‹ La fiancée du ministreChapitre 20 sur 35 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

Marie posa tristement ses œufs sur la table. Son cœur éprouvait le besoin d'aller trouver la famille de celui qu'elle avait perdu, de revoir sa mère. La première impulsion de la douleur c'est de tendre les bras vers ce qu'avait de plus proche et de plus cher celui que nous pleurons.

Sa colombe vint comme à l'ordinaire se percher sur sa main; Marie la caressa, puis pencha la tête sur elle et mouilla de pleurs ses plumes blanches. « Oh! cher petit oiseau, tu vis encore, toi, mais lui n'y est plus, » dit-elle. Pais soudain, renvoyant doucement la colombe, elle se rapprocha de sa mère et, lui jetant les bras autour du cou : « Maman, s'écria-t-elle, je voudrais aller voir ma cousine Hélène (c'était le nom familier qu'elle donnait à mistress Marwyn), ne pourriez-vous y venir avec moi?

— Oui, mon enfant, j'y pensais. Je me suis hâtée de pétrir mon pain ce matin, et j'ai fait dire à M. Jenkins de ne pas venir pour la cheminée, parce que je voulais sortir aussitôt après le déjeuner. Ainsi dépêche-toi de faire cuire des œufs, et prépare le bœuf et les pommes de terre, car j'aperçois Salomon et Amaziah qui rentrent avec le lait. Ils vont venir déjeuner. »

Le repas des ouvriers fut bientôt disposé sur la table, et Marie s'assit pour y présider, tandis que sa mère introduisait dans le vaste four, au moyen d'une longue pelle de fer des pains bis et blancs, discourant dans les. intervalles avec Salomon des différents travaux qu'il allait entreprendre ce jour-là.

Salomon était un homme grand, vigoureux, anguleux, au visage brûlé par le soleil et sillonné de ces rides que la Nouvelle -Angleterre creuse de si bonne heure sur le visage de ses fils. Il passait pour un oracle en matière d'agriculture et de bestiaux, et, comme tous les oracles, se montrait généralement assez avare de paroles. Amaziah était un de ces lourds et gauches garçons de dix-huit ans, dont le physique semble s'être développé si rapidement, que l'âme paraît avoir affaire à plus de matière qu'elle n'en saurait conduire, en sorte que ces malheureux individus semblent toujours comme embarrassés de leur masse. Chez Amaziah cet embarras augmentait sensiblement en la présence de Marie. Il aimait à la voir dans la chambre, disait-il, mais cependant elle était si blanche et si jolie, qu'il en avait comme peur.

Tout naturellement, et ainsi que n'y manquent guère ces malencontreux mortels, il tomba précisément ce matin-là sur le sujet à éviter.

« Je suppose, dit-il à Marie, que vous avez appris la nouvelle qu'a apportée Jéduthan Pettibone, du naufrage de la Mousson. C'est un terrible événement, hein? Jéduthan raconte qu'elle a craqué comme une coquille d'œuf, quoi! » Et en disant ces mots Amaziah en écrasait une entre ses larges mains brunes.

Marie ne répondit pas. Elle ne pouvait pas devenir plus pâle qu'elle n'était déjà; elle se sentait prise d'une curiosité terrible, mais elle n'eut pas la force de formuler une question.

Amaziah continua :

« Voyez-vous, le capitaine avait été tué par la chute d'un mât dès le commencement de la tempête en sorte que Jim Marwyn avait pris le commandement, et Jéduthan dit qu'il semblait avoir en lui l'énergie de dix hommes. Il allait, venait, travaillait, surveillait, enfin on eût dit qu'il était partout à la fois ; il leur fit encore tenir la mer pendant trois jours, jusqu'à ce qu'enfin ils perdirent leur gouvernail et allèrent donner en plein contre les rochers. Il paraît que, quand il a vu venir ça, il est monté sur le pont et : « Mes

amis, qu'il leur a dit, nous marchons droit vers l'éternité; je ne vois guère pour nous de chance de salut; mais enfin chacun de nous va s'efforcer de sauver sa vie. Mes enfants, j'ai tâché de faire mon devoir envers vous et envers le vaisseau, mais la volonté de Dieu soit faite! Tout ce que je vous demande maintenant, c'est que, si l'un de vous atteint la côte et retourne jamais au pays, il aille trouver ma mère et lui dise que je suis mort en pensant à elle, à mon père et à mes amis. » Puis Jéduthan ne Ta plus revu; quelques minutes après, le vaisseau a frappé contre le roc et l'on a crié : sauve qui peut! Lah! Jéduthan dit qu'aucun homme n'aurait pu résister à des vagues pareilles, à moins d'être comme lui de liège et de caoutchouc. Il conte que la vague enlevait les plus vigoureux et les écrasait en bouillie contre les rochers. »

Ici Marie devint livide, elle fit un mouvement pour quitter la table, et Salomon marcha sur le pied du narrateur.

« Tu as l'air d'oublier que les amis et les parents ont du sentiment, » dit-il.

Amaziah, comprenant alors qu'il avait fait une sottise, demeura un moment la bouche ouverte et l'air stupéfié, puis dit, en se levant soudain :

« Eh bien, Sal, m'est avis que je ferais bien d'aller atteler les bœufs. »

A huit heures, tous les travaux du ménage étaient terminés, la vaste cuisine était fraîche et silencieuse, et le petit wagon tout attelé devant la porte. Marie et sa mère y montèrent accompagnées du docteur : car, bien que celui-ci ne fût investi d'aucune autorité spirituelle, et que le rituel ne prescrivît rien de particulier pour ces sortes de circonstances, il est d'usage dans la Nouvelle-Angleterre que le ministre soit le premier visiteur de toute maison de deuil.

Le trajet fut triste et silencieux. Le docteur, appuyé, sur sa canne, semblait réfléchir profondément.

«•Avez-vous eu quelque connaissance de l'état spirituel de votre jeune parent? » dit-il enfin.

Mistress Scudder ne répondit pas d'abord. Le souvenir de la dernière lettre de James lui revint à l'esprit, et elle

sentit tressaillir la frêle enfant assise auprès d'elie. Après un instant, elle dit : « Il ne nous appartient guère de juger de l'état spirituel de qui que ce soit. L'esprit de James était agité, irrésolu à l'époque de son départ, mais qui sait quelles merveilles la grâce divine peut avoir effectuées en lui depuis lors? »

Ces paroles résonnaient dans Pâme de Marie comme feraient des pelletées de terre tombant sur le cercueil d'une personne enterrée vivante; il lui semblait qu'elles l'étouffaient. Qu'une telle question fût soulevée! Et cela au sujet de celui pour qui elle eût cent fois donné son âme ! Elle ne prononça pas un seul mot, cela lui eût été impossible. L'ombre d'un doute, en pareil cas, tombe sur le cœur avec le poids écrasant de la certitude, et dans ce court trajet elle apprit quelle douleur infinie peut renfermer un cœur silencieux.

Le wagon s'arrêta devant la maison Blanche. Caton ouvrit la grille et s'avança pour les aider à descendre. Massa et missis seront contents de vous voir, dit-il. C'est un coup terrible qui les a frappés. »

Gandace parut. Son visage et son attitude étaient véritablement empreints de la majesté de la douleur. Elle leur indiqua sans parler la porte du salon; mais quand Marie leva vers elle une figure pâle et désolée, son âme tout entière se souleva comme une vague puissante; elle la prit dans ses bras et éclata en sanglots, puis l'emportant comme elle eût fait d'un enfant, la déposa sur un fauteuil et resta auprès d'elle.

M. et mistress Marwyn étaient assis à côté l'un de l'autre, se tenant les mains, la grande Bible ouverte entre eux deux. Pendant quelques instants ce ne furent que larmes et sanglots, puis tous s'agenouillèrent, et le docteur pria à haute voix.

Lorsqu'ils se relevèrent. Zébédée Marwyn dit, après quelques instants de réflexion : « S'il avait plu au Seigneur de me donner un témoignage du salut éternel de mon fils, je le lui aurais sacrifié de bon cœur, mais j usqu'ici je n'en ai aucun. » Et son attitude abattue et découragée contrastait

péniblement avec son expression habituelle de vigueur et de fermeté. . •

Mistress Marwyn tressaillit comme si une épée lui eût traversé le cœur, puis passant le bras autour de Marie et la serrant contre elle dans un embrassement nerveux bien différent de son calme accoutumé, elle s'écria d'un ton suppliant : « Reste avec moi, Marie, resle avec moi aujourd'hui !

— Marie restera aussi longtemps que vous voudrez, cousine, dit mistress Scudder; rien ne la presse de rentrer à la maison.

— - Viens avec moi, dit mistress Marwyn, ouvrant la porte de sa chambre et y entraînant Marie avec une sorte de violence contenue; j'ai besoin de toi, je ne veux que toi!

— L'état de mistress Marwyn m'inquiète, dit Zébédée, lorsque sa femme eût refermé la porte. Elle n'a pas versé une seule larme depuis . qu'elle a appris ce terrible événement. Elle est, comme vous savez, depuis plusieurs années dans un état d'esprit pénible et singulier, relativement aux choses religieuses, j'espérais qu'elle s'ouvrirait au docteur.

— Elle sera peut-être plus libre avec Marie, dit celui-ci. Le seul remède à de tels maux, c'est la soumission absolue à la sagesse et à la bonté infinies. Le Seigneur règne et il saura bien à la fin tirer du mal un plus grand bien. »

Après quelques moments de pieuse conversation, mistress Scudder et le docteur se retirèrent, laissant Marie dans la maison de deuil.

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