‹ La fiancée du ministreChapitre 18 sur 35 · CHAPITRE XVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIII

L'été passa paisiblement sur le cottage, comme passent beaucoup de nos étés. Il y eut des nuages blancs voyageant comme des troupes d'anges au-dessus du miroir bleu de la mer, il y eut de roses matinées, égayées par le chant de milliers d'oiseaux, il y eut des après-dînées aux longs rayons dorés, aux grandes ombres projetées vers Test. Les fleurs des pommiers tombèrent sans bruit sur l'herbe touffue du verger, et furent remplacées par de petites pommes qui grossirent et mûrirent, se teignant d'or et de carmin; aux oisillons à bec jaune sortis des petits œufs blancs poussèrent des plumes, et puis des ailes. Puis vint l'automne, avec ses riches couleurs, ses nuances variées, et ensuite l'hiver avec sa neige dure et brillante, enveloppant la nature comme un linceul. Puis revinrent les vents printaniers, les longs jours, les violettes, les primevères et ce miracle toujours renouvelé de la floraison des pommiers autour de la maisonnette. Un an s'était écoulé depuis cette après-midi où nous vous avons montré Marie debout sous l'ombre mouvante des arbres jouant avec sa colombe, et cette année n'avait apporté que peu de changements dans la situation respective des acteurs de notre récit. Marie lisait, filait, songeait tranquillement, comme nous l'avons vu faire.

Le docteur, plus que jamais heureux de sa société et de son affection, avait à peine commencé à souhaiter de se l'attacher par un lien plus étroit. S'il avait un passage à lire, une page à copier, une pensée à exprimer, n'était-elle

pas toujours là, douce, patiente et dévouée? Rarement par une absence d'un seul jour lui laissait-elle l'occasion de s'apercevoir que le besoin qu'il avait d'elle devenait si absolu, qu'il devait songer à acquérir sur elle des droits permanents.

Le salaire et les affaires temporelles du saint homme avaient assez gravement souffert de la lutte impopulaire qu'il avait engagée contre le péché dominant, et cette circonstance consolait mistress Scudder de la lenteur avec laquelle marchait son projet favori. Puisque James était parti, à quoi bon presser imprudemment de nouveaux arrangements ? Mieux valait laisser à ce jeune cœur le temps d'oublier, que de parler prématurément d'un projet qui (son instinct féminin l'en avertissait) rencontrerait peutêtre de l'opposition. Elle ne pouvait songer sans un serrement de cœur, au regard et à l'accent de Marie, le soir où elles avaient parlé de James. Elle avait le triste pressentiment que ce regard et cet accent se rattachaient à des choses immuables, et pourtant, Marie était d'une humeur si calme et si égale, son corps délicat se développait et s'arrondissait avec tant de charme, elle chantait si gaiement en filant et, par dessus tout, elle gardait un silence si complet sur le compta de James, que mistress Scudder espérait.

0 ce silence 1 N'écoutez pas les éloges que donne une femme pour savoir où est son cœur; ne demandez pas de qui elle parle avec enthousiasme ; mais s'il est un homme qu'elle ait bien connu et dont le nom ne sorte jamais de ses lèvres, si elle semble éviter instinctivement toute occasion de le prononcer; si, quand on en parle, elle détourne soigneusement la conversation, prenez garde, il y a quelque chose là! De même, lorsque vous traversez les hautes herbes d'une prairie, si un oiseau fuit avec ostentation devant vous, soyez sûr que son nid n'est pas là, qu'il l'a laissé bien loin sous quelque fougère, et qu'il s'est sournoisement glissé à travers l'herbe pour jouer devant vous sa naïve comédie.

Le petit nid de la pauvre Marie était le long de la plage, où la mer jetait ses plantes aux mille couleurs, comme des

lambeaux de la parure des Néréides. L'Océan avec sa monotonie toujours variée, lui était devenu comme un ami Souvent elle allait s'asseoir sur quelque roche où venaient se briser les flots; elle écoutait leurs mugissements, elle suivait de l'œil les colonnes d'écume que rougissaient les derniers rayons du soleil, et elle contemplait au loin, sur la plaine azurée, une voile à peine grande comme les ailes d'une mouette. Il lui semblait parfois qu'une porte s'ouvrait devant elle, par laquelle elle pénétrait dans l'éternité, dans quelque abîme si vaste et si profond que la pensée ne pouvait le sonder. Ce n'était plus alors une jeune fille dans un corps mortel, mais un pur esprit plongé dans l'ineffable adoration de la beauté et de l'amour infinis.

Ainsi qu'à une certaine heure les pêcheurs de la Galilée virent leur maître transfiguré, ses vêtements blancs comme la neige et son visage brillant comme le soleil, ainsi y a-t-il des heures où notre vie immortelle nous apparaît radieuse. Toute préoccupation s'efface de notre vie de chaque jour, toute trace de l'infirmité humaine disparaît chez ceux qui nous sont chers. Notre horizon s'élargit et chaque objet se revêt de teintes d'or et d'améthyse. Les amis absents et ceux qui sont partis pour le dernier voyage nous apparaisent réunis, brillants d'une joie immortelle et nous nous écrions, comme les disciples lorsqu'ils voyaient leur maître flotter dans les nuages : « Seigneur, il fait bon ici ! » Combien nous semblent beaux le mari, l'épouse, la mère absente, le père en cheveux blancs, la fille à l'œil brillant! Vus à la lumière du présent, tous ont des torts, des défauts, mais dans l'absence, nous ne voyons que leurs qualités permanentes.

De notre lointain foyer, nous ne nous rappelons ni un seul jour sombre, ni un seul soin servile ; rien que l'écho de ses hymnes saintes, et la sérénité de ses beaux jours; de notre père, ni une parole impatiente, ni un reproche injuste, rien que sa mâle tendresse ; de notre mère, nulle humaine faiblesse, mais seulement son inépuisable amour ; de notre frère, pas une taquinerie, pas une impatience, mais la fière beauté de ses meilleurs jours ; de notre sœur, de notre enfant, rien qui ne soit gracieux et doux.

C'est là le véritable idéal de la vie, le calme miroir dans lequel nous voyons que, malgré toutes nos fautes, nous tendons vers quelque chose de plus noble que ce que nous sommes, — c'est « Pavant-goût de notre héritage futur. »

Lors de la résurrection, nous verrons pour toujours nos amis comme ils nous apparaissent dans ces heures de clairvoyance.

Ainsi allons-nous écrivant, rattachant l'image à la pensée et aux sentiments, nous attardant à chaque buisson et écoutant chaque oiseau, parce que devant nous s'étend une sombre vallée et que nous reculons à l'idée d'y entrer.

Mais puisqu'il le faut, à quoi sert de tarder?

Une après-dîner de juin, Marie, au retour d'une de ces promenades solitaires au bord de la mer, entra dans la cuisine. Elle était calme, propre, silencieuse. On n'y entendait que le tic-tac solennel de la grande horloge. A travers la porte entre ouverte de la chambre de sa mère, Marie distingua la voix de miss Prissy. Elle s'arrêta, et les paroles suivantes vinrent frapper son oreille :

« Mistress Marwyn est tombée sans connaissance; elle était demeurée immobile jusque-là ; mais alors elle a frappé ses mains l'une contre l'autre, comme si une balle venait de l'atteindre, et elle est tombée par terre de tout son long. »

Qu'était-ce donc? Les pensées de Marie tourbillonnèrent dans son esprit, puis vint un de ces moments terribles où toutes les facultés sont comme suspendues ; puis il lui sembla que la terre lui manquait et qu elle allait enfonçant jusqu'à ce que tout ne fût plus autour d'elle qu'une confusion sombre et misérable.

Mistress Scudder et miss Prissy étaient assises sur le pied du lit, causant tristement, lorsque la porte s'ouvrit sans bruit, et Marie, glissant vers elles comme un fantôme, le visage et les lèvres d'une pâleur de mort, les yeux fixes et dilatés, saisit avec une étreinte nerveuse le bras de miss Prissy et murmura d'une voix étranglée :

« Dites-moi ce que c'est. Est-ce lui? Est-il mort? »

Les deux femmes se regardèrent, et mistress Scudder ouvrit les bras.

« Ma fille !

— Oh ! maman, maman 1 »

Puis vint un long silence, qu'interrompaient seuls les sanglots de miss Prissy et ceux de mistress Scudder; Marie demeurait immobile et muette, ses grands yeux ouverts et comme étonnés.

« Oh! sont-ils bien sûrs? Est-ce possible? Est-il vraiment mort? dit-elle enfin.

— Ce n'est que trop vrai, chère enfant ; nous ne pouvons que dire : « Sois patiente et souviens-toi que je suis ton Dieu! »

— J'essayerai, maman, fit Marie d'une voix brisée semblable au bêlement d'un agneau qu'on égorge; mais je ne croyais pas qu'il pût mourir! — Jamais je n'avais pensé à cela! non jamais! Oh! maman, maman! Que vais-je devenir? »

On la coucha sur le lit de sa mère, ce premier et dernier asile des cœurs brisés, et mistress Scudder s'assit près d'elle en silence. Miss Prissy s'en alla doucement trouver le docteur, et lui raconta ce qui venait d'arriver.

« Il était pour elle comme un frèrô, dit-elle avec une réserve féminine.

— Quel était son état spirituel? » dit le docteur pensif. Miss Prissy réfléchit un instant, puis répondit tristement :

a Je n'en sais rien. »

Le docteur entra dans la chambre où Marie était couchée les yeux fermés. Ces quelques moments semblaient avoir été pour elle des années, tant elle était pâle et changée; l'agitation de ses lèvres montrait seule qu'elle vivait encore. Sur un signe de mistress Scudder, le docteur s'agenouilla près du lit et se mita prier : « Seigneur, vous avez été notre refuge dans toutes les générations, » prière triste, profonde, semblable au soulèvement de l'Océan, montant, sous la pression d'une puissante douleur, jusqu'au cœur miséricordieux du Très-Haut.

Tous les cœurs vraiment pieux parlent le même langage dans la prière. Quels que soient les dissentiments qui les séparent dans d'autres heures, lorsqu'ils prient dans leurs

extrémités, ils prient de la même manière. L'empereur Charles-Quint et Martin Luther, deux grands généraux de religions opposées, moururent en prononçant les mêmes paroles.

Les supplications sortant de ce grand cœur, si simple dans son humilité, respiraient une sagesse, une tendresse bien supérieures aux inspirations de ses heures intellectuelles ; sa prière s'élevait comme un ange puissant , au front calme et solennel, dont les ailes distillent un baume céleste.

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