CHAPITRE XXVI
Le lendemain matin, entre trois et quatre heures, le rouge-gorge qui avait un nid au-dessus de la chambre de Marie étira son aile gauche, ouvrit un œil et poussa son petit cri encore engourdi, qui l'éveilla tout à fait et lui rendit pleinement la conscience qu'il était un oiseau avec des plumes et des ailes, avec un grand pommier pour demeure, et le ciel tout entier pour domaine ; et sur ces heureuses prémisses il lança dans l'air de joyeuses fanfares que Marie entendit sans pour cela s'éveiller.
Elle était dans cet état indécis où le demi-sommeil des sens laisse à l'âme une délicieuse clairvoyance. Cet état de parfait repos et de fraîcheur des facultés, qui ne saurait être comparé qu'à ce que nous imaginons de l'état purement spirituel; moment de souverain enchantement pendant lequel nous déposons le poids « de ce monde intelligible, » et notre âme ravie se réfugie comme un oiseau battu par la tempête dans le sein protecteur de son Père céleste. L'œil intérieur contemple alors des visions pour lesquelles le vocabulaire humain n'a souvent pas de paroles. C'est dans de telles heures que le poëte, l'artiste et le prophète entrent en possession de certitudes divines, qu'au moyen du pinceau, de l'harmonie ou de paroles enflammées, ils s'efforcent pendant leur vie entière de rendre évidentes pour leurs semblables. Le monde autour d'eux s'émerveille, mais eux sont mécontents, parce qu'ils ont vu la gloire et sentent combien est pâle leur copie. Mais ce ne sont pas seu-
lement les esprits d'élite qui connaissent la joie de ces heures; elle est aussi donnée à ces humbles poètes, privés du don de l'expression, qui vivent parmi les hommes comme des fontaines scellées, dont le poëme intérieur ne se manifeste que dans l'harmonie de leurs actes, la touchante mélodie d'une tendre résignation, ou l'hymne héroïque d'un travail sans relâche. La pauvre négresse séparée la veille de son fils unique et lasse de ramasser le coton; le captif qui languit dans sa prison ; la patiente épouse du buveur, attristée par la pensée de la dégradation croissante d'un être qui lui fat si cher; l'âme délicate entourée d'êtres grossiers et vulgaires; tous ressentent alors les consolations d'une harmonie céleste, la tendresse d'un amour plus fort que celui d'une mère. G'est souvent par de telles heures, bien plus que par des raisonnements et des discussions, que sont résolus nos doutes religieux. Notre Père céleste nous traite comme fait une mère « son enfant, criant dans les ténèbres; » il ne raisonne pas avec nos craintes ni ne s'arrête pas à nous en démontrer la fausseté, mais il nous attire silencieusement sur son sein, et nous y trouvons la paix.
C'était dans de semblables heures que les craintes de Marie pour l'âme de son bien-aimé s'étaient dissipées, comme si une main bienfaisante eût doucement ôté de son cœur toute peine et toute terreur, pour l'échauffer du souffle d'un éternel printemps. Tandis donc que les ombres bleues étendaient sur le ciel leurs voiles de gaze mêlés de flammes, que la mer sombre s'éclairait ça et là de nuées lumineuses, et que des milliers d'oiseaux se répondaient les uns aux autres des vieux pommiers de la prairie, du sommet des rochers, ou rassemblés dans la plaine en bandes nombreuses, Marie restait couchée ; les premiers rayons du jour coloraient de teintes rosées son pâle visage et les blancs rideaux de son lit.
Mislress Scudder entra, et la croyant encore endormie, la contempla un moment en silence, comme si le sacrifice d'un bien si précieux lui en eût révélé soudain toute la valeur; elle se demandait intérieurement s'il existait un
mortel, digne d'un nom si parfait, et le souvenir de la profonde humilité du docteur la réconciliait seul avec l'idée du sacrifice qu'elle faisait.
« Marie, mon enfant, dit-elle d'une voix émue en se penchant sur sa fille, mon enfant chérie. »
Marie, avant même d'ouvrir les yeux, tendit instinctivement les bras, attira sa mère vers elle et la serra tendrement sur sa poitrine.
L'amour, dans les familles puritaines, était souvent comme un calorique latent, une force pénétrante que ne constatait aucun thermomètre visible, qui se manifestait généralement par une noble et silencieuse confiance, une prompte obligeance, mais bien rarement s'épanchait en caresses, et cependant les natures comme celle de Marie avaient soif de ces témoignages extérieurs et s'élançaient au-devant d'eux comme une vigne au-devant du soutien le plus proche. Il lui semblait délicieux de sentir une fois combien sa mère l'aimait, aussi bien que de le savoir.
« Chère bonne mère, vous m'aimez donc bien ?
— Je vis et je respire en toi, » Marie, dit mistress Scudder, se résumant dans une de ces phrases énergiques qu'affectionnent les natures positives. Marie, le visage rayonnant de tendresse, continuait de tenir sa mère silencieusement embrassée.
« Es-tu contente, ce matin? dit mistress Scudder.
— Très, très-contente, maman.
— Je suis bien heureuse de te l'entendre dire, » fit mistress Scudder, qui, au fond, n'avait pas été sans concevoir quelque doute à cet égard.
Marie se mit à s'habiller dans un état de calme exaltation. Chaque rayon de soleil lui apparaissait comme un sourire de Dieu, chaque souffle printanier comme une voix pleine d'encouragement et d'espoir.
« Maman, avez-vous répété au docteur ce que je vous ai dit hier soir ?
— Oui, mon enfant !
— Eh bien alors, maman, je voudrais le voir seul un instant.
— Il est dans son cabinet, occupé à ses dévotions du matin.
— C'est juste le moment ; je vais aller le trouver. »
Le docteur était assis près de sa fenêtre, et les lilas, qui fleurissaient tout auprès pour la troisième fois depuis le début de notre histoire, embaumaient l'air de leurs parfums. Soudain la porte s'ouvrit et Marie entra, dans sa simple robe blanche, avec des regards d'un calme radieux, et je ne sais quoi de grave et de céleste dans toute sa personne. Elle alla droit à lui, tendant ses deux petites mains avec un sourire moitié enfantin, moitié angélique, et le docteur pencha la tête et cacha son visage dans ses mains.
« Cher ami, dit Marie en s'agenouillant et lui prenant les mains, si vous me désirez, me voici. Cette vie n'est qu'un moment; un bonheur éternel nous attend, et pendant le peu de temps qui nous en sépare, je serai pour vous tout ce que je pourrai, si seulement vous voulez me montrer la voie. »
Et le docteur? — Non, jeune homme, la porte du cabinet se ferma juste en cet instant, et personne n'entendit les paroles tirées d'un vieux livre oriental qui montraient la poésie s'épanouissant dans cette âme grande et simple, semblable à l'aloès qui fleurit une fois par siècle; peut-être les effusions de ce grand cœur s'épanchèrent-elles involontairement dans des phrases empruntées à ce poëme d'amour de la Bible que ces hommes lisaient si purement et si pieusement, et qui réchauffait la froide clarté de leurs intelligences avec la myrrhe et les épices de ces pays du soleil où l'amour terrestre et l'amour céleste se rejoignent et se fondant, séparés à l'horizon par une ligne imperceptible, comme le ciel et la mer.
« Ma colombe est parfaite, elle est unique à sa mère. Elle s'avance comme l'aurore qui se lève; elle est belle comme la lune, éclatante comme le soleil. — Vous êtes toute belle, ma bien-aimée et il n'y a point de tache en vous. »
Le docteur aurait pu dire tout cela ; nous ignorons s'il le dit ou non; tout ce que nous savons, c'est que lorsqu'on
annonça le déjeuner, tous deux sortirent émus et souriants. Le docteur radieux tenait Marie par la main, la regardant comme il eût fait une apparition miraculeuse, prête à s'évanouir sous ses yeux, s'il ne prenait soin de la retenir.
Mistress Scudder fut frappée de l'expression calme, sereine, élevée du visage de Marie, mais elle songea aussi que ce n'était point là la joie d'un amour terrestre, qu'il n'y avait ni rougeur, ni tressaillements, ni craintes, rien que le calme divin d'une âme qui s'oublie tout entière, et elle soupira involontairement.
Elle regarda le docteur et parut étudier attentivement un visage que la joie rendait ce jour-là aussi sympathique et aussi attrayant, qu'il était habituellement noble et ferme.
On parla peu au déjeuner, mais le chant des oiseaux, l'éclat du soleil, la vie et l'animation environnantes semblaient compenser le silence de ceux qui étaient trop aises pour songer à parler.