CHAPITRE XVII
Le lendemain matin , avant que la rosée ne fût séchée , Marie partait pour aller voir son amie , mistress Marwyn. C'était une de ces charmantes matinées que connaissent tous ceux qui ont habité Newport, alors que la mer brille et tremble au soleil, qu'au-dessus le ciel est pur et sans nuages, et que chaque brise qui souffle vers la terre semble porter sur ses ailes la santé et l'énergie.
Marie en s'approchant de la maison entendit de bruyants éclats de voix sortant par la porte entrouverte de la cuisine , et s'approchant elle fut témoin d'une scène des plus originales.
Candace, armée d'une longue pelle, était debout devant la porte du four, d'où elle venait de retirer une multitude de bonnes choses rangées sur le buffet. Caton, dans le négligé d'une chemise de flanelle rouge et d'un pantalon de ratine, était blotti, l'air assez satisfait, dans un coin de la cheminée , ayant à la main une tasse de tisane que Gandace , l'appelant de son ouvrage , lui avait ordonné de boire sur-le-champ, alléguant qu'il l'avait tenue éveillée toute la nuit avec sa toux et qu'elle était sûre qu'il allait être malade. Comme après tout, il est pour un homme de pires malheurs que celui d'être vigoureusement soigné par sa femme, et que Gaton avait de ce fait une conviction salutaire, il se résignait donc à son coin confortable et à sa tisane avec la plus édifiante sérénité.
En face de Candace , était un nègre vigoureux et bien
bâti, vêtu avec recherche et ayant l'air d'un homme en excellents termes avec lui-même. Ce personnage n'était rien moins que Digo, domestique et factotum du docteur Stiles, qui se considérait comme le gardien des propriétés de son maître, ainsi que de son titre, de son honneur, de sa réputation littéraire, de sa position professionnelle et de sa foi religieuse.
Digo était prêt à affirmer au monde entier que tout ceci était placé sous sa protection spéciale , et que quiconque se permettait d'en attaquer tout ou partie devait s'attendre à avoir maille à partir avec lui„ Non- seulement Digo avalait tout entières les opinions de son maître, mais il semblait doué pour les digérer d'un estomac d'autruche. Il croyait sans hésiter tout ce que professait le docteur, Il était convaincu que l'hébreu était la langue du ciel, que les dix tribus juives avaient reparu dans le nord de l'Amérique, qu'il n'existait rien de semblable à la charité désintéressée , que les œuvres irrégénérées n'étaient pas sans quelque valeur, que l'esclavage était d'ordonnance divine, que le docteur H.... était un radical qui faisait plus de mal que de bien, et finalement qu'il n'existait pas au monde de plus grand homme que le docteur Stiles. Or, comme Candace professait précisément la même opinion au sujet du docteur Hopkins, elle et Digo ne pouvaient se rencontrer sans une décharge des deux électricités opposées. Digo à la vérité était venu ostensiblement pour apporter un message de sa maîtresse à mistress Marwyn, mais il s'était intérieurement promis de communiquer à Gandace son opinion, c'est-à-dire ce que la veille à dîner le docteur Stiles avait dit du dernier sermon de son confrère. Le docteur Stiles ne l'avait pas entendu, mais Digo y avait assisté. Il avait jugé que dans sa position il ne pouvait se dispenser d'être présent dans une occasion si importante.
En conséquence, sa commission faite, il ouvrit les hostilités en remarquant d'une façon générale qu'il avait assisté au sermon du docteur le dimanche précédent , et que l'église était comble. Gandace commença aussitôt à hérisser mentalement ses plumes comme une poule qui voit poindre un faucon ? et répondit avec fermeté :
« Eh bien alors, vous avez entendu quelque chose de bon une fois dans votre vie.
— Je dois dire, reprit Digo avec douceur, que je ne saurais donner mon approbation à de tels sentiments.
— Ça n'en est que plus honteux pour vous, dit Gandace , vous qui êtes un homme , de ne pas vous mettre du côté de votre couleur, et d'aller flatter les blancs. Si vous étiez seulement la moitié d'un homme, votre cœur aurait bondi comme un boulet en entendant un pareil sermon.
— Le docteur Stiles et moi nous en avons causé après le service, et le docteur était, comme moi, d'opinion que^la Providence ne voulait pas.,..
— Voulez-vous bien vous taire avec votre Povidence! M'est avis que si les blancs nous avaient laissés tranquilles, la Providence .en aurait fait autant!
— Le docteur Stiles ne doute pas que cela n'ait eu lieu pour l'accomplissement des prophéties et pour amener la plénitude des gentils.
— Plénitude des imbéciles ! s'écria irrévérencieusement Candace. Y a-t-il de la raison, voyons, à parler comme ça? Allez-vous-en un peu regarder les vaisseaux qui nous amènent dans les sueurs et dans les gémissements, dans la pourriture et dans les ténèbres, pressés et étouffés, les morts enchaînés aux vivants , mendiant comme l'homme riche de l'Ecriture, une goutte d'eau pour rafraîchir nos langues! Hein? Et vous osez appeler ça la plénitude des gentils! Allons doncl heugh! »
Et Gandace termina par une sorte de gémissement guttural, et demeura^ sombre et fronçant le sourcil, appuyée sur le manche de sa longue pelle comme une noire Bellone sur son épée de combat.
Digo recula un peu, mais il se respectait trop pour céder; il changea donc de plan d'attaque.
« Enfin, pour ma part , je dois dire, reprit-il, que je n'ai jamais été porté pour les opinions de votre docteur. Le mien dit qu'il n'y a rien de plus absurde que sa doctrine de la charité désintéressée, et qu'il n'existe rien de semblable.
— Ça ne m'étonne pas, dit Candace, se redressant avec un superbe dédain. Notre docteur, lui, sait que ça existe; voulez-vous que je vous dise pourquoi? C'est qu'il le sent là, dit-elle en frappant vigoureusement son ample poitrine.
— Candace î fit doucement Caton, tu t'échauffes trop.
— Toi, Caton, fais-moi le plaisir de/te taire. Est-ce que je t'ai fait de la tisane pour que tu te mettes à t' agiter comme ça? Si tu te fatigues à parler étant si enrhumé, tu tomberas en consomption, et alors qu'est-ce que je deviendrai, moi? »
Caton, mis ainsi affectueusement hors de combat, continua d'avaler sa tisane, tandis que Candace retournait à la charge.
« Je vas vous dire ce qui en est, reprit-elle en se tournant vers Digo , parce que vous portez les vieux habits et les vieilles culottes de votre maître , vous vous croyez obligé de prendre aussi ses opinions blanches. N'êtes-vous pas honteux, vous, un noir, de n'avoir pas plus de cœur que ça, et de faire cause commune avec les Égyptiens? Moi, ça n'est pas ce que mon docteur me donne qui me fait parler; il ne m'a jamais donné seulement grand comme l'ongle de n'importe quoi; mais je regarde à ce qu'il fait pour les miens : quand les pauvres diables débarquent et qu'on les jette comme des ballots sur le quai, ne voient-ils pas tout de suite son chapeau à trois cornes comme un phare , et ses grands yeux qui les regardent avec pitié comme s'il était de leur sang? Rien que de le voir, ça les soulage, quoi! Et puis qu'est-ce qui avait jamais pensé à faire quelque chose pour leurs âmes, et s'était seulement inquiété s'ils avaient des âmes avant qu'il eût commencé.
— Dans tous les cas, s'écria Digo, reprenant courage, je ne crois pas à ce qu'il dit des œuvres irrégénérées, il est clair que sur ce sujet il se trompe.
— Que que ça me fait à moi? Générées ou irrégénééres, tout ça m'est égal, mais j'ai foi dans un homme qui agit comme il fait. Celui qui défend les pauvres, qui plaide la cause des faibles, celui-là est un homme, et je suis prête à croire tout ce qu'il lui plaira. »
En cet endroit la douce figure de Marie apparaissant à la porte, mit un terme à la discussion.
« Dieu vous bénisse, miss Marie ! Vous voilà fraîche comme une rose de mai ! Ça rajeunit rien que de vous voir. Et comme ça vous voilà arrivée, bijou. J'ai empêché Gaton d'aller aux champs parce qu'il est un peu malade ce matin ; son rhume me tourmente; il va toujours ôtant son habit quand il faudrait le garder, ou bien faisant quelque imprudence , en sorte qu'il tousse continuellement. »
Pendant ce discours, Gaton saluait poliment sans mot dire, car une longue habitude avait gravé dans son esprit l'idée qu'il était un pécheur ignorant, sans la plus légère notion de la conduite qu'il devait tenir, et que sans l'affection et la capacité de sa femme, personne n'eût jamais fait la moindre attention à lui.
« Missis est là-haut qui file, dit Candace; je vole la chercher. »
Svelte et légère comme un tonneau, Gandace affectionnait néanmoins cette façon de représenter la manière dont elle montait les escaliers, mais Marie, réprimant un sourire, lui dit : « Oh! non, Gandace, ûe la dérangez pas, je m'en vais la trouver. » Et avant que Gandace eût pu l'arrêter, Marie était déjà en haut de l'escalier. »
La chambre de mistress Marwyn était vaste et on y jouissait d'une belle vue de la mer. Un panorama mouvant de vaisseaux glissant sur les eaux se déroulait devant ses trois fenêtres , en sorte qu'en y entrant on éprouvait tout aussitôt un sentiment de fraîcheur et d'expansion. Mistress Marwyn à son grand rouet filait de la laine; un dévidoir et un panier de bobines à côté d'elle. Un éclair de joie brilla dans ses yeux lorsque Marie entra, mais elle se contint sur-lechamp , et la reçut avec l'air placide et sincère qui lui était habituel. Tout chez cette femme témoignait d'une âme ardente comprimée par la timidité et par une certaine impuissance de manifestation extérieure , mais son regard avait parfois ce langage ardent et suppliant qui rend si pathétique le mutisme des animaux.
Marie raconta à sa cousine tout ce qu'elle avait vu d'inté-
ressant depuis leur dernière rencontre : l'assemblée , la visite de Burr au cottage , les questions de celui-ci relativement à son éducation, et enfin son projet d'étudier le français avec elle.
« Mettons-nous y sur-le-champ , Marie , il ne faut pas manquer une si bonne occasion. J'ai déjà commencé un peu avec James lors de son dernier séjour.
— Avec James? répéta Marie d'un air de surprise timide.
— Oui, le cher enfant est devenu, ce que je n'espérais guère , tout à fait studieux. Il emploie tous ses loisirs à lire et à travailler; le contre-maître est Français, et James a si bien profité de sa société, qu'il lit et parle cette langue. Il apprend maintenant l'espagnol.
Depuis la dernière conversation qu'elle avait eue avec sa mère au sujet de James, Marie éprouvait toujours une sorte de contrainte et de reproche intérieur, lorsqu'on parlait de lui; au lieu de répondre franchement, comme elle faisait auparavant lorsqu'une circonstance quelconque amenait son nom, elle tomba dans un silence grave et embarrassé.
Mistress Marwyn songeait si perpétuellement à James, qu'il lui était difficile de parler de quoi que ce soit qui ne se rattachât de façon ou d'autre à cette pensée toujours présente. Aucun sentiment féminin ne possède une vitalité plus exquise que l'affection d'une femme frêle, timide, délicate, pour un fils vigoureux , hardi et généreux. Il réalise son idéal, il parle et il agit, comme elle tremble de penser, et comme cependant elle brûle de parler et d'agir. C'est le héros qui parlera pour elle , le cœur dans lequel s'est versé le sien, et qui donnera à ses aspirations muettes et craintives une forte et victorieuse expression. « J'ai engendré un homme, » se dit-elle, et chaque explosion de la vigueur, du courage, de l'audace de ce fils la remplit d'une joie mêlée d'étonnement, et il n'est pas jusqu'à sa violence et son opiniâtreté qui ne lui inspirent une tendresse et un orgueil secrets. « Quelle tête folle î » dit-elle, lorsqu'il se raille des arguments sérieux, et bat en brèche les opinions reçues par de capricieux paradoxes. » Elle s'efforce de prendre un air grave et réprobateur, mais il lit son triomphe dans ses yeux
et il sait bien qu'au fond elle l'admire. Le premier amour de la femme renaît idéalisé et raffiné dans ce second amour, elle aime son mari et elle-même réunis dans ce jeune héritier de vie et d'espérance.
Tel était l'amour intense et profond de mistress Marwyn pour son fils. Pas un accent de sa voix mâle, pas un éclair de ses yeux noirs, pas une boucle de ses cheveux brillants qu'elle n'eût étudiée, qu'elle ne sût par cœur, qu'elle ne repassât dans son esprit; James était le roman de sa vie. La nature vive et hardie du jeune marin la transportait au delà de ces voies étroites et journalières qu'elle était fatiguée de parcourir sans cesse ; ainsi que les voyages de James avaient apporté dans le prosaïque ménage de sa mère la poésie de parfums étrangers, de mille objets curieux parlant des pays lointains, de même sa vie et son intelligence étaient le canal au moyen duquel l'âme de celle-ci conversait avec le monde actif et agité. Mistress Marwyn avait connu l'amour de son fils, elle n'eût pu penser sans douleur à le céder à toute autre femme, mais son affection pour Marie était si profonde, qu'en songeant à l'union de James avec elle, il lui semblait acquérir une fille plutôt que perdre un fils. Jamais elle n'amenait la conversation sur ce sujet, elle connaissait les sentiments de mistress Scudder, et si le nom de James se trouvait souvent sur ses lèvres, c'était simplement parce qu'il était si constamment présent à son cœur, que la chose était inévitable.
Avant que Marie s'en allât , il fut convenu que sa cousine et elle étudieraient ensemble le français , et que les leçons auraient lieu alternativement au cottage et à la maison Blanche.
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