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CHAPITRE VII

La famille de James Marwyn.

Zébédée Marwyn, père de James, était une individualité résultant si entièrement de la société et de l'éducation de la Nouvelle-Angleterre, qu'il doit figurer dans notre histoire comme l'un des types de cette époque.

Il était propriétaire, dans le voisinage immédiat de New- York, d'une grande ferme qu'il cultivait de ses mains avec le plus grand soin. C'était un homme d'un âge mûr, à la tête blanchie, au regard perçant, dont la figure était empreinte d'une énergie et d'une intelligence peu communes. Il avait un de ces esprits nets et fermes que la Nouvelle- Angleterre forme chez ses fermiers, comme elle forme les cristaux dans ses montagnes, par une sorte d'influence graduelle découlant de tous les pores de son sol comme de son système.

Zebédée n'avait eu d'autre éducation proprement dite, que celle de ces écoles dont les États-Unis sont si largement dotés, et qui sont les sources d'une si riche activité intellectuelle. Il y avait appris à penser et à réfléchir, procédé auquel il n'avait pas renoncé en quittant l'école.

Bien qu'il se livrât journellement, avec ses fils et ses ouvriers, à tous les travaux qu'exige une ferme, il suivait d'un œil curieux le mouvement de la littérature, et il n'y avait pas une publication nouvelle dont il ne trouvât moyen d'en-

richir sa nombreuse bibliothèque. Avant tout, théologien ardent et instruit, non-seulement on trouvait chez lui tous les traités de controverse, les sermons et les livres religieux qui alors, comme aujourd'hui, abondaient dans la Nouvelle- Angleterre, mais encore leurs marges étaient couvertes de ses annotations et de ses commentaires. A peine existait-il une charge publique qu'il n'eût remplie, soit à une époque soit à une autre. Il était diacre de l'église, président du comité d'éducation , juge de paix ; il avait représenté Newport dans deux sessions législatives, et était en permanence conseiller général de tout homme ayant quelque chose à démêler avec son voisin. Entre autres sciences, il avait acquis une connaissance générale du droit, et on le consultait souvent de préférence aux praticiens spéciaux.

Il habitait une de ces grandes maisons blanches et carrées, fraîches, propres et vastes, décorées de persiennes vertes qui faisaient dès lors 1g, joie et l'orgueil des propriétaires de la Nouvelle- Angleterre.

Les fenêtres étaient ombragées par des massifs de lilas ; la grande cour, entourée de murs blancs, renfermait un épais gazon et quelques arbres fruitiers. Vis-à-vis de la maison, sous un hangar, était une petite forge où, les jours de pluie, Zébédée réparait les avaries de ses outils de fermier. Souvent le dernier ouvrage scientifique ou le dernier pamphlet de théologie était ouvert à côté de lui, et il en discutait le contenu avec quelqu'un de ses voisins , s'il en survenait, ce qui, à vrai dire, arrivait fréquemment, car plus d'un fermier, moins adroit et moins bien monté, profitait de l'habileté de Zébédée et venait lui demander de lui river ce clou, de lui resserrer cette cheville, ou bien encore de lui laisser donner un coup ou deux sur son enclume, ce à quoi le digne homme consentait toujours avec une obligeante gravité.

Gomme rien n'était jamais ni égaré ni en mauvais état dans l'établissement de M. Marwyn, celui-ci était exposé à de fréquents emprunts de la part des personnes, toujours nombreuses, qui suppléent à leur manque de soin ou de prévoyance avec les ressources de leurs voisins.

L'homme qui est à la fois connu pour être toujours bien monté et toujours obligeant, court grand risque de se trouver lui-même au dépourvu. Pour obvier à cet inconvénient, Zébédée s'était procuré un assortiment complet d'outils destinés à l'usage de ses voisins, et lorsqu'un de ceux-là était prêté, il répondait tranquillement à celui qui venait le lui demander, que la bêche ou la faux était dehors, conciliant ainsi le précepte de l'Écriture sainte : « Faites-le bien et prêtez, » avec le principe d'ordre inhérent à sa nature.

M. Marwyn avait épousé de bonne heure une des plus jolies femmes du pays, qui l'avait rendu père d'une famille nombreuse et prospère, dont James était le dernier rejeton. Mi stress Marwyn était à cette époque une femme grande et mince, au regard triste, aux manières et à la voix douces, sérieuse, réfléchie, s'épanchant rarement en longs discours. Elle apportait dans l'arrangement de son intérieur ce même ordre et cette même prévoyance qui caractérisaient son mari, mais son esprit était d'une nature plus élevée que celui de Zébédée.

Dans sa chambre, auprès de sa corbeille à ouvrage, était une table couverte de livres. En les examinant, on eût compris quelle avide et ardente intelligence se cachait sous les regards silencieux de cette calme et douce créature. L'histoire, la biographie, les mathématiques, divers volumes de l'Encyclopédie, la poésie, les romans, tout avait là sa place, et tandis qu'elle s'acquittait de ses travaux de ménage, cette âme active et inquiète parcourait des cycles de pensées dont bien peu s'épanchaient par la parole.

Qu'était-ce que cette merveilleuse musique du Miserere qui, disait- on, passionnait les foules et arrachait des larmes aux plus endurcis? Qu'était-ce que ces merveilleuses peintures de Raphaël et de Léonard? Qu'éprouverait-elle en voyant l'Apollon, la Vénus? De quel charme magique étaient donc revêtus les vieux marbres? charme incompréhensible pour elle qui jamais n'avait aperçu rien de semblable à un objet d'art. Et les glaciers de la Suisse, cet incomparable mélange de beauté et de sublimité de ses montagnes, quelle impression produisaient-ils sur ceux

T-i LA FIANCEE DU MINISTRE.

qui les voyaient? Qu'était-ce que toutes ces harmonies dont parlaient les écrivains, ces masses, ces fugues, ces symphonies? Ah! si elle pouvait seulement entendre une fois le Miserere de Mozart, pour savoir ce que c'était que la musique. Et les cathédrales I qu'elles devaient être merveilleuses avec leurs forêts de piliers, d'arceaux, nuancés comme les bois d'automne par leurs verrières coloriées, et ces solennelles antiennes roulant sous leurs longues ailes 1

Elle songeait à tout cela tandis que le dimanche, assise dans la vieille église aux grandes fenêtres carrées, elle regardait la chaire grossièrement travaillée, et écoutait détonner le chœur.

Parfois ses pensées se détournaient pendant plusieurs jours de ces sujets pour s'absorber dans des études mathématiques ou métaphysiques : « Voici huit jours que je relis ce traité de l'optique, disait-elle un jour à son mari, et je ne le comprends que d'aujourd'hui. Je me suis aperçue qu'on a fait une erreur en traçant les diagrammes. Je l'ai corrigée et maintenant la démonstration est complète. — Dina, faites attention que ce bois est du châtaignier et qu'il n'en faut que sept morceaux pour chauffer le four. 30

Il n'est pas supposable qu'une femme de cette trempe écoutât d'une oreille inattentive une prédication aussi intellectuelle que celle du docteur Hopkins. Aucune paire d'yeux ne suivait le tissu de ses raisonnements avec une attention plus anxieuse que les yeux mélancoliques de mistress Marwyn, et un observateur attentif eût pu les voir s'assombrir à mesure qu'elle était entraînée par leur logique irréfutable. Car, tandis que d'autres écoutaient pour la clarté de la pensée, pour la subtilité de l'argument, elle écoutait comme une grande âme, intelligente, comprimée, dont chaque fibre est un nerf, écoute discuter le problème de sa propre destinée; elle écoutait comme écoute une mère de famille qui veut savoir quelles sont les probabilités, les possibilités de cette mystérieuse existence, non-seulement pour elle-même, mais encore pour ceux qui lui sont plus chers qu'elle-même.

Cette joie exaltée ou cette entière soumission avec lesquelles d'autres semblaient envisager le plan de l'univers, tel que le développait le docteur, n'était point entrée dans son esprit. Tout lui semblait enveloppé de terreur et de mystère, et cette terreur lui apparaissait comme un signe de sa non-régénération, comme une preuve qu'elle était de ceux qu'un mystérieux anathème condamne à ne jamais recevoir la lumière du glorieux Évangile de Jésus-Christ. Et tandis que son mari était diacre de l'église, elle restait depuis longues années dans son banc, triste spectatrice de la distribution des sacrements.

Remplissant ponctuellement tous ses devoirs, exacte, pieuse, elle se regardait néanmoins comme une enfant de colère, une ennemie de Dieu, vouée à la perdition; elle n'apercevait même aucun remède possible, en dehors d'un décret souverain et mystérieux qu'elle attendait avec le découragement qui suit un espoir longtemps différé.

Ses enfants avaient successivement grandi autour d'elle, vigoureux, intelligents et dune conduite exemplaire; son fils aîné était professeur de mathématiques dans une des premières universités de la Nouvelle- Angleterre. Son second fils, qui s'occupait de la ferme conjointement avec son père, était un homme d'esprit cultivé, un mathématicien habile, et bien souvent pendant les soirées d'hiver, le fils, le père et la mère travaillaient ensemble, autour du feu de la cuisine, aux calculs de l'almanach de l'année suivante, que le fils avait été chargé de rédiger.

La précision, le calme, la gravité, caractérisaient toutes les habitudes de la famille. Les démonstrations affectueuses étaient rares entre les parents et les enfants, les frères et les sœurs, bien qu'une affection et une confiance mutuelles régnassent entre eux. Ce n'était ni orgueil ni rudesse, mais une sorte de honte, de timidité habituelle qui retenait dans chacune de ces âmes les sentiments dont l'effusion est si douce ; cette habitude de froideur extérieure était devenue si enracinée, qu'aucun d'eux n'eût prononcé un mot caressant ou affectueux sans une sorte de malaise. Il était entendu une fois pour toutes que l'affection faisait la base de leurs

relations. Aux premiers temps de son mariage, le cœur de mistress Marwyn avait souffert d'accepter cet une fois pour toutes h la place des effusions quotidiennes que chaque femme voudrait voir, comme la bonté de Dieu, « renouvelées chaque matin; » mais elle-même était dune nature concentrée, et après quelque agitation, l'aiguille de son âme fut fixée et son lot accepté, non comme celui qu'elle eût choisi et préféré, mais comme bon et raisonnable.

James, son dernier enfant, vint faire dans cette grave, décente, respectable famille, une formidable irruption.

On voit parfois dans un cercle de famille un enfant d'une nature si différente de tout le reste, qu'on dirait que comme un aérolithe, il est tombé d'une autre sphère. Tous les rejetons de la famille Marwyn avaient appartenu à cette classe de babies réguliers et d'humeur facile qui dorment jusqu'à ce qu'on juge convenable de les lever, qui, éveillés, tettent patiemment leur pouce et fixent leurs grands yeux ronds sur le plafond tant qu'il ne convient pas aux parents qu'ils fassent autre chose. Un peu plus grands, c'avait été des enfants sages et bien appris, qu'on pouvait habiller dès le matin du dimanche et asseoir comme autant de poupées sur des chaises, où ils attendaient paisiblement que la cloche annonçât l'heure d'aller à l'église. Grâce à ces enfants modèles, mistress Marwyn avait acquis le renom d'une femme supérieure dans l'art de l'éducation.

James était destiné à mettre en déroute l'expérience et tous les talents de sa mère. Il pleurait la nuit; il entendait être levé dès le matin ; il ne voulait sucer ni son pouce ni l'éponge imbibée de lait sucré avec laquelle on essayait de l'apaiser. Il livrait des combats vigoureux avec ses petits poings, renversait toutes les traditions en fait d'éducation, et régnait en despote sur la domesticité vaincue. Dès qu'il put marcher seul, ont était certain d'apercevoir ses beaux yeux noirs et les grosses boucles de sa chevelure dans tous les endroits interdits, et de lui voir faire tout ce qui était défendu.

Tantôt pendu à la robe de sa mère, il l'aidait à saler le beurre, en ajoutant pour sa part un petit contingent de ta-

bac ou de sucre; tantôt après un de ces intervalles de silence si gros de menaces pour quiconque a l'habitude des enfants, il apparaissait avec les débris de la boîte à l'indigo, le visage sillonné de raies bleues et plus semblable à un gnome qu'au fils d'une respectable mère de famille. Il n'y avait pas de cruches à la portée de ses petits pieds et de ses mains infatigables dont l'étourdi ne se renversât le contenu sur la tête, sans que cette expérience le rendît plus sage. Aussi sa mère remerciait-elle tous les soirs le ciel en le mettant au lit tout endormi : James avait encore passé une journée sans se tuer et sans tuer personne.

Devenu plus grand, il ne valut guère mieux; il n'avait point de goût pour l'étude; il bâillait sur les livres et sculptait des ancres au lieu d'apprendre ses conjugaisons. Personne ne pouvait deviner comment il avait appris à lire, car il semblait ne jamais rester en place assez longtemps pour apprendre quoi que ce fût. Cependant il savait lire, et il en profita pour dévorer toutes sortes de voyages sur terre et sur mer, et les vies des guerriers et des amiraux. Il semblait avoir, en dépit de son père, de sa mère, de ses frères, un talent tout particulier pour faire de mauvaises connaissances. Il était toujours le bienvenu près de tous les Tom, les Jack, les Jim, les Ben et les Dick qui flânaient sur les quais de Newport. Il étonnait son père par sa connaissance minutieuse de tous les bricks, schooners et goélettes qui étaient dans le port, et ses notions biographiques sur les Tom, les Dick et les Harry qui en composaient les équipages.

Il n'y avait dans la maison qu'une seule personne qui sût venir à bout de James, c'était la négresse Candace.

L'esclavage domestique tel qu'il existait alors dans la Nouvelle-Angleterre avait une physionomie toute différente de cette même institution dans les pays du Sud. Le sol ingrat nécessitant la culture la plus soigneuse et la plus intelligente, les habitudes économes, secrètes, défiantes, de la population, son industrie, son activité, tout s'opposait à ce que les habitants du Nord se reposassent de leur travail sur les esclaves. Ceux-ci introduisaient un élément étranger, gro-

tesque, pittoresque, dans une vie positive et monotone. C'était comme si on eût vu des bouquets de palmiers semés çà et là entre les églises de bois des Yankees, ou des buissons d'aloès croissant dans leurs champs parmi les houx et les genévriers.

Ajoutez à cela que dans la Nouvelle-Angleterre, les esprits sérieux avaient, dès le début, conçu des doutes sur la légitimité de l'esclavage, et que ce scrupule, qui empêchait beaucoup d'entre eux de le mettre en pratique, servait de frein à tous, en sorte qu'il n'existait là rien de semblable à la vie des plantations, et que le petit nombre d'esclaves possédés était disséminé entre différentes familles, dont ils étaient regardés et se regardaient eux-mêmes comme faisant partie intégrale. M. Marwyn, comme grand propriétaire, en comptait dans son établissement deux ou trois, sur lesquels Candace régnait en souveraine. La présence de ces enfants des tropiques, leur riche et joyeuse nature, leur abandon d'expression, formaient avec les lignes calmes, nettes, un peu anguleuses, que présentait le tableau de la Nouvelle-Angleterre, un contraste que tout artiste appréciera.

Aucune race n'a fait preuve d'une plus grande fécilité d'adaptation aux latitudes et aux coutumes les plus diverses que la race nègre. Peu lui importent les neiges du Canada, les terres dures et rocailleuses de la Nouvelle- Angleterre, avec ses lignes sèches et précises, ses habitudes régulières, ou l'abondance et la profusion des Etats du Sud ; Sambo et Guffy prospèrent et se multiplient partout et sous tous les régimes. Les vallées et les collines de la Nouvelle-Angleterre conservent encore l'écho lointain des bons mots et des joyeusetés de divers loustics noirs qui ne voyaient dans l'orthodoxie et l'hétérodoxie, dans le docteur Ceci et le docteur Cela, qu'un thème plus abondant de gausseries. Et de fait, le ministre d'alors avait généralement son ombre noire, sorte de Boswell africain, qui poudrait sa perruque, cirait ses bottes, défendait et patronnait ses sermons, et se pavanait complaisamment par le pays, comme si en vertu de sa peau noire, il avait absorbé tous les rayons de la dignité et de la sagesse de son maître.

La présence de ces créatures exotiques dans les familles était une bénédiction pour les enfants; la tendresse expansive de leur nature y apportait cet aliment de sympathie si chère à l'enfance, et que lui refusaient les habitudes sévères et froides de l'éducation dans la Nouvelle-Angleterre. Bien des habitants de ce pays comptent parmi leurs plus chers souvenirs celui de quelqu'un de ces êtres sympathiques qui, par sa chaleur de nature , fut le premier, le plus puissant magnétiseur de son esprit enfantin.

Gandace était une négresse grande, robuste, corpulente, qui s'avançait avec le majestueux balancement d'un navire entrant à pleines voiles dans le port.

Le lustre brillant de sa peau noire et l'éclat de ses dents blanches indiquaient la plénitude d'une vigueur physique qui n'avait jamais connu un jour de maladie. Son turban de soie rouge et jaune avait lui-même un éclat tropical, et ses amples jupes étaient toujours prêtes à s'étendre sur les transgressions enfantines de son jeune favori James.

Elle le tenait, pendant les longues soirées d'hiver, suspendu à ses lèvres, tandis que tricotant au coin de la cheminée, elle lui racontait de bizarres légendes africaines, lui dépeignait les merveilles qu'elle avait vues dans son enfance, car elle n'avait été enlevée qu'à l'âge de quinze ans; et ces récits sauvages et colorés stimulaient encore l'ardente imagination de l'enfant et son désir d'explorer des pays inconnus. James était-il grondé ou puni, Candace avait pour lui en secret des entrailles miséricordieuses, et cachait des friandises dans son ample poitrine, afin de mitiger la sentence qui l'envoyait coucher sans souper ; plus d'une part de gâteau, plus d'une assiettée de bonbons, avait ainsi fourni à James des consolations subreptices que sa consciencieuse mère n'eût osé lui donner. Mistress Marwyn, tout en soupçonnant ces infractions à la loi, fermait les yeux pour deux raisons : la première c'est qu'une mère n'est jamais bien fâchée de voir gâter un peu son fils affligé; la seconde, c'est que Candace était si opiniâtre, qu'autant eût valu tenter de s'opposer à la marche d'un vaisseau dont le vent gonflait

toutes les voiles, que d'essayer de l'arrêter sur un sujet où son cœur était en jeu.

Non qu'elle n'eût ses querelles privées et particulières avec a massa James, » lorsque celui-ci venait à contester la souveraineté de ses ordres dans la cuisine. On la voyait même le poursuivre avec son rouleau et les mains pleines de farine, lorsqu'il s'était emparé d'une gauffre ou d'un beignet sans autorisation préalable, et déclarer que c'était bien « l'enfant le plus insupportable qu'on eût jamais vu. » Mais si, sur la foi de cette assertion, quelqu'un se permettait de lui adresser le moindre reproche, Candace, insoucieuse de la logique, prenait aussitôt vigoureusement son parti : « S'il était méchant, c'est qu'aussi on était sans cesse après lui, le pauvre enfant ! si seulement on voulait le laisser tranquille, on pouvait être sûr qu'il serait toujours sage, etc., etc. »

Cet assortiment varié d'impressions, l'ordre, la gravité, la solennelle monotonie de la maison paternelle, avec le perpétuel tictac de l'horloge résonnant dans de vastes chambres, propres et rangées comme si elles n'étaient jamais habitées, la vue de la mer toujours brillante, souriante, fascinante, comme un coursier magique qui tout sellé, tout bridé, s'offre à vous emporter vers des pays enchantés; ses connaissances avec toutes sortes d'étrangers, de vagabonds et de vauriens appartenant aux équipages des bâtiments; le dégoût que lui inspiraient les lents mouvements des grands bœufs et des sillons interminables de la pièce des quinze arpents; ses querelles avec ses graves frères aînés; la conscience qu'il avait d'affliger sa mère, précisément en étant ce qu'il était et ne pouvait s'empêcher d'être, et finalement une violente querelle avec son père, dans laquelle eut lieu cette dernière secousse, qu'un peu plus tôt, un peu plus tard, tout jeune esprit donne à la vieille autorité, toutes ces influences réunies décidèrent du sort de James : un soir il ne parut ni au souper ni à la veillée autour du foyer, il ne revint pas coucher et on ne le vit pas non plus au déjeuner, jusqu'à ce qu'un jeune mousse d'un extérieur étrange et sauvage, que M. Marwyn avait plus d'une fois chassé du

voisinage, apporta une lettre annonçant que James s'était embarqué sur l'Ariel la veille au soir.

Le visage de Zébédée Marwyn se fit de pierre et il dit :

« Il nous a quittés parce qu'il n'était pas des nôtres. » Sur quoi Candace leva son poing enfariné, et le brandissant comme une grosse boule de neige, s'écria : a Oh! massa Marwyn, vous verrez que ce garçon sera l'appui de votre vieillesse : c'est moi qui vous le dis; il y a en lui de quoi faire dix hommes ordinaires; la bouilloire, quand elle est trop pleine, répand par-dessus le bord; la bonne bière fait toujours sauter le bouchon, heureux quand elle ne fait? pas éclater la bouteille. Je vous dis, moi, que les anges tiennent ces sortes de garçons par un crochet, et que quand le Seigneur voudra, ils l'amèneront sain et sauf au port. »

Et Gandace conclut son discours en soulevant toute sa fournée de pâte et la lançant dans la huche avec une énergie qui fit trembler la batterie de cuisine.

Chacun était si habitué aux façons irrévérencieuses de Gandace, toutes contraires qu'elles fussent aux habitudes de respect soigneusement inculquées dans cette famille, que personne ne songea à l'en blâmer ou à l'en reprendre. Elle avait conservé une sorte de liberté sauvage dans ses manières que tous excusaient en songeant qu'elle était née et avait été élevée parmi les païens, et qu'on ne pouvait espérer qu'elle se pliât sur-le-champ au joug et aux habitudes de la civilisation. Le fait est que (tous mes lecteurs ont dû le remarquer) il y a de ces sortes de gens devant qui tout le monde se dérange de son chemin, comme on ferait devant une locomotive, sans s'arrêter à demander pourquoi ; et Gandace était de ces gens-là.

Il est probable que cette défense de James ne déplut pas trop à M. Marwyn, car il y fit allusion plusieurs fois dans la matinée, disant qu'il ne pouvait comprendre pourquoi

I Candace et tous les autres raffolaient de ce garçon, et termina une longue méditation par la remarque que ces pauvres Africains avaient parfois beaucoup de pénétration, et que souvent il avait été étonné de celle de Candace en particulier.

A la fin de Tannée, James revint à la maison plus calme et plus homme , et si beau avec son teint bruni par le soleil, que la moitié des fillettes du pays perdirent leur cœur le premier dimanche qu'on le vit à l'église. Il était tendre comme une femme avec sa mère, et il la suivait des yeux comme un amant partout où elle allait. Il fit à son père les excuses convenables, tout en annonçant sa ferme résolution de s'en tenir à la profession qu'il avait choisie, et il distribua à tous les membres de la famille les présents qu'il avait apportés pour eux des pays lointains. Gandace fut pour sa part gratifiée d'un turban jaune et rouge acheté à Mogador, et d'une paire de pantoufles en maroquin jaune, avec des pointes en l'air; et bien que ces chaussures ne parussent devoir lui être d'aucune utilité dans la vie habituelle, Candace les mettait chaque jour un instant au bout de ses gros pieds, et les contemplait avec une satisfaction indicible. Elles contribuèrent à la confirmer dans la conviction que les anges qui avaient leurs crochets dans la jaquette de massa James, commençaient déjà à tirer la corde.

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