‹ La fiancée du ministreChapitre 21 sur 35 · CHAPITRE XXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXI

Nous l'avons déjà dit et nous le répétons ici, il est impossible de peindre la vie et les mœurs de la Nouvelle-Angleterre de façon à intéresser les esprits légers et superficiels. Ceux qui veulent comprendre pleinement les mobiles qui dirigeaient les personnages dont nous écrivons l'histoire devront descendre avec nous au fond des choses.

Il n'exista jamais de société où les racines de la vie pratique plongeassent si profondément dans les choses sublimes et éternelles. Les fondateurs de cette société étaient une réunion de confesseurs et de martyrs qui avaient tourné le dos à toute la gloire du monde visible pour fonder dans le désert une république dont le Dieu du ciel et de la terre serait le souverain effectif et réel. Cette société grandit isolée pendant plus d'un siècle, séparée du monde matériel par les profondeurs de l'Océan, et de toutes les idées régnantes dans le reste de la chrétienté, par un antagonisme non moins profond.

Dans une société ainsi gouvernée par des principes purement spirituels, avait naturellement surgi une manière de penser énergique, originale, élevée. Les guides de la pensée et du sentiment étaient les ministres, et nous ne craignons pas d'affirmer que le monde n'a jamais offert de spectacle semblable à celui qu'a donné le clergé primitif de la Nouvelle-Angleterre.

Menant une vie active, sérieuse, pratique, cultivant pour la plupart la terre de leurs propres mains, les ministres se

livraient néanmoins aux investigations religieuses les plus profondes et les plus originales, avec une simplicité qui eût pu paraître trop hardie, si elle n'eût été en même temps profondément respectueuse; considérant comme abolies toutes les anciennes règles relatives au gouvernement, à la religion, aux cérémonies et à l'organisation de l'Église, ils allaient droit au fond des choses et examinaient hardiment le problème de l'être universel. Us avaient quitté le monde pour la défense des droits les plus solennels et les plus sacrés de l'humanité. Ils s'étaient accoutumés à combattre toutes les prétentions et les idolâtries des siècles passés, a mettre en question le droit du roi dans l'État et des prélats dans l'Église, ils tournaient maintenant un examen non moins hardi vers le trône éternel et jetaient leur gant dans l'arène, comme défenseurs autorisés des mystères du gouvernement divin. Us se proposaient pour tâche la conciliation de ces deux faits terribles, le péché et le mal présents et éternels, avec ces idées de puissance et de miséricorde infinies que leurs fortes et généreuses natures leur faisaient si vivement concevoir. Entre l'époque des semailles et celle de la moisson, ils s'occupaient d'ajuster les lois d'un monde. Ils entreprenaient de longs voyages à cheval ou en charrette pour décider l'un avec l'autre quelque point délicat de jurisprudence céleste, et pour comparer leurs cartes de l'infini. Leur correspondance forme une littérature absolument unique dans son genre. Hopkins envoie à Edwards un plan de l'univers dans lequel il énonce cette proposition, que Dieu est infiniment au-dessus de toute obligation, de quelque nature que ce soit, envers ses créatures. Edwards répond par ce commentaire : * Ceci est faux; Dieu n'a pas plus le droit de faire tort à une créature, qu'une créature de faire tort à Dieu; » et probablement chacun d'eux, à la même époque, prêchait pour la défense de ses idées un sermon que discutaient chaque fermier dans les intervalles de la houe et de la charrue, chaque femme et chaque jeune fille à son rouet ou à son métier. La Nouvelle- Angleterre était comme une vaste mer, agitée des profondeurs jusqu'à la surface, par l'examen et la discussion des mystères les

plus insondables. A quoi il faut ajouter que ni hommes ni femmes n'acceptaient aucune théorie simplement comme théorie; tout était pour eux profondément réel et vital; la vie pratique était basée sur ces fondations avec une ardeur et une sincérité sans égales.

Les vues de l'existence humaine qui résultaient de semblables habitudes d'esprit étaient de nature à oppresser tout cœur qui ne s'élevait pas au-dessus d'elles par une foi triomphante, ou ne tombait pas au-dessous par une brutale indifférence, car elles embrassaient tous les problèmes de la religion naturelle et révélée, dépouillés de cette poésie et de ces draperies dont les formes, les cérémonies, les rituels, les ont parés et enveloppés dans les autres pays et les autres siècles de la chrétienté. La race humaine, sans exception, naissait sujette « à la colère et à la malédiction de Dieu, » avec une nature si fortement corrompue, que les hommes, bien que parfaitement libres, étaient incapables d'accomplir aucune œuvre agréable à Dieu avant d'avoir été régénérés par le secours surnaturel de l'Esprit-Saint, secours qui n'était accordé qu'à un nombre décrété de créatures humaines; les autres, ayant reçu assez de liberté pour être responsables, mais privées de cet indispensable secours et exposées aux attaques de l'esprit du mal, devaient infailliblement tomber dans la perdition. Or le modèle de ce qui constituait cette régénération véritable, présenté dans des traités tels que celui d'Edwards sur les affections, faisait de ce changement quelque chose de si élevé, de si désintéressé, de si surhumain, de si éloigné des habitudes naturelles et communes de pensées et de sentiment, que les plus parfaits et les plus dévoués, ceux dont la vie n'avait été qu'un tissu de bonnes œuvres, qu'un perpétuel effort vers le bien, vivaient et mouraient bien souvent sans oser espérer de l'avoir atteint.

Une crainte formidable assiégeait donc sans cesse la vie de chaque individu; cette crainte donnait à la cloche tintant au fond des vallées ou dans la campagne solitaire, un son qui ébranlait l'âme et poursuivait le cœur de questions redoutables; c'était elle qui pesait d'un poids immense sur

l'âme de niistress Marwyn, car pour la malheureuse mère le doute seul sur un tel sujet était à peine moins cruel que la plus affreuse certitude.

Sa nature était plus intellectuelle qu'imaginative ou poétique, et ses croyances liaient invinciblement son esprit à leurs résultats logiques. Elle se plaisait dans les régions de la science mathématique, elle y marchait comme sur son terrain naturel, mais cette habitude même des certitudes abstraites exposait d'autant plus son esprit à se laisser raidir et enchaîner par des raisonnements glacés, dans des régions où l'intuition spirituelle est aussi nécessaire à l'âme , qu'aux oiseaux les ailes.

Marie, au contraire, était de celles qui jamais ne raisonnent d'une manière abstraite, dont toutes les idées prennent naissance dans le cœur, qui les. renvoie au cerveau chaudement colorées des teintes de la vie.

L'esprit de l'une ressemblait à une carte, celui de l'autre à un tableau. Dans le système qu'on lui avait exposé, Marie avait été frappée de certains points qu'elle avait saisis avec une ardente sympathie et qu'elle avait étudiés, contemplés jusqu'à ce que tout le reste disparût comparativement à ses yeux. La sublimité de la charité désintéressée, l'ordre et l'harmonie d'un système tendant par ses résultats finals au bonheur infini; la bonté de Dieu, l'amour et le sacrifice du Rédempteur; c'étaient là pour elle autant de glorieux tableaux qu'elle contemplait avec amour, sans se préoccuper beaucoup de leurs relations logiques.

Dans tout le cours de leur intimité, mistress Marwyn n'avait jamais dit à Marie un seul mot de religion. Il n'était pas rare alors que des personnes d'une grande pureté et d'une grande élévation de caractère fussent connues de tous leurs amis comme vivant sous une sorte de nuage religieux, ce qui était simplement regardé comme un mystérieux exemple de ce décret infini qui leur refusait les lumières spéciales de l'Esprit- Saint.

Lorsque mistress Marwyn eut entraîné Marie dans sa chambre, elle sembla prise de frénésie; elle ferma et verrouilla la porte, attira Marie vers le pied de son lit et, lui

jetant les bras autour du cou, appuya sur elle son front brûlant. Elle passa sur ses yeux sa main amaigrie, puis tout à coup écartant sa cousine, elle la regarda en face comme quelqu'un qui est décidé à révéler un secret longtemps renfermé. Ses yeux, d'ordinaire si doux, avaient des éclairs de sauvage désespoir, comme ceux d'un cerf aux abois qui, avant de mourir, se retourne vers la meute qui le poursuit.

« Marie, dit-elle, je ne puis m'en empêcher, ne fais pas attention à ce que je dis, mais il faut que je parle ou que je meure! Marie, je ne peux pas, je ne veux pas me résigner, cela est trop dur, trop injuste, trop cruel, je le dirai jusqu'à mon dernier jour. Pour moi il n'y a ni bonté, ni justice, ni quoi que ce soit, et la vie me semble la plus affreuse malédiction qu'on puisse infliger à un être sans défense. — Qu'avons-nous donc fait pour qu'on nous l'impose? — Pourquoi nous, a-t-on appris à aimer ou à espérer? — Pourquoi nos cœurs sont-ils si pleins de tendresse, si la nature doit nous écraser sans souci de nos tortures? — Cette vie est remplie de si cruelles souffrances que mieux vaudrait pour nous n'être jamais nés.

« Songe donc, Marie, que la vie n'est qu'un moment. Réfléchis à l'effrayante durée de l'éternité. Que de nobles esprits, que de cœurs ardents et généreux, que de belles natures font naufrage et sont rejetés par milliers, par dizaines de milliers ! Gomme nous nous aimons les uns les autres ! Gomme nos cœurs se confondent 1 Gomme nous serions plus qu'heureux de mourir les uns pour les autres ! Et tout cela finit.... Oh! Dieu! — Gomment cela finit-il? Marie, je ne parle pas seulement de mon chagrin. — Quel droit ai-je de me plaindre? Mon fils vaut-il plus que celui d'une autre mère? Des milliers, que leurs mères aimaient comme j'ai aimé le mien, ont aussi été perdus. G funeste journée de mes noces, pourquoi se réjouissait-on autour de moi? — Les fiancés devraient se vêtir d habits de deuil, et les cloches ne devraient sonner que des glas funèbres. Toute famille nouvelle ne repose-t-elle pas sur cet abîme de douleur? »

Pâle, éperdue, terrifiée, Marie restait muette comme un

voyageur qui, au milieu des ténèbres et de la tempête, découvre, à la lueur soudaine d'un éclair, un abîme béant sous ses pas. Elle était confondue d'étonuement et d'angoisse. Les paroles de sa tante la glaçaient d'effroi; il lui semblait qu'un coin de fer s'introduisait entre sa vie et la vie de sa vie, entre elle et Dieu; elle appuyait instinctivement les mains sur sa poitrine comme pour y retenir une image chérie, et elle s'écriait d'une voix suppliante : Mon Dieu! mon Dieu! où êtes-vous?

Mistress Marwyn allait et venait dans la chambre, les joues enflammées, les yeux pleins d'un feu étrange, se parlant à elle-même sans regarder sa cousine, et absorbée par l'ardeur de sa pensée.

<c Le docteur Hopkins dit que tout est pour le mieux et ne saurait être autrement ; que Dieu l'a voulu en vue du plus grand bien final ; qu'il crée des vases de colère et que sa connaissance infinie lui permet de le faire sans porter atteinte à la liberté de ses créatures. Dieu le fait, dit-on, pour montrer dans toute l'éternité, par ces exemples terribles, la nature mauvaise du péché et de ses conséquences! Gela n'est pas juste. Le bonheur et la misère ne sauraient être ainsi répartis. Je ne croirai jamais que cela soit juste, non, non, jamais. — On dit que la condition de notre salut c'est d'aimer Dieu plus que nous-mêmes, plus que nos plus chères affections. — Gela m'est impossible; je ne puis aimer Dieu, je ne puis le louer; je suis perdue, perdue, perdue, et le comble de mon malheur, c'est que je ne puis racheter mes proches. Je souffrirais volontiers, et pour toujours, si je pouvais le racheter, le sauver, lui. Mais, ô éternité 1 malédiction inexorable, point de fin! point de rivage! point d'espérance! »

Les yeux de mistress Marwyn s'ouvraient démesurément, elle parcourait la chambre à grands pas, se tordant les mains, et ses paroles, entrecoupées de cris et de gémissements, devenaient confuses et inintelligibles.

Marie l'écoutait immobile et terrifiée, le désespoir de sa cousine lui semblait toucher à la folie. Elle s'élança hors de la chambre appelant M. Marwyn.

« Oh! venez, venez vite! je crois qu'elle perd l'esprit! s'écria-t-elle.

— C'est là toute ma crainte, dit Zébédée en quittant sa grande Bible d'un air triste et abattu. Elle n'a pas encore pu verser une larme ! « Le Seigneur nous a couverts d'un nuage au jour de sa colère. »

Il entra dans la chambre et voulut prendre sa femme dans ses bras. Elle le repoussa violemment, puis le regardant avec des yeux égarés, s'écria : « Laissez-moi! laissez-moi! je suis perdue! je suis damnée ! »

Et elle poussa un cri qui traversa comme une flèche le cœur de Marie.

En ce moment Candace, qui depuis une heure écoutait à la porte avec anxiété, s'élança soudain dans la chambre.

« Dieu vous bénisse, squire! nous ne pouvons pourtant pas la laisser continuer ainsi. Parlez-lui donc de l'Évangile, ou, si vous ne le pouvez pas, laissez-moi faire.

« Venez avec moi, mon pauvre agneau, dit-elle en allant droit à misiress Marwyn, venez avec votre vieille Candace. » Et serrant sa maîtresse contre son sein, elle s'assit et se mit à la bercer comme elle eût fait d'un enfant.

« Il ne faut pas parler ainsi, bijou, dit-elle. Le Seigneur n'est pas ce que vous dites. Il vous aime, mon agneau! Voyez seulement comme je vous aime, moi, une pauvre vieille négresse; sans doute, je ne suis pas meilleure que celui qui m'a faite ! Qui est-ce qui a porté la couronne d'épines, mon agneau? — Qui est-ce qui a sué la sueur de sang? Qui est-ce qui a dit : Mon Père! pardonnez-leur, hein, bijou? N'est-ce pas le même Seigneur qui vous a faite? — Là, là, voici enfin des larmes! — Pleurez, pleurez, ça soulagera votre pauvre cœur ! — Et Jésus, n'est-il pas mort aussi pour massa James? Il l'a aimé, et il a donné pour lui son précieux corps sur la croix l Lah ! n'ayez pas peur, laissez-le aux mains de Jésus ! Songez donc, mon agneau, qu'il a encore aujourd'hui sur ses mains l'empreinte des clous! »

Les écluses étaient ouvertes, des larmes et des sanglots bienfaisants secouaient la frêle créature. Tous pleurèrent ensemble.

« Je sais bien, reprit Candace après une pause de quelques instants, que notre docteur est un saint homme et un savant; par le beau temps il fait bon pour vous d'entendre toutes ces grandes choses qu'il dit à l'église. Mais tout cane vous vaut rien pour Je moment, mon agneau; il ne faut pas donner de viande aux malades, et dans des temps comme celui-ci, il n'y a tout juste qu'une chose à faire, c'est de penser à Jésus. Allez droit à Jésus, bijou, ne vous faut pas autre chose ! Est-ce que vous ne vous souvenez pas comment il a regardé sa pauvre mère lorsqu'elle se tenait tremblante et mourante sous la croix, tout juste comme vous voila. Il connaît bien les cœurs des mères, allez! Il ne brisera pas le vôtre. C'est parce qu'il savait que nous aurions tout ça à endurer qu'il a voulu passer par là lui-même. Lui, le roi de gloire ! Est-ce que c'est de lui que vous parliez? Lui, que vous ne pouvez pas aimer? — Regardez-le donc et voyez si on peut s'en empêcher. Ne vous faites pas comme ça tant de questions et de raisonnements ; regardez-le seulement, pendant sur la croix, si doux et si patient! Ils ont eu beau faire, ils n'ont pas pu l'empêcher de les aimer! Il a prié pour eux tant qu'il a eu le souffle. — Est-ce ce Dieu-là que vous ne pouvez pas aimer, mon agneau? Candace l'aime, elle, la pauvre vieille pécheresse, et elle sait que Lui l'aime aussi. » Et là-dessus Candace éclata en sanglots et en torrent de larmes.

On posa la pauvre mère abattue et brisée sur son lit, et un sommeil réparateur vient bientôt clore ses paupières rougies et fatiguées.

« Bijou, dit tout bas Candace à Marie en l'attirant hors de la chambre! ne vous troublez pas l'esprit avec toutes ces choses; je suis certaine que massa James est au nombre des élus , et qu'il a plus d'élus que bien des gens ne pensent. Allons donc, Jésus n'est pas mort pour rien ; tout son amour ne va pas être perdu, bien sûr. Et si Dieu a pris massa James, soyez certaine qu'il l'avait préparé pour çà. N'allez donc pas tourmenter encore votre pauvre cœur de toutes ces frayeurs! »

Ces scènes de douleur et d'exaltation furent suivies chez

mistress Marwyn d'une fièvre lente et persistante. Marie séjourna longtemps à la maison Blanche, car, au gré de la malade, nul pas n'était si léger que le sien, nulle voix si douce, nulle main si adroite.

Voyons-la assise auprès du lit, dans le demi-jour de cette chambre, la tête un peu penchée, comme un snowdrop1 sur un tombeau. Un vif rayon de lumière se joue sur ses cheveux bruns et lisses; ses petites mains croisées reposent sur ses genoux ; sa bouche exprime la tristesse, ses regards une profonde rêverie.

1 Snowdrop y bel arbre américain.

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