CHAPITRE XXXII
C'est une dure condition de notre existence ici-bas, que toute exaltation doive être suivie d'une réaction. Dieu ne veut pas nous donner le ciel en ce monde, il ne nous en laisse entrevoir que des lueurs, ainsi que parfois les parents font miroiter aux yeux des enfants les joyaux et les pierreries qu'ils leur réservent pour un âge plus avancé. Il arrive donc bien souvent que l'homme qui, transporté de quelque saint enthousiasme, s'est couché un auge, croyant avoir à jamais vaincu le péché, et s'être, immuablement établi dans l'amour, s'éveille le lendemain avec la migraine, et s'il n'y prend garde, s'impatientera peut-être au sujet de son déjeuner comme un misérable pécheur.
Nous ne disons pas que notre petite Marie se leva dans cette disposition, car, bien qu'elle eût mal à la tête, sa nature était de celles où les éléments de combativité semblent avoir été complètement omis, en sorte que personne ne lavait jamais entendue parler avec humeur. Cependant, comme nous venons de le dire, elle avait mal à la tête, elle était abattue, puis, peu à peu elle sentit s'éveiller dans son cœur mille et mille pensées qui ne pouvaient être dites qu'à une seule personne, et à cette personne il eût été dangereux de les dire; y songer même était une tentation qu'il fallait repousser.
Elle sortit de sa chambre avec un visage, calme et résolu, mais où se lisaient la langueur et la fatigue produites par une lutte intérieure.
Après le déjeuner, miss Prissy eût bien voulu causer un peu avec elle, mais mistress Scudder était toujours là, l'air inquiet et menaçant comme une poule couveuse qui surveille son nid. Elle avait résolu d'empêcher toute conférence dénature à agiter Marie, et fit en sorte de la tenir si constamment occupée aux soins du ménage, puis à la confection des robes de noces, que toute conversation fut hors de question.
James Marwyn vint dans l'après-midi, et fut reçu avec de grandes démonstrations de joie par tous, excepté par Marie, qui, après le premier échange de salutations, demeura silencieuse et embarrassée.
Le docteur se montra innocemment paternel, mais il n'y eut, nous le craignons, de la part du jeune homme, que peu de réciprocité pour les sentiments affectueux qu'il exprima.
Miss Prissy était très-émue, comme le sont généralement les cœurs sensibles à la vue d'un amour véritable ; elle avait même essayé d'insinuer quelque chose de sa façon de penser à mistress Scudder, dont la sévère réponse l'avait si fort déconcertée, qu'elle s'était humblement réfugiée sous sa première déclaration que « certainement il ne pouvait y avoir au monde d'homme plus digne de Marie que le docteur, » tandis qu'au fond du cœur elle ne pouvait se défendre de cetle injuste prédilection pour les indignes qui met obstacle à tant d'excellentes choses. Mais elle continuait à coudre vigoureusement les robes de noces, pinçant les lèvres avec une expression d'abstention déterminée, bien que, ainsi qu'elle le dit plus tard, « ça lui fendît le cœur de voir l'air triste de ce pauvre jeune homme qui était là assis, aussi noble et aussi beau qu'une peinture. » Elle ne comprenait pas, pour sa part, comment on pouvait avoir le courage d'y résister. A la vérité, comme Je disait mistress Scudder, il fallait aussi songer au pauvre docteur. Le cher saint homme I Quel malheur que les choses eussent tourné ainsi 1 Non pas que ce fût un malheur que James fût revenu, au contraire, c'était un grand bienfait de la Providence. Mais c'était dommage qu'on ne l'eût pas su plus tôt. Enfin, pour sa part, elle ne prétecdait pas donner de conseils; le chemin du devoir était quelquefois bien difficile à discerner, etc.
James prolongeait l'entrevue, espérant toujours obtenir un moment de conversation particulière avec Marie ; mistress Scudder continuait de lui sourire et de causer gracieusement avec lui, mais elle ne bougeait de sa chaise à côté de Marie.
' A la fin miss Prissy, perdant toute patience, résolut d'essayer de changer cet état de choses. Elle alla dans sa chambre et se décida, en désespoir de cause, à renverser et à briser un grand pot rempli d'eau, puis se mit à crier à la vue du déluge qui inonda le plancher sablé de la petite chambre et le tapis placé devant le lit.
Quels instincts de ménagère furent jamais à l'épreuve d'un bruit de porcelaines brisées? Mistress Scudder s'élança hors de la chambre, tandis que Marie demeurait immobile, la tête penchée sur son ouvrage, et que James, comprenant qu'il fallait parler maintenant ou jamais, venait, prompt comme l'éclair, occuper la place restée vide à côté d'elle, approchant sa moustache noire tout près de cette brune tête penchée.
« Marie, dit-il, il faut que je te voie encore une fois. Tout n'est pas dit. Gonsens seulement à m'écouter, laisse-moite parler seul un moment !
— 0 James! je suis trop faible! je n'ose pas! j'ai peur de moi-même !
— Tu te crois obligée de prendre ce parti parce que c'est ton devoir; mais est-ce bien ton devoir? Est-ce donc vraiment bien d'épouser un homme quand tu en aimes un autre? Je n'en appelle pas à tes sentiments, Marie, je sais que ce serait inutile, mais j'en appelle à ta conscience.
— Oh ! jamais je n'ai été dans une pareille perplexité ! dit Marie. Je ne sais moi-même ce que je pense. Il faut que je prenne le temps de réfléchir. Et toi, James, il faut me laisser faire mon devoir. Il n'y aura jamais de bonheur pour moi si je fais mal, ni pour toi non plus. »
Pendant tout ce temps, le bruit des allées et venues dans la chambre de miss Prissy n'avait pas cessé, et la couturière, tenant mistress Scudder par sa robe, lui détaillait les avantages d'une recette infaillible pour raccommoder la porce-
laine, dont elle lui traçait l'historique dans toutes les maisons où elle avait travaillé, variant les détails par de petites histoires de famille et des antécédents relatifs à la naissance, au mariage et à la mort des différentes personnes qui en avaient fait usage, sans négliger de particulariser où, comment et quand elles s'en étaient servies, si bien que le temps laissé à James pour la conversation se prolongea considérablement.
« Voyons, disait-il à Marie, laisse-moi te proposer une chose; permets que j'aille trouver le docteur et que je lui dise la vérité.
— James, cela ne me semble pas bien. Un ami qui s'est montré si bon, si dévoué, si désintéressé, et à qui j'ai permis si longtemps de reposer en moi une foi implicite. Oh ! James, ne penserais-tu donc qu'à toi?
— Je ne crois pas ne penser qu'à moi. J'espère être assez calme et avoir assez de cœur pour ne pas oublier les autres. Mais, je te le demande, est-ce se bien conduire envers lui que de le laisser t'épouser dans l'ignorance où il est de tes véritables sentiments? est-ce bien agir envers un homme bon et digne, que de paraître te donner à lui lorsque la meilleure part de tes affections n'est plus à toi. Gela, j'en suis sûr, Marie; je sais que tu l'aimes, que tu seras pour lui une épouse sincère, affectueuse, constante; mais je sais aussi que ce que tu sens pour moi est quelque chose qu'il est complètement hors de ton pouvoir de lui donner, n'estce pas vrai?
— Oui, je le crois, dit Marie d'un air grave et pensif. Cependant James, si tout ceci était arrivé huit jours plus tard, mes sentiments auraient été les mêmes, car ce sont des sentiments complètement indépendants de ma volonté, je ne puis qu'en dominer l'impression. Mais en ce cas tu n'aurais pas songé à me demander de. manquer aux promesses de mon mariage, et pourquoi manquerais-je aujourd'hui à une promesse solennelle volontairement faite devant Dieu? Si ce que je puis lui donner lui suffit, s'il ignore à jamais ce qui l'affligerait, en quoi lui fais-je tort? en quoi souffrira-t-il?
— Pour moi je regarderais comme le plus grand tort qu'on pût me faire, de me laisser épouser une femme dont le cœur appartiendrait à un autre. Si, lorsque toi ou moi, ou, comme ce serait plus convenable, si lorsque ta mère lui aura dit ce qui en est, il exige que tu tiennes ta promesse, alors, Marie, je n'aurai plus rien à dire. Je mettrai de nouveau à la voile dans quelques jours, emportant ton image dans mon cœur (personne ne peut me la ravir), et cette chère ombre sera la seule épouse que je connaîtrai jamais. »
En ce moment on entendit miss Prissy qui s'approchait de la porte, parlant vite et très-haut. Marie répondit à la hâte :
« Laisse-moi réfléchir, James; c'est demain le jour du sabbat, mais lundi je t'écrirai ou je te verrai. »
Et lorsque miss Prissy entra dans le salon, Marie était assise devant une fenêtre et James devant l'autre, se livrant k des remarques de la plus admirable banalité sur un exemplaire du Paradis perdu qu'il avait saisi à la hâte, et qu'au moment où entra mistress Scudder, il déclarait être un excellent livre, un ouvrage véritablement recommandable.
Mistress Scudder porta de l'un à l'autre un regard perçant; elle vit que les joues de Marie étaient aussi vivement colorées que le cœur d'un coquillage rose, tandis que sous tout autre rapport elle était aussi froide et aussi calme. Elle en conclut qu'il ne s'était rien passé qui dût l'inquiéter.
Nos lecteurs, nous l'espérons, rendent justice à mistress Scudder. A la vérité elle portait encore au doigt l'anneau du mariage d'un marin, et la mémoire de celui-ci était toujours vivante dans son cœur ; mais les mères mêmes qui se sont mariées par amour en arrivent à si bien confondre l'existence de leur fille avec la leur, qu'il leur semble que celle-ci doit épouser l'objet de leur amour et non l'objet du sien.
En outre, mistress Scudder était une femme de l'Ancien Testament, élevée dans cette scrupuleuse exactitude à la parole donnée, que devait naturellement fortifier la lecture familière d'un livre où la fidélité dans les promesses est représentée comme un des plus hauts attributs de la Divi-
nité, et la déloyauté comme l'un des péchés les plus vils de Fliomme. Manquer à la parole librement donnée, c'était à ses yeux perdre sa propre estime aussi bien que tout droit à celle des autres, et pécher contre l'éternelle rectitude.
Ainsi que nous l'avons déjà dit, il est difficile de faire comprendre aux hommes de notre temps le sérieux de la vie d'alors. Aucune ambition vulgaire ou mercenaire n'avait poussé mistress Scudder à désirer que le docteur épousât sa fille. Il était pauvre, et Marie lui avait été demandée par des hommes riches. Il était impopulaire, mais c'était l'homme du monde qu'elle respectait le plus, qui réalisait le mieux son idée du bien et de la vertu, et c'est pourquoi elle était désireuse de lui confier sa fille*.
Quant à James, elle avait véritablement sympathisé avec sa mère et avec Marie dans cette heure terrible où on l'avait cru mort, et si ce n'eût été de la grande perplexité qu'occasionnait son retour, elle l'eût reçu à bras ouverts. Mais en ce moment elle croyait de son devoir de se tenir avec lui sur la défensive, attitude généralement peu favorable au développement des sentiments affectueux. Elle avait lu la lettre où il rendait compte de ses luttes intérieures et de ses progrès spirituels avec un plaisir sincère, ainsi qu'il convenait à une pieuse parente, mais non pas cependant sans se rendre compte du péril extrême où cette confidence mettait ses plans favoris. Néanmoins lorsque Marie lui eut réitéré avec calme sa résolution, elle fut complètement rassurée; car lorsqu'une fois Marie avait dit une chose, y avait-elle jamais manqué ?
L'inquiétude qu'elle éprouvait en ce moment ne venait donc pas de ses doutes quant à la fermeté de sa fille, mais de la crainte que celle-ci n'eût été fatiguée d'inutiles et inconvenantes obsessions.
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