‹ La fiancée du ministreChapitre 8 sur 35 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

Qui traite du romanesque.

Il n'y a pas, dans la langue anglaise, de mot plus maltraité par ce qu'on appelle les gens sensés, que le mot romanesque.

Lorsque M. Smith ou M. Stubbs ont si bien engrené tous les rouages de la vie, qu'elle est devenue pour eux une machine qui tourne toute seule, lorsqu'eux-mêmes ont fini par contracter les habitudes et le maintien du patient animal qui, en parcourant sans cesse le même cercle, fait mouvoir la machine, ils croient alors avoir remporté « la victoire qui subjugue le monde. ■»

En dehors de cette meule et des écus qu'elle apporte au moulin, tout est jeté par eux dans un même sac, étiqueté « romanesque. » Peut-être y a-t-il eu un temps, alors que M. Smith était jeune, il se le rappelle maintenant, où il lisait des vers, où sa joue se mouillait de larmes étranges, où un certain air joué dans la rue par un orgue de Barbarie avait le pouvoir de précipiter les battements de son cœur, et de faire rougir ses paupières. Ah! c'est qu'en ce temps-là il avait une vision ! Deux beaux yeux avaient le don de l'émouvoir singulièrement; une petite main blanche posée sur son bras vigoureux le faisait trembler ; et alors arrivaient l'humilité, les hautes aspirations, les craintes, les espérances, les nobles désirs, les eaux troublées par la des-

cente de l'ange de l'amour, etc., etc., et un peu plus, M. Smith devenait un homme au lieu d'un banquier. Il y songe parfois, lorsque après dîner il voit, de l'autre côté de la cheminée, mistress Smith endormie, balançant innocemment les nœuds de rubans roses et la dentelle de Bruxelles qui ornent et entourent son rouge et placide visage.

Mistress Smith n'était pas son premier amour, ni même aucun autre amour, mais ils se convenaient raisonnablement. Et quant à la pauvre Nelly, elle est morte et enterrée, et tout cela n'était que folies romanesques. La dot de mistress Smith lui a permis d'entrer dans les affaires, et de plus mistress Smith elle-même est une excellente ménagère; il remercie Dieu de ce qu'il n'est pas romantique, et recommande à Smith Junior de ne lire ni romans, ni poésie, et de s'attacher aux réalités.

C'est donc là « la victoire qui a vaincu le monde : » s'engraisser paisiblement, avoir de grands feux et de bons dîners, accrocher son chapeau au même portemanteau chaque jour, à la même heure ; dormir solidement toute la nuit, et ne jamais se préoccuper de rien au delà.

Beaucoup d'autres que M. Smith ont remporté cette victoire, ont étouffé leur meilleure nature, l'ont enterrée, et pour mieux l'écraser, ont bâti sur sa tombe l'édifice de leur existence future.

Cette ravissante Mme T..., dont la vie tourbillonne entre le bal, l'Opéra, les dentelles, les diamants, les projets pour se faire admirer et pour établir ses filles, — il y eut un temps, vous ne voudrez pas m'en croire, et pourtant cela est vrai, — il y eut un temps où cette femme orgueilleuse et mondaine avait été rendue si humble par la baguette d'une fée mystérieuse, qu'elle se croyait réellement capable de devenir la femme d'un homme pauvre. Oui, elle songeait à vivre dans une petite maison donnant sur n'importe quelle rue, avec une seule domestique, faisant elle-même ses chapeaux, raccommodant ses vêtements, et balayant la maison les jours où Bessy savonnerait; et tout cela pourquoi? Tout cela parce qu'elle pensait qu'il existait un homme si grand, si noble, d'un cœur si élevé, que vivre avec lui dans la

pauvreté, être guidée par lui dans l'adversité, s'appuyer sur lui dans les passages rudes et difficiles de la vie, était quelque chose de plus noble, de meilleur, de plus pur, de plus satisfaisant, que des dentelles d'Angleterre, une loge à TOpéra, voire même que les robes les plus élégantes de Mme Roger.

Malheureusement tout cela n'était qu'un roman , cet homme n'existait pas. Il n'y avait en réalité qu'un être vulgaire, intéressé, ambitieux, à qui elle avait ouvert à première vue un crédit illimité sur sa meilleure nature ; quand vint l'heure de la déconvenue, elle s'éveilla de son rêve avec un rire ironique, et depuis elle a toujours méprisé les aspirations, pour ne songer qu'aux réalités de la vie, et elle nourrit la pauvre petite Jeanne, qui est là près d'elle, dans sa loge à l'Opéra, du fruit amer qu'elle a cueilli sur l'arbre de la science. Cette élégante mistress T.... poursuit de ses épigrammes et de ses mordantes railleries les gens qui se marient par amour, mènent une vie laborieuse , et gardent pour le dimanche leurs bonnets à rubans roses. Jamais Jeanne, dit-elle, ne fera une pareille sottise ; et tandis qu'elle parle ainsi, le cœur manque à la pauvre Jeanne, qui voit disparaître de la loge d'en face une paire de moustaches que son imagination a douées de tout ce qu'il y a de plus grand, de plus héroïque, de plus admirable dans l'homme. Avec le temps, mistress T... s'aperçoit que l'amour s'est faufilé dans le cœur de sa fille, et elle se demande où celle-ci « a pu prendre de pareilles idées; elle a pourtant eu bien soin de ne pas lui laisser lire de romans I »

A entendre les gens amers, prosaïques, désenchantés, on dirait que les poètes et les romanciers ont créé le romanesque. Ils l'ont créé à peu près comme les cratères créent les volcans. Qu'est-ce que le romanesque? D'où vient-il? Platon en parlait sagemant il y a deux mille ans lorsqu'il disait : « L'âme de l'homme dans son premier état avait des ailes et planait parmi les dieux; c'est pourquoi, lorsque dans cette vie les souvenirs de l'âme sont ravivés par la musique, la poésie ou la vue de la beauté, elle éprouve une sorte de douleur, comme si ses ailes voulaient repousser,

à peu près comme les enfants qui font leurs dents. » Si donc un vieux païen discourait si gravement, il y a deux mille ans, de la partie romanesque de notre nature, comment se fait-il que nous autres chrétiens, nous l'envisagions d'une façon si païenne, et que nous en abandonnions la direction aux faiseurs de ballades, aux romanciers et aux chanteurs d'opéras ?

Disons-le donc avec crainte et respect : c'est Dieu qui est l'auteur du romanesque. Lui qui a fait l'homme et la femme; lui qui a disposé de la grande harpe de notre existence, avec ses cordes étranges, merveilleuses, et qui en a tiré l'harmonie ; Dieu est le grand poëte de la vie humaine. Toute impulsion noble et héroïque, toute aspiration vers un amour plus pur, une perfection plus grande, un type d'existence plus élevé que celui qui nous enserre comme une prison dans l'obscur chemin de la vie quotidienne, est le souffle de Dieu, son impulsion, l'inspiration par laquelle il rappelle à l'âme qu'elle doit tendre vers quelque chose de plus haut, de plus doux, de plus pur que ce monde.

Qui que vous soyez donc, homme ou femme, si votre idéal est brisé..., comme ille sera infailliblement mille fois; si la vision s'évanouit, si l'enthousiasme s'éteint, ne vous tournez pas vers le scepticisme et l'amertume en disant : « il n'y a rien de meilleur pour l'homme que de boire et de manger, » mais plutôt chérissez le souvenir de ces révélations bénies, regardez-les comme des prophéties et des avant-coureurs de choses réelles et possibles, qu'il nous sera donné d'atteindre dans la plénitude de l'éternité. L'esprit railleur qui se rit du romanesque est une pomme cueillie par le démon lui-même sur l'arbre amer de la science ; il ne nous ouvre les yeux que pour nous montrer notre éternelle nudité.

Si vous avez eu jamais une amitié romanesque et désintéressée, une foi et un culte ardents pour quelque héros de votre âme ; si vous avez ainsi aimé que toute froide prudence, toute considération mondaine et égoïste aient été balayées de votre âme comme la paille par un vent impé-

tueux, que vous vous soyez senti prêt à jeter tout votre être dans le gouffre de l'existence, comme une offrande aux pieds d'un autre, et tout cela pour rien.... quand vous vous seriez éveillé cruellement trahi et déçu, néanmoins remerciez encore Dieu d'avoir entrevu le ciel.

La source aujourd'hui tarie se rouvrira. Réjouissez-vous d'avoir connu la plus noble part de notre céleste héritage. Gardez comme un glorieux souvenir la pensée que vous avez reçu cet hôte divin dans votre âme.

De telles expériences nous révèlent la sainteté et le pathétique de la vie, et si nous en usons dignement, nos yeux seront à jamais ouverts pour discerner quels poëmes, quels romans, quelles sublimes tragédies se produisent autour de nous dans la vie de chaque jour, « écrits non pas sur le papier, mais sur les tablettes vivantes du cœur. » La rue la plus morne de la plus prosaïque petite ville, recèle la matière de plus de larmes, de sourires, d'un intérêt plus intense que n'en ont jamais décrit les romanciers ou chanté les poètes. La réalité est là, dont les romanciers ne sont que de faibles échos.

Ce plaidoyer nous a paru d'autant plus opportun, que nous voyons d'ici des hommes graves commencer à secouer la tête, et de vénérables matrones se prendre à soupçonner que cette histoire pourrait bien n'être , après tout, qu'une histoire d'amour.

Nous vous assurons, très-révérend ministre, et vous, très-discrète dame, qu'en effet ce ne sera point autre chose. Si vous consentez à nous suivre, vous découvrirez que la flamme du roman brûle aussi vive sous les bancs de glace du rigorisme puritain, que si le docteur Hopkins, au lieu de se vouer à la prédication métaphysique, eût été un habitué de l'Opéra, et que Marie se fût nourrie des poëmes de Biron, au lieu de méditer le traité d'Edwards sur les affections.

Les innocentes crédulités, les subtiles déceptions, tranquillement à l'œuvre sous la grave perruque du docteur, étaient précisément de la nature de celles qui dans tous les siècles ont trompé l'homme en la souveraine présence de

celle qui est appelée à régner sur sa destinée ; et quant à Marie, de quoi lui servait-il de pouvoir répéter d'un bout à l'autre, sans hésiter, le catéchisme de rassemblée, et que l'emploi de chacune de ses heures fût réglé comme l 'horloge du salon ?

La chanteuse italienne la plus passionnée , nourrie dès l'enfance de sentiments exaltés, ne fut jamais plus pleinement possédée par l'imposant mystère de la vie de la femme, que ne l'était cette jeune fille puritaine.

Il est vrai que le lendemain du départ de James , Marie se leva comme de coutume au point du jour, et qu'on eût pu la voir ouvrant la porte de la cuisine juste au moment où les oiseaux à leur réveil faisaient entendre leurs premiers gazouillements, puis préparer le repas de deux ouvriers engagés pour labourer le champ ; qu'elle se mit ensuite à écrémer le lait pour faire le beurre, et que tout en pétrissant une galette pour le déjeuner du docteur, elle chantait quelques fragments de vieux psaumes. Le bon docteur, alors occupé à ses dévotions du matin, se prit, en écoutant cette voix qui lui arrivait par instants à songer aux anges et au millénium. La fenêtre de son cabinet était ouverte, et c'est avec la senteur des lilas et mêlées au bêlement des moutons et à tous les bruits du jour qui s'éveille, que lui ^arrivaient, douces et solennelles, les notes argentines de ce chant un peu mélancolique, semblable à celui d'une âme qui se berce pour se calmer. Les paroles étaient celles de la vieille version des psaumes alors en usage :

Mon cœur, sois en assurance ; Dieu se souvient de ta foi ; Les fléaux de sa vengeance N'approcheront pas de toi.

Puis c'était le petit piétinement au dehors, le bruit des chaises, le cliquetis des assiettes, annonçant que ces actives petites mains préparaient la table ; puis il y eut une pause

pendant laquelle Marie s'était sans doute rapprochée de la fenêtre, car la voix s'entendit distincte et triste : ,

0 Dieu, dissipe l'orage,

Qui m'avait éloigné du port;

Sois sensible à ma prière,

A mes regards fais briller ta lumière.

La vie de la Nouvelle-Angleterre, si habituellement sérieuse et solennelle, respirait tout entière dans ces graves et plaintives mélodies alors chantées dans les églises, en sorte que ces paroles , bien que sur le plus triste mode mineur, ne suggéraient à l'auditeur rien de plus que le calme pensif et religieux dans lequel il aimait à se reposer. Leur mélancolie contrastait avec le joyeux ramage d'un rougegorge qui, apparemment attiré par elles, était venu se percher dans un lilas voisin, où ii s'abandonnait à de si merveilleuses roulades qu'il détourna un instant l'attention de la belle chanteuse. L'enivrement que respirait la chanson de ce petit messager à qui Dieu avait donné des plumes et des ailes, et qu'il avait rempli dune joie exubérante, formait en effet un contraste singulier avec les tristes notes que murmurait cette autre créature jetée dans un moule plus grand et pétrie d'une plus noble argile, cette créature née pour l'immortalité.

Mais le bon docteur était intérieurement ravi, et quand le chant s'arrêtait, il levait brusquement les yeux de dessus sa Bible comme si quelque chose lui manquait. Qu'était-ce? Il n'en savait rien, car il se doutait à peine que cette petite voix fût agréable à entendre ; il ne croyait pas l'avoir écoutée. Cependant il était sous le charme, son cœur était si rempli d'aise et de gratitude qu'il s'écriait avec ferveur : « Le livre s'est ouvert pour moi aux passages les plus agréables ; et ma part d'héritage est bonne. »

Ainsi allait pour lui le monde, plein de joie et de satisfaction, parce que la voix et la présence d'où dépendait cette vie intime, qu'il ne soupçonnait pas, étaient invariablement près de lui, et formaient une part si régulière et si certaine

de son existence journalière, qu'il n'avait pas même la peine de les désirer. Mais pour cet autre cœur, comment allait-il? Que se passait-il dans l'esprit de cette sainte enfant qui se parlait à elle-même au moyen d'hymnes, de psaumes, de cantiques spirituels?

L'excellente fille s'était souvenue des paroles sur lesquelles sa mère l'avait quittée : « Applique ton esprit à tes devoirs ! >» Elle avait commencé la journée par une fervente prière pour que la grâce lui en fût accordée ; mais tout en s'entretenant avec Dieu, le fil doré de sa prière se mêlait et s'entrelaçait avec une autre suite d'idées ; sa vie passait dans une autre âme à mesure qu'elle demandait que la grâce divine s'étendît sur lui, le défendît de la tentation et le conduisît au ciel, et cette seconde prière prit tant d'avance sur l'autre, qu'avant que Marie s'en doutât, la pauvre enfant s'était complètement oubliée elle-même et ne sentait, ne pensait, ne vivait plus que dans autrui.

Quand elle jeta les yeux sur le verger, dont les suaves senteurs montaient vers sa fenêtre, et qu'elle prêta l'oreille aux premiers gazouillements des oiseaux, elle fit une découverte qui a étonné bien des cœurs avant le sien, à savoir, que tout ce qui faisait pour elle le charme de la vie, s'était brusquement évanoui. Elle ne s'était pas aperçue que depuis un mois, c'est-à-dire depuis le retour de James, elle avait vécu dans un monde d'enchantements ; que le port, les rochers, la plage, les plantes marines rejetées par les flots sur le sable, les deux milles qui séparaient le chalet de la maison Blanche, et les genévriers de son jardin, tout s'était coloré d'un prisme qui venait soudain de disparaître. Pas une seule heure qui pendant les quatres dernières semaines n'eût eu son secret intérêt : il était à la maison Blanche; peut-être allait-il passer, allait-il entrer? Même à l'église, quand elle se levait pour chanter, croyant ne penser qu'à Dieu, n'avait-elle pas toujours conscience de cette voix de ténor qui accompagnait la sienne, et tout en n'osant pas tourner la tête de son côté, ne sentait-elle pas qu'il était là, qu'il entendait chaque parole du sermon et de la prière? Le soin que mistress Scudder avait pris d'empêcher entre

eux tout entretien particulier n'avait fait qu'augmenter la préoccupation de Marie en jetant sur ses pensées le voile de la contrainte et du mystère. Des regards silencieux, des tressaillements involontaires, les choses qu'on indique et qu'on n'exprime pas, tel est l'aliment le plus séduisant et le plus dangereux de la pensée chez une nature délicate et prompte à l'émotion. Si les choses étaient dites tout haut, elles pourraient l'être inconsidérément, elles pourraient blesser par leur liberté ou troubler par leur imprudence ; mais ce qui n'est dit que par les regards est transmis à l'âme par l'intermédiaire de l'imagination, qui revêt tout d'une idéale beauté.

Chez une nature délicate et exaltée il est bien rare que l'amour soit en rapport avec la réalité qui en est l'objet. C'est habituellement un embrasement de toute la puissance que possède l'âme, d'aimer ce qui lui paraît grand et beau; c'est de faire l'amour de quelque chose de divin et de céleste qui, par une sorte d'illusion, s'attache à une personnalité. A proprement parler, il n'est qu'un seul et éternel objet de ce que conçoit l'âme dans cette exaltation. Le désenchantement est inévitable ; mais lorsque l'amour se termine par un heureux mariage, l'idéal, sans choc et sans violence, retombe peu à peu dans le réel, qui, bien que terrestre et défectueux, demeure à jamais protégé par le tendre souvenir de ce premier ravissement.

Ce que Marie aimait si passionnément, ce qui venait se placer entre elle et Dieu dans chacune de ses prières, ce n'était pas le marin jeune, gai, entreprenant, prompt à la colère, imprudent en paroles, généreux de cœur, mais mondain dans ses projets et dans ses désirs ; c'était l'idéal qu'elle se créait d'un homme noble et grand, comme James pouvait l'être un jour, à ce qu'elle pensait. Il lui apparaissait glorifié, devenu un modèle de la force qui dompte la matière, de l'autorité qui commande aux hommes et aux circonstances, du courage qui dédaigne la crainte, de l'honneur qui ne saurait mentir, de la constance qui ne connaît aucune défaillance, de la tendresse qui protège le faible, de la loyauté religieuse qui dépose auprès de son souverain

Seigneur et Rédempteur le trésor d'une virilité parfaite. Tel était l'homme qu'elle aimait ; c'est de ce royal manteau de toutes les perfections qu'elle revêtait la personne appelée James Marwyn, et tout ce qu'elle voyait, tout ce qu'elle savait lui manquer, elle le demandait à Dieu pour lui avec la ferveur d'une âme croyante.

Elle ne se trompait pas cependant, car de même que pour chaque feuille, pour chaque plante, il existe un idéal vers lequel la plante tend sans cesse dans sa croissance, de même il existe pour chaque être humain un idéal, une forme parfaite sous laquelle il apparaîtrait si chacun de ses défauts était vaincu, et chacune de ses excellences caractéristiques stimulée à son plus haut degré. Une fois par siècle peutêtre Dieu envoie à quelques-uns un ami qui aime en eux non plus une créature imaginaire, mais l'idéal divin de leur nature, qu'il perçoit à travers leurs imperfections ; qui aime, non pas l'homme qu'ils sont, mais l'ange qu'ils peuvent devenir. De tels amis semblent jouir du don de prophétie, comme la mère de sain!: Augustin, qui, au temps de la jeunesse ardente et coupable de son fils, l'aperçut, dans une vision, debout, vêtu de blanc, remplissant le ministère du prêtre à la droite de Dieu, ainsi qu'il est depuis de longs siècles.

Si par une mystérieuse puissance, nous pouvions nous représenter cette forme idéale et définitive des amis avec lesquels nous vivons journellement, nous la suivrions avec foi et respect sous tous les déguisements des fautes et des faiblesses humaines, « attendant la manifestation des enfants de Dieu. »

Les merveilleux amis auxquels Dieu accorde cette perception sont des exceptions en cette vie ; cependant il arrive parfois que nous possédons quelqu'un qui voit à travers nos imperfections, comme Michel-Ange voyait à travers un bloc de marbre, lorsque, l'attaquant avec une divine ferveur, il déclarait qu'un ange y était emprisonné; et c'est souvent la main ferme et délicate d'un tel ami qui rend l'ange à la liberté.

Il y a des âmes artistes qui parcourent le monde, regar-

dant leurs semblables avec attention et respect ; de même que d'autres recherchent parmi la poussière et les débris des vieilles boutiques, les œuvres ensevelies de Titien ou de Léonard, et les ayant trouvées, fussent-elles trouées, craquelées, retouchées par un barbouilleur, y reconnaissent sans hésiter le divin original et s'appliquent à le nettoyer et à le restaurer ; ainsi font les véritables prêtres du Seigneur oints et ordonnés par le Saint-Esprit ; et celui que n'anime pas cet enthousiasme n'est point ordonné de Dieu, tout un synode d'évêques lui eussent-ils imposé les mains. On rencontre beaucoup de tels prêtres parmi les femmes, car leur nature les convie à ce silencieux ministère, douées qu'elles sont d'une délicatesse de sentiment et d'une finesse de perception qui devance la marche plus lente de la raison; notre héroïne était de ces femmes.

En ce même moment, tandis que les ailes roses du matin teignaient de délicats reflets les arbres, les buissons, les rochers, elles empourpraient aussi les vagues innombrables se jouant autour d'un vaisseau qui naviguait isolé, au centre d'un horizon sans bornes comme l'éternité. Sur le pont un jeune homme contemplait l'Océan, pensif et un livre à la main; c'était James Marwyn, James qui appartenait aussi profondément, aussi complètement à ce monde matériel, que Marie au monde invisible et céleste.

Il y a" des gens qui semblent faits pour vivre; la vie est pour eux une telle jouissance, leurs sens sont si pleinement en rapport avec les choses extérieures, ils apprécient si ardemment le monde, qui fait tellement partie d'eux-mêmes ; ils ont si bien le sentiment de la puissance et de la victoire dans le gouvernement des choses matérielles, que la vie morale et invisible leur apparaît souvent incertaine et fantastique, comme la lune pâle et diaphane à la lumière d'un éclatant lever du soleil. Lorsqu'on les met face à face avec les grandes vérités du monde invisible, ils sont, par rapport à la divine sagesse, dans les mêmes relations que le gai et fastueux Alcibiade avec le divin Socrate, et comme le jeune homme de l'Écriture sainte avec celui dont Socrate désirait l'avènement; ils regardent, ne comprenant qu'imparfaite-

ment, et à Fappel des richesses ou de l'ambition se détournent avec tristesse.

Ainsi en était-il de James ; dans la plénitude de l'énergie et de l'ambition s'était formée sur son esprit cette croûte épaisse, ce scepticisme des choses spirituelles et élevées que les hommes du monde appellent le sens pratique. Arrêté et humilié soudain par la révélation d'une nature tellement plus noble que la sienne, qu'il s'était trouvé indigne à ses propres yeux, il lui avait demandé son amour, et lorsqu'un tel amour s'était dévoilé, il s'était senti prêt à s'écrier, comme autrefois le disciple en présence de la divine tendresse : « Retirez-vous de moi, je ne suis qu'un pécheur. »

Mais il est bien rare que toute une vie se trouve changée par l'impression d'une heure, et maintenant, tandis que James se tenait debout sur le pont, au milieu de tout ce qui le ramenait à ses anciennes habitudes, Marie, et sa religion lui revenaient à l'esprit comme une douce et inexplicable vision. Il voyait bien où elle était, mais que lui-même dût y arriver jamais, cela lui paraissait aussi impossible que de trouver un point d'appui dans les nuages.

Il tenait entre ses mains la petite bible comme si c'eût été quelque amulette charmée par le toucher d'un être supérieur, mais lorsqu'il s'efforça de la lire, ses pensées s'égarèrent et il la referma troublé et mécontent.

Cependant il y avait au dedans de lui des inquiétudes et des désirs qu'il n'avait jamais ressentis jusque-là, le commencement de ce trouble qui précède toujours la tension de l'âme vers une vie plus haute et plus vraie.

C'est là que nous le laisserons, après vous avoir montré nos trois caractères principaux subissant, chacun dans sa sphère particulière, l'influence de cette sainte et forte puissance dont il a plu à notre auteur de glorifier cette vie mortelle.

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