CHAPITRE XIX
Le lendemain se leva calme et beau. Les rouges-gorges chantaient sans pitié dans le vieux pommier, et toute la tribu ailée, qui se jouait parmi le feuillage , leur répondait joyeusement. Le soleil sortit glorieux de l'Orient enflammé, et la perfide mer, calme, radieuse, étincelante, souriait aux regards comme si jamais ses flots n'eussent englouti une créature humaine ni désolé un seul cœur. Oh! traître et décevante beauté des choses extérieures, qui semble si cruellement se rire de nos douleurs.
Marie se leva de bonne heure et se mit à l'ouvrage. Son (éducation était celle du soldat qui doit s'oublier lui-même, et qu'aucune douleur personnelle ne saurait dispenser du plus petit devoir. Elle était donc là, à l'heure accoutumée, vêtue avec le même soin, ses cheveux bruns séparés en deux bandeaux de satin, ne différant de la Marie d'hier que par la pâleur de ses joues et de ses lèvres.
Chose étrange que cette habitude de la vie extérieure ! Nous songeons à la manière de piquer une épingle et de nouer un ruban, nous nous occupons d'une robe et nous rangeons notre linge le lendemain d'un coup qui a séparé en deux notre vie intérieure, et tandis qu'à chaque pas le sang s'écoule lentement de notre cœur.
Et mieux vaut après tout qu'il en soit ainsi! Heureux ceux que d'austères principes, l'habitude ou la nécessité, arrachent promptement à ces langueurs de la douleur où se complaît le cœur blessé, et ramènent à ces vulga-
rites de la vie qui révoltent si fort l'âme accablée sous son fardeau.
Marie ne songea pas un instant à se laisser aller à sa peine ; cette fille des puritains ne démentait pas son origine. D'une délicatesse aérienne, comme la fleur de lin dont ils ensemençaient leurs champs, elle en avait aussi la fibre vigoureuse que les coups du fléau ne sauraient briser. Marie ouvrit donc, au point du jour, les portes de la cuisine et, après avoir respiré un instant la fraîcheur matinale, elle étendit la nappe du déjeuner; pendant ce temps, mistress Scudder pétrissait le pain qui avait levé pendant la nuit, et le bois pétillait gaiement dans le four.
Mais tout en travaillant, la mère suivait d'un œil inquiet les mouvements de sa fille.
» Marie, mon enfant, lui dit-elle, les œufs donnent beaucoup dans ce moment-ci, si tu allais m'en chercher quelquesuns dans la grange? »
Les mères sont douées d'une philosophie instinctive. Aucun traité sur les lois du fluide nerveux n'eût pu enseigner à mistress Scudder rien de plus habile que sa gravité tendre et ses expédients continuels , pour rompre, par le changement d'occupation, ce profond et terrible courant de pensées qu'elle craignait de voir miner la vie de son enfant.
Marie entra dans la grange et prit une poignée de grain pour jeter à ses poules, qui avaient coutume de courir vers elle dès qu'elle apparaissait. Toutes l'entourèrent, la grise, la blanche, la jaune tachetée, et les beaux coqs fiers de leurs crêtes rouges et de leurs queues aux reflets d'acier; tandis qu'ils caquetaient et gloussaient pressés autour d'elle, becquetant jusqu'aux grains entrés dans son petit soulier, elle soupira en disant: « Pauvres bêtes, je suis bien aise qu'elles soient contentes! » Et ce seul petit acte d'amour accompli envers des créatures inintelligentes soulagea quelque peu la douleur intense qui l'oppressait. Grimpant ensuite dans le foin, elle chercha le nid et remplit son petit panier d'œufs encore tièdes, transparents et rosés. Elle éprouva un instant quelque chose de son animation habituelle en comptant son trésor, mais soudain lui apparut, comme une vision, le sou-
venir d'un jour où James et elle, encore enfants, étaient venus dénicher des œufs en ce même endroit. Elle le revoyait avec son joyeux sourire, ses cheveux bouclés, ses grands yeux vifs et animés, lui jetant du foin sur la tête, tandis qu'ils riaient et tombaient ensemble ; elle s'assit un instant, sentant que le cœur lui manquait , puis se traîna jusqu'à la maison.
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