‹ La fiancée du ministreChapitre 27 sur 35 · CHAPITRE XXVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVII

Le couvre-pieds de la mariée.

La nouvelle de rengagement définitif de deux étoiles aussi brillantes au firmament de la petite paroisse du docteur ne pouvait manquer d'exciter parmi les ouailles de celui-ci le plus vif intérêt.

Ce fut un bruissement, une agitation générale, comme lorsqu'on effarouche une volée de pigeons sauvages, et les on dit.... je sais.... dites-moi.... savez- vous.... volèrent bientôt de tous côtés dans l'air consacré de la paroisse.

Matrones et fillettes racontaient, commentaient, discutaient le grand événement, tout en filant leur laine, ou savonnant leur linge. Plus d'une rustique Vénus, entourée d'écume, décidait en enfonçant ses bras blancs dans la mousse argentée, de ce qu'il conviendrait de faire lors de la future solennité, se demandait quelle robe aurait Marie pour le grand jour; si elle (la Vénus) serait invitée à la noce, et si Jonathan s'y trouverait ou non, quoique cela lui fût, bien entendu, tout à fait indifférent.

De graves douairières s'entretenaient de la « prospérité de Sion, » qu'elles imaginaient intimement liée au mariage de leur ministre ; puis descendant de ces hauteurs pour causer nappes et couvre-pieds, choisissaient dans leurs armoires parfumées de lavande, qui une paire de draps, qui une douzaine de serviettes pour monter le ménage du bon docteur.

On décida qu'une solennelle assemblée de couture aurait lieu.

Miss Prissy déclara que, bien que la préoccupation des robes de noces l'empêchât complètement de dormir, elle sacrifierait cependant un jour à organiser cette réunion. Le grand monde se mit aussi de la partie. La générale Wilcox vint dans sa voiture, apportant un châle de cachemire pour la mariée, avec les compliments du général, et en même temps un patron de feuille de chêne, qu'elle avait reçu d'Angleterre et qui était authentiquement connu pour avoir servi à orner l'un des jupons de la princesse royale; mistress major Seaforth vint aussi, apportant une écharpe de mousseline de l'Inde brodée, et mistress Vernon envoya un magnifique bol en porcelaine de Chine. À dire la vérité, les notables de Newport, que le docteur avait si peu cérémonieusement accusés de bâtir leurs maisons dans le sang et d'établir leur cité sur l'iniquité, considérant que personne n'avait pris la chose au sérieux, et qu'ils continuaient de s'enrichir aussi vite que jadis Tyr et Sidon, le prirent sur un ton magnanime, et saisirent cette occasion de montrer au docteur, qu'après tout ils étaient bonnes gens et sans/ rancune, bien qu'ils gagnassent leur argent à raison de trente vies humaines pour cent.

Siméon Brown seul se tint à l'écart, dédaigneux et satirique. Il répondit à quelques bonnes dames qui vinrent lui demander s'il voulait joindre son obole à l'équipement du docteur, en offrant de donner à celui-ci un nègre vigoureux et bien découplé, dont le docteur pourrait, dit-il, tirer un bon prix, s'il était trop scrupuleux pour le garder ; aimable facétie qu'il se plaisait encore à raconter, bien des années après.

La réunion du couvre-pieds de la mariée était alors considéré comme la proclamation la plus solennelle des fiançailles, mais il nous paraît à propos d'entrer ici dans quelques explications préliminaires, pour l'instruction de ceux qui ignorent les us et . coutumes de la Nouvelle-Angleterre.

Les ménagères de ce pays, imbues du principe d'ortho-

doxie économique qui défend de laisser perdre quoi que ce soit, avaient coutume de conserver jusqu'aux plus petites rognures des vêtements faits à la maison ; elles les découpaient ensuite sur des patrons variés, et en assemblaient les couleurs avec un soin et un goût qui en faisaient de véritables œuvres d'art. Plus d'une jeune fille, en disposant ces petits chiffons bleus, verts, rouges et jaunes, sentait surgir en elle une passion pour quelque chose de vague et d'inconnu qui se traduisait généralement par l'invention d'un dessin nouveau; on avait toujours sous la main des collections de ces rognures pour employer une heure, lorsqu'il ne se trouvait rien autre chose à faire, et tout en babillant avec ses admirateurs, la jeune fille assemblait quelques-uns de ces morceaux qui, petits par eux-mêmes, devaient, par des agrégations subséquentes, devenir à la fois des objets d'ornement et de confort, fidèles images de cette vie du foyer domestique, redevable de sa beauté et de sa stabilité à une stricte économie dans le maniement, et à un tact délicat dans l'arrangement des détails utiles et agréables de l'existence quotidienne.

Lorsqu'un mariage se préparait, on faisait une revue solennelle des travaux ainsi amassés, et l'on choisissait pour l'ouater le dessin qui paraissait le plus digne d'une telle distinction.

Les amies intimes de la mariée, dûment convoquées, accouraient en foule, et le couvre-pieds étant étendu sur un métier et doublé de coton, toutes rivalisaient d'adresse, de promptitude et d'habileté; car piquer était aussi un art ayant ses délicatesses et ses points compliqués, sur lesquels de graves matrones se livraient aux plus judicieuses discussions. La réunion, commencée d'ordinaire après le dîner, se terminait à la chute du jour par un grand souper et un jubilé général, auquel ce sexe incapable, qui ignorait l'art de piquer, avait la permission de se montrer et d'établir ses droits à la considération par des talents d'un autre genre. Il est aisé de deviner que plus d'une allusion à ce futur renfort était faite par les jeunes filles, dont la mise coquette indiquait ce désir de trouver l'occasion de dire

« non » dont les mauvaises langues accusent les fillettes malicieuses.

En présence de l'effroyable responsabilité qu'entraînait la façon d'un tel couvre-pieds, le lecteur ne sera pas étonné d'apprendre que la veille de la réunion, miss Prissy, armée d'un dé, d'une paire de ciseaux et dune pelote, accourut au cottage afin de se soulager l'esprit par une conférence préliminaire.

« Me voici n'en pouvant plus, mistress Scudder, dit-elle, mais j'ai voulu courir jusque chez mistress Seaforth pour voir le dessin de son couvre-pieds, parce que je voulais en avoir vu le plus possible afin de me décider. Le sien est en coquilles; tout bonnement des coquilles ordinaires ; il n'est pas comparable à la feuille de chêne de mistress Wilcox, et d'ailleurs, il n'y a pas, selon moi, le moindre do'ute que la sœur de mistress Wilcox n'ait obtenu ce dessin d'une dame dont la cousine était gouvernante dans la famille royale ; je l'ai essayé aujourd'hui sur un morceau de taffetas, et il m'a paru d'un effet charmant, en sorte que j'ai voulu venir vous demander si vous n'étiez pas d'avis de nous décider pour la feuille de chêne,

— Certainement, si c'est votre opinion, miss Prissy, » dit mistress Scudder, qui se montrait complètement docile aux opinions de cette habile personne, comme le sont généralement les matrones de la Nouvelle-Angleterre envers la couturière régnante.

Miss Prissy avait conscience que dans toute maison son arrivée matinale était considérée comme une faveur spéciale, ce fut donc d'un ton légèrement protecteur qu'elle annonça son intention de rester et de passer la nuit au cottage.

« C'est une bonne idée, miss Prissy, dit Marie, et vous serez la bienvenue à partager mon lit.

— Je savais d'avance que vous me répondriez ainsi, Marie, car je ne vous ai jamais rien vu dont vous ne fussiez prête à donner la moitié, depuis le temps où vous étiez haute comme ça. » Et miss Prissy tenait sa main à deux pieds au-dessus du plancher.

Le rouge-gorge du vieux pommier fut vaincu en vigilance le lendemain matin, car miss Prissy*, levée bien avant lui, allait et venait dans la chambre sur la pointe du pied, faisant tomber une foule de petits objets dans ses efforts pour ne pas faire de bruit afin de ne pas réveiller Marie, et en effet ce ne fut que lorsqu'elle eut renversé la table de nuit avec le flambeau, les mouchettes et la Bible qui étaient dessus que Marie ouvrit les yeux.

« Miss Prissy ! s'écria-t-elle, mais que faites-vous donc?

— Je tâchais d'aller tout doucement, afin de ne pas vous réveiller, et il semble justement que tout ait juré de tomber par terre. Mais il n'est encore que trois heures et demie, ainsi tâchez de vous rendormir.

— Mais, miss Prissy, dit Marie se mettant sur son séant, vous voilà tout habillée, où allez-vous donc?

— S'il faut vous dire la vérité, Marie, je suis de celles qui ne peuvent dormir lorsqu'une grande responsabilité pèse sur elles, et il y a plus d'une heure que j'étais éveillée, songeant à ce couvre- pieds. Je veux essayer d'une nouvelle manière de le tendre, parce que vous devez vous rappeler que quand nous avons piqué celui de Gérinthie Stebbins, nous avons eu beaucoup de peine à le rouler, en sôTte que je voudrais faire l'expérience de ce nouveau moyen avant déjeuner. J'espérais pouvoir sortir de la chambre sans être entendue de personne, et maintenant je ne sais comment faire ; je ne voudrais pas réveiller votre mère, qui travaille dur et qui a besoin de repos. Mais la porte de cette chambre crie comme un chat qu'on écrase, il y aurait de quoi réveiller un mort 1

« Marie, ajouta-t-elle avec une soudaine énergie, si j'avais seulement une goutte d'huile dans une soucoupe, j'empêcherais cette porte de faire du bruit. Et les yeux de miss Prissy brillaient de résolution.

— Je ne vois pas trop où vous pourriez en trouver à cette heure-ci, dit Marie.

— Enfin, n'importe, je m'en vais ouvrir la porte aussi doucement que possible, » dit miss Prissy en sortant de la chambre.

Le résultat de ses précautions fut presque aussitôt annoncé à Marie par un son prolongé, semblable au miaulement d'un chat enrhumé, accompagné d'un sourd grognement de miss Prissy et suivi d'un grand éclat final, occasionné par la chute de toutes les pièces du métier, qu'on avait déposées dans un coin de la chambre et qu'elle venait de renverser.

« Qu'est-ce? Qu'y a-t-il? » cria de sa chambre mistress Scudder effrayée. Deux longs éclats de rire lui répondirent seuls. L'un de Marie, assise sur son lit, l'autre de miss Prissy, assise sur le plancher sablé, et se tenant les côtes.

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