CHAPITRE XXIX
A partir de ce jour les préparatifs du mariage furent menés au cottage avec cette suite et cette vigueur qu'apportent les Yankee dans toute opération dont ils aperçoivent nettement le but. La cérémonie fut fixée au 1er août, et chaque jour des deux semaines qui devaient s'écouler d'ici là, eut son emploi particulier tracé d'avance par mistress Katy Scudder. Il fut convenu que le nouveau ménage continuerait, pendant quelque temps du moins, de résider au cottage, On pourrait donc croire qu'aucune innovation considérable n'était nécessaire, mais c'est chose surprenante que la quantité de graves discussions, de consultations, d'allées et venues auxquelles peut donner lieu un changement en apparence léger dans la position relative de deux personnes de la même maison.
Le docteur Hopkins ouvrait des yeux étonnés; l'excellent homme était trop modeste pour s'être jamais imaginé qu'il pût devenir le héros de si grands préparatifs. Il entendait son nom constamment prononcé dans les conciliabules que tenaient miss Prissy, mistress Twitchel, mistress Scudder et mistress Jones, et se demandait innocemment ce que ces dames pouvaient avoir, de plus qu'à l'ordinaire, à dire de lui. Pendant quelque temps il lui sembla que la maison tout entière allait être mise sens dessus dessous. Lui-même fut un jour prié de sortir de son cabinet, dans lequel entrèrent immédiatement deux des plus vigoureuses femmes de la paroisse, qui procédèrent aux mesures les plus radicales,
commençant par tout mettre en bloc, en sorte que le docteur, qui revint après quelques instants pour chercher un livre, considéra son système de théologie et lui-même comme entièrement perdus, jusqu'à ce qu'une des coupables lui eût assuré, d'un ton de condescendance, qu'il n'entendait rien du tout à la chose, et que s'il voulait revenir dans une couple d'heures, il retrouverait tout à sa place; il s'efforça d'ajouter à cette déclaration une foi aveugle, ce en quoi il éprouva l'avantage d'un esprit accoutumé à croire aux mystères. La vérité nous oblige d'ajouter qu'effectivement à son retour il trouva sa table dans l'ordre le plus parfait, et sans qu'il y manquât un seul papier. La pièce parut à son œil ignorant exactement la même qu'auparavant, mais lorsque miss Prissylui eut éloquemment démontré qu'il n'y avait pas un pouce de peinture qui n'eût été gratté et nettoyé, que les fenêtres avaient été démontées et les carreaux lavés au dedans comme au dehors, que les rideaux avaient été savonnés, mis au bleu, empesés et repassés, il se demanda avec simplicité en quoi toutes ces cérémonies étaient nécessaires au mariage d'un homme. Mais le docteur était prudent et savait se taire dans les cas difficiles, c'est pourquoi il se borna à informer ces énergiques praticiennes « qu'il leur était extrêmement obligé, » acceptant les choses de confiance, exemple que nous recommandons à tous les hommes en pareille circonstance.
La maison tout entière fut soumise à des rénovations ana- * logues. Tout ce que renfermaient les commodes, les malles, les boîtes, fut vigoureusement secoué et mis à l'air dans la cour, car lorsque l'esprit d'entreprise s'est une fois emparé d'un groupe de femmes, il prend le caractère d'une « fureur prophétique » et les transporte hors d'elles-mêmes. Qu'un ignorant mortel du genre masculin ne vienne pas, dans de tels moments, contester témérairement les inspirations du génie qui les possède. En dépit de tous les traités récemment publiés pour établir qu'il n'existe aucune diversité inhérente entre les hommes et les femmes, nous soutenons qu'une saison de nettoyage à fond est suffisante pour démontrer l'existence de profondes et mystérieuses différences
A FIANCEE DU MINISTRE. 273
entre les sexes, et celle, chez la partie féminine, de forces subtiles et cachées, devant lesquelles les seigneurs de la création ne peuvent que se voiler respectueusement la face, ainsi que fit notre bon docteur.
Sa conduite entière, à cette occasion, fut empreinte d'une humilité si édifiante, qu'elle toucha profondément tout le synode de matrones; miss Prissy, pour le récompenser, déclara qu'il était, selon elle, digne d'être consulté sur le choix de la robe de noces, et fondant impitoyablement sur lui, au moment le plus critique d'une distinction entre les facultés naturelles et les facultés morales, elle le transporta (car pour les fées ce n'est qu'un jeu de transporter les plus pesants des mortels), elle le transporta, disons-nous, dans le salon, où trois pièces de brocart, étendues sur la table, étaient l'objet de l'attention générale.
Marie, debout près de la table, sa jolie tête un peu penchée en avant, sa joue appuyée sur le bout de ses doigts, semblait regarder à travers les brocarts quelque chose de profond caché en dessous ; lorsqu'on demanda au docteur son avis sur le dessin des étoffes, les matrones remarquèrent que ses grands yeux bleus étaient fixés sur Marie avec une expression qui semblait illuminer son visage ; et ce ne fut qu'après que miss Prissy lui eut touché plusieurs fois le coude qu'il porta enfin son attention sur les brocarts comme on l'y conviait. C'était l'une des théories favorites de miss Prissy, que « ce cher saint homme ne manquerait pas de goût si seulement il voulait faire attention aux choses, » et le docteur justifia en partie cette remarque dans la présente occasion, car il examina consciencieusement les étoffes, les toucha même avec précaution et respect, et écouta d'un air de profonde attention tout ce que lui dit miss Prissy de leurs propriétés et de leurs prix respectifs, puis posant le doigt sur celle dont le dessin représentait des lis de la vallée se détachant sur un bouquet de feuilles vertes, il dit d'un ton décidé : « C'est celle-ci qu'il faut prendre, » et il regarda Marie en souriant, tandis qu'un murmure d'approbation universelle accueillait ses paroles. Un chorus d'acclamations bruyantes, dans lesquelles dominait la voix de miss Prissy,
suggéra au docteur l'idée qu'il s'était distingué de quelque façon mystérieuse, aux yeux de ses amies féminines, sur quoi il rentra dans son cabinet, légèrement étonné, mais fort satisfait, comme le sont généralement les hommes lorsqu'ils ont mieux fait qu'ils ne s'y attendaient : miss Prissy, renvoyant alors tous les profanes hors du salon, tint avec Marie et mistress Scudder une consultation solennelle au sujet de la façon qu'il convenait d'adopter définitivement pour la robe désignée.
Dans l'après-midi du même jour, à cette heure de calme et de fraîcheur où le tic -tac de l'horloge résonne si tranquille dans une cuisine de la Nouvelle-Angleterre et où tout y est si propre, si brillant, si rangé, qu'il semble qu'il n'y ait rien à faire dans la maison, Marie était tranquillement assise dans sa chambre, occupée à ourler une manchette. Tous les autres commensaux du cottage étaient dehors. Le docteur, s'abandonnant avec une foi implicite à mistress Scudder et miss Prissy, avait été emmené à Newport pour diverses emplettes relatives à l'homme extérieur qu'on lui avait représentées comme indispensables pour la prochaine solennité .
Marie, satisfaite du calme qui régnait dans la maison, chantonnait tout en cousant, lorsque soudain le bruit d'un pas ferme et rapide se fit entendre dans la cuisine, et F on vit paraître à la porte miss Cérinthie-Anne Twitchel avec ses yeux brillants, son air résolu et ses belles couleurs, qu'avait encore ravivées une course de trois milles, entreprise par une chaude journée de juillet.
« Bonjour Gérinthie, fit Marie, oh! que je suis contente de te voir !
— Je serais venue dès le commencement de la semaine, dit Cérinthie, si on n'avait pas tant de choses à faire dans le temps des foins, mais aujourd'hui j'ai déclaré à maman, que, foin ou non, j'entendais venir. Je t'ai apporté ceci, ditelle en remettant à Marie une douzaine de serviettes blanches comme la neige ; je les ai filées moi-même, et comme je pensais à toi presque tout le temps, je suppose qu'elles ne sont pas tout a fait aussi mauvaises qu'on pourrait le croire. »
Nous remarquerons en passant que Cérinthie-Anne, qui, douée d'une grande vivacité et d'une grande vigueur physique, n'avait pas d'inclination pour les choses invisibles et spirituelles, éprouvait néanmoins un certain ressentiment d'être classée comme pécheresse au-dessous de plusieurs autres, qui, comme membres de l'Église, professaient de grands principes, mais sans être pour cela, comme elle disait, « un iota meilleures qu'elle. »
Ayant néanmoins toujours eu une vive et profonde affection pour Marie, elle avait coutume de la prendre pour confidente de ses plus importants secrets, et il devint bientôt évident qu'elle en avait un à lui révéler.
« Allons donc nous asseoir dans le verger, » dit-elle après être restée un moment à rouler les rubans de son chapeau de l'air d'une personne qui a quelque chose à dire et ne sait par où commencer.
Marie rassembla son fil, ses ciseaux et ses manchettes, et toutes deux, passant par-dessus la fenêtre, se trouvèrent bientôt commodément installées sous un grand pommier dont les branches, retombant presque jusque sur les hautes herbes, formaient une sorte de réduit aussi solitaire qu'on pouvait le désirer.
Elles s'assirent à côté Tune de l'autre, puis Gérinthie, ôtant son chapeau, le jeta dans l'herbe et laissa voir ses beaux cheveux noirs, toujours soigneusement partagés en nattes lisses et brillantes. Elle semblait h la fois embarrassée et préoccupée, et un œil expérimenté eût démêlé chez elle des signes avant- coureurs d'une confidence aussi infaillibles que ceux qui, l'été, annoncent l'approche d'une ondée.
Cérinthie commença par arracher l'herbe autour d'elle, tout en remarquant qu'elle ne comprenait pas, pour sa part, comment Marie pouvait rester si calme tandis que les choses étaient si proches; et comme Marie ne répondait que par un paisible sourire, elle reprit : « Je n'ai jamais compris qu'une jeune fille épousât un ministre, cependant, toi au moins, tu parais faite exprès pour ça. Mais que diraiton si moi, je faisais jamais une chose semblable?
— Je ne sais pas, fit innocemment Marie.
— Je suppose que tout le monde lèverait les mains et les yeux au ciel; et cependant, je ne crains pas de le dire, ajouta-t-elle en rougissant, il n'y en a pas beaucoup qui pourraient faire une meilleure femme de ministre que moi, si je voulais une fois m'en mêler.
— Oli! pour ça, j'en suis sûre, dit Marie avec chaleur.
— Je parie bien que tu es la seule qui dirait cela, dit Cérinthie haussant les épaules avec impatience; papa se lamente toute la journée à mon sujet, maman fait chorus, et pourtant il me semble que c'est sur moi que retombe à peu près toute la besogne de la maison. Ils avouent bien que je leur, suis d'une grande consolation au point de vue temporel, mais malgré ça, si tu savais avec quels soupirs et quels gémissements ils parlent de moi! Je trouve qu'il n'est guère agréable de savoir que vos parents pensent si mal de vous, tandis que vous vous éreintez à travailler pour eux nuit et jour; naturellement ça vous décourage, mais je ne sais que faire à cela. » Et pendant quelque temps Cérinthie s'amusa à cueillir des boutons d'or et à les jeter en l'air, jusqu'à ce que ses cheveux noirs fussent couverts de pétales jaunes, tandis que ses joues devenaient plus rouges encore, sous l'impression de ce qu'elle allait dire. %
« Maintenant, Marie, cet individu que tu sais, eh bien! il ne veut pas se contenter d'un « non » pour réponse.
— Si tu essayais d'un oui? dit Marie avec malice.
— Oh! Marie. Tu me connais trop bien. J'ai bien l'air de ça, n'est-ce pas?
— Mais oui, dit Marie regardant Cérinthie en face, je trouve justement que tu en as l'air.
— Je dois dire une chose, reprit Cérinthie, c'est que je ne puis comprendre ce qu'il me trouve d'aimable. Il est cent fois trop bon pour moi. Tu n'as pas d'idée, Marie, à quel point je l'ai taquiné. *
« Je crois que cet homme est un vrai chrétien, ajoutat-elle, tandis qu'une larme pénitente brillait dans ses yeux noirs; en outre, je leur ai dit tout ce que je croyais propre à le décourager. Je lui ai dit que j'avais un mauvais carac-
tère, que je ne croyais pas aux doctrines et que je ne pouvais pas promettre d'y croire jamais. Et malgré tout, il s'obstine toujours dans son idée et je ne sais plus que lui dire.
— Crois-tu que tu l'aimes réellement? dit Marie avec douceur.
— Moi, l'aimer, s'écria Cérinthie, certainement non ; ah bien oui! qu'on m'y prenne à jamais aimer un homme! Je lui ai encore dit le contraire hier au soir, mais cela n'a servi de rien ; je le croyais d'abord timide, mais j'ai bien changé d'avis, je t'en réponds. Il parle, parle, parle, jusqu'à ce- que je ne sache plus que penser ni que faire, et il faut avouer qu'il parle quelquefois admirablement. » Ici Cérinthie détourna la tête et recommença à arracher le foin avec fureur. Au bout de quelques instants elle reprit : « Le fait est, Marie, que cet homme aurait besoin de quelqu'un qui le soignât, car il ne songe jamais à lui. Malgré tout ce qu'on a dit, il n'était pas plus poitrinaire que moi, vois-tu; ça tient tout bonnement à la vie qu'il mène; il va toujours prêchant, parlant, visitant, et personne pour l'obliger à se vêtir chaudement et pour le soigner lorsqu'il commence un rhume ou qu'il s'est trop fatigué. Enfin, tout irrégénérée que je sois, je m'entends à tenir les choses en ordre, et si je conservais l'âme d'un tel homme dans son corps, je suppose que je ferais ainsi quelque bien dans le monde, car il est clair que si un ministre meurt, il ne convertira plus personne. T'imagines-tu, cet homme venant me dire que je pourrais être pour lui une consolation? Je lui ai répondu que c'était tout à fait ridicule, et puis, ai-je ajouté, que penserait tout le monde? J'espérais l'avoir fait changer d'idée hier soir, mais pas du tout, il est revenu à la charge ce matin, me disant que mes paroles de la veille lui avaient donné beaucoup d'espoir! Il est certain que le pauvre homme est bien isolé : sa mère est morte et il n'a jamais eu de sœurs. Je lui ai demandé pourquoi il ne s'adressait pas à miss Olladine Hocum. Tout le monde est d'accord quelle ferait une excellente femme de ministre.
— Eh bien, qu'a-t-il répondu à cela? dit Marie.
— Je ne sais quelle sottise, au sujet de ma figure, » dit Cérinthie baissant les yeux.
Marie regarda ces beaux cheveux noirs, ces longs cils bruns ombrageant des joues brillantes de fraîcheur où se dessinaient deux malicieuses fossettes, et dit tranquillement : « C'est sans doute un homme de goût, Cérinthie, je te conseille de t'en rapporter à son jugement.
— Quoi, vraiment, Marie ! ne trouves-tu donc pas qu'en consentant à ce qu'il désire, je lui ferais tort, à lui?
— Pas le moins du monde, dit Marie.
— Les hommes vont bientôt rentrer du travail , dit Cérinthie en se levant, et il faut que j'aille préparer leur souper, car maman a la migraine aujourd'hui, et personne de la maison ne sait rien trouver quand je ne suis pas là. Je disais l'autre jour à maman que les irrégénérés étaient bons à quelque chose en ce monde, dans tous les cas.
— Ta maman en sait-elle quelque chose?
Ohl quant à maman, je crois qu'elle n'a cessé de prier Dieu pour cela depuis trois mois. Elle me regarde comme un sujet si désespéré, qu'elle y voit ma seule chance de salut. C'est ce qui m'avait tout d'abord montée contre lui; mais lorsqu'une pauvre fille permet une fois à un homme d'argumenter avec elle, elle est sûre d'avoir le dessous. Je suis furieuse quand j'y pense; mais, bon Dieu! il est si doux, que ça ne sert à rien du tout d'être furieuse contre lui. Enfin je m'en retourne à la maison, et je réfléchirai à toutçà. »
En cet instant elle était réellement jolie; ses longs cils étaient humides et brillants comme l'herbe après la pluie, et une expression de douceur, presque tendre, avait remplacé la gaieté insouciante habituelle à sa physionomie.
Marie passa son bras autour d'elle avec un mouvement caressant auquel elle répondit par un cordial ^nbrassement. Elles demeurèrent un instant enlacées; la brillante et vigoureuse fille tenant cette pâle et frêle créature appuyée sur sa poitrine, semblable au matin allègre et radieux, lorsqu'il enveloppe de ses rayons la lune argentée et diaphane.
« Tout ton monde est dehors, Marie, dit Cérinthie, tu de-
vrais bien me reconduire un bout de chemin, il ne fait plus si chaud maintenant.
— Volontiers, dit Marie, attends-moi un moment, je vais mettre mon chapeau. »
Et bientôt toutes deux marchaient dans l'un de ces petits sentiers qui courent à travers les buissons de saviniers et de genévriers, tandis que Gérinthie poursuivait avec animation le sujet auquel elle revenait sans cesse.
Elles marchèrent longtemps, causant toujours, car lorsqu'une jeune fille aune fois entrepris de raconter à une autre tout ce qu'il a dit et tout ce qu'il a fait depuis trois mois, les promenades sont sujettes à se prolonger beaucoup.
Marie était en outre une des plus séduisantes petites confidentes qu'on puisse imaginer. Elle était si pure de tout égoïsme ; elle s'intéressait si complètement à ce qu'on lui contait, que lorsqu'on causait avec elle, l'intérêt du sujet semblait aller toujours croissant; bien que si on eût voulu ensuite se rappeler la part qu'elle avait prise en paroles à la conversation, on eût été surpris de la trouver si petite.
Avant donc que Gérinthie-Anne eût achevé sa confession, elles se trouvèrent à plus d'un mille du cottage, et Marie commença à songer au retour, disant que sa mère, en rentrant, s'étonnerait de ne pas la voir.
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