‹ La fiancée du ministreChapitre 31 sur 35 · CHAPITRE XXXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXI

« Ma bien chère Marie, j'ai mené une vie si aventureuse depuis que je ne t'ai vue, qu'à peine si je me reconnais moi-même quand j'y pense. Ce n'est pourtant pas de cela que je veux te parler; j'ai tout conté à ma mère, et elle te montrera ma lettre, mais depuis mon départ une autre histoire s'est passée dans l'intérieur de mon âme, et c'est celle-là que je voudrais essayer de te faire comprendre.

« II me semble qu'à partir de l'après-midi où nous avons causé ensemble près de ta fenêtre, je me suis senti un autre homme. Je n'ai jamais oublié l'expression de ton visage ce jour-là, ni une seule des paroles que tu m'a dites ; rien dans ma vie n'a jamais produit tant d'effet sur moi. Auparavant j'avais cru t'aimer, mais je m'en allai comprenant que l'amour était quelque chose de si élevé, de si profond, de si sacré, que je n'étais pas digne de prononcer ce mot devant toi. Il me semble qu'il n'existe pas d'homme en ce monde digne de ce que tu m'as dit ce jour-là. A partir de ce moment, mon âme eut un but nouveau, un but qui m'a toujours depuis attiré en haut. Je me dis : « Cette vie « intérieure découle nécessairement de quelque source se- « crête. » Et je savais que de façon ou d'autre elle se rattachait à la Bible que tu m'as donnée, en sorte que je résolus de la lire attentivement pourvoir ce que je pourrais en tirer. Je commençai par le commencement, qui me parut quelque chose d'étraDge et d'un peu fragmentaire, et cependant j'y trouvais maint endroit allant droit au cœur d'un homme

comme moi, qui avais affaire à la vie et aux choses de ce monde.

« Gomme je te l'ai dit, les prédications du docteur ne m'avaient jamais beaucoup touché. Je ne trouvais aucun rapport entre elle et les hommes que j'avais à diriger, ou mes occupations de chaque jour. Il n'en était pas de même de la Bible ; un passage surtout me frappa, c'était celui où Jacob, quittant sa famille pour aller chercher fortune dans une terre étrangère, s'endormait dans un champ solitaire avec une pierre pour oreiller. Ceci me sembla une fidèle - image de ce qui arrive à tout jeune homme quittant la maison paternelle pour se tirer seul d'affaires, dans ce monde si rude. Je puis t'assurer^ Marie, qu'un homme isolé sur le grand océan de la vie se sent quelque chose de bien faible et de bien fragile; nous sommes soutenus les uns par les autres plus que nous ne savons, jusqu'au moment où, nous trouvant seuls, nous en faisons l'expérience. Eh bien donc, Jacob était là, tout aussi isolé que moi sur le pont de mon vaisseau, et dormant sur cet oreiller de pierre; il vit dans son sommeil une échelle entre le ciel et lui, avec des anges qui y montaient et en descendaient. Il comprit donc qu'un chemin existait entre lui et Dieu, et que des êtres supérieurs s'intéressaient à lui et pourraient lui venir en aide.

« Le lendemain donc il se leva, et, marquant l'endroit avec la pierre, il fit ce vœu : « Si Dieu demeure avec moi, s'il « me protège dans le chemin et me donne du pain pour me « nourrir et des vêtements pour me vêtir, en sorte que je « revienne heureusement dans la maison de mon père7 le « Seigneur sera mon Dieu. »

œ C'était donc quelque chose qui m'apparaissait comme une fondation tangible pour commencer.

« Si je comprends bien le docteur Hopkins, je crois qu'il aurait appelé cela de l'égoïsme. Il est vrai qu'à première vue cela y ressemble ; mais voici ce que je me disais : Jacob était seul; Dieu était complètement invisible pour lui; comment donc eût-il pu savoir qu'il existait, sans entrer en quelque sorte de communication avec lui? Il ne lui suffisait pas

de savoir s'il y avait un Dieu qui avait fait le monde, il voulait encore savoir si ce Dieu s'intéressait aux hommes et leur venait en aide. Il se disait donc : « S'il y a un Dieu « qui se montre mon ami et mon protecteur, je lui obéirai, « du moins autant que sa volonté me sera connue. ».

« Je me dis intérieurement : C'est là la grande épreuve, et je veux en essayer. Je pris dans mon cœur exactement la même résolution que Jacob, et je me promis d'agir pendant quelque temps comme si j'étais certain que ce Dieu existât; d'implorer sincèrement son secours lorsque je me trouverais dans une situation difficile, et de voir ce qui en arriverait.

« A mesure que j'avançais dans la lecture de l'Ancien Testament, je me convainquais de plus en plus que les hommes de ces temps avaient tenté cette épreuve, et qu'elle leur avait réussi. De fait, je remarquais moi-même plusieurs choses arrivant d'une façon si remarquable, que je ne pouvais m'empêcher de penser que quelqu'un écoutait réellement mes prières ; je commençai à sentir un espoir tremblant que quelqu'un me guidait et que les événements de ma vie n'étaient pas de purs accidents, mais qu'ils étaient ordonnés par sa sagesse.

« Des pensées plus élevées surgirent bientôt dans mon esprit. Je souhaitais d'être meilleur; j'avais le sentiment d'une vie plus pure et plus noble que celle que j'avais menée jusqu'ici, et j'aurais souhaité de la réaliser. Mais je savais que dans le monde des hommes, de telles idées sont ridiculisées comme romantiques et impraticables. Sur ces entrefaites, je commençai la lecture du Nouveau Testament, et l'idée me vint que la même puissance qui m'avait secouru dans ma vie extérieure m'aiderait à accomplir ce que me suggéraient ces aspirations plus hautes. Peut-être les Évangiles ne m'eussent-ils pas tant intéressé si j'avais commencé par les lire d'abord, mais ma vie de l'Ancien Testament semblait m'y avoir pour ainsi dire préparé, et m'avoir amené à un point où je sentais le besoin de quelque chose de plus élevé, et je commençai à remarquer que dans mes prières j'implorais la grâce d'être patient, courageux^ désintéressé et fidèle à mon devoir, bien plus souvent que tout autre espèce

de secours. Et alors ce que j'avais lu dans le premier chapitre de saint Mathieu : a II sera appelé Jésus, c'est-à-dire « Sauveur, car il sauvera son peuple en le délivrant de ses « iniquités. » Je commençai à vivre d'une nouvelle vie, d'une vie dans laquelle je me sentais en sympathie avec toi : car Marie, en lisant les Évangiles, je te reconnus et je compris que tu avais été avec Jésus.

« La crise décisive de ma vie fut cette affreuse nuit du naufrage ; elle fut terrible comme le jour du jugement dernier. Aucune parole ne pourrait te dire ce que je sentis lorsque, apprenant que notre gouvernail était brisé, je ne vis plus devant nous que ces terribles et inévitables rochers, et l'angoisse que j'éprouvai en regardant nos pauvres matelots ; mais au milieu de tout cet effroi, de toute cette douleur, ces mots me revinrent à l'esprit : « Jésus était couché « dans le vaisseau et il dormait; » et aussitôt je sentis qu'il était là; et quand le vaisseau se brisa, je n'eus plus conscience que de l'ardeur avec laquelle mon âme s'élançait vers lui, comme Pierre, lorsqu'il se jeta dans l'eau pour aller le rejoindre.

« Je ne reviendrai pas sur ce que j'ai déjà écrit ; sur la façon miraculeuse, dont je fus sauvé et dont je retrouvai du secours, des amis, le succès et la prospérité, après avoir cru perdre tout, jusqu'à la vie ; mais me voici prêt à retourner dans mon pays, et j'éprouve ce qu'éprouvait Jacob, lorsqu'il disait : « J'ai passé le Jourdain avec mon bâton, et voici oc maintenant que je ramène deux bandes. » Je n'ai plus besoin d'arguments pour me convaincre que la Bible est divine. II y a dedans beaucoup de choses que je ne puis comprendre, beaucoup de choses qui me paraissent inexplicables, mais tout ce que je puis dire, c'est que j'ai essayé de suivre ses conseils et que je les ai trouvés vrais et efficaces, c'est que c'est un livre selon lequel je puis vivre et cela me suffit.

« Et maintenant, Marie, je reviens à Newport un autre homme que lorsque je l'ai quitté, avec un monde nouveau de pensées et de sentiments dans le cœur, et aussi avec une règle nouvelle, à laquelle Dieu aidant, j'espère conformer ma vie.

« Tout ceci, après Dieu, c'est à toi que je le dois, et si tu veux me permettre de te consacrer ma vie entière, ce ne sera qu'un léger retour de ce que tu as fait pour moi.

« Je t'ai laissée entièrement libre ; d'autres que moi doivent avoir vu ta beauté et compris ce que tu vaux, et peutêtre aimes-tu maintenant quelque homme meilleur que moi ; mais je ne sais quel espoir me dit qu'il n'en est rien et que je trouverai* vrai ce que la Bible dit de l'amour, que « de grandes eaux ne peuvent l'éteindre, ni un déluge le « noyer. » Quoi qu'il en soit, je serai toujours à toi du fond du cœur, et uniquement à toi jusqu'à la mort.

« James Marwyn. »

Après avoir lu cette lettre, Marie se leva, plongée dans un état de divine exaltation ; elle ressentait dans toute sa pureté la joie du bonheur infini d'un autre. Il était donc ce qu'elle avait toujours espéré le voir devenir! Elle serrait triomphalement cette pensée contre son cœur. Il était cet homme sincère et victorieux, ce chrétien capable de dominer la vie et de réfléchir dans une mâle et puissante nature l'image de l'excellence surhumaine. Les prières de Marie, ce soir-là, ne furent que louanges et actions de grâce, et elle sentit combien il est possible de s'approprier le bien, la joie, la grandeur d'un autre, de manière à y trouver une éternelle satisfaction. Puis en même temps vint la pensée si délicieuse que, dans sa faiblesse et dans sa solitude, il lui avait été permis de mettre la main à un si noble ouvrage. La conscience du bien fait à une âme immortelle est un trésor que ni la vie ni la mort ne sauraient jamais nous ravir. Et ainsi, après avoir longtemps prié, elle s'endormit de ce sommeil que Dieu donne à ses bien-aimés.

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