‹ La fiancée du ministreChapitre 24 sur 35 · CHAPITRE XXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIV

Un soir, avant de se coucher, mistress Scudder entra dans la chambre de Marie; son visage respirait une gravité pleine de tendresse ; ses yeux étaient humides , et bien qu'elle n'eût pas coutume de se montrer caressante, elle s'approcha de Marie, la serra dans ses bras et l'embrassa. C'était là , chez elle , un mouvement si inusité que les yeux de Marie semblèrent lui en demander la raison.

« Ma fille, dit mistress Scudder, je viens d'avoir une longue et intéressante conversation avec notre bon ami le docteur ; ah ! Marie , bien peu de gens savent tout ce qu'il vaut !

— C'est vrai, maman, fit Marie avec chaleur, c'est le meilleur, le plus noble , et en même temps le plus humble des hommes !

— Tu l'aimes beaucoup, n'est-ce pas? dit la mère.

— Oui, je l'aime chèrement.

— Marie , il m'a demandé ce soir si tu consentirais à devenir sa femme.

— Sa femme, maman? fit Marie du ton de quelqu'un que déconcerte une pensée étrange et nouvelle.

— Oui, ma fille, j'avais vu depuis longtemps qu'il se préparait a te faire cette proposition.

— Vous l'aviez vu, maman?

— Oui, ma fille; n'y as-tu jamais pensé?

— Jamais , maman ! »

Il se fit un long silence ; Marie restant debout telle qu'elle

avait été interrompue dans sa toilette de nuit, ses longs cheveux dénoués, et sa main tenant machinalement le peigne. Après quelques instants elle s'assit, et, appuyant ses mains sur ses genoux, regarda fixement le plancher; le silence était si profond, que le tic-tac de l'horloge placée dans la pièce voisine semblait frapper contre la porte. Mistress Scudder contemplait avec anxiété cette figure muette et pâle comme une statue.

« Eh bien, Marie? » dit-elle enfin.

Un profond soupir fut la seule réponse de sa fille; les violents battements de son cœur faisaient onduler ses longs cheveux dénoués comme la mer gémissante agite les roseaux.

& Ma fille! » dit encore mistress Scudder.

Marie releva la tête comme quelqu'un qui s'éveille d'un rêve , et regardant sa mère , dit : « Vous croyez donc qu'il m'aime réellement, maman?

— J'en suis certaine, Marie, il t'aime autant qu'homme a jamais aimé une femme.

— Vraiment ! fit Marie, retombant dans ses réflexions.

— Mais toi tu l'aimes aussi, n'est-ce pas?

— Oh ! oui, je l'aime beaucoup.

— Tu l'aimes mieux qu'aucun autre homme en ce monde?

— Oh ! maman ! maman î oui ! dit Marie, se jetant avec un mouvement passionné dans les bras de sa mère et éclatant en sanglots ; il n'y a maintenant personne que j 'aime mieux ! personne! personne!

— Ma bien-aimée! ma fille chérie! fit mistress Scudder, la serrant contre sa poitrine.

— Oh! maman, maman! fit Marie d'une voix brisée par ses sanglots, laissez-moi pleurer seulement un instant. Oh! maman, maman, maman ! »

Qu'étaient ce donc que ces lamentations passionnées? C'était la dernière corde de l'espérance et de la jeunesse se brisant dans ce pauvre cœur.

Mistress Scudder apaisa et caressa sa fille, mais en insistant sur son projet avec cette tendre obstination que font voir les mères alors qu'elles croient conduire leur enfant au bonheur à travers un chagrin passager.

Marie, de son côté, n'était pas fille à céder longtemps à une émotion quelconque; son austère éducation lui avait appris à regarder de telles explosions comme des faiblesses ; elle s'efforça donc de recouvrer son sang-froid, et parut bientôt complètement calme.

« S'il m'aime réellement, maman, alors je lui ferais beaucoup de peine en le refusant? dit-elle pensive.

— Sans doute, et puis , Marie, tu Tas laissé agir en ami intime depuis bien longtemps; naturellement il a droit d'espérer que tu l'aimes.

— Je l'aime aussi, maman, je l'aime mieux que qui que ce soit, excepté vous. Croyez- vous que cela suffise?

— Comment suffise? Je ne te comprends pas.

— Je veux dire est-ce aimer assez pour se marier? Peutêtre que je l'aimerai davantage après. Le croyez -vous, maman ?

— Certainement, c'est ce qui arrive toujours.

— Je voudrais qu'il n'eût pas envie de m'épouser, maman, dît Marie après une pause. J'aurais bien mieux aimé rester comme nous étions.

— Toutes les jeunes filles pensent comme cela d'abord, Marie , c'est très-naturel.

— Est-ce comme cela que vous pensiez au sujet de mon père , maman ? »

Un remords traversa le cœur de mistress Scudder, lorsqu'elle songea à son propre amour, à ce grand amour qui ne faisait point de questions, qui ne connaissait ni doutes, ni craintes, ni hésitations; à cette impulsion irrésistible qui avait absorbé sa vie dans la vie d'un autre. Après un instant de silence, elle répondit: « J'étais d'un caractère tout différent du tien ; ma nature était vive , opiniâtre , positive, j'aimais ou je haïssais de toute ma force; et puis en outre , Marie, il n'y a jamais eu d'homme comme ton père. »

La matrone prononça ce premier article de foi de la femme avec la plus naïve simplicité.

« Je veux faire ce qui est mon devoir, maman, j'ai besoin d'être guidée. Si je puis rendre heureux ce saint homme

et l'aider à accomplir quelque bien en ce monde.... Après tout , la vie est courte , et l'essentiel est de faire quelque chose pour les autres.

— Je t'assure que si tu l'avais entendu, tu ne douterais pas de pouvoir le rendre heureux. Il n'avait osé parler plus tôt parce qu'il se sentait indigne d'un tel bonheur; il m'a dit de te dire qu'il t'aimerait et te vénérerait de même, soit que tu consentisses ou non à devenir sa femme, mais que rien de ce côté-ci de la tombe ne pourrait lui causer plus de joie, ne lui serait un don plus précieux, que cela le consolerait de toutes les épreuves qu'il pourrait avoir à subir, et comme tu sais, Marie, il en a de grandes; il n'est pas apprécié ici , ses efforts pour faire le bien sont méconnus et calomniés; il y a des gens qui le méprisent et qui parlent mal de lui , en sorte qu'il est parfois tout à fait décou-

G'est vrai, maman. Eh bien! je l'épouserai; oui, décidément.

— Ma fille chérie ! ce mariage a été l'espoir de toute ma vie.

— Vraiment, maman? fit Marie en souriant faiblement; il vous rendra donc heureuse?

— Oui , mon enfant , et puis pense donc quelle perspective d'être utile s'ouvre ainsi devant toi. Étant sa femme, ta position te permettra de faire encore plus de bien que tu n'en fais maintenant, et tu auras le bonheur de sentir que chaque jour tu consoles et encourages les élus de Dieu.

— Maman, je devrais être contente de pouvoir le faire, dit Marie, et j'espère que je le suis. Dieu ordonne tout pour notre bien.

-— Bonsoir, mon enfant , dors cette nuit , nous causerons 4 demain de tout cela. »

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