CHAPITRE XXI
Nous supposons qu'entre autres privilèges et immunités toute héroïne de roman a des droits imprescriptibles à la possession d un boudoir; où, dit un écrivain français, « elle apparaît comme un gracieux tableau dans son cadre. »
Notre petite Marie n'était pas dépourvue de ce luxe, et nous allons ce matin vous donner un billet d'admission à ce sanctuaire privilégié. Sachez donc que le grenier du cottage est pourvu dune fenêtre ouvrant dans un immense pommier, qui lui donne l'air d'un nid sous la feuillée, et d'où cependant on aperçoit au loin la mer.
Les greniers sont par tous pays chers aux gens doués de quelque imagination. Qui n'a dans son enfance aimé quelque grenier avec ses antiquités de toute sorte, ses vieux coffres mangés des vers, ses chaises boiteuses, ses malles pleines de chiffons et de débris? Quelles excellentes cachettes, quelles impénétrables retraites nous nous ménagions dans celui où blottis en toute sécurité nous bravions le cri vague et lointain qui nous appelait soit à l'école, soit à notre tâche journalière, plongés que nous étions dans la lecture délicieuse de quelque roman que des tantes prudentes avaient eu soin d'enfouir tout au fond de ces malles! Désirez-vous tout particulièrement faire lire quelque chose à Charles ou à Suzanne? Ayez bien soin de le serrer mystérieusement au fond d'une malle de chiffons, dans le plus sombre recoin de votre grenier, et pour peu que l'ouvrage offre le moindre attrait à un jeune esprit, soyez sûr que non-seu-
lement ils le liront, mais encore qu'ils se le rappelleront toute leur vie.
Le grenier de mistress Scudder ne faisait point exception à la règle générale. N'y voyait-on pas un grand fauteuil de cuir ouvré, minus ses deux pieds de derrière, qui avait des associations généalogiques par les Wilcox avec les Vernon, et par les Vernon avec la vieille Angleterre? Ne s'y trouvaitil pas aussi, dans un vieux cadre terni, le portrait à demi effacé d'une femme dont on murmurait tout bas d'étranges choses, et qui même, disait-on, avait eu une fin tragique à l'époque où l'on envoyait brutalement les sorcières hors de ce monde, au lieu de les aider à y faire fortune au moyen des tables tournantes ?
Oui, il y avait toutes ces choses et bien d'autres encore dont nous ne vous parlerons pas, préférant vous introduire, sans plus de retard, dans le boudoir que Marie s'est ellemême construit autour de la lucarne qui ouvre dans le grand pommier.
Les cloisons étaient faites de couvertures et de rideaux qui, en raison de leur antiquité, avaient été admis à la paisible retraite du grenier. N'allez pas croire que ce fussent des rideaux ou des couvertures vulgaires, achetés comme les vôtres dans la première boutique venue, filés et tissés par des machines, sans histoire, ni individualité. — Non. — Chacun de ces rideaux a la sienne. Celui qui est à droite près de la fenêtre et tout près de tomber en pièces, est une étoffe chinoise, sur laquelle se voient encore des Chinois à l'œil endormi, coiffés de chapeaux coniques, debout au milieu d'un feuillage des plus singuliers, et les mains levées à perpétuité pour agiter des sonnettes destinées à demeurer muettes jusqu'à la fin des temps. Ce rideau, ainsi que mistress Scudder l'avait souvent répété à Marie, avait été acheté aux Indes par son arrière-grand-père et avait orné le lit nuptial de sa grand'mère, de cette grand'mère qui avait des yeux ble^us comme elle, et était tout juste de sa taille.
La tenture suivante avait été filée et tissée par la bienaimée tante Eunyce de mistress Katy, personnage mythique dont Marie savait vaguement qu'elle avait été désappointée
en amour, que ces rideaux avaient été filés pour une noce qui devait avoir lieu au retour de quelqu'un qui n'était jamais revenu ; elle avait entendu conter comment cette pauvre tante Eunyce demeurait patiemment à son rouet, mois après mois, tressaillant chaque fois qu'elle entendait ouvrir la porte, qu'elle distinguait le pas d'un cheval; chaque fois qu'elle apprenait qu'un vaisseau était en vue ; ses couleurs se flétrissant de jour en jour, tandis que sa vie et son espérance s'écoulaient par une blessure intérieure, jusqu'à ce qu'enfin Dieu, prenant pitié d'elle, l'eût réunie à celui qu'elle aimait.
Venait ensuite un couvre-pieds fait de petits morceaux dont pas un n'était plus grand qu'une pièce de dix sous, et qui, au dire de mistress Katy, contenait des échantillons des robes de toutes ses grand'mères, tantes, cousines et parentes depuis un temps immémorial ; le couvre-pieds était doublé d'une couverture dont s'était servi l'oncle de mistress Scudder à son bivac de Valley-Forge, alors que les soldats américains marchaient sur la neige, les pieds nus et ensanglantés, et n'avaient guère d'autre nourriture quotidienne que les messages pleins d'espoir et de patriotisme du général Washington.
Tels étaient les souvenirs que retraçaient les tapisseries de notre petit boudoir. A l'intérieur, près de la fenêtre était le grand rouet, à côté un dévidoir et un panier rempli d'écheveaux de laine, et sur la barre du rouet un livre ouvert qui charmait les intervalles du travail.
Le sombre portrait dont nous avons parlé était accroché au mur et à côté se voyait une vieille gravure de l'une des madones de Léonard de Vinci, gravure qui était pour Marie un objet de mystérieux intérêt, parce qu'elle avait été rejetée sur le sable pendant un orage furieux, et retrouvée, comme une épave, au milieu des herbes marines. Mistress Marwyn, qui était parvenue à déchiffrer la signature, avait trouvé dans une encyclopédie une biographie de cet homme étonnant dont la grandeur recule dans notre pensée les bornes de ce qui est possible à l'humanité, en sorte que Marie puisait constamment, dans la vieille gravure, une sorte de vague inspiration.
Là notre héroïne filait chaque jour pendant de longues heures, s'interrompant par instants pour lire sur la petite chaise, placée dans l'embrasure de la fenêtre, puis retournant a son ouvrage et réfléchissant à ce qu'elle avait lu au bruit monotone du rouet.
Un rouge-gorge avait, par aventure, bâti son nid si près de sa retraite, qu'elle pouvait de sa fenêtre voir ses cinq petits œufs bleus, lorsque la patiente femelle les quittait un instant. Et, quand parfois elle demeurait rêveuse, accoudée sur la fenêtre, elle croyait voir la petite couveuse lui faire des signes d'intelligence, lorsque celle-ci penchait sa petite tête tantôt à droite, tantôt à gauche, comme pour mieux voir sa gentille voisine humaine.
Il vous semble peut-être, cher lecteur, que beaucoup de temps se soit écoulé depuis le commencement de notre histoire, parce que nous vous avons conté beaucoup de choses* présenté beaucoup de personnages, et communiqué beaucoup de réflexions, mais en réalité il n'y a guère plus de huit jours que James s'est embarqué, les œufs que couvait l'oiseau, iors de son départ, ne sont pas encore éclos, et les pommiers n'ont fait que changer leurs boutons roses en pétales blancs.
Pendant cette semaine à jamais mémorable, Marie a découvert qu'elle aimait, et elle a fait son entrée dans le grand monde, et maintenant la voici qui réfléchit à tout cela dans son petit sanctuaire. Elle croit rêver en songeant qu'elle, qui est maintenant assise là, à dévider de la laine, en jupon rayé et en robe d'indienne, est la même personne qui naguère, à la lueur de mille bougies, donnait le bras au colonel Burr, au milieu de femmes magnifiquement parées. Elle se rappelle avec étonnement le brun visage de la dame étrangère, si brillant sous ses cheveux poudrés, et sa couronne de diamants, le doux et gracieux accent de sa voix, son petit éventail orné de longs glands exhalants de suaves parfums ; puis elle entend encore cette voix mâle qui, en lui parlant, se faisait si douce; elle revoit ces grands yeux pleins de larmes, et s'étonne intérieurement qu'il ait pu lui baiser la main avec autant de respect que si elle avait été reine.
Mais, soudain des pas rapides font craquer le vieil escalier de bois, et bientôt les trois nœuds roses du bonnet de miss Prissy séparent les draperies, puis Ton aperçoit sa figure souriante et satisfaite.
« Eh bien, Marie, comment ça va-t-il? vous voilà tout étonnée de me voir, n'est-ce pas? mais j'ai eu l'idée d'entrer une minute en allant chez mistress Marwyn; j'ai promis de lui donner au moins une demi-journée, sans trop savoir comment j'y parviendrais : car, comme je le disais à mistress Wilcox, je vais toujours courant, jusqu'à ce qu'il me semble que je sois prête à tomber là, mais j'ai voulu entrer pour vous dire que, quant à moi, j'admire plus que jamais le docteur, et comme je le disais à votre maman, je suis d'avis qu'il faut laisser parler les gens sans se tourmenter de ce qu'ils disent. J'ai vu le moment où mistress Wilcox allait se mettre en colère, mais ça ne m'a tout de même pas empêché de lui dire : « Vous savez, mistress Wilcox, que c'est un devoir de parler franchement, surtout pour les ministres, et vous savez aussi que le docteur est un saint homme, qu'il pratique ce qu'il prêche, et donne à ces pauvres nègres jusqu'à son dernier dollar, qu'il les console, les encourage et leur enseigne le catéchisme comme si c'étaient ses propres frères; » puis j'ai ajouté : « Comme vous savez, mistress Wilcox, je ne cache jamais ma façon de penser, et quand ça devrait être ma dernière parole, je n'en dirais pas moins que le docteur a raison. N'avez-vous pas entendu tout ce qu'il a raconté de ces vaisseaux négriers où les pauvres créatures sont serrées et entassées de façon à ne pouvoir ni remuer, ni même respirer ?
« Pour ma part, je ne peux plus m'étendre dans mon lit sans penser à eux; je crois vraiment que le jugement de Dieu s'appesantira sur nous, si nous ne faisons pas quelque chose, et je soutiendrai toute ma vie le docteur. »
« Ne voilà-t-il pas qu'en me retournant j'aperçois justement le général qui m'écoutait : « Bravo ! miss Prissy, s'estil mis à dire, voilà de l'éloquence, ou je ne m'y connais pas; j'aime les gens qui savent soutenir leur opinion. — Après tout, ajouta miss Prissy, ça ne peut pas me faire perdre
grand'chose, car mistress Wilcox ne viendrait jamais à bout de me remplacer.
— Croyez-vous, dit Marie, que ce sermon ait fâché beaucoup de gens ?
— Gomment, si je le crois? mais vous ne savez donc pas qu'on n'a jamais vu pareil tapage dans Newport. D'abord M. Siméon Brown s'est joint à la congrégation du docteur Styles ; et mistress Brown, je voudrais que vous l'entendissiez parler ! mais ça ne m'a pas fait peur.
« Elle me faisait toujours reproche, continua miss Prissy en baissant la voix, de ce que je ne pouvais pas me décider à dire que je consentirais à être damnée pour procurer la gloire de Dieu, et elle me répétait sans cesse qu'on peut toujours se décider à ce qu'il est de son devoir, en sorte que je lui ai rétorqué son argument ; ils parlaient du docteur de façon à me faire perdre patience, et je n'ai pu m'empêcher de leur dire : « Eh bien, mistress Brown, je conviens que vous et M. Brown, vous êtes d'accord avec vos principes, car vous agissez certainement comme si vous vouliez être damnés, et ainsi font tous ces gens qui vivent du sang et des gémissements des pauvres Africains, comme dit le docteur, et je croirais volontiers qu'à la façon dont les gens de Newport gagnent leur argent, ils sont tous assez disposés à aller en enfer, bien que j'ignore si c'est ou non pour procurer la gloire de Dieu. » Mais voyez-vous, Marie, continua miss Prissy baissant de nouveau la voix : je n'ai jamais été bien convaincue de cette doctrine-là; elle m'a toujours paru d'une élévation formidable et à laquelle il ne m'est pas donné d'atteindre; je me disais, pour me tranquilliser, que si c'était nécessaire sans doute, cela me serait donné, car le Seigneur a toujours été si bon pour moi, que je crois du moins cela, c'est pourquoi je dis : « Le Seigneur est mon pasteur et je ne manquerai de rien. » Et miss Prissy passa rapidement son mouchoir sur ses yeux bleus.
En ce moment mistress Scudder entra dans le boudoir avec une physionomie où se lisait quelque anxiété.
« Je suppose, dit-elle, que mistress Prissy ta dit la nouvelle concernant les Brown ; cela va diminuer de beaucoup
le salaire du docteur, et je m'en afflige pour lui, parce que je sais qu'il lui paraîtra dur de renoncer à ses aumônes, surtout envers les pauvres nègres. Mais nous tâcherons d'être aussi économes que possible, pour pouvoir lui offrir quelque compensation.
— Je n'ai personne à pourvoir que moi, dit miss Prissy, je disais, il y a quelque temps, à ma sœur Elisabeth (qui est mariée et qui a quatre enfants) que je pourrais supporter un orage bien plus facilement qu'elle parce que je n'avais pas à beaucoup près autant de voiles à carguer ; ainsi donc, vous pouvez compter sur moi pour les chemises du docteur; à partir d'aujourd'hui, elles lui arriveront toutes prêtes à mettre, quand je devrais pour cela passer les nuits.
— Enfin, dit mistress Scudder, je vois que c'est notre lot d'être en petit nombre et méprisés, mais j'espère que nous ne faiblirons pas pour cela. Dimanche dernier, en voyant tous ces gens fashionables sortir en secouant la tête d'un air dédaigneux, je priais Dieu de me faire la grâce de demeurer fidèle.
— Et que dit le docteur? demanda miss Prissy.
— Lui? pas un mot; son esprit paraît être bien au-dessus de toutes ces choses,
— Oh, oui, dit miss Prissy, et c'est une consolation ; il ne se doutera seulement pas d'où viennent ses chemises; et en outre, mistress Scudder, continua-t-elle en baissant la voix, comme vous savez, je n'ai. pas d'enfants à pourvoir, bien qu'ainsi que je le disais l'autre jour à Elisabeth tout en faisant des robes pour ses enfants, je crois qu'après tout les vieilles filles, depuis le commencement jusqu'à la fin, en font plus pour les enfants que les femmes mariées, mais cependant j'arrive de temps en temps à glisser un louis dans ma petite théière d'argent (celle qui me vient de cette pauvre mistress Simpson, que j'ai soignée jusqu'à sa dernière heure), et comme je vous le disais, si jamais le docteur a besoin de quelque chose, faites-le-moi savoir.
— Merci, miss Prissy; nous connaissons tous votre cœur.
— Maintenant, reprit miss Prissy, devinez ce qu'on dit
dans la ville? Eh bien, le bruit court partout que le colonel Burr est amoureux fou de notre Marie ; et vous savez qu'il est veuf, et qu'on dit qu'il sera nommé président aux prochaines élections. Enfin il faut que Marie prenne bien garde à son cœur, car il paraît qu'aucune femme ne peut lui résister. Cette pauvre Française, madame.... comment l'appelez-vous, qui reste chez les Vernon? Il paraît qu'elle en perd la tête.
— Mais c'est une femme mariée, dit Marie, ce n'est pas possible. »
Mistress Scudder lança un coup d'œil sévère à miss Prissy et pendant quelques instants les deux dames tinrent à voix basse un colloque qui se termina par le départ de la couturière.
Mais à peine était-elle dehors qu'elle rentra précipitamment de l'air effarouché d'une poule qui aurait aperçu un faucon.
« Marie! misstress Scudder! voici le colonel Burr qui vient vous faire visite. »
Le premier mouvement de mistress Scudder, comme c'est presque toujours celai des dames d'un certain âge, fut de porter la main à sa tête et de songer qu'elle avait encore son bonnet du matin; Marie de son côté regarda ses petites mains bleuies par la laine qu'elle venait de filer.
« C'est bien heureux que j'aie été ici, dit miss Prissy, car dès que je l'ai aperçu à la grande porte, je n'ai fait qu'un saut jusqu'au salon dont j'ai ouvert les persiennes; puis je suis allée lui ouvrir, et il m'a saluée comme si j'eusse été une reine en disant : « Comme vous voilà fraîche ce matin, miss Prissy ! » (J'étais l'autre jour à travailler chez les Vernon, voyez- vous, mais je ne croyais pas seulement qu'il m'eût aperçue.) Puis ensuite il s'est informé de vous et du docteur, en sorte que je l'ai fait entrer dans le salon et après l'avoir fait asseoir, j'ai couru chez le docteur, je lui ai ôté sa robe de chambre, enfilé son habit, mis sa perruque, tout en le réveillant vivement (vous savez que je m'entends à le faire redescendre dans ce monde) ; enfin, ils sont en ce moment à causer ensemble, en sorte que vous
pouvez descendre et faire, si vous voulez, un petit bout de toilette. »
Pendant ce temps, le colonel Burr entretenait le simple et bon docteur, avec toute la grâce d'un jeune néophyte avide des leçons d'une sagesse supérieure. Il y a des gens doués d'une facilité de sympathie qui les dispose à adopter pour le moment, les opinions et les sentiments de ceux avec qui ils conversent, de même que le caméléon reflète, dit-on, les couleurs de ce qui l'environne . Ces sortes de gens sont souvent accusés d'hypocrisie ou de flatterie, tandis qu'en réalité, ils sont seulement si sensibles aux émanations mentales qu'exhalent les autres intelligences, qu'il leur faudrait véritablement faire effort pour ne pas se mettre jusqu'à un certain point en harmonie avec elles. Semblables à un musicien qui accompagne un virtuose, il leur est impossible de ne pas frapper d'accord. Burr commença naturellement par causer avec le docteur de la famille du président Edwards, de son vieux précepteur le docteur Bellamy ; de là il passa aux points théologiques sur lesquels il était d'accord avec le docteur ou différait d'avec lui, s'exprimant avec une douceur et une déférence qui produisirent sur le digne homme l'effet d'un soleil de juin sur un orme en bourgeons. Le docteur s'étendit bientôt avec une fervente animation sur la doctrine de la charité désintéressée, tandis que Burr l'examinait avec le tranquille intérêt d'un naturaliste qui voit une espèce nouvelle se développer devant lui. De temps à autre, il intervenait par des questions suggestives, et élevait avec douceur quelques objections dont le docteur triomphait aisément, tandis que Burr le regardait en souriant comme un homme qui au fond n'a pas le moindre souci de la vérité sur tout sujet qui n'est pas en rapport direct avec ses plans et ses projets. Il aidait donc complaisamment le docteur à suivre le courant de ses propres idées jusqu'à ce que la barque de celui-ci vînt à glisser dans les eaux paisibles du millenium au sujet duquel il exposa au long toutes ses vues avec une parfaite simplicité.
Marie et sa mère entrèrent au milieu de cet exposé. Burr interrompit la conversation pour leur faire les compliments
d'usage, s'enquérir de leur santé et exprimer l'espoir qu'elles n'avaient point souffert du froid à leur retour de rassemblée ; puis, voyant le docteur désireux de continuer, il réussit à renouer adroitement le fil de leur conversation.
« Notre excellent ami, dit-il, m'expliquait ses vues au sujet d'un futur millenium. Je vous assure, mesdames, qu'on se trouve parfois dans une société qui, tout naturellement, vous dispose à croire à la perfectibilité de l'espèce humaine. On voit des intérieurs de famille si purs, si bien réglés, si charmants dans leur simplicité, où le travail et la pitié marchent si fraternellement de pair qu'il ne faut que supposer toutes les familles semblables à. celles-là pour se représenter le millenium. »
Il était impossible de repousser un compliment qui, tout clair et tout compréhensible qu'il fût, restait cependant voilé et indirect.
Le docteur, qui se tenait prêt à recommencer où il en était resté, se tourna vers son complaisant auditeur et résuma son exposition de l'Apocalypse.
« Selon moi, dit-il, il est certain que puisqu'il y a maintenant trois cents ans que la cinquième coupe a été versée, et qu'il y a de bonnes raisons de croire que la sixième coupe a commencé à être versée au commencement du dernier siècle, en sorte qu'elle doit être presque épuisée, la septième et dernière coupe commencera à couler dès les premières années du siècle prochain.
— Vous n'entrevoyez donc aucune paix pour le monde d'ici à quelque temps? fit Burr.
— • Certainement non , dit le docteur , du moins aucune paix définitive ; il n'y aura pas de fin aux bouleversements jusqu'à la venue de celui qui gouverne tout. Le passage concernant le dessèchement de TEuphrate sous la sixième coupe, ajouta le docteur, se rapporte, selon moi, distinctement au récit que font les historiens anciens de la prise de Babylone, et figure aussi que les ressources de la moderne Babylone, la papauté, continueront à se dessécher, comme elles ont déjà fait depuis plus d'un siècle, jusqu'à ce qu'arrive enfin la chute subite et finale de cette puissance. En-
suite viendront les premiers triomphes de la vérité et de la justice, puis le souper des noces de l'Agneau.
— Je comprends tout l'intérêt que doivent vous inspirer ces investigations, dit Burr; Fespoir comme la tradition d'un âge d'or, semble avoir été, de tout temps, une des idées les plus chères à l'humanité.
— La terre tout entière,* continua le docteur, ne parlera plus alors qu'une seule langue.
— Et quelle langue croyez-vous qui soit jugée digne d'une telle prééminence? demanda l'auditeur.
— Gela sera probablement décidé dans une conférence amiable tenue entre toutes les nations, où l'on adoptera celle qui d'un commun accord aura été jugée la meilleure; puis les littératures de toutes les autres nations étant traduites en cette langue , les autres tomberont peu à peu en désuétude. Mon collègue Stiles croit que ce sera l'hébreu. Je ne suis pas tout à fait de cet avis. L'hébreu ne me semble ni assez flexible ni assez riche. Non, tout bien considéré, ajoute-t-il après un instant de réflexion, je ne crois pas que ce soit l'hébreu.
— Je suis ravi de l'apprendre, monsieur, dit gravement Burr, car je ne me suis jamais senti beaucoup d'attrait pour cette langue. Mais, ajouta-t-il soudain avec animation, je veux profiter de ce beau temps pour prier ces dames de me montrer la belle vue de la mer, qu'on doit avoir de cette petite colline située au bout de leur jardin, si toutefois ce n'est pas abuser de leur obligeance ?
— Non, certainement, monsieur, dit mistress Scudder en se levant; nous sommes toutes disposées à vous accompagner. »
Et bientôt le colonel, donnant le bras aux deux dames, arriva au sommet de la petite colline, de cette même colline d'où Marie, la semaine précédente, avait assisté au départ du vaisseau que nous savons. C'est pourquoi, bien que Burr réussît, avec l'habileté d'un homme passé maître dans l'art de la galanterie , à lui adresser ses regards et ses observations aussi constamment que s'ils eussent été en tête-à-tête, bien que sa conversation fût des plus gra-
cieuses, ses flatteries des plus délicates, il ne parvint pas cependant à l'émouvoir, car lorsque l'amour véritable aune fois verrouillé la porte , c'est en vain que l'autre sérénade sous la fenêtre.
Une perception instinctive du véritable caractère de l'homme qui était près d'elle semblait avoir éclairé Marie depuis la conversation du matin; elle avait compris la secrète et subtile ironie que déguisait son gracieux sourire, elle avait senti son absence complète de foi et de sympathie pour ce qu'elle et le bon docteur avaient de plus sacré ; elle recevait donc ses attentions avec une dignité tranquille qui excitait la curiosité de Burr et le piquait au jeu. Il s'était toujours fait fort de parvenir à séduire n'importe quelle femme s'il pouvait la voir assez pour cela ; dans sa première conversation avec Marie, il l'avait fait rougir et pâlir tour à tour, lui avait fait venir les larmes aux yeux d'une manière qui avait séduit son imagination, et il n'avait pu résister au désir d'essayer d'une seconde épreuve de ce genre. C'était pour lui une chose nouvelle que de se sentir tranquillement étudié et jugé par ces beaux yeux pensifs; il sentait, avec son tact fin et délicat, que cette âme était protégée par une enveloppe cristalline, transparente, mais impénétrable comme le diamant, en sorte qu'il n'y pouvait atteindre. Qu'était-ce donc que ce secret appui qui la rendait dans sa simplicité rustique, si forte et si inattaquable?
Burr se rappela une lettre qu'il avait trouvée dans le cabinet de son grand-père, parmi de vieux papiers et dans laquelle ce grand homme, jeune alors, décrivait sa future épouse, qu'il ne connaissait encore que par ouï-dire. « Il y a, dit- on, écrivait-il, une jeune fille aimée de cet Etre puissant qui a fait le monde et le gouverne, et qui remplit son cœur de si pures délices, que son plus grand bonheur consiste à méditer sur lui, qu'elle espère, après cette vie, être réunie à lui. C'est pourquoi le monde et ses plus riches trésors lui paraissent de peu de valeur. Son esprit est d'une étrange douceur, et ses affections d'une pureté singulière, et rien au monde ne saurait jamais l'entraîner à commettre le moindre péché. Souvent elle va et vient dans la maison
en chantant, et elle paraît toujours pleine de joie et de gaieté sans qu'on sache pourquoi. Elle aime à se promener seule dans les champs et dans les bois, et semble converser avec un être invisible. »
Un vague souvenir de cette description traversa plus d'une fois l'esprit de Burr, tandis qu'il regardait ces yeux calmes et candides. Était-ce donc une chose réelle que cette union intérieure de certaines âmes avec Dieu, dont sa mère et sa grand'mère avaient humblement rendu témoignage?
Mais ne s'était-il pas logiquement convaincu de la nullité des dogmes religieux sur lesquels reposait la foi de la Nouvelle-Angleterre. Cette vie intérieure n'existait pas, ce n'était qu'une absurdité, il l'avait démontré.
Qu'était-ce donc que ce charme subtil et puissant qui lui rendait cette belle enfant, son inférieur en âge, en science, en expérience, presque imposante. Il se sentit excité à mettre en jeu tous ses moyens de plaire et jura que tôt ou tard elle sentirait son pouvoir.
Auprès de mistress Scudder, son succès fut immédiat ; elle fut complètement séduile par la déférence avec laquelle il en appelait constamment à son jugement, et de retour à la maison, elle le pressa de rester à dîner.
Burr accepta l'invitation avec une bonhomie parfaite, déclarant que depuis longues années il n'avait rien vu qui lui rappelât si bien son enfance. A table il fit l'éloge de chaque chose, du pain bis tout frais, des fèves qu'on retira fumantes du four où elles avaient bouilli pendant la promenade, et du pouding indien, triomphe de mistress Scudder. Il déclara qu'aucune manière de vivre n'était comparable à l'ordre simple et digne d'un ménage de la Nouvelle-Angleterre, dont les domestiques étaient exclus, et où tout était dû à la main habile et délicate d'une maîtresse de maison. C'était réaliser les rêves de l'Arcadie.
Après le dîner, il voulut entrer dans tous les intérêts, toutes les occupations de la famille. Comme une huile onctueuse il sembla pénétrer dans tous les joints du ménage, par une subtile et séduisante sympathie.
Il s'intéressa au filage, au tissage, et enfin, sans que per-
sonne eût pu dire comment cela s'était fait, avant le coucher du soleil, il était assis dans le fauteuil boiteux du boudoir de Marie, donnant gravement son opinion sur divers échantillons du fil de celle-ci que mistress Scudder lui avait montrés.
Avec cette aisance qui lui permettait de prendre à volonté le ton affectueux d'un frère aîné, il avait appris de Marie, sans avoir l'air de la questionner, quelles étaient ses lectures, ses études, ses connaissances.
« Vous lisez le français, je suppose? » dit-il négligemment.
Marie rougit d'abord jusqu'aux tempes, puis, comme quelqu'un qui rentre en soi-même, répondit gravement : « Non, monsieur Burr, je ne sais pas d'autre langue que la mienne.
— Mais vous devriez apprendre le français, mon enfant, dit Burr, de ce ton d'autorité qu'il assumait parfois si gracieusement.
— J'en serais ravie, dit Marie, mais je n'en ai pas la possibilité.
— Marie a toujours eu du goût pour l'étude, dit mistress Scudder, et profiterait volontiers de toute occasion de s'instruire.
— Excusez-moi, madame, si je prends la liberté de vous suggérer un plan, mais il y a ici un excellent homme, un abbé Lafont, qui ayant été obligé par les événements politiques de quitter son pays, désire trouver quelques élèves, et je m'intéresse vivement à son succès, car c'est un trèsdigne prêtre.
— C'est un catholique ?
— Oui, madame ; mais il ne saurait y avoir de danger avec une personne aussi instruite que Test miss Scudder. S'il vous convient de le voir, je vous l'amènerai un de ces jours.
— Peut-être mistress Marwyn voudra-t-elle bien prendre des leçons avec moi, dit Marie. Elle étudie seule le français depuis quelque temps, pour pouvoir lire un traité d'astronomie écrit dans cetts langue, qui est tombé entre ses mains* »
Au moment où le colonel se disposait à partir, le docteur le pria d'entrer un instant dans son cabinet. Burr, qui bien des fois dans sa vie avait fait l'expérience de la liberté paternelle que s'arrogeait envers lui le clergé de son pays en vertu de son origine cléricale, fit appel à toute son habileté pour trouver le moyen d'échapper à un genre de conversation auquel il n'était rien moins que disposé. Il fut agréablement surpris, lorsque le docteur, prenant un papier sur la table, dit en le lui présentant :
« Je me sens redevable à votre famille de tant de bienfaits que je ne vois jamais un de ses membres sans chercher à lui prouver mon bon vouloir. Vous savez que les papiers de votre illustre grand-père sont tombés entre mes mains; j'ai pris la liberté de faire une copie des maximes qu'il prit pour guide d'une vie qui a été une bénédiction pour son pays et pour le monde. Oserais-je vous demander de les lire avec attention ? Et si vous y trouvez quelque chose qui vous semble contraire à la raison ou au bon sens, je serai heureux d'en causer avec vous à la première occasion.
— Je vous remercie, docteur, dit Burr, en s 'inclinant. Je suis reconnaissant du motif qui vous a fait prendre cette peine à mon intention. Croyez-moi, monsieur, je vous suis réellement obligé. »
Ainsi se termina l'entrevue.
Ce même soir, le docteur, avant de se livrer au repos, adressa au ciel de ferventes prières pour le petit-fils de celui qui avait été son maître et son ami, suppliant le Dieu de son père et de sa mère de le bénir et de faire de lui une pierre vivante du temple éternel.
A la même heure, l'objet de ces prières, en robe de chambre et en pantoufles, assis devant une table, repassait en esprit les incidents de la journée. Le papier que lui avait remis le docteur, contenait les célèbres résolutions au moyen desquelles son grand-père avait mené une vie si noble et si utile. Tout à côté était un billet parfumé de Mme de Frontignac, un de ces billets féminins si tendres et si gracieux en eux-mêmes, mais si tristes pour ceux qui ont
le cœur droit et qui savent où aboutissent ces sortes de choses.
Buit l'ouvrit, le parcourut, le remit sur la table, puis déplia le papier du docteur et lut lentement les premières lignes :
« J'ai résolu : de toujours faire ce -qui me paraîtra le plus utile à la gloire de Dieu, et à moi-même dans toute la longueur de ma durée, sans aucune considération de temps.
« J'ai résolu : de toujours faire ce que je croirai être mon devoir, et ce qui sera plus avantageux à l'humanité en général.
« J'ai résolu : de faire ceci, quelque difficulté que j'y puisse trouver, etc. »
Burr lut jusqu'au bout avec attention, s'arrêtant plus d'une fois pour réfléchir. Il laissa échapper le papier de sa main et demeura plongé dans une de ces longues rêveries pendant lesquelles Fâme parcourt en quelques instants des espaces infinis. Deux vies possibles passèrent devant ses yeux, rapides comme un train dont nous apercevons les lueurs rouges pendant la nuit.
Une vie d'expédients mondains et une vie d'éternelle certitude; la vie qui dure soixante et dix ans, et cette vie que la mort n'interrompt pas. Soudain il secoua sa pensée, ramassa le papier, le livra acix flammes, et en ce moment furent renoués les liens qui le faisaient, lui et toutes ses merveilleuses facultés, l'esclave de ce monde fugitif, et qui devaient le conduire, jeune encore, à une tombe sans honneur.
Il prit la plume et communiqua à un ami sa manière d'envisager les événements du jour.
« Mon cher....
« Nous sommes toujours à Newport, conjuguant le verbe s'ennuyer, dont pour ma part, j'ai parcouru tous les temps et tous les modes. J'ai cependant pour passer le temps, outre la belle Française, ma charmante petite puritaine. J'ai été lui faire visite ce malin. Elle habite avec sa mère un petit cottage situé un peu en dehors de la ville du côté de la
mer, sous la garde du grand hiérarque de la théologie moderne, le docteur Hopkins; vous voyez qu'il n'y a là aucune chance d'aventures.
« A propos du docteur, il a étonné notre monde, dimanche dernier, par une sortie déterminée contre l'esclavage et la traite. Il avait justement pour auditeurs tous les capitaines et les conseillers principaux, il les a mis en déroute et les a poursuivis jusqu'en Shur.
« C'est une de ces bonnes âmes honnêtes, sans la plus légère idée du monde où nous vivons, et qui s'imaginent que l'important c'est de démontrer aux hommes ce qui elst bien et ce qui est mal; comme s'ils en avaient grand souci! Supposons qu'il ait raison, ce qui, je vous l'avouerai, me paraît fort probable, où espère-t-il en venir? Depuis que le monde existe on n'a jamais vu. d'argumentation morale prévaloir sur un bénéfice de vingt-cinq pour cent.
« Néanmoins il est le directeur spirituel de la belle puritaine, et il a résidé dans la famille de mon grand-père; je me suis donc efforcé de lui être agréable autant que la chose est possible à un Ismaélite incirconcis tel que moi. J'ai causé théologie, j'ai écouté, d'un air de docilité exemplaire, l'explication qu'il m'a faite de son système de l'univers passé, présent et futur; j'ai essuyé avec calme toutes ses dissertations au sujet du millenium, son interprétation des symboles prophétiques et l'exposition de sa ménagerie apocalyptique de bêtes et de dragons avec je ne sais combien de têtes et d'innombrables cornes; j'ai accordé à tout cela l'attention la plus édifiante, saisissant seulement, de temps à autre, l'occasion de faire un compliment aux dames, ce qui, comme vous savez, ne nuit jamais.
« C'est réellement un digne homme, croyant toutes ces choses du fond de son âme, attachant une importance inimaginable aux idées les plus abstraites, et mettant tout son cœur dans . l'attente d'un grand millenium final. Je le regardais, puis, songeant à moi-même, je me disais : Est-il bien possible que deux créatures humaines soient différentes à ce point?
« Ma petite Marie était aujourd'hui dans une disposition
grave et douce qui seyait à merveille à son genre de beauté. Quel contraste entre elle et cette belle Française ! le même qui existe entre un diamant et une fleur. J'ai découvert que la petite personne a un esprit cultivé, enrichi par la lecture, et plus encore par une habitude de penser tout k fait neuve et originale. Mais assez là-dessus.
« J'ai enfin vu nos amis. Nous avons tenu conseil trois ou quatre fois, et nous attendons des nouvelles de Philadelphie; les affaires marchent. Si messieurs T. et S. osent répéter ce qu'ils ont dit, faites-le-moi savoir. Ils apprendront que je ne suis pas un homme dont on puisse se jouer impunément. Je serai près de vous dans huit ou dix jours au plus tard. En attendant ayez l'œil au guet.
« Tout à vous,
« Burr. »
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