du docteur, cela nous donnera le temps d'achever toutes nos petites affaires. Miss Prissy m'a promis de venir deux ou trois heures de la matinée pour refaire le corsage de ma robe noire et je crois qu'en nous dépêchant nous l'aurons fini aujourd'hui, de sorte que je pourrais la mettre dimanche, »
Il est nécessaire pour l'explication de ce qui précède d'informer nos lecteurs que le Samedi était pour le docteur un jour de jeûne et de retraite pendant lequel il se préparait aux devoirs du dimanche.
A peine le couvert du déjeuner était-il rangé qu'on vit arriver miss Prissy.
« Gomment vous voilà levées tout aussi matin qu'à l'ordinaire, s'écria-t-elle en entrant, et votre couvert rangé, tout en ordre ! J'avais bien raison de dire l'autre jour à mistress Wilcox que je croyais vraiment que mistress Scudder ne se servait pas de sa cuisine, et que le matin vous faisiez vos lits avant de [vous lever ! Hein ! J'espère que c'était beau, hier soir! dit-elle en s'asseyant et commençant à découdre le corsage.
« Vous ne me saviez pas là? continua- t-elle, eh bien j'y étais tout le temps; j'étais allée chercher l'argent avec quoi je veux acheter la chemise du docteur et je trouvai mistress Wilcox ne sachant où donner de la tête, qui me dit : « Ah !
« miss Prissy I si vous saviez comme j'aurais besoin de quel- « qu'un comme vous pour surveiller un peu ici. — Allez « de ce pas vous habiller, ne vous tourmentez de rien, et a laissez-moi faire, » lui ai-je répondu. En sorte que me trouvant là je suis restée jusqu'au bout, et c'a été bien heureux, car sans moi Dina n'aurait pas mis assez d'oeufs dans le café, j'en ai cassé quatre que j'y ai ajoutés moi-même. Oui, en vérité, j'étaislà, etj'ai très-bien vu quifaisait la cour à miss Marie. On dit que c'est le plus bel homme et le plus séduisant de la République. Toutes les dames de Philadelphie en sont folles, et pourtant Ton m'a assuré qu'il avait dit n'avoir pas vu depuis longtemps une aussi jolie figure.
— Nous savons tous que la beauté est une chose de peu d'importance, dit mistress Scudder; j'espère avoir élevé Marie de façon à ce qu'elle le comprenne.
— Oh! sans doute, fit miss Prissy, c'est comme une fleur qui est bientôt flétrie; l'essentiel c'est d'être bonne et utile, et c'est ce qu'elle est; aussi leur ai-je dit que sa beauté n'était que le moindre de ses avantages ; cependant, il faut en convenir (ce n'est pas parce que c'est moi qui l'ai faite), mais sa robe lui allait dans la perfection. Mais que pensezvous, mistress Scudder que j'aie entendu dire du bon docteur?
— Je n'en sais rien ; ce dont je suis sûre, c'est que ce ne peut être rien de mal.
— Non sans doute, pas précisément; mais enfin on disait qu'il avait des idées bizarres; on assurait même qu'il allait prêcher dimanche contre le commerce des nègres ; pour ma part, je ne vois pas trop comment feraient les gens de Newport, si c'était mal, car c'est presque leur seule manière de gagner de l'argent : cela ferait un grand tapage et fâcherait bien du monde, mais j'espère que le docteur ne va pas réellement entamer ce sujet.
Je crois que si, dit mistress Scudder; il pense que c'est un grand péché qui doit être condamné, et je pense comme lui, ajouta-t-elle avec effort; c'était l'opinion de M. Scudder dès l'époque de notre mariage et c'est aussi la mienne,
— Dame ! si c'est vraiment un péché ! fit miss Prissy ; mais cependant, songez donc combien de grandes maisons vivent de ce commerce. Voilà le général Wilcox qui est pourtant un bien digne homme, ainsi que le major Seaforth et des douzaines d'autres, tous des premiers de la ville. Le docteur Stiles lui, ne pense pas que ce soit un péché, et c'est un excellent chrétien ; il regarde la traite comme une dispensation de la Providence pour faire jouir les Africains des lumières de l'Évangile. Je crois certainement que le docteur est plus saint que presque tout le monde, mais enfin les meilleurs peuvent se tromper, comme vous savez.
— Le docteur est convaincu que c'est son devoir, dit mistress Scudder, je crains que cela ne lui fasse beaucoup d'ennemis, mais pour mon compte, je ne l'abandonnerai pas.
— Oh! vous aurez bien raison. Une chose certaine, c'est qu'il y aura foule à son sermon, car hier soir lorsque j'ai traversé la promenade, tout le monde en parlait; le colonel Burr disait qu'il y assisterait, le général Wilcox de même et aussi ce sénateur (je ne sais plus son nom), qui vient de Philadelphie. Je vous réponds que votre église sera pleine. »
Nous devons avouer que cette perspective fut loin de réjouir mistress Scudder, et ceux à qui il est arrivé d'avoir seuls raison contre toutes les « premières familles » d'un pays lui accorderont sans doute quelque compassion, car après tout la vérité est invisible et les « premières familles » sont très-évidentes. Les premières familles sont souvent très-agréables, toujours très-respectables, d'une vertu formidable, et il faut beaucoup de courage pour résister à un mauvais principe qui s'incarne dans la grâce et l'amabilité de leurs manières ; c'est pourquoi mistress Scudder avait le cœur pesant et se fût volontiers jointe au docteur dans son jeûne du samedi.
Quant à celui-ci, il était tranquillement assis dans son cabinet, sa grande Bible et sa concordance ouvertes devant lui, extrayant avec la patiente assiduité qui le distinguait les textes menaçants que ce livre audacieux et passé démode fait pleuvoir sans merci sur les oppresseurs du faible Les
premières familles de Newport était aussi invisibles pour lui qu'elles l'avaient été jadis pour Moïse pendant les quarante jours qu'il avait passés sur la montagne. Il ne songeait qu'à son message, à la nécessité de le formuler de manière à ne rien dissimuler, ne songeant pas le moins du monde à ce qui en adviendrait. Il se regardait comme une voix, un instrument passif au moyen duquel il plaisait à la volonté divine de se manifester, et le sublime fatalisme de sa foi le rendait aussi insensible à toutes les considérations humaines que s'il eût fait partie des lois immuables de la nature.
En conséquence le lendemain matin, bien que tous ses amis tremblassent pour lui, tandis qu'il montait les degrés de la chaire, il n'eut pas seulement l'idée de trembler pour lui-même. Quittant le sanctuaire secret du Très-Haut, il était venu sous le chemin couvert du silence, et se sentait encore sous l'ombre du Tout-Puissant. Peu lui importait que l'Église fût pleine ou vide ; il savait que tous ceux que Dieu, dans ses décrets éternels, avait destinés à entendre son message se trouveraient là; son devoir se bornait à les avertir.
Jamais auditoire plus brillant et plus distingué ne s'était pressé dans la vieille église en ruines. Il faisait un beau soleil de juin, la mer étincelait, les oiseaux gazouillaient le long du chemin, et tous les notables avaient quitté leurs maisons pour venir assister au sermon du docteur*
Mistress Scudder ouvrit son banc avec une politesse pleine de dignité au colonel Burr, au colonel et à Mme de Frontignac.
Le général Wilcox et sa majestueuse moitié, le major Seaforth, les Vernon, les de Wolf et tous les grands noms du pays se trouvaient là. On n'entendait que le bruissement des robes de soie, le mouvement des éventails de Chine; on ne voyait que chapeaux à la dernière mode, toilettes fraîches et élégantes, physionomies souriantes et gracieuses; c'était en un mot une charmante et respectable assemblée de pécheurs, venus là tout exprès pour entendre ce qu'avait à dire le docteur touchant leurs transgressions.
Mistress Scudder calculait involontairement les fatales
conséquences qui allaient résulter de ce sermon, et fermant les yeux pour ne pas voir le monde qui l'entourait, priait Dieu, avec ferveur, de faire tourner tout à bien; le docteur, lui, ne demandait à Dieu, que la grâce de bien dire la vérité tout entière.
Nous avons retrouvé, dans un de ses ouvrages, l'argument dont il usa ce jour-là pour faire à la raison, un de ces calmes appels qui rendaient généralement ses conclusions irrésistibles.
« Si cela est ainsi, dit-il, après avoir brièvement exposé les faits, il en faut tirer cette conséquence terrible et bien propre à nous faire trembler, que tous ceux qui, directement ou indirectement, ont pris part à ce commerce inique, qui Font favorisé de leur influence, qui y ont consenti ou même qui ne s'y sont pas opposés de tout leur pouvoir, tous ceux-là sont plus ou moins responsables des injustices et des tortures qu'ont endurées et qu'endurent encore des millions de créatures humaines, et sont coupables du sang de toutes celles qui ont péri par suite de cet odieux trafic. Non- seulement les marchands qui se sont livrés à ce commerce, les capitaines que l'amour de l'or a entraînés dans cette œuvre de cruauté, et les propriétaires d'esclaves de tout genre sont coupables de faire couler des torrents de sang, mais aussi tous les législateurs qui l'ont autorisée, encouragée, ou même qui ont négligé de faire tous leurs efforts pour s'y opposer, et tous les individus privés qui ont, de quelque façon que ce soit, prêté les mains à ce commerce, partagent leur culpabilité. Ce trafic de chair humaine a été le principal commerce de Newport ; cette ville a été bâtie et est devenue florissante aux dépens du sang et de la liberté des pauvres Africains, et les habitants ont vécu de ce commerce et y ont puisé la plus grande partie de leurs richesses.
« Si un sévère anathème est prononcé contre celui « qui élève sa maison dans l'injustice, qui bâtit une ville dans le sang et l'iniquité, » de quelle terrible malédiction ne sont donc pas menacés tous ceux qui ont les mains souillées du sang des Africains ; et en particulier les habitants de cette
ville, qui ont pris une si grande part à ce commerce inique et sanguinaire ! Il rappela cette récente déclaration nationale qui proclamait l'indépendance de tous les hommes et le droit imprescriptible de tous à la liberté, puis demanda de quel front une nation, après une telle déclaration, osait retenir des millions de créatures humaines dans le plus abject esclavage ?
Ses paroles grondaient sur la tête de l'élégante assemblée, sombres et terribles comme un orage qui en quelques moments obscurcit un ciel d'été. Peu à peu une expression de vif intérêt et de profonde inquiétude vint animer les physionomies des auditeurs; c'était le magnétisme d'un esprit puissant qui les tenait, pour quelques instants, sous l'empire de sa propre terreur des châtiments éternels.
On raconte qu'un jour un enfant, qui venait de voir le docteur dans la chaire, s'écria : « J'ai vu Dieu là-bas, et j'ai eu peur. »
L'auditoire du saint homme éprouva, ce jour-là, quelque chose d'analogue, et ce ne fut qu'après la prière et la bénédiction que les notables de Newport commencèrent peu à peu à secouer l'impression, à se regarder les uns les autres et à se rassurer en se disant qu'après tout, ils n'en étaient pas moins les premières familles du pays, éminemment respectables, ne faisant que suivre la bonne vieille méthode, qui avait toujours prévalu, tandis que le docteur n'était, lui, qu'un radical et un fanatique.
Lorsque la foule commença à s'écouler, Marie descendit du banc des chanteuses, son livre de psaumes à la main, et en attendant, debout près de la porte, que sa mère et le docteur vinssent la rejoindre, elle entendit plus d'une parole dure ou amère, prononcée par des gens qui, l' avant-veille, leur avaient souri gracieusement.
Elle s'avança donc d'un air résolu vers le docteur, dont elle prit le bras, comme si elle eût été jalouse de s'associer à son impopularité, et au même moment elle rencontra le regard et le sourire du colonel Burr, qui les saluait gracieusement, non pas cependant sans une légère expression de sarcasme,