CHAPITRE XXV
Mistress Scudder embrassa sa fille et la quitta. »
Après être restée un moment pensive, Marie rassembla les ondes éparses de ses cheveux et les noua pour la nuit. Puis, s'appuyant sur sa table de toilette, elle joignit les mains et se regarda longuement dans le miroir.
Rien ne saurait produire sur l'âme un effet plus lugubre que la silencieuse contemplation de cette mystérieuse image de nous-même qui semble nous examiner d'une profondeur infinie, comme si notre âme, devenue visible, nous appelait vers des régions inconnues.
Ces yeux regardent dans les nôtres avec une vague expression de tristesse et d'inquiétude ; sur ce visage tremblent d'une façon étrange les ombres et les lumières; il nous adresse des questions mystérieuses et nous tourmente de la pensée de nos relations avec je ne sais quel obscurinconnu. Les grands yeux bleus qui regardaient dans ceux de Marie avaient cette expression de calme initiation, de compréhension mélancolique particulière aux yeux qu'a rendus clairvoyants une grande et amère douleur. Ils semblaient lui dire : « Accomplis ta mission ; la vie est faite pour le sacrifice, il faut que la fleur tombe pour que le fruit mûrisse. » Une sorte de vague terreur augmentait l'intensité de sa rêverie. Les profondeurs du miroir lui apparaissaient comme un autre monde ; elle entendait éle brisement lointain des vagues verdâtres et courroucées, elle se sentait invinciblement attirée vers cette chère âme partie des rives inconnues.
La promesse qu'elle venait de faire était k ses yeux aussi sacrée que l'eût été le vœu le plus solennel, et il lui semblait que cette promesse fermait pour ainsi dire une porte restée ouverte entre elle et lui. Elle avait comme le vague sentiment d'un cœur qui l'appelait en gémissant, d'un cœur s'insurgeant contre sa promesse avec une force impérative qui ébranlait son âme jusque dans ses profondeurs.
Peut-être en est-il ainsi ; peut-être les âmes qui se sont aimées possèdent-elles à jamais ce pouvoir étrange d'agir l'une sur l'autre, sans que l'absence ni la mort puissent le détruire. Gomment expliquer autrement ces heures mystérieuses que les morts aimés semblent couvrir de leur -ombre, faisant vibrer dans notre âme de tels désirs, de telles ardeurs, de si indicibles regrets, qu'elle semble prête à briser son enveloppe mortelle? N'est-ce pas l'appel de l'âme en liberté à sa- compagne encore captive, qui se frappe aux barreaux de sa cage ?
Marie crut même un moment entendre une voix qui prononçait son nom ; elle se leva en frissonnant. Puis bientôt les habitudes de son éducation positive et raisonnable reprirent le dessus, et sortant de sa méditation comme on secoue un rêve, elle souleva toutes ces tristes pensées avec un profond soupir, et ouvrant la Bible elle y lut : « Ceux qui se confient dans le Seigneur seront inébranlables comme la montagne de Sion. Gomme les montagnes qui environnent Jérusalem, ainsi le Seigneur environne son peuple, à présent et toujours jusqu'à la fin. »
Puis elle s'agenouilla près de son lit et offrit sa vie tout entière en sacrifice au Dieu d'amour qui lui-même avait versé son sang pour elle. Elle implora la grâce d'être fidèle à sa promesse, fidèle au lien nouveau qu'elle venait d'accepter. Elle pria pour que tout vain regret du passé s'évanouît dans son cœur, pour que son âme vibrât en complet unisson avec la volonté divine. Puis elle se releva calme, et avec cette liberté d'esprit qui suit toujours le sacrifice entier de soi-même, elle se coucha tranquillement, les mains croisées sur sa poitrine, la tête légèrement inclinée sur Poreiller, ses longs cils bruns abaissés sur ses joues d'albâtre,
avec une douce et suave expression, comme si sous ce voile mystique du sommeil son âme entrevoyait des choses interdites à l'œil éveillé. Le léger soulèvement delà poitrine indiquait seul que l'hôte céleste de ce corps charmant n'avait pas encore pris son vol vers cette demeure à laquelle il aspirait sans cesse.
Mistress Scudder, en quittant la chambre de Marie, était entrée, sa lumière à la main, dans le cabinet du docteur. Le saint homme était assis dans l'obscurité, la tête appuyée sur sa grande Bible. Lorsque mistress Scudder entra, il se leva et la regarda fixement, mais sans rien dire. Les paroles lui manquaient pour exprimer ce qu'il avait dans le cœur, il se borna donc à regarder son hôtesse comme un homme qui espère et qui craint à la fois de connaître la réponse à une question décisive.
Mistress Scudder éprouvait quelque chose de la réserve naturelle à une mère qui vient octroyer le don de ce qu'elle a au monde de plus précieux, et qui ne s'en départ qu'avec une sorte de jalousie.
Elle examina donc l'homme avec un œil de femme et de mère, et dit avec un peu de hauteur :
« Mon cher monsieur, je viens vous communiquer le résultat de ma conversation avec Marie. »
Elle s'arrêta un instant, et le docteur se tint debout devant elle, d'un air aussi humble que s'il n'eût jamais pesé et mesuré l'univers, parce qu'il savait qu'eût-il eu le pouvoir de peser les montagnes et les collines dans une balance, un pouvoir bien plus subtil était nécessaire pour lui assurer la possession d'un cœur de femme. En réalité il se sentait intérieurement comme un grand et lourd bloc terrestre priant un ange aux ailes blanches de l'aider à gravir une échelle de nuages. Il se croyait en ce moment parfaitement sûr d'être refusé, et il s'efforçait de se montrer humblement ferme, de supporter cette douleur en homme. Ses grands yeux bleus, au regard habituellement calme et un peu vague, brillaient d'une clarté résolue, plutôt triste qu'autrement.
« Eh bien, madame? » fit-il d'une voix étranglée.
La dignité de mistress Scudder fut aussitôt apaisée ; elle tendit cordialement la main en disant : « Elle a accepté. »
Le docteur, retirant subitement sa main, se retourna vivement et marcha vers la fenêtre, bien qu'il fût dix heures, qu'il fit tout à fait noir et que, par conséquent, il n'y eût rien à voir au dehors. Il y demeura quelque temps en silence portant plusieurs fois son mouchoir à ses yeux. Ce qui se passait en ce moment sous son habit noir était de nature à faire figure dans un roman, si seulement il l'avait exprimé, mais il appartenait à une classe d'hommes qui vivaient le roman, mais ne le parlaient jamais.
Se rapprochant enfin de mistress Scudder, il lui dit :
« J'espère, madame, que cette chère enfant n'aura jamais de raison de me croire ingrat pour sa merveilleuse bonté, et quelles que soient les fautes auxquelles pourra m'entraîner un cœur corrompu, f espère ne jamais tomber si bas que d'oublier le bienfait, le bonheur immérité de ce moment. Si jamais je reculais devant le devoir, ou si je murmurais dans les épreuves, tandis qu'une si douce amie serait à moi, il faudrait en vérité que je fusse un misérable. »
Le docteur en général se voyait du mauvais côté et s'était toute sa vie gourmande et censuré comme un être vicieux et enclin à la scélératesse, ayant besoin d'une étroite surveillance, et capable de tomber à tout instant dans l'iniquité la plus flagrante, et c'est pourquoi il recevait Fannonce de sa bonne fortune dans un esprit si différent de celui qui, en pareille circonstance, anime la plupart des seigneurs de la création.
« Je sens, ajouta-t-il, qu'un pauvre ministre dépourvu d'éloquence, chargé par le Seigneur de prêcher des vérités impopulaires, et dont, en conséquence, la situation ne sera probablement jamais très-prospère, avait à peine le droit de s'offrir pour partenaire à une si belle personne, qui devait naturellement s'attendre à des offres beaucoup plus avantageuses au point de vue temporel, et c'est pourquoi je suis d'autant plus reconnaissant de cette bienheureuse réponse. »
La voix du docteur s'altéra, et il ne prononça ces derniers mots qu'avec difficulté.
« Quant k son bonheur, reprit-il avec une nuance de crainte fervente, je n'aurais pas eu la présomption d'en devenir le gardien, si je n'eusse été persuadé qu'il est assuré par une puissance plus grande que la mienne, car « lorsqu'il donne la paix, qui peut causer du trouble? » Mais j'ose dire qu'aucun effort, qu'aucun sacrifice ne me coûtera jamais pour y contribuer. »
Mistress Scudder était mère, et arrivée à ce moment ou les mères sentent toujours des larmes cachées derrière leurs sourires ; elle serra donc en silence la main du docteur et ils se séparèrent, non pas toutefois sans que le digne homme se fût grandement excusé de l'avoir fait veiller pour ses affaires personnelles jusqu'à une heure aussi indue.