‹ La fiancée du ministreChapitre 28 sur 35 · CHAPITRE XXVIIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVIIL

A six heures, miss Prissy sortit du salon, pour venir déjeuner, de l'air d'un général qui a achevé son plan de campagne, la figure rayonnante de satisfaction. Vers la fin du repas on entendit un bruit de roues et Ton aperçut Candace, juchée en haut du wagon, avec son accompagnement habituel de sacs et de paniers.

« Bonté divine! si ça n'est pas Gandacel s'écria miss Prissy. Mistress Marwyn envoie sans doute quelque chose pour l'assemblée. » Elle s'élança au dehors, légère comme un oiseau-mouche, et on l'entendit bientôt pousser une suite d'exclamations admiratives, tandis que Gandace tirait majestueusement du wagon, panier après panier, et soulevait devant l'œil ravi de miss Prissy un coin de la serviette blanche qui les recouvrait. Prenant enfin un grand panier sous chaque bras, elle s'avança majestueusement vers la maison, comme un puissant navire rentrant dans le port après un fructueux voyage.

« Bonjour, mistress Scudder, bonjour, docteur, dit-elle en faisant la révérence ; bonjour, miss Marie. On s'est levé matin chez nous aujourd'hui, comme vous voyez, et mistress Marwyn m'a envoyée vous porter quelques petites choses. » Posant donc ses paniers par terre et s'asseyant entre les deux, elle commença à en sortir le contenu d'un air de triomphe mal déguisé. L'un des paniers était rempli de gâteaux de toute espèce, depuis le grand mont Blanc avec ses pics glacés jusqu'aux macarons et aux meringues.

Dans l'autre panier était du beurre doré posé sur un lit de feuilles vertes et entouré de groseilles roses et blanches, puis de cerises et de framboises, complétant la décoration. D'un autre panier, emporté par miss Prissy, on sortit une vollaille froide et une langue, délicatement préparées et ornées de persil. Gandace, dont chaque mouvement trahissait la délectation dans les bonnes choses de ce monde, assise comme elle était là, avec son brillant turban, eût pu suggérer à un peintre l'idée d'un génie africain de l'Abondance.

« Mais vraiment, Gandace, vous nous comblez ! dit mistress Scudder.

— Ha ! ha ! ha ! fit Gandace. Comme je le disais à mistress Marwyn, les gens ne se marient qu'une fois dans leur vie, généralement parlant, c'est-à-dire, et il est bon qu'ils aient de quoi se régaler dans cette occasion.

— Oh ! pour le coup, dit miss Prissy, tirant le grand gâteau du panier, voici qui enfonce tout le reste!

— Je l'espère bien, dit Gandace, relevant la tête avec fierté, sinon ça ne serait pas faute que la^vieille Gandace ait mis tout ce qu'il faut. Hier je n'ai pas fait autre chose de la journée. Gaton en se levant a voulu me parler des boutons de sa chemise, mais je l'ai bien vite rembarré. Mon ami, que je lui ai dit, quand j'ai un gâteau à faire pour une grande circonstance, j'ai besoin d'avoir l'esprit aussi tranquille et aussi libre que si j'allais à l'église. Maintenant, Gaton, le vieux docteur va se marier, et ceci est son gâteau de noces ; tout Newport va se trouver à cette assemblée de mistress Scudder, et si le gâteau n'était pas bon, ce serait vraiment mettre une lumière sous le boisseau ; ainsi donc, Gaton, mon ami, nous remettrons tes boutons à un autre jour. Et Gaton a tout de suite compris la chose, car bien qu'il ne sache pas faire les gâteaux comme moi, c'est étonnant comme il en est bon juge, et il est enchanté quand je mets de côté de quoi lui en faire un petit pour son souper.

— Gomment va mistress Marwyn? dit mistress Scudder.

— Bien doucement ; toujours maigre et pâle, mais malgré ça ayant l'œil à tout. C'est à peine si elle touche les choses du bout du doigt, mais ça suffit pour faire tout marcher.

Elle viendra ce soir à l'assemblée, mais elle m'a dit de partir en avant avec les provisions et de rester ici, car missis et moi nous savons combien de tours et de détours on fait dans ces occasions-là, et nous voudrions tâcher de vous aider.

— Voilà ce que j'appelle des amis, à la bonne heure I s'écria miss Prissy en levant les mains; c'était justement à quoi je pensais cette nuit, parce que, comme vous savez, les gens ont coutume, dans ces occasions, de se fatiguer à mourir pour les préparatifs, puis quand vient le moment, ils n'en peuvent plus et n'ont pas seulement la force de dire un mot à leurs amis. Mais mistress Scudder et Marie n'ont qu'à se tenir tranquilles et s'en rapporter à nous, n'est-ce pas, Gandace?

— Ah, pour ça, oui! fit Gandace. Montrez -moi seulement ce qu'il y a à faire et je réponds de tout. »

Gandace et miss Prissy s'en furent ensemble à l'office, emportant les paniers, dont elles eurent bientôt rangé le contenu. Gandace, après avoir fermé la porte, commença ses confidences.

« Voyez-vous, dit-elle, au fond ça me fait quelque chose pour missis, parce que, comme vous savez, elle pensait que si jamais Marie se mariait, ce serait avec un autre, vous comprenez? »

Miss Prissy répondit par un gémissement sympathique.

« Enfin, dit Candace, si c'avait été tout autre que le docteur, quant à moi, je n'aurais pas pu me résigner. Mais après tout ce qu'il a fait pour ma couleur, je n'aurais jamais le cœur de trouver qu'il y a quelque chose de trop bien pour lui. Malgré tout, je disais l'autre jour à mon mari : « Caton, « je ne sais pas ce qu'en pensent les autres, mais pour moi, « je n'ai jamais été persuadée jusqu'au fin fond que massa « James soit vraiment mort pour certain. » Je sais bien qu'à la façon de penser des blancs, il n'y a plus d'espoir, parce que le squire a fait venir ce Jéduthan à la maison et l'a questionné par tous les bouts pendant plus de trois heures, et au fait ça n'est pas que je voie de l'espérance, si ce n'est que comme je le disais à Caton, je ne le sens pas jusqu'au fin fond, là. »

Candace était trop peu versée dans la sagesse de ce monde pour savoir qu'elle partageait avec une vaste et respectable école philosophique, cette façon particulière de décider de l'évidence qui, après tout, comme le verra le lecteur, n'est pas entièrement dénuée de fondement.

« Et puis encore une chose, dit Candace, il m'est arrivé plus de douze fois cette année, en nettoyant mes couteaux, de faire tomber une fourchette qui s'est fichée droit en terre, et la dernière fois je l'ai même fait remarquer à mistress Marwyn, mais elle m'a seulement répondu : « Eh bien, « après, Gandace? »

— Pour moi, dit miss Prissy, je ne suis pas superstitieuse, mais enfin il faut avouer qu'il arrive d'étranges choses, comme par exemple pour les chiens qui hurlent sous les fenêtres, je n'y crois pas le moins du monde, mais j'ai toujours vu en pareil cas une mort arriver dans la maison.

— Moi, je vous le dis, reprit Gandace d'un air mystérieux, que les chiens en savent plus long qu'ils ne veulent dire.

— Précisément; je me rappelle qu'une nuit, tandis que je gardais la colonelle Andrews, après la naissance de Marthe, nous entendîmes des hurlements lugubres, et mistress Adrews me dit : « Pour l'amour de Dieu, miss Prissy, allez « un peu voir en bas ce que c'est que ce bruit-là. » Je descendis, et qu'est-ce que je trouvai dans le jardin? leur terreneuve qui avait creusé une fosse et qui restait là à gémir à côté. »

Gandace, d'un air de profond intérêt, se rapprochait de miss Prissy à mesure que celle-ci baissait la voix.

« Eh bien ! dit Gandace après une courte pause de miss Prissy.

— Eh bien, je ne voulus pas effrayer mistress Andrews et je lui dis que ça ne voulait rien dire. Mais, ajouta miss Prissy d'un air significatif, elle perdit un de ses frères six mois après, et je l'ensevelis de mes propres mains, oui, je l'ensevelis dans de la flanelle blanche!

— Il y a aussi des gens qui disent que rêver de chevaux noirs est un signe immanquable. Jenny Stiles est très-habile sur toutes ces choses-là. ■

— Je vous assure, dit miss Prissy, qu'il y a beaucoup plus de choses dans ce monde que n'imaginent bien des gens.

— Ça, c'est vrai, et jusqu'ici je ne m'en suis pas encore ouverte à personne, mais voici trois matins de suite que je rêve la même chose; je vois James Marwyn enfonçant dans l'eau et levant ses mains en l'air. Et puis alors le Seigneur Jésus marchant sur les eaux, qui vient lui prendre la main en disant : « 0 homme de peu de foi, pourquoi as-tu douté? » et alors il le tire de l'eau. Je n'ai confié la chose à personne, à cause du docteur; vous savez qu'il a coutume de dire qu'il ne faut pas faire attention à tout cela, parce que les songes appartiennent à l'ancienne dispensation.

— Je ne sais vraiment que penser, fit miss Prissy. Et quelle heure était-il quand vous rêviez ces choses-là?

— Dame! fit Gandace, c'est tout à fait au petit jour, je m'éveille habituellement à cette heure -là, puis je me retourne un peu dans mon lit, et alors mes rêves sont plus clairs que dans la nuit.

— Je ne sais que penser, répéta miss Prissy, cela peut avoir rapport à l'état de son âme, voyez-vous.

— Je sais cela, dit Gandace, mais autant que j'ai pu en juger dans mon rêve, ajouta-t-elle en baissant la voix, Vâme du pauvre garçon était dans son corps !

— Mais comment pouvez-vous le savoir? fit miss Prissy étonnée de la parfaite confiance avec laquelle Gandace exprimait son opinion.

— Voyez-vous, le docteur n'aime pas que nous parlions de ces choses-là, parce qu'il ditque c'est des idées de païens, mais les gens qui ont coutume de voir ça connaissent un esprit hors du corps d'avec un esprit dans le corps, tout aussi aisément que vous connaissez Marie d'avec le docteur. »

Mistress Scudder, en ouvrant la porte de l'office, mit fin à cette mystérieuse conversation, qui avait déjà si gravement affecté miss Prissy, que dans l'ardeur de son intérêt celle-ci avait repoussé son bonnet en arrière, et que sur ses nœuds de rubans en désarroi semblait avoir soufflé une bise venue du pays des esprits; elle se mit à tourner autour de l'office

dans nn état d'agitation nerveuse, renversant les plats, cognant les assiettes et entassant une foule de suggestions contradictoires sur ce qu'il venait de faire en premier, en sorte que mistress Scudder demeura immobile de surprise à la vue de ces façons extravagantes.

Le vague sentiment de quelque chose d'étrange en ellemême sembla frapper miss Prissy, car elle fit un vigoureux effort pour paraître calme, et se retournant vers mistress Scudder d'un air de suave dignité, lui demanda s'il ne serait pas à propos de mettre James Marwyn au four, tandis que Candace préparait les pâtés, entendant naturellement parler d'un énorme dindon qui devait être le premier d'une série indéfinie de volailles destinées à être rôties ce jour-là; puis s'apercevant, à l'air stupéfait de mistress Scudder, qu'elle n'avait pas réussi à améliorer les choses, elle frotta ses lunettes, les planta en diagonale sur son nez et demeura à regarder au travers, d'un air hébété, qui, chez une moins judicieuse personne, aurait pu suggérer l'idée d'un état de légère ivresse.

Mais les exigences immédiates d'une dispensation temporelle vinrent mettre un terme aux fantaisies inaccoutumées de miss Prissy, et on la vit bientôt, rapide comme un météore, époussetant les meubles, secouant les rideaux, comptant les serviettes, essuyant et triant les porcelaines, le tout avec une vélocité telle, qu'on était tenté de croire à son ubiquité.

Candace, que les proportions de son individu restreignaient à un mode de locomotion tout différent, la suivait des yeux et exprimait en phrases sentencieuses son opinion sur cette façon de procéder.

« Savez-vous pourquoi celle-là ne s'est jamais mariée? dit-elle à Marie dans un moment où miss Prissy venait d'exécuter une de ses rapides évolutions à travers la cuisine.

— Non, répondit innocemment Marie, pourquoi donc?

— Parce qu'aucun homme n'a jamais pu courir assez vite pour l'attraper, » dit Candace, et toute sa massive personne se secoua sous l'impulsion de la gaieté que lui suggérait cette saillie.

Vers deux heures une société choisie commença à se rassembler. Mistress Twitchel arriva, aussi douce, aussi potelée, aussi plaintive que par le passé, accompagnée deCérinthie- Anne, belle, grande et vigoureuse fille, aux yeux noirs et brillants, aux mouvements brusques, à l'air intelligent et décidé.

jLa bonne mistress Jones, toujours large, solide, expansive, ayant tranquillement végété dans le potager des vertus depuis la réunion que nous l'avons vue embellir il y a trois ans, était aussi bien conservée que possible, et apportait du beurre frais, de la crème et un gâteau fait d'après une recette toute nouvelle, importée de Philadelphie. La figure maigre et anguleuse de mistress Siméon Brown manquait seule à l'appel, mais elle avait renoncé à protéger mistress Scudder, et secouait dédaigneusement la tête lorsque par hasard elle entendait prononcer son nom.

La feuille de chêne fut donc définitivement adoptée pour le dessin du couvre-pieds et bientôt, vieilles et jeunes se mirent activement en devoir de l'exécute? . La conversation prit un tour général, en rapport avec le motif de la réunion, et si parfois elle venait à languir, quelque allusion à un mariage projeté, ou quelque malicieuse insinuation au sujet de la future jeune Madame de la paroisse suffisait à ranimer l'entretien de la compagnie.

Cérinthie -Anne réussit à produire une commotion électrique en déclarant que, pour sa part, elle ne comprenait pas comment on pouvait épouser un ministre ; que cette idée ne lui viendrait pas plus que celle de faire la cuisine dans une église.

« 0 Cérinthie- Anne! s'écria douloureusement mistress Twitchel, comment peux- tu parler ainsi?

— C'est positif, répliqua l'aventureuse demoiselle, avec les autres hommes on a au moins quelques moments de tranquillité, mais un ministre, ça ne bouge jamais de la maison.

— Vous pensez donc que moins on voit un mari, mieux vaut? dit une de ces dames.

— Précisément, fit Cérinthie, coupant son fil d'un air ré-

solu. J'aime la coutume des Nantuckiens, qui s'en vont faire des voyages de quatre ans et laissent le champ libre à leurs femmes. Si jamais je me marie, ce sera avec l'un d'eux. y>

Nous devons faire observer en passant que miss Cérinthie-Anne recevait en ce moment les visites subreptices d'un jeune et sentimental théologien, qui venait parfois prêcher dans le voisinage et descendait chez son père, le diacre. Violemment attaqué sur la doctrine de l'élection par miss Cérinthie, ce bon jeune homme était parvenu à la lui expliquer d'une façon tout à fait pratique, et c'était justement la conscience de l'état chancelant de la garnison intérieure qui rendait si énergiques les protestations de la jeune personne. Gomme Marie avait été la confidente de toute l'affaire, elle se divertissait intérieurement de cette discussion.

« Prends garde à toi, Cérinthie-Anne, dit mistress Twitchel, il ne faut jamais dire : fontaine je ne boirai pas de ton eau. Les jeunes fflles parlent du mariage, continua-t-elle en retombant dans son ton habituel de mélancolie didactique, les jeunes filles parlent du mariage sans songer à la terrible responsabilité qu'il entraîne.

— Oh! quant à ça, s'écria Cérinthie, il y a plus de six ans que j'étudie mon pouding, je le jetterais par la cheminée sans craindre qui que ce soit. » Ces paroles avaient trait à la tradition ayant cours k cette époque, qu'une jeune fille n'était bonne à marier que lorsqu'elle savait faire un pouding bouilli assez solide pour être jeté par la cheminée et retomber dehors sans se briser. Les paroles de Cérinthie- Anne furent donc suivies d'un rire général.

« Les jeunes filles ne sont plus ce qu'elles étaient de mon temps, dit gravement une vieille dame ; je me rappelle avoir entendu dire à ma mère qu'à treize ans elle tricotait un bas tout entier en un jour.

— Je n'ai jamais eu beaucoup de foi dans ces histoires de l'ancien temps; et vous? dit Cérinthie, faisant appel aux plus jeunes membres de la société.

— Dans tous les cas, dit mistress Twitchel, la femme de

notre ministre sera un modèle, je ne connais personne qui file ou qui couse comme elle. »

Marie était là, placide et dégagée comme la lune nouvelle, écoutant babiller les autres avec la tranquillité d'un jeune cœur qui a de bonne heure survécu à la vie, et regarde toutes les choses de ce monde du haut d'une éminence paisible, située à mi-chemin d'un monde meilleur. Aimable envers tous, elle était attentive aux besoins de chacun, et tenait un dé, des ciseaux et du fil tout prêts pour ceux qui en avaient besoin; mais dans un temps d'arrêt de la conversation on s'aperçut qu'elle et mistress Marwyn avaient disparu. Elles étaient dans la petite chambre de Marie, assises sur le lit, enlacées dans les bras Tune de l'autre, causant affectueusement à voix basse.

« Marie, mon enfant, disait mistress Marwyn, je dois m'estimer heureuse de cet événement, car il te fixe à Newport, j'avais toujours peur que ce joli visage ne fût cause qu'on t'emmenât loin de moi, toi qui es en quelque sorte ma meilleure amie.

— Ah! vous pouviez être sûre, dit Marie, que je n'aurais jamais songé à me marier, si le bonheur de ma mère et celui d'un si digne ami n'eussent semblé l'exiger. Lorsque nous nous renonçons en quelque chose, nous avons le droit d'espérer la bénédiction de Dieu, c'est pourquoi je me sens assurée d'une vie paisible. Vous serez toujours pour moi comme une mère, ajouta-t-elle en appuyant sa tête sur l'épaule de son amie.

— Oui, dit mistress Marwyn, et je ne veux pas penser à la joie que j'eusse éprouvée det'avoir réellement pour fille, si tu te sens réellement heureuse, si tu peux entrer dans cette vie sans appréhensions....

— Je le puis! » dit Marie avec fermeté.

Un hasard étrange voulut qu'en ce moment le cordon passé dans les coquilles qui encadraient la petite glace, depuis longtemps rongé des vers, vînt à se rompre; les coquilles tombèrent bruyamment à terre.

Les deux femme s tressaillirent, car les coquillages avaient été placés là par James, et bien que ni Tune ni l'autre ne

fût superstitieuse, c'était une de ces coïncidences bizarres qui font battre le cœur.

« Cher James, dit Marie en ramassant soigneusement les coquilles; n'importe où il soit, je ne cesserai jamais de raimer; je suis triste de voir ceci se briser, mais ce n'est là qu'un accident; rien de ce qui le touche ne sera jamais brisé dans mon cœur. »

Mistress Marwyn, les larmes aux yeux, serra Marie sur son sein.

« Je m'en vais vous dire, Marie, ce sont les vers qui en sont cause, dit miss Prissy, qui était debout à l'entrée de la chambre depuis quelques instants; les vers n'en font pas d'autre. La semaine dernière, il est tombé chez mistress Vernon un grand portrait de famille, parce que la corde était mangée des vers. On devrait toujours se servir de fil de fer ou de cordons de coton. Mais je venais vous dire que le souper est prêt, que le docteur est là et que tout le monde se demande où'vous êtes. »

Marie et mistress Marwyn jetèrent toutes deux un coup d'œil sur la glace pour s'assurer que leur toilette n'était pas dérangée, puis se rendirent à la cuisine, où sur une longue table était exposée cette plénitude de provisions que l'immortelle description de Washington-Irving nous dispense d'énumérer en détail.

Les maris, les frères, les amoureux étaient arrivés, et la scène était des plus animées. Lorsque Marie entra il se fit un moment de silence; elle fut conduite près du docteur, puis celui-ci, levant la main, appela la bénédiction divine sur la table pesamment chargée. Une franche et cordiale gaieté se répandit parmi les convives. Des groupes de jeunes gens et de jeunes filles babillaient joyeusement, faisant assaut d'amabilité et de galanterie. De sérieuses matrones se livraient à d'intelligents commentaires sur les différents gâteaux, et se révélaient les unes aux autres des secrets teut particuliers d'art culinaire, tirés de leurs archives de famille. On eût pu apprendre à la fois, dans cette instructive assemblée, à empêcher les vers de se mettre aux couvertures et à faire des fritures de pâtes imitant les huîtres à s'y méprendre,

à élever les enfants au biberon et à raccommoder la porcelaine, à détacher la soie et à concilier la prescience de Dieu avec le libre arbitre, à faire avec cinq aunes de drap ce qui en exigeait absolument six, et à s'opposer efficacement au progrès des passions démocratiques. Tous étaient affairés, ardents, convaincus, tranchants, exactement comme le serait une assemblée d'hommes et de femmes, vieux et jeunes, en 1859.

Missy Prissy triomphait sur toute la ligne, les nœuds roses de son plus beau bonnet s'agitaient incessamment, et elle présentait à la bourgeoisie de Newport étonnée un livre de recettes vivant. Quelques-unes de ses communications avaient même une telle gravité, qu'elle n'en disait qu'à voix basse et du ton le plus confidentiel les parties importantes. Au milieu de la foule l'admirateur théologique de Cérinthie- Anne se distinguait par son attitude méditative, et cette jeune personne vint bientôt augmenter la conviction où il était de la dépravation totale de «notre espèce, en le vexant et le taquinant de ces mille et une façons dont une jeune fille espiègle et mal élevée sait tourmenter et déconcerter un jeune homme sérieux et timide, s'excusant sans doute intérieurement par la pensée qu'un certain jour elle rachèterait toutes ses fautes en bloc.

Vanité des splendeurs! Cette soirée si glorieuse et si gaie, si fertile en instructions comme en divertissements, devait cependant finir. Peu à peu la compagnie se dispersa; les matrones remontèrent paisiblement à cheval derrière leurs époux, et Cérinthie consola son amant clérical en lui donnant l'occasion de la sermoner le long du chemin, s'il en avait le courage.

M. et mistress Marwyn, accompagnés de Candace, s'en retournèrent silencieusement à la maison Blanche. Le docteur rentra dans son cabinet pour se livrer à ses dévotions du soir, et bientôt tous les habitants du cottage furent livrés au sommeil.

« Eh bien, malgré tout ça, Caton, dit Candace à son mari avant de s'endormir, je ne peux pourtant pas sentir dans la moelle de mes os que ce mariage-là doive se faire. »

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