‹ La fiancée du ministreChapitre 23 sur 35 · CHAPITRE XXIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIII

Rien ne forme souvent un contraste plus frappant que la vie intérieure d'une nature élevée et silencieuse et les idées qu'ont à son sujet, les plans que forment pour elle, ceux qui l'entourent. Marie était loin de songer aux projets qui fermentaient dans la tête amicale de miss Prissy, et que mûrissait en secret sa prudente mère.

Lorsqu'une vie dans laquelle avait passé la nôtre vient à être soudainement tranchée , la blessure, encore qu'elle ait cessé de saigner, est presque toujours suivie d'une paralysie interne de certaines parties de notre nature. Ainsi en était-il de Marie. Les millions de fibres qui attachent la jeunesse et la femme à la vie et à l'amour étaient chez elle inertes et glacées, et la partie divine et spirituelle de son être demeurait seule active et vivante. Ses espérances, ses désirs, ses aspirations, étaient plutôt ceux d'un pur esprit que ceux d'une créature mortelle. Le léger enjeu qu'elle avait placé sur la vie était à jamais perdu, et désormais toute matière personnelle lui était devenue si indifférente, quelle avait à peine conscience d'un seul désir concernant son propre bonheur.

Elle avait été amenée par l'affliction à cet état de complète abnégation auquel parviennent les mystiques à force de jeûnes et d'austérités; état qui n'est pas complètement sain, qui ne réalise pas l'idéal d'un être fait pour exister dans les conditions de la vie humaine, mais un de ces états exceptionnels où, ainsi qu'il arrive souvent dans les heures

qui précèdent la dissolution, l'âme semble douée d'une délicatesse toute particulière d'impressions spirituelles. Nous ne voudrions pas qu'il fît toujours nuit, et nous pensons naturellement que la lumière éclatante et gaie du matin, alors que l'alouette, le pinson, le rouge-gorge font chorus avec des milliers d'insectes et tous les souffles de la brise, est plus en rapport avec les besoins d'êtres qui ont à vivre une vie matérielle et à accomplir un travail manuel, mais nous révérons cependant ce clair-obscur de la nuit, où tout est silencieux et baigné de rosée, où se font entendre les rossignols, muets pendant le jour, où brillent les mystérieuses étoiles. Ainsi, lorsque toutes les voix humaines font silence dans l'âme, lorsque toutes les lumières terrestres y sont voilées, il y flotte des sons et des couleurs venus d'une autre sphère.

Jamais religieuse au front voilé, aux yeux baissés n'accomplît sa tâche quotidienne dans le cloître avec un cœur plus entièrement détaché du monde, que ne faisait Marie ses devoirs de chaque jour. Plus que jamais attentive à tous les détails du ménage , elle devançait partout sa mère et s'efforçait par mille douces prévenances de lui épargner la peine et la fatigue; on eût dit à sa tendresse inquiète, prévoyante, que la fille avait changé de rôle et de sentiments avec la mère.

Le docteur aussi , sentait le changement de sa manière envers lui, qui, de tout temps attentive et respectueuse, s'était empreinte d'une tendre sollicitude et d'un désir anxieux de lui être utile, dont il était souvent touché jusqu'aux larmes. Tous les voisins qui avaient eu coutume de la voir familièrement recevaient d'elle presque chaque jour, sous une forme ou sous une autre , quelque marque affectueuse de souvenir.

Elle semblait surtout s'attacher particulièrement à mistress Marwyn; entourant de ses soins cet être fragile et blessé, comme on voit une vigne généreuse enlacer de son tendre feuillage un arbre prêt à mourir.

Mais son cœur s'élançait encore au delà du cercle intime de sa famille et de ses amis. Elle se sentait attirée vers les

pauvres et les affligés, vers les opprimés et les délaissés ; elle accompagna le docteur dans ses courses secrètes, dans ses visites aux victimes de la traite , et s'enrôla avec zèle dans renseignement des catéchumènes africains.

L'épuisement physique était le seul terme que connût son ardeur d'agir et de souffrir pour les autres. Le flot d'amour qui avait été refoulé en elle avait besoin d'écouler par tous ces canaux les eaux qui autrement eussent submergé son âme.

Parfois il est vrai la blessure se rouvrait; tantôt en feuilletant un livre, elle y trouvait une marque mise par Jame^s ; tantôt un des petits présents qu'il lui avait faits s'offrait inopinément à sa vue au fond d'un tiroir, la plaie saignait alors et la pauvre enfant cherchait le soulagement dans quelque acte d'amour ou de sacrifice. Ceux qui la voyaient alors calme et souriante, avec une larme dans les yeux, ignoraient de quelles douleurs jaillissait son amour pour eux, et comment son pauvre cœur cherchait à calmer ses propres angoisses en adoucissant les leurs.

Quel nom donnerons-nous à ce beau crépuscule, à cette nuit de l'âme, étoilée de célestes mystères? Nous l'appellerons un état non pas heureux, mais béni. Ceux à qui il est donné traversent ce monde « comme affligés, et néanmoins toujours dans la joie; comme pauvres, et en enrichissant plusieurs ; comme n'ayant rien, et possédant tout. »

Le docteur, nous l'avons dit, avait pour les femmes ce respect inné qui accompagne toujours une nature morale, saine et élevée; mais dans la conversation constante qu'il avait maintenant avec cette belle créature, chez qui semblait s'être évanoui tout vestige de sentiment égoïste ou d'humaine faiblesse , il se laissait pour ainsi dire guider avec une humilité étonnée, comme par une miraculeuse messagère du ciel. Toutes les questions d'épreuves intérieures, toutes les nuances délicates de spiritualité que ses rapports intimes avec son troupeau lui faisaient connaître, il les soumettait à Marie avec une confiance pleine de simplicité.

« Elle est une des merveilles du Seigneur, disait-il un

jour k rnistress Scudder, et il m'est difficile de me tenir à son égard dans les bornes de la fidélité chrétienne. C'est l'un des charmes des bien-ainiés de Jésus, d'ignorer leur propre beauté, et Dieu me préserve d'exposer à l'orgueil une créature que la grâce divine a rendue si parfaite, ou de porter imprudemment la main, comme fit Uzah, sur l'arche du Seigneur, par mes louanges inconsidérées.

— Oh ! docteur , fit miss Jrrissy , qui cousait près de la fenêtre ; je voudrais seulement que vous entendissiez une de ces merveilleuses prières qu'elle fait dans notre assemblée. Je ne crois pas que ni vous ni personne ayez jamais entendu rien de pareil.

— Je voudrais en vérité qu'il me fût possible de jouir de ce privilège.

— Eh bien, je m'en vais vous dire : la semaine prochaine c'est ici qu'on doit se réunir; j'aurai soin de laisser la porte tout contre, et en restant dans le couloir vous pourrez tout entendre .

— Je vous remercie, madame, dit le docteur, ce serait certainement un précieux avantage , mais il ne me semble pas qu'un acte de ce genre soit compatible avec les convenances chrétiennes.

— L'entendez-vous, le digne homme? s'écria miss Prissy après que le docteur eut quitté la chambre; quand je vous dis qu'il est aussi vrai gentleman qu'excellent chrétien ; pour ma part, j'ai toujours été d'avis qu'un vrai chrétien ne peut manquer d'êlre en même temps un parfait gentleman, mais je ne crois pas que n'importe quelle tentation entraînât jamais ce saint homme à la moindre action répréhensible. Enfin je dois dire que je n'ai de ma vie vu personne d'aussi saint; c'est le seul homme qui, à mon sens, soit digne de notre Marie. »

Un autre printemps avait ramené la verdure et les roses; les grands pommiers fleurissaient pour la troisième fois depuis le commencement de cette histoire ; les rouges-gorges avaient réparé le vieux nid et commençaient à y déposer leurs œufs bleus, et Marie suivait paisiblement sa voie, prêtresse sanctifiée du grand culte de la douleur. Nombreux

étaient les cœurs qui s'appuyaient sur elle, les drames spirituels dont sa douce main tenait les fils, les âmes chargées de péchés, ou oppressées par la tristesse qui trouvaient à la fois dans son sein un confessionnal et un sanctuaire.

Unie au bon docteur par une sincère affection et une constante société, elle s'était peu à peu accoutumée à l'accent chaque jour plus intime avec lequel il lui parlait, passant du simple mon enfant, à chère Marie, chère amie, et enfin à la plus chère des amies; encouragé qu'il était par la calme et confiante douceur de ces grands yeux bleus, et par cet affectueux sourire qu'elle lui adressait sans que jamais son pouls battît plus vite, ou que la plus légère rougeur vînt colorer ses joues de marbre.

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