‹ La fiancée du ministreChapitre 30 sur 35 · CHAPITRE XXX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXX

Le soleil se couchait; l'air et la mer étaient inondés de ses rayons d'or. Les roches de la côte se teignaient de nuances roses et lilas; et jusqu'aux saviniers et aux genévriers étaient baignés de ces mêmes reflets. A travers ces lueurs chaudes et brillantes apparaissait la lune argentée, comme une puissance calme et supérieure qui n'attend que l'apaisement d'une émotion passagère pour faire sentir sa sereine influence.

Marie, en s'en retournant, marchait d'un pas plus lent que lorsque entraînée par le bras vigoureux et le mouvement résolu de sa jeune amie.

On dit qu'un accord nettement frappé sur un instrument de musique fait toujours vibrer la corde correspondante d'un autre , et Marie , en quittant Cérinthie , sentit en ellemême comme la plaintive vibration d'un sentiment qui n'avait rien de commun avec la tranquille affection que lui inspirait son futur époux. Elle tomba dans une de ces rêveries qu'elle croyait avoir chassées pour toujours , et le tableau d'une cérémonie de mariage se dressa devant elle ; mais les yeux du fiancé étaient noirs ; les boucles de ses cheveux de la même couleur, et la main de Marie tremblait dans la sienne comme elle n'avait jamais tremblé dans celle d'aucun autre.

Elle sortait d'un petit bouquet de cèdres situé sur une hauteur d'où l'on apercevait la mer, l'âme remplie d'une vague souffrance par le rêve qui l'obsédait. Soudain elle

entendit marcher derrière elle, et une voix dit : « Marie ! » avec un accent d'étrange émotion ; elle se retourna et vit ces mêmes yeux noirs, ces mêmes cheveux bouclés, et sa petite main glacée trembla dans cette même main vivante, forte, puissante. S'il était dans son corps ou s'il était hors de son corps, elle n'en savait rien ; elle se sentit soulevée dans ses bras, et des paroles qui allèrent jusqu'à son cœur, des paroles que nous profanerions en les répétant, furent murmurées à son oreille.

« Oh! est-ce un rêve! est-ce un rêve ! James, sommesnous donc au ciel? Oh ! j'ai tant souffert; j'étais si lasse, si découragée ! Je croyais que tu ne reviendrais jamais ! » Puis ses yeux se fermèrent, et le ciel et la terre disparurent dans une extase de délicieux repos.

Mais ce n'était pas un rêve, car une heure plus tard vous eussiez pu voir un mâle jeune homme assis à cette même place, tenant dans ses bras une pâle jeune fille, qu'il regardait avec la tendresse d'une mère pour son nouveau-né. Ils causaient ensemble, ils causaient à voix basse, et dans tout ce vaste univers, ni l'un ni l'autre ne voyait, ne sentait autre chose que cette grande joie de se trouver ainsi réunis. Ils parlèrent de cet amour plus puissant que la mort et que les eaux ne sauraient éteindre. Ils parlèrent de la douleur passée, de prières ardentes, d'espérances différées, et puis toujours de cette grande joie, car elle était à peine revenue au monde visible. Sortant d'un profond évanouissement 7 elle n'était pas encore complètement rentrée dans la région de la vie, mais seulement dans celle de l'amour ; et c'est pourquoi, sans même savoir qu'elle parlait, elle avait tout dit, et révélé en quelques instants l'histoire de ces trois années.

Mais enfin, soigneux de sa santé et effrayé de sa faiblesse, James se leva et passa son bras autour d'elle pour la ramener à la maison. Et en le faisant, il prononça un mot qui soudain rompit le charme.

« Il faut que tu m'accordes le droit, en qualité de futur mari, de veiller sur ta vie et sur ta santé. »

Alors revinrent le sentiment du monde visible, le souve-

nir, la conscience , la grande bataille du devoir ; Marie se recula un peu et dit :

« 0 James! tu es venu trcp tard. Gela est maintenant impossible. »

Il recula à son tour.

« Es-tu donc mariée ?

— Je le suis devant Dieu, dit-elle. J'ai donné ma parole ; je ne puis me rétracter. J'ai permis à un honnête homme de mettre en moi sa confiance , et cet homme m'aime de toute son âme.

— Mais toi, Marie, tu ne l'aimes pas. C'est impossible ! dît James , la regardant avec une douloureuse tendresse ; après ce que tu viens de dire, c'est impossible !

— 0 James ! je ne sais pas moi-même ce que j'ai dit. C'a été si subit que je ne savais où j'étais , mais je ne dois plus jamais parler ainsi. Le jour est fixé pour la semaine prochaine. C'est la même chose que si tu m'avais retrouvée sa femme !

— Pas tout à fait, dit James d'un ton mâle et résolu.

— 0 James ! tu ne voudrais pas être égoïste ? tu ne voudrais pas me tenter, m'entraîner à mal faire, à trahir une promesse librement faite ?

— Mais, Marie, cette promesse, tu ne l'aurais jamais faite si tu avais su que je fusse vivant !

— C'est vrai, James, mais enfin je l'ai faite et j'ai souffert qu'il basât dessus tout l'espoir de sa vie. Ne me tente pas, James, je t'en supplie; aide-moi plutôt à faire mon devoir.

— Mais tu n'as donc pas reçu ma lettre, Marie ?

— Ta lettre ?

— Oui, cette longue lettre que je t'ai écrite.

— Je n'ai reçu aucune lettre, James.

— C'est étrange ! Je ne m'étonne plus que cela t'ait paru si soudain.

— As-tu vu ta mère ? dit Marie , qu'un vague instinct portait à éloigner la conversation du point où elle se sentait trop faible pour la soutenir.

— Non ! Crois-tu que j'eusse voulu voir quelqu'un avant toi?

— Oh ! alors, il faut aller tout de suite la trouver. Ah ! James, tu ne sais pas ce qu'elle a souffert ! »

Ils approchaient de la porte du cottage.

- — « Va vite, je t'en prie, dit Marie ; va vite voir ta mère; cependant prends garde de trop ia surprendre , car elle est bien faible; elle est usée par le chagrin. Va, cher frère. »

Et James la quitta. Toute la maison était encore silencieuse. La porte ouverte de la cuisine laissait un carré de lumière se dessiner sur la dalle; on distinguait jusqu'au bruit des feuilles dans les arbres. Marie alla dans sa chambre et se jeta sur son lit, faible, épuisée, mais heureuse cependant, car au-dessus de tout autre sentiment dominait la joie de le savoir vivant. Au bout de quelque temps, elle entendit le bruit du wagon , puis les petits pas rapides de miss Prissy, ceux de sa mère, puis enfin la voix grave du docteur; et elle s'aperçut, à son grand étonnement, qu'elle éprouvait une répulsion involontaire à l'idée de le revoir.

« Que c'est mal ! que c'est ingrat ! » pensa-t-elle, et elle pria Dieu de lui donner la force d'étouffer aussitôt de tels sentiments.

Et puis sa mère, ignorant tout, qui s'occupait tranquillement de ranger les paniers pleins des provisions qu'elle venait de faire pour le jour du mariage ! Il semblait à Marie qu'elle cachait un secret coupable. Mais en repassant le souvenir de ces deux dernières heures, elle ne sentit aucun désir de les effacer de sa vie. C'avait été deux courtes heures de repos et de joie, si pures, si parfaites, qu'elle pensait que Dieu les lui avait sans doute données comme un mémento, pour lui rappeler son amour et pour la fortifier dans la voie du devoir.

Quelques-uns de mes lecteurs trouveront peut-être peu naturel que Marie considérât comme si absolument irrévocable la promesse qui la liait au docteur ; mais qu'ils se rappellent quelle avait été la rigidité de son éducation : le renoncement et le sacrifice avaient été le pain quotidien de sa vie. Chaque hymne, chaque prière apprise dans son enfance, chaque sermon qu'elle avait entendu, était un avertissement de se méfier de ses penchants et de regarder ses

sentiments comme des pièges. Et en particulier, elle avait été élevée dans des idées de ténacité presque superstitieuses sur la sainteté d'une promesse; et en cette circonstance, la promesse impliquait si profondément le bonheur d'un ami qu'elle avait aimé et révéré toute sa vie, qu'elle ne songea même pas à la possibilité d'y échapper. On lui avait appris qu'il n'existait point de sentiments dont la force ne dût céder à la loi du devoir, et si l'idée de ce grand amour pour un autre s'élevait un instant devant elle comme un obstacle insurmontable, elle se disait aussitôt : « Gomment eussé-je fait si j'avais été mariée? De même que je l'eusse vaincu alors, ainsi le puis-je maintenant! »

Mistress Scudder entra dans la chambre de sa fille , une chandelle à la main , et Marie , accoutumée à lire sur la physionomie de sa mère, s'aperçut aussitôt qu'elle était émue et troublée.

Mistress Scudder approcha la lumière du visage de Marie. « Dors-tu? fit-elle.

— Non, maman.

— Est-ce que tu es malade ?

— Non, maman, je suis seulement un peu fatiguée. » Mistress Scudder posa la chandelle et alla fermer la porte,

puis après un moment d'hésitation : a Ma fille, dit-elle, j'ai à t'apprendre une nouvelle à laquelle je voudrais te préparer. Tâche de ne pas t'agiter.

— Oh ! maman, dit Marie en tendant les mains vers sa mère, je le sais, James est de retour.

— Qu'est-ce qui te Ta dit? fit mistress Scudder, étonnée.

— Je l'ai vu, maman ! »

La mère changea de visage.

« Où?

— J'avais reconduit jusqu'à mi-chemin Cérinthie-Anne, qui était venue me voir; comme je m'en retournais, il est venu derrière moi, juste au rocher de Savin.*»

Mistress Scudder s'assit sur le lit et prit la main de sa fille. « J'espère, mon enfant.... dit-elle; puis elle s'arrêta.

— Je crois que je sais ce que vous voulez dire, maman. C'est une grande joie et un grand soulagement; mais

bien entendu , je tiendrai la parole que j'ai de née au <V cteur. »

Le visage de mistress Scudder s'éclaircit.

« Je reconnais là ma fille, dit-elle. J'aurais dû penser que tu agirais ainsi. Tu ne voudrais pas désappointer si cruellement un noble cœur, qui a mis en toi toute sa confiance.

— Non, maman, je ne le désappointerai pas. J'ai dit à James que je tiendrais ma parole.

— Il comprendra sans doute la justice de cette conduite, dit mistress Scudder du ton facile dont les personnes de cet âge sont sujettes à disposer des sentiments des jeunes gens. Peut-être sera-ce d'abord une petite épreuve? »

Marie leva sur sa mère des yeux incrédules.

L'idée que des sentiments qui arrêtaient sa respiration lorsqu'elle y pensait pussent être traités si légèrement la frappait presque comme une absurdité. Elle tourna tristement son visage du côté du mur, en poussant un profond soupir, et dit :

« Après tout, maman, c'est déjà un assez grand bonheur de penser qu'il est vivant. Pauvre cousine Ellen, quel soulagement pour elle! C'est absolument une résurrection. Oh ! je suis assez heureuse comme cela, n'ayez pas peur.

— Et tu sais, dit mistress Scudder, qu'il n'a jamais existé aucune sorte d'engagement entre James et toi. Tu ne lui as jamais rien dit qui lui donnât le droit de concevoir des espérances.

— Cela est vrai, maman, car je n'avais jamais pensé au mariage à propos de James.

— Bien entendu, poursuivit mistress Scudder, il sera toujours pour toi un ami très-proche. »

Marie fit un signe d'assentiment.

« Il n'y a plus qu'une semaine d'ici à ton mariage, reprit mistress Scudder, et je suppose que James, s'il est raisonnable, Comprendra qu'il convient de te laisser aussi tranquille que possible. C'est le capitaine Staunton qui m'a appris la nouvelle en ville cet après-midi, et par une singulière coïncidence , il m'a remis en même temps une lettre de James qui arrivait de New-York par la poste. Le brick

qui l'a apportée a sans doute été retardé à son entrée dans le port.

— Oh ! s'il vous plaît, maman, donnez-la moi, dit Marie se soulevant avec animation; il m'a dit qu'il m'avait écrit.

— Peut-être que mieux vaudrait attendre à demain matin, dit mistress Scudder, tu es fatiguée et agitée.

— Oh! maman, je crois que je serai plus calme quand je saurai ce qu'elle contient, dit Marie, tendant toujours la main.

— Tu en es le meilleur juge, ma fille, » dit mistress Scudder, et posant la chandelle sur la table, elle laissa Marie seule. C'était une grosse lettre de plusieurs feuilles, datée de Canton, s'exprimant ainsi qu'il suit.

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