‹ La fiancée du ministreChapitre 22 sur 35 · CHAPITRE XXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXII

Lorsque la santé de mistress Marwyn commença à s'améliorer, Marie retourna au cottage et reprit les habitudes de sa vie calme et laborieuse.

Entre elle et ses deux meilleurs amis était tombé comme un voile de silence. Elle ne pouvait leur parler du sujet qui occupait toutes ses pensées. Le docteur regardait souvent d'un air chagrin ses joues pâles et amaigries, puis poussait de gros soupirs en la voyant passer, mais il ne trouvait rien à lui dire qui pût la soulager. Lorsqu'il essayait de parler et qu'elle tournait doucement vers lui ses regards si tristes et si résignés, les paroles rentraient dans son cœur, d'où, prenant une autre direction, elles s'élevaient vers Dieu en prières.

Mistress Scudder entrant quelquefois dans la chambre de sa fille lorsqu'elle était couchée, la trouvait pleurant, et lorsqu'elle l'engageait à tâcher de s'endormir, Marie essuyait si docilement ses yeux et tournait sa tête vers le mur avec une si patiente douceur, que sa mère sentait son cœur faillir. Marie demeurait de longues heures assise dans sa chambre, la lettre de James dépliée devant elle. Avec quelle anxiété elle en étudiait toutes les phrases, en pesait tous les mots, pourvoir s'ils contenaient l'espoir de la vie éternelle ! Gomme elle s'attachait à ses dernières promesses! — Un ange ne lui dirait-il pas s'il les avait tenues? Le Dieu de miséricorde, lui qui savait tout, ne murmurerait-il pas un mot à son oreille?// avait dû lire la petite Bible. Qu'avait-il

pensé, qu'avait-il senti k cette heure terrible où il se voyait poussé vers l'éternité? Peut-être s'était-il fait en lui un changement, avait-il été subitement régénéré. Qui sait? Elle avait lu des choses semblables.... peut-être!

Ah! ce peut-être renferme un monde d'angoisses I L'amour refuse de s'y résigner; il veut être certain. Qui peut fortifier l'âme contre l'incertitude ? En vain rassemblonsnous contre elle toutes les forces de la prière et de la foi ; si elle disparait un moment, c'est comme une bouée qui n'enfonce dans l'eau que pour reparaître l'instant d'après. L'âme se fatigue des efforts qui s'élancent et retombent comme des vagues, et lorsqu'elle est laborieusement parvenue à disposer les choses à la lumière de l'espérance, la marée remonte et emporte tout son ouvrage. La vie s'use rapidement dans de telles luttes; une plaie intérieure ne nous entraîne pas plus sûrement au tombeau que ne fait cette cruelle blessure de l'âme. Dieu, dans sa miséricorde, nous a ainsi faits, qu'il n'existe pas de certitude, si terrible qu'elle soit, qu'avec le temps nos forces ne puissent supporter; mais il en est autrement de l'incertitude. — Où est-il? — Question formidable; question que nous écartons, que nous oublions, mais qui se présente sans cesse avec une force invincible, à l'âme qui a perdu une partie d'elle-même.

Marie restait le soir assise devant sa fenêtre, regardant les longs rayons du couchant se jouer sur l'herbe du verger, et pensant que l'année d'auparavant, James était là plein de vie, de force, de santé, et maintenant où était-il? Son cœur aspirait-il vers elle, comme le sien vers lui? Regardait-il la terre et ses joies avec les angoisses d'un indicible regret, ou bien une puissance divine avait-elle allumé dans son âme la flamme d'un céleste amour qui l'enlevait bien au-dessus de ce monde? Et s'il était parmi les réprouvés, comment pourrait-elle jamais être heureuse, même dans le ciel?

Mistress Marwyn avait enfin quitté son lit, pâle et amincie comme la lune après le lever du soleil.

Gandace secouait tristement la tête en regardant sa maîtresse aller et venir dans la cuisine. Un jour celle-ci, se trouvant seule avec Marie, fit allusion aux paroles qu'elle

avait prononcées avant sa maladie ; elles étaient ensemble à filer dans cette grande chambre haute qui donnait sur la mer. Le temps était magnifique; un vaisseau entrait à pleines voiles dans le port, ses ailes blanches brillant au soleil; mistress Marwyn le suivit des yeux quelques instants, puis étouffant un gémissement, elle murmura : « Que votre volonté soit faite ! »

a Marie, dit-elle doucement, j'espère que tu as oublié tout ce que je t'ai dit dans ce terrible jour. Il me fallait en ce moment-là parler ou mourir. Je commence à croire que c'est un tort de vouloir raisonner sur des choses que nous ne connaissons que si imparfaitement. Un enfant ne peut sans irrévérence s'opposer aux lois de son père, ni une créature à celles de son créateur.

« Dans mes moments de désespoir j'ai songé à abandonner la Bible elle-même. Mais qu'y eussé-je gagné? Cette même difficulté ne se retrouve-t-elle pas dans Tordre de la nature? N'y voyons-nous pas partout un être dont le but est évidemment bienfaisant, mais qui marche à ses fins à travers de terribles souffrances.

« Les orages, les tremblements de terre, les volcans, les épidémies, la mort, font* leur œuvre sans s'inquiéter de nos plaintes. Partout et toujours j'aperçois la douleur. Le système du docteur est donc, je l'avoue, d'accord avec les lois de la nature, quant aux inductions qu'on peut tirer de celles-ci.

a II ne nous reste qu'une chose ; c'est, comme dit Candace, la croix de Jésus-Christ.

a Si Dieu nous a tant aimés, s'il est mort pour nous, l'homme ne peut donner un plus grand témoignage d'amour. Il me semble que dans ce sacrifice l'amour nous est révélé sous ses deux formes les plus hautes. Non-seulement nous voyons un être qui donne sa vie pour nous, mais encore, ce qui est plus difficile, un être qui consent aux souffrances de celui qu'il aime plus que lui-même. Marie, je sens qu'il me faudrait aimer davantage pour consentir aux souffrances d'un de mes enfants que pour accepter de souffrir moi-même. Il y a pour moi des trésors de consolation

dans ces paroles : « Celui qui n'a pas épargné son propre « fils, mais qui Ta livré poumons, comment nous refusera- « t— il quelque chose? » Elles parlent à mon cœur; je puis les interpréter par ma propre nature, et je m'appuie sur elles. Si l'existence du péché et de la douleur est un profond mystère, l'amour de Dien est un autre mystère, pins profond encore. Ainsi donc, je suis le conseil de ma pauvre Candace, je regarde Jésus-Christ et je le prie. Puisque « celui qui Ta vu, a aussi vu le Père, » cela me suffît. Je me repose en lui et j'attends. Ce que je ne sais pas maintenant, je le saurai un jour. »

Marie gardait toutes ces choses dans son cœur et y réfléchissait. Elle ne pouvait s'ouvrir à personne, pas même à sa mère ni à son guide sipirituel, car n'était-elle pas entrée dans nne région qui leur était étrangère ?

Autant vaudrait, pour ceux qui sont encore dans cette vie mortelle, songer à instruire les âmes qui sont de l'autre côté du voile, que pour des âmes calmes et sereines vouloir guider celles qui sont aux prises avec une grande affliction. C'est là un puissant baptême, et il n'y a que Jésus-Christ qui puisse descendre avec nous dans ces eaux profondes.

Mistress Scudder et le docteur remarquèrent seulement que Marie était plus consciencieuse que jamais dans l'accomplissement de ses devoirs, et qu'elle apportait dans les réalités de la vie quelque chose du calme et de l'indifférence d'une âme qu'une violente secousse a arrachée des ancres qui la retenaient ici-Las. Ni craintes ni espérances ne l'agitaient plus; rien dans la vie n'avait plus la puissance de l'émouvoir, et elle ne parlait jamais avec quelque ardeur que des sujets religieux.

Celui qui eût vu, vaquant aux travaux du cottage, cette pâle jeune fille au pas ferme, à l'œil calme, aux mains laborieuses, aurait eu peine à imaginer que dans ce cœur silencieux s'agitaient des pensées qui mesuraient l'univers; cependant il en était ainsi. Avec la douleur était entré dans son âme le besoin ardent de pénétrer le mystérieux problème de l'existence humaine, et tandis qu'elle cousait et filait en silence, elle repassait dans son cœur tous les ensei-

gnements qu'elle avait reçus, les comparait et les examinait à la lumière naissante dune révélation intérieure.

La douleur sonde les cœurs, elle les manifeste, elle est la pierre de touche de la vérité; car, comme fa dit Platon, la douleur ne supporte pas les sophismes. Toutes les illusions, toutes les fictions fondent comme la cire au feu de cette terrible fournaise. La douleur nous révèle en nousmêmes des forces dont nous n'y soupçonnions pas l'existence. L'âme endormie et prisonnière l'entend frapper à la porte de sa cellule et s'éveille. — Oh! que ces murs lui semblent étroits! que ces fenêtres grillées sont obscures! Comme ses ailes si longtemps oisives battent violemment contre d'infranchissables barrières. Où sommes -nous! Quelle est cette prison? — Qu'y a-t-il au delà? — Oh! donnez-nous plus d'air, plus de lumière ! Quand s'ouvrira la porte? L'âme se sent grandir, s'élargir; elle tremble au sentiment de ses propres forces; ses gémissements s'amoncellent comme des vagues en courroux, pour retomber dans l'éternel abîme.

Les natures les plus calmes, les plus fermes, sont quelquefois jetées par le choc d'une violente douleur dans un état de tumultueux étonuement. Tout pour elles est changé. La terre a cessé d'être solide; les cieux n'offrent plus de sécurité; un gouffre profond leur semble ouvert sous toutes les joies de la vie. L'âme, sous le coup de cette terrible inspiration, devient une triste Gassandre qui voit du sang au seuil de toutes les portes et frémit au milieu des fêtes et de la gaieté, sous le poids d'une sagesse terrible.

Qui osera se réjouir après avoir vu sur quelles fragiles fondations reposent la joie et l'amour? Nos heures les plus douces n'ont-elles donc servi qu'à tisser un filet d'amers ressouvenus pour ce jour de dépouillement et de tnbulation? Le cœur est torturé à la pensée de chacune de ses joies passées, des vaines espérances de sa prospérité évanouie. De même qu'en musique la gamme la plus gaie, la plus grandiose, la plus triomphante, a toujours sa relative mineure mélancolique et plaintive, où, bien que les notes demeurent les mêmes, le changement d'un demi-ton a suffi pour tout

assombrir; ainsi à tout instant la mélodie de nos heures les plus sereines peut se transformer en plaintes lugubres et désolées.

Avant cette terrible initiation le monde nous apparaissait joyeux, l'univers splendide; maintenant tout est obscurci par les ténèbres de mystères insondables. Pourquoi faut-il que la vie soit sans cesse foulée sous d'inexorables lois? Si les roues doivent marcher, pourquoi faut-il que ceux qu'elles écrasent soient si vivants et si sensibles?

Et cependant la douleur est divine, la douleur est grande, elle est sage, elle est prophétique. Nos sentiments instinctifs, la sympathie intense que nous inspire la tragédie entremêlée par Dieu aux lois de la nature, nous enseignent à nous approcher de son mystère divin sans servile effroi, sans lâches terreurs.

Et que sont donc les natures qui ne peuvent souffrir? Quel cas en faisons-nous ? De l'huître qui voit indifférente la marée la baigner ou la découvrir, jusqu'au héros qui quitte avec désespoir sa femme, son enfant, son foyer, pour le service de sa patrie ou de son Dieu, ce n'est qu'une échelle ascendante, dont chaque degré est marqué par une plus grande puissance de souffrir, et lorsque, levant les yeux vers le premier de tous les êtres, entouré des Principautés, des Trônes, des Puissances et de tous les ordres célestes, nous voulons savoir sous quel emblème il a plu au Souverain infini de se manifester, que voyons-nous sur le trône céleste? « un agneau comme égorgé. »

La douleur est divine ; elle règne sur l'univers, et la première de toutes les couronnes a été une couronne d'épines. Beaucoup de livres ont traité du mystère de la douleur, mais il n'y en a qu'un qui nous ordonne de nous glorifier dans les tribulations, de nous réjouir quand nous tombons dans l'affliction, parce que c'est ainsi que nous sommes associés à cette grande fraternité de souffrance dont un Dieu incarné est le chef, et à l'aide de laquelle il soutient le combat rédempteur qui doit aboutir à une glorieuse défaite du péché. Si nous souffrons avec Lui, nous régnerons aussi avec Lui.

Nous trouvons jusque dans notre nature physique des suggestions d'un tel résultat : « Les larmes durent pendant la nuit, mais la joie revient avec le matin, » dit l'Écriture. Des puissances victorieuses réagissent en nous-mêmes pendant nos peines les plus cuisantes. On dit qu'aux souffrances de la roue succède un moment où la seule cessation des tortures procure un bien-être indicible ; c'est la réaction de la nature affirmant les intentions bienfaisantes de son créateur. C'est ainsi que de violents combats intérieurs et de grandes douleurs sont toujours suivis d'une réaction, et que l'Esprit- Saint, agissant d'accord avec notre propre esprit, saisissant le moment favorable, communique aux lois naturelles une vitalité céleste, élève l'âme à des joies qui dépassent les bornes de celles ordinairement départies à l'humanité.

Les jardiniers, lorsqu'ils veulent obtenir d'un rosier une plus riche floraison, le privent, dit-on, pour un temps d'eau et de lumière. Perdant alors Tune après l'autre ses feuilles flétries, il semble s'acheminer patiemment vers la mort. Mais alors qu'il est complètement dépouillé, une vie nouvelle s'agite dans ses bourgeons, d'où sortiront bientôt un plus vert feuillage et une plus belle moisson de fleurs. C'est ainsi que souvent le Jardinier céleste laisse se flétrir en nous toutes les feuilles de la joie terrestre avant de faire épanouir dans l'âme une nouvelle et divine floraison.

Peu à peu, à mesure que les mois s'écoulaient, les flots se calmèrent, l'orage intérieur cessa de gronder. Ce fut d'abord chez Marie un calme délicieux, puis une céleste clarté dans laquelle son âme semblait nager comme dans un océan paisible où se réfléchit le ciel. Puis vint la plénitude de cette mystérieuse communion promise aux cœurs purs, cet avènement dans l'âme du Consolateur qui enseigne toutes choses; et Marie se mouvait dans un monde transfiguré par une splendeur céleste. Son visage, si longtemps calme et triste comme une statue de la Patience, se faisait radieux comme une lampe d'albâtre dans laquelle on a soudain placé une lumière ; il lui échappait des paroles d'une étrange douceur, semblables à des fragments d'harmonie, qu'on entendrait par une porte du ciel un moment entr'ouverte. Son

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langage et ses regards avaient je ne sais quoi de fort et de sacré qui imposait un respect involontaire. Ce n'était plus la beauté presque enfantine de l'adolescente levant sur le péché et la douleur des yeux purs et ignorants, mais la victorieuse douceur de ceux de « la grande multitude qui, après avoir passé par la tribulation, ont lavé et blanchi leurs robes dans le sang de l'Agneau. »

« Ma chère dame, » dit un jour le docteur a mistress Scudder, je ne puis m'empêcher de penser que la grâce opère de grandes merveilles dans l'âme de votre fille, car je remarque que, tandis qu'elle est peu portée à la conversation, elle a un grand attrait pour la prière, et depuis quelque temps j'ai eu le sentiment de la présence divine en elle à un degré tout à fait extraordinaire. Vous a-t-elle ouvert son cœur?

— Marie a toujours été une fille silencieuse, dit mistress Scudder, et peu portée à parler de ses propres sentiments; avant le jour où elle vous a fait connaître son état spirituel afin de se joindre à l'Eglise, j'ignorais ce qu'elle ressentait intérieurement. C'est une chose singulière, mais je ne me rappelle aucun temps où elle n'ait pas paru aimer Dieu plus que toute chose au monde. C'est au point que cela m'inquiétait quelquefois, car je me demandais si cet amour n'était pas le résultat d'une sensibilité naturelle plutôt que le travail de la grâce.

— Soyez en repos, madame, dit le docteur. L'Esprit- Saint souffle quand et où il lui plaît, et on ne saurait douter que ses opérations n'aient, en de certains cas, commencé de très-bonne heure. M. Edwards cite l'exempie d'un enfant qui donna les signes non équivoques d'une conversion à l'âge de trois ans, et Jérémie fut appelé dès le ventre de sa mère.

— J'ai remarqué depuis quelque temps, dit mistress Scudder que dans nos réunions de prières Marie semblait toute hors d'elle-même, cosame ayant peine à s'empêcher de parler. Je ne l'en ai pas pressée, parce qu'il m'a semblé que mieux valait attendre qu'elle se sentît pleinement libre.

— - Vous avez eu raison, madame, mais je suis convaincu que vous l'entendrez quelque jour. »

Cette prophétie se réalisa bientôt. Un jour, dans une assemblée de prières, tous tressaillirent en entendant soudain la voix argentine de Marie leur parler de Dieu avec une angélique simplicité, et célébrer en termes ineffables l'union de Tâme avec Jésus-Christ. Elle parla d'un amour surpassant toute intelligence, surpassant l'amour des époux et celui des mères, d'un amour s' épanchant toujours sans être jamais épuisé, d'un amour toujours blessé et saignant, toujours constant et triomphant; se réjouissant de porter dans son corps les péchés et les douleurs du monde entier; amour conquérant et victorieux, se délectant dans la souffrance, avide de se donner et s'offrant tout entier avec une joie infinie pour notre salut. Et lorsque, s'agenouillant, elle versa son âme dans la prière, ses paroles ressemblaient à des anges ailés remontant vers le ciel. Ceux qui l'écoutaient sentaient leurs âmes comme pénétrées d'une lumière et d'une chaleur divines, et quand, après s'être relevée, elle demeura debout, en silence et les yeux baissés, il y avait des larmes dans tous les yeux, et chacun se tint immobile sur son passage, comme si quelque-chose de céleste s'éloignait.

Miss Prissy accourut triomphante pour raconter à mistress Scudder et au docteur ce qui venait d'avoir lieu, tandis que Marie mettait tranquillement le couvert et coupait des tartines pour le thé.

« A la voir comme elle est là, s'occupant du ménage avec tant de calme, on ne croirait jamais que c'est la même personne qui tout à l'heure faisait cette admirable prière : une prière qui semblait vous enlever tout droit au ciel, à ce point que quand j'ai rouvert les yeux je me demandais à moi-même : où ai-je été? Oh! mistress Scudder, son affliction a été vraiment sanctifiée! Quand je l'entends parler ainsi, il me prend des frayeurs que Dieu ne veuille pas nous la laisser longtemps.

— Elle nous est un précieux don, dit le docteur, et nous devons remercier Dieu des grâces qu'il lui accorde. Il est évident que « le Bien-Aimé s'est manifesté à elle et qu'elle

se nourrit parmi les lis, » ne nous inquiétons donc pas de ce que le Seigneur décidera à son égard.

— Sans doute, sans doute, fit miss Prissy, il ne faut pas s'affliger inutilement; à chaque jour suffit sa peine. Etmaintenant, mistress Scudder, si vous voulez, je m'en vais examiner cette robe de soie tourterelle et voir ce qu'on peut en faire, car je n'ai pas une minute à moi, et comme vous savez, je perds une demi-journée chaque semaine pour l'assemblée de prières. J'ai tort de dire je perds, car, ainsi que je le disais à la générale Wilcox, je ne renoncerais pas à cette assemblée pour un plein sac d'or. Elle voulait absolument que je vinsse chez elle un mercredi; sur quoi je lui ai dit : Mistress Wilcox, je suis pauvre et obligée de vivre de mon travail, mais il me faut quelques consolations, et pour rien au monde je ne manquerais notre assemblée, parce que, voyezvous, ça vous remonte, et l'ouvrage n'en va que mieux après; mais aussi en dehorsde ça, toutes mes minutes sont comptées.»

Mistress Scudder et miss Prissy, traversant la cusine, entrèrent dans la chambre et furent bientôt complètement absorbées dans l'examen de sa robe tourterelle.

« Eh bien, mistress Scudder, dit miss Prissy, il y a un large ourlet dont le bord n'est pas du tout coupé, en sorte que nous pourrions mettre le haut en bas et lever ce qui est usé à l'endroit des hanches; étant retournée, elle aura tout à fait l'air d'une robe neuve. Je vais me mettre tout de suite a la découdre. J'ai pris mes ciseaux dans ma poche avant d'aller à la prière en me disant : Il y aura probablement quelque chose à faire ce soir chez mistress Scudder. Mettez bien vite un fer au feu, et notre jupe sera prête à assembler avant la nuit. »

Miss Prissy s'assit donc devant la fenêtre ouverte, gaie comme l'alouette, faisant lestement mouvoir ses grands ciseaux, tout en regardant la robe qu'elle décousait d'un air astucieux, comme si elle eût médité quelque tour de prestidigitation ayant pour but de la métamorphoser sournoisement en robe neuve. Mistress Scudder, se dirigeant vers la glace, se mit à changer son bonnet du matin pour un autre plus élégant.

Au bout de quelques instants, miss Prissy lui dit d'un ton mystérieux :

« Mistress Scudder, je sais bien que dans ma position il ne faut avoir ni yeux ni oreilles; cependant il y a certaines choses que je ne puis m'empêcher de remarquer. Avez-vous vu la figure du docteur pendant que nous parlions de Marie? Il est devenu tout rouge et les larmes lui sont venues aux yeux. Pour moi, je crois que le digne homme l'adore et qu'il baiserait volontiers la trace de ses pas. Je ne veux pourtant pas dire qu'il l'adore positivement, parce que ce serait un péché, et qu'il est trop saint pour se faire une idole de qui que ce soit, mais enfin il est clair que personne ne lui est rien en comparaison de Marie. Je l'avais toujours pensé, si ce n'est qu'elle me paraissait encore si fillette, qu'il me semblait qu'elle ferait mieux l'affaire de.... d'un homme plus jeune enfin. Mais maintenant la voici qui dépasse tout le monde en sainteté, et qui a pris quelque chose de si grave, qu'on ne peut s'empêcher de voir la conduite de la Providence. Quelle femme de ministre elle ferait, mistress Scudder ! Toutes ces dames en parlaient aujourd'hui au sortir de la prière. Voyez-vous, elles voudraient que le docteur se mariât; on aime toujours mieux avoir affaire à un ministre marié, on se sent plus libre, plus à l'aise avec lui, et comme me le disait mistress Twitchel : « Si le Seigneur avait une femme exprès pour lui, comme pour Adam, il ne l'aurait pas faite autrement que Marie Scudder. Les plus vieilles d'entre nous suivraient volontiers son exemple, parce que si elle nous devance, c'est sans s'en douter.

— Je sens que le Seigneur m'a bénie en me donnant une telle fille, dit mistress Scudder, et je suis disposée à attendre ce que décidera la Providence.

« Précisément, fit miss Prissy, donnant une secousse à la jupe de soie ; mais, comme le disait mistress Twitchel, le doigt de la Providence semble visible en cette circonstance. Je la plaignais de tout mon cœur il y a six mois, mais maintenant je comprends par quelles voies elle a été conduite et je commence à croire qu'après tout, les choses sont peutêtre pour le mieux. Je ne puis m'empêcher de penser que

• James Marwyn est au ciel, pauvre garçon! Son père est diacre, et un si digue homme! et quant à James, bien qu'il fit toujours tapage partout où il allait et qu'il rît quelquefois là où il n'aurait pas dû le faire, c'était un brave cœur malgré tout ! Il est vrai que, comme dit le docteur, « de bons instincts ne sont pas la sainteté; » mais enfin ça vaut toujours mieux que d'en avoir de mauvais, comme Siméon Brown. Si cet homme-là est un chrétien, m'est avis que ça n'en est pas un fameux; il m'a retenu tous les centimes en réglant avec moi mardi dernier, et si je n'avais pas craint d'offenser Dieu en cédant à la colère, je lui aurais déclaré net que je ne remettrais pas les pieds chez lui; pour ma part, je suis bien aise qu'il ait quitté notre église. James Marwyn, au contraire, était généreux comme un prince; je me rappelle qu'une fois, sa mère lui ayant dit de faire le compte avec moi, il m'a donné près du double de ce qui me revenait, et n'a jamais voulu que j'allasse changer. « Au diable soit la monnaie, miss Prissy, disait-il, je ne voudrais pas rester là comme vous, assise à coudre du matin au soir, pour trois fois cette somme. » Je sais bien que nous ne pouvons pas mériter par nous-mêmes la grâce du Seigneur, mais je ne puis m'empêcher de penser que certaines gens doivent naturellement lui plaire plus que d'autres. David, par exemple, qui était un homme selon le cœur de Dieu, était brave et généreux comme James, bien que ses passions l'entraînassent parfois au mal, c'est pourquoi j'espère que le Seigneur aura reçu James au nombre des élus. Nous ne pouvons juger des miracles de la grâce. Je crois que beaucoup de gens sont converlis sans que nous en sachions rien, comme mistress Twitchel le disait l'autre jour à cette pauvre mistress Tywel, qui se lamentait au sujet de son fils, un jeune fou qui s'est tué en tombant du grand mât ; entre le haut du mât et le pont du navire, il y avait assez de temps pour que la grâce divine fit son œuvre.

— J'ai toujours eu de l'espérance pour le pauvre James, non à cause d'aucune de ses bonnes actions ou de ses qualités aimables, car l'élection est indépendante de tout cela, mais parce que c'est un enfant de la promesse, du côté de

son père au moins, et j'espère que le Seigneur a entendu la prière de celui-ci. Les voies de la Providence sont bien souvent obscures; tout ce que nous pouvons faire, c'est de croire que le Seigneur saura tirer un bien infini d'un mal fini , et faire tourner toutes choses mieux que si le mal n'était pas arrivé. C'est ce que notre bon docteur nous répète chaque jour, et nous devons tâcher de nous réjouir du bien général, sans considérer si nous ou nos amis y seront compris.

— J'espère que si ce sont là des sentiments nécessaires, il plaira au Seigneur de me les inspirer, car je ne me sens pas la force de m'y élever de moi-même. Mais enfin nous savons que tout est pour le mieux, quoi qu'il arrive, et c'est une consolation. »

En ce moment on entendit la voix claire de Marie annonçant que le thé était prêt.

« J'y vais dans la minute, » cria miss Prissy, en ôtant vivement ses lunettes. Puis elle courut refermer mystérieusement la porte et se tourna vers mistress Scudder, le visage gros de secrets. Miss Prissy était sujette à des accès de confidence, dans lesquels elle était d'une si extrême prudence, qu'à peine la plus épaisse porte de chêne lui paraissait-elle assez sûre, et que sa voix devenait inintelligible. Pour plus de sûreté, elle omettait entièrement les mots les plus importants et les plus critiques et y suppléait en clignant des yeux ou en frappant légèrement du pied.

S'approchant donc de mistress Scudder, elle lui chuchota dans l'oreille : « Je voulais seulement vous dire que dans le cas où Marie.... le docteur, enfin que si par hasard, il y avait un m.... il faudrait vous arranger de façon à me prévenir un mois à l'avance, afin que je puisse vous donner au moins une quinzaine pour l'habiller et la parer comme il convient à la.... d'un si digne ministre. Je sais bien que notre bon docteur est un homme tout spirituel ; mais malgré ça, voyez-vous, il a des yeux. Je vous assure, mistress Scudder, que ces sortes d'hommes sentent ces choses-là, bien qu'ils n'y entendent rien. J'ai bien vu à la façon dont le docteur regardait Marie, le jour de la soirée, qu'il aimera à

ce que sa femme soit, bien mise, et qu'il trouvera là-dessus quelque texte comme il a fait ce soir-là, nous parlant de la fille du roi qui a été amenée devant lui dans des vêtements travaillés avec l'aiguille . Dans tous les cas, c'est là une pensée encourageante pour nous autres couturières.

« On a parlé ne tout cela après l'assemblée de prières, et mistress Twitchel et mistress Jones disaient qu'il fallait que si la chose se faisait, Marie eût le plus beau trousseau qu'on eût jamais vu dans Newport; et cela me semble bien juste. Il lui faudra au moins deux de ces belles robes de soie des Indes qui se tiennent tout debout, vous verrez qu'elle les aura; j'en fais mon affaire, et cette nuit, pendant que je ne dormais pas, je pensais aune nouvelle façon qui lui ira à ravir. Mistress Jones a ajouté qu'elle espérait bien qu'on ne ferait rien sans le lui dire, parce que le mari de sa sœur, qui demeure à Philadelphie, lui a envoyé une nouvelle recette pour les gâteaux, dont elle a essayé et qui a réussi à merveille, et qu'elle veut absolument en envoyer un à la mariée. »

Mistress Scudder écoutait ce flot de paroles de l'air discret et réservé d'une sage matrone qui laisse toutes choses à la Providence et qui ne veut pas anticiper sur l'avenir; pour toute réponse, elle serra cordialement la main de miss Prissy, ajoutant que personne ne savait ce que le temps pourrait amener, et autres observations générales sur l'incertitude des prévisions humaines, à l'usage des gens qui ne se soucient pas de dire exactement ce qu'ils pensent.

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