CHAPITRE V
Marie rentra dans la solitude de sa chambre. Les rouges lueurs du crépuscule avaient fait place à la lune argentée, qui se levait brillante derrière les grands pommiers. Marie s'assit devant la fenêtre triste et pensive, écoutant les grillons, dont souvent le gai bourdonnement résonne ironiquement à nos oreilles, ainsi que font peut-être nos joies mortelles à celles d'êtres supérieurs. Elles grimpaient et criaient ces petites créatures, comme si la vie et la mort n'eussent été inventées que pour leur bon plaisir, et le monde créé que pour servir de théâtre à leurs ébats. De temps à autre un vent léger agitait les arbres et faisait tomber une pluie de pétales blancs qui flottaient dans les rayons obliques de la lune ; parfois la lumière venait à raser la tête de quelque grande herbe, qui soudain apparaissait comme une fleur argentée, se balançant dans une joie tranquille, telle qu'une nouvelle élue qui s'éveille dans le paradis. On distinguait au loin la grande voix mystérieuse et triste des flots, le plus solennel de tous les bruits de la nature ; c'était la mer profonde et éternelle, la mer traître, douce, terrible, inexplicable, qui peut-être en ce moment même /'emmenait loin, bien loin, vers quels chagrins, quelles tentations, quels dangers? elle l'ignorait. Elle regarda le chemin battu et familier par lequel il était venu, par lequel il était parti, et cette pensée traversa son esprit : S'il n'allait jamais revenir ! Il y avait dans le verger un sentier, qui conduisait à une petite élévation située dans le champ voisin, et d'où
Ton apercevait distinctement la mer; bien des fois Marie avait passé par sa fenêtre basse pour s'y rendre ; elle descendit donc, et, relevant ses jupes pour les préserver de la rosée du soir, elle longea toute pensive l'étroit sentier, puis gravit la petite colline. On apercevait au loin le port, sur lequel la lune à son lever projetait une raie de lumière, que les vaisseaux, semblables à des papillons blancs, parcouraient lentement en tous sens, puis un grand vaisseau, toutes voiles dehors, traversa lentement la raie lumineuse, gracieux comme un grand oiseau aux ailes argentées. Le cœur de Marie lui dit que ce beau vaisseau emportait une partie de son existence. Elle s'assit sous un arbre et, appuyant son coude sur son genou, elle accompagna le vaisseau de ses silencieuses prières, tandis qu'il disparaissait au loin comme un nuage léger.
Elle reprit lentement le chemin de sa chambre, et, en y entrant, elle aperçut, éclairé par les vifs rayons de la lune, un objet qu'elle n'avait pas vu auparavant, quelque chose de blanc comme une lettre, jeté sur le plancher. Elle alluma aussitôt une lumière, et p'était bien en effet une lettre do la belle écriture hardie de James. Sans prendre le temps de réfléchir, elle la baisa avec une ferveur qui eût vivement étonné son cousin s'il eût pu en être témoin. Mais Marie était comme celui qui, dans le vide laissé par la mort d'un ami, retrouve un message ou un mémento inattendu, et, dans la blanche et calme solitude de sa petite chambre, son cœur la domina soudain. D'une main tremblante elle ouvrit la lettre et lut ce qui suit :
« Chère Marie,
« Je ne puis te quitter ainsi. Il me reste je ne sais combien de choses à te dire, et c'est abominable de ne pas m'avoir laissé te voir plus longtemps; mais bénis soient l'encre et le papier! J'écris tout en m'occupant de cinquante autres choses ; c'est pourquoi il ne faudra pas t'étonner si ma lettre est un peu confuse.
« J'ai réfléchi que je t'avais peut-être donné une fausse impression de moi-même, cette après-midi. Je m'en vais te
parler du fond du cœur, comme si je me confessais sur mon lit de mort. Eh bien, donc, je n'avoue pas être ce qu'on appelle généralement un mauvais sujet. Volontiers consentirais-je à ce que des hommes du monde, de ceux même qui passent pour sévères, scrutassent ma vie et connussent toutes mes actions. C'est seulement devant toi, Marie, quelles me paraissent mauvaises, inutiles, mesquines, parce que tu me semblés appartenir à une sphère plus pure et plus sainte que celle où je vis d'ordinaire. Dans tous les pays, au milieu de toutes les tentations, ton souvenir m'a servi de sauvegarde contre le vice, Marie. Bien souvent, lorsque je me trouvais au milieu de camarades ivres qui beuglaient d'ignobles chansons, je croyais soudain te voir telle que tu étais à l'école de chant; t£ voix résonnait à mon oreille comme celle d'un ange, et je les quittais avec dégoût. — Ta blanche et calme figure se dressait aussi entre moi et ces pauvres créatures perdues, qui ne savent gagner leur vie qu'en nous attirant dans le péché*
a Et quelquefois, Marie, eç voyant des jeunes filles qui, si elles avaient été élevées par de bonnes et pieuses mères, auraient pu te ressembler, je me spis senti près çle pleurer. Les pauvres femmes sont maltraitées, opprimées dans le monde entier, et l'on s'étonne ensuite qu'elles veuillent sç venger sur nous.
« Non, Marie, je n'ai p$s été ce que le monde appelle vicieux; ton image m'a gardé du mal. Mais te rappelles-tu m'avoir dit un jour que, lorsque la neige avec sa blancheur éblouissante recouvrait la terre, les rideaux de ta fenêtre et de ton lit, qui auparavant t'avaient paru blancs, te semblaient alors tout sales? Eh bien! il en est justement ainsi de moi. Ta présence me fait sentir que je ne suis pas pur, que je suis bas et indigne, indigne de toucher même le bord de ton vêtement. Ton bon docteur Hopkins a passé dimanche dernier toute la matinée h vouloir nous expliquer la beauté de la sainteté. Il comparait, définissait, il s'épuisait à nous dire ce que c'était, ce que ce n'était pas, ce qui y ressemblait, ce qui en différait; je songeais tout lp temps qu'il aurait bien mieux fait de nous dire : regardez Marie
Scudder, et alors tout le monde eût compris sur-le-champ. (Votait à cela que je pensais tandis que tu me reprochais de te regarder à l'église, au lieu de regarder vers la chaire. Vraiment je ne pouvais ni'enipêcher de rire intérieurement en voyant de quel bon petit air ignorant et édifié tu regardais le prédicateur, comme s'il en savait là-dessus plus que toi.
« Et, quant à ton docteur, il y a certainement en lui des choses que j'aime. C'est un spécimen grandiose de la nature humaine, un homme qui ne craint ni de penser ni de dire ce qu'il pense; mais je crois que s'il voulait faire le tour du monde à l'avant d'un baleinier, il comprendrait mieux qu'il ne fait ce qu'il convient de dire aux gens ; cela le porterait certainement à envisager différemment plus d'une question, et lui fournirait des points de vue tout nouveaux. Ce qu'il dit des hommes leur ressemble à peu près autant que les arbres et les rochers chinois ressemblent à la nature; il n'approche pas davantage de la réalité* Non, le monde n'est pas ainsi fait, et vous en conviendriez, monsieur, si vous connaissiez les hommes. Il a ce qu'on appelle un système, c'est-à-dire un nombre déterminé de briques disposées de telle et telle façon; mais ce système est trop étroit pour embrasser tout ce que je vois dans mes pérégrinations. Quiconque, ayant une âme, parcourt le monde comme je fais, ne peut s'empêcher de se demander parfois, en voyant les diverses races d'hommes, qui les a faites et pourquoi elles ont été faites. Douter de l'existence de Dieu me semble une aberration. Il existe un créateur et un législateur, cela est certain; mais, je te l'avoue, Marie, tout ce monde invisible de la religion manque pour moi de réalité. Je comprends bien que de façon ou d'autre nous devons être bons, que sans cela nous ne pouvons être heureux ni dans ce monde ni dans l'autre; mais, quant à la métaphysique de votre bon docteur, je ne saurais te dire à quel point elle me fatigue. Je ne suis pas de ceux que touchent ces sortes d'idées. Il me faut des choses réelles, des gens réels ; les abstractions ne sont rien pour moi. Et puis il me semble qu'il contredit systématiquement un di-
manche ce qu'il a affirmé le précédent. Un jour il nous dit que Dieu est l'auteur immédiat de chaque acte de notre volonté; la semaine suivante, que nous sommes des agents entièrement libres. Je ne comprends rien à tout cela et je ne puis me donner la peine d'en démêler le sens; mais, ce qui est certain, c'est que lui et toi, vous possédez un principe qui vous fait bons. Quand je vois un homme dont la conduite est entièrement honnête, désintéressée, charitable comme la sienne, et quand je te vois, toi, Marie, je souhaite de vivre comme vous vivez, que je croie ou non comme vous croyez.
* Gomment se fait-il que tu puisses tant m'aimer, moi qui mérite si peu ton affection. 0 Marie! un plus digne que moi t'obtiendra; ce bonheur ne m'est sans doute pas destiné, mais il ne faudra pas m'oublier pour cela; tu resteras mon amie, ma sainte. Si tes prières, ta Bible, ton amitié peuvent m'amener au même état que toi, je ne demande pas mieux, je le désire même. Dieu a remis entre tes mains les clefs de mon âme.
« Adieu donc, chère Marie! Prie toujours pour ce méchant cousin qui t'aime tant. James. »
Marie lut et relut cette lettre avec plus de peine que de plaisir. Sentir que l'éternité d'une âme bien-airnée peut dépendre de nous, que nous sommes l'intermédiaire de ses seujes communications avec le ciel, est la pensée la plus touchante et à la fois la plus solennelle qui puisse émouvoir un cœur. Ge fut sans un seul grain de vanité satisfaite, et même avec une sorte d'angoisse, qu'elle lut ces louanges exaltées que faisait d'elle celui qui restait aveugle aux splendeurs de la divine beauté.
Cependant elle faisait en ce moment, sans le savoir, partie de la grande société dispersée sur la terre, de ceux qui sont les ministres du Seigneur, médiateurs entre le divin Maître qui s'est révélé à eux, et ceux qui sont encore en dehors du sanctuaire de sainteté et de vérité. Plus d'un cœur percé, torturé, déchiré des péchés et des chagrins de la terre, à qui il tarde de la quitter, remplit à son insu
cette noble et douloureuse mission. Les prêtres et les élus de Dieu, couronnés d'épines et les pieds ensanglantés* traversent cette vie sans comprendre l'œuvre qu'ils accomplissent.
Marie prit dans son tiroir un petit portefeuille, d'où s'échappa une boucle de cheveux noirs et brillants, qui semblait reformer ses anneaux avec une sorte de vie et d'entêtement, comme elle l'avait vue faire sur la tête de celui dont elle la tenait.
Elle se sentit prise d'une étrange tendresse pour ce petit mémento, et en le regardant, trouva dans son cœur mille tendres excuses pour chacune des fautes et des erreurs de James.
Elle était encore debout et plongée dans ces réflexions lorsque mistress Scudder entra dans sa chambre pour voir si elle était couchée.
« Que fais-tu là, Marie? dit-elle en apercevant la lettre. Qu'est-ce donc que tu lis? »
Marie pâlit ; pour la première fois de sa vie elle redoutait de répondre à une question de sa mère. Elle avait toujours été avec celle-ci aussi loyale qu'envers Dieu même ; mais elle sentait, sans savoir pourquoi, que les révélations de ce jour avaient ouvert un abîme entre elles deux, et ce sentiment l'épouvantait.
Mistress Scudder fut étonnée de son embarras évident, de son émotion, de sa pâleur. Elle était d'un caractère vif et impérieux, et Marie n'avait jamais jusque-là montré la plus légère hésitation dans sa confiance envers elle ; elle rougit, son œil lança involontairement un éclair, et elle s'écria : « Marie, tu caches donc quelque chose à ta mère? »
Un moment avait suffi pour rendre à Marie tout son calme ; sa nature sereine et bien réglée avait repris son équilibre ; elle leva innocemment ses grands yeux bleus pleins de larmes et répondit: « Non, maman; je n'ai l'intention de vous rien cacher ; cette lettre est de James Marwyn ; il est venu me voir ici cette après-midi.
— Ici?... Quand? Je ne l'ai pas Vu*
— Après le dîner. J'étais assise près de ma fenêtre, et soudain il est arrivé derrière moi par le verger, I
Mistress Scudder s'assit, émue et déconcertée à son tour. Marie semblait maintenant lui imposer par l'expression candide des grands yeux qu'elle attachait sur elle, tandis que la pauvre enfant demeurait debout et immobile, le visage pâle comme la mort, deux larmes coulant lentement sur ses joues.
« James est venu me dire adieu, fit-elle. Il s'est plaint de n'avoir pas eu une seule occasion de me voir seule pendant son séjour.
— Et qu'a-t-il besoin de te voir seule ? dit mistress Scudder d'un ton sec.
— Maman, tout le monde a parfois certaines choses qu'on n'aime à dire qu'à une seule personne.
— Eh bien, dis moi ce qu'il t'a dit.
— Je vais essayer. Il a commencé par dire que toute sa vie il avait été libre d'aller et de venir dans la maison et d'être avec moi comme un frère.
— Hum ! fit mistress Scudder, mais il n'est pas ton frère, malgré ça?
— Il voulait savoir pourquoi vous étiez si froide envers lui, et pourquoi vous ne le laissiez jamais me donner le bras en revenant de l'église^ ou causer seul avec moi, comme nous faisions autrefois. Et je lui ai répondu que nous n'étions plus des enfants, et que vous pensiez que cela ne convenait plus; et ensuite, je lui ai parlé de la religion, j'ai tâché de lui persuader de songer aux besoins de son âme ; et je ne me suis jamais senti tant d'espoir à son sujet que maintenant.
— Si réellement il était disposé à recevoir l'instruction religieuse, le docteur eût pu le guider bien plus sûrement que toi, fit la tante Katy d'un air sceptique.
— C'est ce que je lui ai dit* et je l'ai engagé à causer avec le docteur; mais il s'y est refusé. Il a dit que j'avais plus d'influence sur lui que qui que ce fût, et que moi seule je pouvais lui faire du bien.
— Oui, oui, je connais cela, fit la tante Katy^ j'ai déjà entendu des jeunes gens dire la même chose, et je sais ce que cela signifie.
— Mais maman, je vous assure que James était réellement très-ému cette après-midi. Je ne l'ai jamais entendu parler si sérieusement ; il m'a même demandé de lui donner ma bible.
— Ne pourrait-il pas lire une autre bible que la tienne?
— Mais naturellement il aime mieux ma bible qu'une autre, parce qu'elle le fera souvenir de moi. Il m'a promis de la lire fidèlement d'un bout à l'autre.
— Et à ce qu'il paraît il ta écrit une lettre ?
— Oui, maman. »
Marie redoutait de montrer cette lettre, par suite de ce sentiment d'honneur naturel qui nous fait regarder comme une indélicatesse d'exposer à un œil peu sympathique les effusions confidentielles d'un autre cœur; elle sentait aussi que James n'avait pas dans le cœur de sa mère comme dans le sien un souverain intercesseur. Mais le sentiment du devoir l'emporta sur toutes ses répugnances, et elle tendit la lettre à sa mère.
Mistress Scudder la prit, Fétendit sur ses genoux, puis se mit à chercher ses lunettes dans sa poche. Les ayant trouvées, elle les essuya, les ajusta soigneusement, ouvrit la lettre et en effaça les plis, après quoi elle la lut avec une lenteur cruelle, et au milieu d'un tel silence qu'on entendait distinctement le tic tac de la grande horloge du salon.
Sa lecture achevée, elle se leva, posa la lettre sur la table devant Marie, et indiquant du doigt un ou deux passages : « Marie, as-tu dit à James que tu l'aimais? demanda- t-elle.
— Oui, maman, toujours. Je l'ai toujours aimé, et il le sait.
— Mais, Marie, ce dont il parle là est quelque chose de différent. Que s'est-il passé entre....
— Il disait que nous autres chrétiens, nous nous renfermions entre nous, regardant les autres en pitié, sans prendre souci du salut de nos amis; alors je lui ai dit comment j'avais toujours prié pour lui, et comment je renoncerais volontiers à mes espérances éternelles pour qu'il fût sauvé.
— Marie ! que veux- tu dire ?
— Je veux dire que, s'il n'y avait qu'un de nous deux qui pût entrer au ciel, j'aimerais mieux que ce fût lui que moi.
— 0 ma fille ! mon enfant ! s'écria mistress Scudder avec une sorte de gémissement, en es-tu donc venue là? Pauvre enfant! malgré tous mes soins tu l'aimes , ton cœur est avec lui.
— Non, ma mère. Je sais que je ne le verrai jamais beaucoup. Je ne songe pas à l'épouser, ni lui ni aucun autre; seulement il me paraît avoir bien plus de vie, d'âme, de cœur que presque tous les autres. Je crois qu'il serait si noble et si grand, s'il devenait tout ce qu'il peut être, que son salut me paraît plus précieux que le mien; les hommes peuvent faire tant de bien, réaliser une vie si splendide ! Oh ! un homme réellement grand est quelque chose de si glorieux !
— Et tu serais contente de le voir bien marié, je suppose? fit mistress Scudder, lançant d'une main sûre cette flèche savamment aiguisée à travers le nuage d'enthousiasme qui enveloppait sa fille. Il me semble, ajouta-t-elle, que Jeanne Spencer lui conviendrait parfaitement. »
Marie fut surprise de l'étrange et nouvelle angoisse qui s'empara d'elle à cette pensée. Elle retint sa respiration et se remua douloureusement, comme quelqu'un qui a littéralement senti une lame effilée traverser son âme. Jusqu'ici elle n'avait pas eu conscience d'elle-même , mais ce trait venait de déchirer le voile. Elle couvrit sa figure de ses mains; le sang colora rapidement son front et son cou; puis enfin elle se jeta avec un regard suppliant entre les bras de sa mère.
« Oh! maman, maman; je ne suis donc qu'une égoïste après tout ! »
Mistress Scudder la pressa silencieusement sur son cœur pendant quelques instants , puis elle dit : « Mon enfant, ceci n'est pas comme je l'aurais voulu; je vois ce qui en est.... Mais tu as été une bonne fille; je ne t'accuse pas; nous ne sommes pas toujours les maîtres; nous ne connaissons pas toujours nos véritables sentiments. J'ai été long-
temps sans savoir que j'aimais ton père. Je croyais n'être que curieuse à son sujet, parce qu'il avait avec moi des façons étranges, toutes différentes de celles des autres hommes; mais je me souviens qu'un jour Julien Simonsme dit que le bruit courait que sa mère allait le marier avec Suzanne Emery, et je fus étonnée de ce que j'éprouvais. Je le vis le soir même, et il ne m'eut pas plus tôt regardée que je compris que ce n'était pas vrai ; cependant tout d'un coup j'avais appris ce que j'ignorais auparavant, c'est-à-dire que je serais très-malheureuse s'il venait à aimer quelqu'un plus gue moi.
«Mais, mon enfant, ton père était un tout autre homme que James ; il était autant meilleur que moi que tu es meilleure que James. J'étais alors une véritable petite étourdie, et sans lui je n'aurais jamais rien valu. Je ne sais comment cela se fit, mais lorsque je commençai à l'aimer je devins aussitôt plus sérieuse, et dans la suite il me guida et me conseilla toujours. Marie, ton père était un homme rare, il était de ceux que le monde ne connaît pas; il faudra qu'un jour je te montre ses lettres. J'avais toujours espéré que tu épouserais un homme comme lui.
— Ne me parlez pas de mariage, maman, je ne me marierai jamais.
— Gela vaudrait mieux; sans doute, que de ne pas te marier selon le Seigneur. Rappelle-toi les paroles de FApôtre : « Ne vous attachez point au même joug avec un infidèle ; car quelle union peut-il y avoir entre la justice et l'iniquité? Quel commerce entre la lumière et les ténèbres? Quel accord entre Jésus-Christ et Bélial ? »
— Maman, James n'est pas un infidèle.
— C'est certainement un incrédule, Marie, de son propre aveu ; mais Dieu est le maître, et il étend sa miséricorde sur qui il lui plaît. Tu as raison de prier pour lui ; mais s'il ne revient pas au Seigneur, il ne faudra pas permettre à ton cœur de t'égarer. Il va être absent trois ans, pendant lesquels tu devras tâcher de tie penser h lui que le moins possible; occupe-toi de tes devoirs comme une bonne fille, et Dieu te bénira. N'aie pas trop de confiance dans le
pouvoir que tu as sur lui : les jeunes gens, quand ils sont amoureux, promettent tout ce qu'on veut, et même ils se croient sincères : cependant il n'y a de conversions véritables que celles qu'opère la grâce divine.
— Mais, maman, Dieu ne se sert-il pas souvent de l'amour que nous avons les uns pour les autres pour nous amener au bien? Ne me disiez-vous pas encore tout à l'heure que c'était votre amour pour mon père qui vous avait conduite à réfléchir sérieusement ?
— C'est vrai, mon enfant, dit mistress Scudder, surprise de se voir opposer ses propres paroles, mais trop sincère pour les renier. Oui, tout cela est vrai; mais cependant, Marie, celle qui n'a au monde qu'une petite brebis en est naturellement jalouse. Je donnerais tout au monde pour que tu n'eusses jamais vu James. Il est toujours terrible pour une femme d'aimer quelqu'un comme tu peux aimer, mais encore bien plus d'aimer un homme léger de caractère et sans religion. « Le Seigneur décide nos voies, mais ce n'est pas l'homme qui dirige lui-même ses pas; » je te laisse entre ses mains, mon enfant. » Et après un long et solennel embrassement, la mère et la fille se séparèrent pour la nuit.
Il est impossible de retracer la vie et les mœurs de la Nouvelle- Angleterre de façon à intéresser les esprits légers et superficiels. Si nous représentons les choses telles qu'elles sont, leur intensité, leur profondeur, leur gravité repousseront aussi inévitablement ces sortes d'esprits, que le pôle opposé à l'aimant chasse les pailles et les bâtons.
Jamais dans aucun pays l'âme et la vie spirituelle ne furent d'aussi intenses réalités, et les choses ne furent plus complètement envisagées (pour nous servir d'une phrase courante de la Nouvelle -Angleterre) « par rapport à l'éternité. » Mistres Scudder était une femme forte, sensée, pratique. Personne n'avait des vues plus nettes quant à la vie matérielle et extérieure, et ne s'entendait mieux à en gouverner les plus minutieux détails; mais la pensée redoutable d'un éternel avenir pesait tellement sur son âme, y avait si profondément pénétré, que toutes les choses terrestres
n'étaient pour elle, en comparaison, que comme un grain de poussière. Que sa fille fût du nombre de ces élus qui, vêtus de blanc, régneraient avec le Christ alors que la terre ne serait plus qu'un rêve oublié, c'était là sa pensée première, son plus ardent désir, et elle ne jugeait des événements de ce monde qu'en rapport avec cette pensée. La voie était étroite, les chances de n'importe quel enfant d'Àdam étaient infiniment petites; la meilleure, la plus pure et, en apparence, la plus innocente était par nature un enfant de colère et ne pouvait être sauvée que par un souverain décret qui l'arracherait au péché comme un tison du milieu de l'incendie. Pesant donc ainsi toutes choses dans une seule balance, elle redoutait avec la sincérité de tout son être de voir sa fille épouser un incrédule.
Mistress Scudder, après s'être retirée dans sa chambre, prit sa bible pour se livrer à son exercice accoutumé de dévotion avant de se coucher. Eile lut et relut un chapitre, sachant à peine ce qu'elle lisait, et demeura longtemps assise, le livre à la main, plongée dans de profondes méditations. James Marwyn était le fils de son cousin, et elle avait pour celui-ci un grand sentiment de respect et d'attachement. Elle avait aussi une affection réelle pour le jeune homme, qu'elle regardait comme un brave garçon à la tête un peu vive; — mais qu'il osât toucher à sa sainte, à sa Marie, qu'il lui enlevât la fille qui était tout pour elle ! cette seule pensée la rendait inj uste et amère envers lui.
« Après tout, se dit-elle, j'ai devant moi trois ans, trois ans pendant lesquels il n'y aura pas même de correspondance, ou tout au plus une ou deux lettres échangées ; avec de la sagesse, en trois ans on vient à bout de bien des choses. » Et elle sentit se réveiller en elle toute son habileté, tout son tact de femme et de mère, prêts à faire face à cette nouvelle difficulté.