‹ La fiancée. L'officier de FortuneChapitre 2 sur 96 · I. Brideman · texte numérisé non relu

I. Brideman

Ls malheureux Baldoon guérit de ses blessures , mais il défendit d'uoe TO'x sombre toutes les questions sur 1» manière dont il les avait reçues. Si une dame, disait-il, lui adressait quelques questions sur ce sujet, il ne lui répondrait pas et ne la reverrait de sa vie ; si c'était un homme , il regarderait cette jndiscrétion comme un affront mortel et lui en demanderait satisfaction. Ti ne lécut pas longtemps après cette affreuse catastrophe ; il tomba de cheval ontn: Leith et Holyrood-House, et mourut de cette chute le jour suivant, 28 :r.d:s 1682. Ainsi , dans un petit nombre d'années on vit disparaître les principaux acteurs de cette effrayante tragédie.

Il courut des versions diverses sur cette mystérieuse affaire , la plupart liès-inexactes, bien qu'on pût à peine dire qu'elles étaient exagérées. Il était difficile, à cette époque , de pénétrer le secret d'une famille écossaise d'un rang élevé , et bien des choses s'y passaient dans lesquelles la loi elle-même c ait à peine intervenir

Le crédule M. Lavv dit simplement que le lord-président avait une fille f;u'il maria, et que la première nuit des noces elle fut enlevée à son o;)Oux, et fut traînée à travers la maison (par des esprits à ce qu'on prétend), 1 1 mourut peu de temps après. Une autre fille fut possédée par le malin esprit.

M. Sharpe, mon ami, donne une autre version de l'histoire. Suivant lui, c'est l'époux qui blessa la fiancée. Le mariage, d'après cette nouvelle variante, eût été fait sans le vœu de la mère , qui avait donné son consentement par ces paroles de mauvais présage : « Vous pouvez l'épouser , mais vous vous en repentirez bientôt. »

Je retrouve encore un autre récit de cette anecdote dans des vers aussi obscurs qu'ignobles dont j'ai une copie originale. On y voit qu'ils sont écrits Bur le défunt vicomte de Slair et sa famille par sir William Hainiltou de Whitelaw , les notes marginales par William Dunlop, writter à Edimbourg, [ils du laird de House-Hill, et neveu dudit sir William Ilamilton. Il existait une querelle personnelle et une rivalité entre l'auteur de ce libelle, nom que l'on peut justement donner à cet écrit, et le lord-président Stair. Cette satire, qui est écrite avec plus de méchanceté que de talent , porte l'épigraphe suivante :

La lÊiede Stair, son esprit, sa femme, ses enfants, pelils-enfanls et tout le reste, sont possédés du démon de la fausseté, de la sorccllcne, de la contagion du parricide.

L'écrivain malicieux qui rappelle tous les mallieurs de cette famille n'oublie pas le fatal mariage de Baldoon. Il semble, quoique ses vers soient aussi obscurs que peu poétiques, assurer que la vicleuce exercée contre le m nié fut accomplie par lintervention du malin esprit auquel la jeune dame s'était abandonnée en trahissant les serments qu'elle avait faits à son premier amant. Celte hypothèse ne s'accorde pas avec le récit donné dans la noti' sur le Mémorial de Law , mais se rapporte plulùl k h tiaditiou'Je la famille.

• Nous ne voyons dans tons les enfants de Slair aucune différence ; les fllles ont reçu les mêmes dons <jne les flls. Nous l'avons va , comme un véritable vassal , donner une de ses filles an laird de Glcnlace. Il savait qu'elle s'était engagée à nn autre amant, mais il faisait peu de cas de ses propres promesses. Le diable se moqua des droits du nouvel amant , et , comme elle s'était donnée k lui , il saisit la fiancée, sans s'inquiéter de ce que lui disait son mari, et jeta ce dernier hors du lit nuptial dans na coin de la cheminée, où son rival l'assomma ; il ne guérit de ses blessures que par une chute ' 1 »

Une des notes marginales attribuées à William Duulop porte ces lignes : « Elle s'était fiancée elle-même à lord Rutherford sous les plus horribles imprécations, et ensuite elle épousa Baldoon. Sa mère fut cause qu'elle manqua à ses serments. » On fait allusion au même événement tragique dans le couplet suivant :

■ Que de malédictions accablèrent cette vile famille, lorsque le jeune neveu épousa la fiancée de soa vieil oncle 1 »

La note sur le mot oncle explique ce mot, comme signifiant « que Rutherford, qui aurait dû épouser lady Baldoon , était l'oncle de Baldoon. » Cette satire sur lord Stair et sa famille fut , comme on l'a déjà dit , écrite par sir William Hamilton de Whitelaw, rival de lord Stair pour la place de président de la cour des sessions. II était de beaucoup inférieur à ce célèbre avocat par les talents , et il fut également maltraité par ses contemporains; soit avec raison ou sans cause, on l'accusa d'être un juge inique et partial. Quelquesunes des notes sont de cet original et laborieux antiquaire R^obert IMilne, qui , violent jacobite , prêta volontiers la main pour accabler la famille de Stair *.

Un autre poète de cette époque , dans un but très-différent , a laissé une élégie dans laquelle il fait légèrement allusion et donne des regrets au sort de cette pauvre jeune fille dont Whitelaw , Dunlop et Milne ont pris les malheurs pour le sujet de bouffonneries obscènes. Ce poëte d'une humeur plus douce est André Symson, qui était avant la révolution ministre de Kirkinner, en Galloway, et qui, après son expulsion comme épiscopal, exerça l'humble métier d'imprimeur à Edimbourg. Il fit pour la famille de Baldoon , avec laquelle il paraît avoir été intimement lié , une élégie sur le tragique événement dont un de leurs membres avait été la victime. Dans cette pièce de vers , il traite la triste circonstance de la mort de la Fiancée avec une mystérieuse solennité.

L'élégie porte ce titre : « Sur la mort inattendue de la vertueuse lady mistress Jeanie Dalrymple , lady Baldoon la jeune ; » et nous apprend la date précise de la catastrophe, que sans cela on n'aurait pas pu facilement déterminer. « Kupta August. XII. Doinum ducta August. XXIV. Obiitseptember 12; sepult. september 30, 1G69. » La forme de l'élégie est un dialogue entre

I. Allusion à la chute de cheval par laquelle Baldoon fut lii.

8. J'ai comparé la satire qu'on trouve dans le premier volume de cette cnrieuse petite collection, appelée livre de Pasquils écossais, 1827, avec celle que j'ai en ma possession , et qui m'a clé donnée par Thomas Thompson, esq., sous-archiviste. Dans le second livre de Pasquils, page 72, on trouve ''épitaphe la plus mordante sur sir James Hamilton de Whitelaw.

on voyageur et son domestique. Le premier se rappelle avoir passé depuis peu sur la même route, et tous les alentours étant embellis par un air de joie et de fête ; il désire connaître ce qui a changé tant de gaieté en deuil. Nous citons la réponse du domestique comme un échantillon de la poésie de M. Syrason , qui n'est pas de la première qualité :

• Monsien,, vous avez dit la vérité; uons éprouvions ce joar-là un grand bonheur. Mais, hélas! nos chansons joyeuses se changèrent bientôt en élégies. Une vertueuse dame, qui était naguère une fiancée, fut liée par le mariage à un rejeton plein d'espoir, et fut amenée ici. Nous nous réjouîmes tons, même pour elle. Mais bientôt nos chants se changèrent en lamentations. Elle disparut dans son printemps, et Airopos, de ses ciseaux qui n'épargnent rien, coupa le fil de sa vie. Ce malheur, nous nons le rappelons bien, arriva dans le faial mois de septembre; nous ne la reverrons qu'à la résurrection, lorsque les saints auront atteint toute la perfection de leur nature '. •

M. Symson épuise aussi sa verve poétique en faveur du jeune veuf, et, après une dolente complainte sur son malheur, le poète arrive à conclure sagement que si Baldoon avait été à pied , ce qui semblait être son habitude, il n'eût point couru la chance de périr par une chute de cheval. Comme cet ouvrage est très-rare , pour ne pas dire que celui que je possède est l'unique qui existe , et qu'il nous donne les détails les plus circonstanciés de l'histoire que nous avons racontée , nous allons , au risque d'être ennuyeux , insérer ici quelques vers de la composition de M. Symson. La pièce que nous citons est intitulée :

« Elégie funèbre , à l'occasion de la mort triste et lamentable du digne , respectable et accompli gentilhomme, David Dimbar de Baldoon , fils unique et héritier de l'honorable sir David Dunbar de Baldoon , chevalier baronnet. Il quitta le monde le 28 mars 1682 , d'une blessure qu'il avait reçue la veille en tombant de cheval entre Leith et Holyrood-House. Il fut honorablement enterré dans l'église de l'abbaye d'Holyrood-House , le 4 avril 16S2

< Les hommes pourraient m'accuscr avec justice de la plus noire ingratitude, si je gardais le silence, on si j'oubliais de répandre une larme! Que dis-jeî ah! ce serait peu de chose; ce serait une offrande bien pauvre, bien maigre, trop nicsiinine pour moi qui ai suivi les funérailles de mon ami. Un verre de larmes amëres, rempli jusqu'au bord, serait encore trop peu, lorsqu'il s'agit de lui. •

Le poète continue à retracer son intimité avec le défunt, et à vanter la constance du jeune homme à assister au service divin, ce qui produisit un grand effet sur plusieurs autres qui finirent par suivre son exemple.

« Aussi ma muse certiQe contre Priscian, qui était à lut seul toute ma paroisse , mon seul auditoire. •

Il décrit alors la personne et les manières du défunt , et d'après cette description, il paraît qu'on exigeait plus des gentilshommes à cette époque que de nos jours.

I. Cette éléb'ie a été réimprimée dans l'appcndix d'un ouvrage topographique du même auteur, inti* tulé : D(;«cr/;)//on comiilcle du Ca/Zott/aî/, par André Symson, ministre de Kirkinncr, in-8" ; Éclimbourg, i82.'>. Les élégies du révérend ministre sont exlréincmont rares, et l'auteur n'eu a jamais vu d'autre copie que celle qui est l'iilie ses mains, cl qui est reliée avec le Tr'inUriarchkon , ouvrage religieux tiré des Histoires de la Bible, du même auteur.

• Sa taille, ijuciqu'elle ne fAt ni chargée d'embonpoint ni élevée , élaii remplie de force et d'agilité; son tempérament, si je ne me suis pas trompé, était en môme temps sanguin et bilieux : on dit qi:c ce sont Ils meilleurs. Dans ses gestes, ses paroles, ses discours, sa toilette , il pratiquait ce qae les homues sages admirent , recommandent et ordonnent encore aujourd'hui. Quoi? nie demanderezvous : je vais vous l'apprendre. Il choisissait toujours un juste milieii entre les deux extrêmes. Presque er. toute chose , il agissait ainsi ; cela est digue d'être remarqué. Il était économe sans être avare , libéral et non pas prodigue , sachant lorsqu'il fallait épargner sou argent ou le dépenser, et c'est une science que peu de personnes connaissent; il était timide, et cependant hardi quand il y avait ane cause pour l'être ; familier sans être commun dans ses manières , car il savait aussi conserver sa dignité; il avait l'habiiude d'aller à pied, je voudrais qu'il ne s'en fût jamais départi; il connaissait bien les affaires publiques , mais il connaissait mieux encore les siennes ; il savait comment on doit .se conduire à la cour, et cependant il y allait rarement; mais il aimait la vie champêtre et s'occnpait de pâturages et d'agriculture : faisant des essais, améliorant, creusant, environnant ses champs de fossés ; séchant ses terres, et par ces moyens augmentant la valeur de ses biens ; plantant , transplantant, nivelant, élevant des murs, des chambres , des maisons, des terrasses ; projetant tantôt nne chuse, tantôt une autre, et conciliant ses intérêts avec ses plaisirs; prompt dans ses marchés, honnête dans le commerce, juste dans les affaires, fuyant la cliicane, mais toujours prêt ù consulter sur sa cause un honnête arbitre. Il connaissait la cosmographie , l'arithmétique et l'histoire moderne , l'architecture et ces autres arts que je puis nommer sciences spécifiques , convenables à un gentilhomme ; car ceux qui les ignorent entièrement peuvent se persuader que leur titre n'est plus qu'une ombre à peine digne qu'on en parle. On doit dire encore à sa louange qu'il apprit le français en moins de quarante jours. »

Vient ensuite toute l'explosion de la douleur , et le poëte, au lieu de nous faire part de ses pensées , nous informe de ce qu auraient dit les anciens dans «ne semblable occasion.

• Un poîte païen, à une telle nouvelle, sans aucun doute, eût poussé des cris de fureur contre le èort, les destinées et lesétoiles; nous aurions vu sa rage, et nous l'aurions même entendu maudire l'année, le mois, le jour, l'heure, le lien, la société, l'espèce humaine; il se fût élevé contre toutes les récréations possibles, tilles que les jeux de l'isthme, les jeux pythiens et les jeux olympiques, tous les jeux enfin , anciens on nouveaux, ainsi que le Nemosan et le Lethœan. 11 eût prescrit à tous les hommes, sous les peines ks plus sévères, d'aller à pied ; et ensuite il eût exigé qu'on coupât les jarrets à tous les chevaux, afin qu'un semblable événement ne pût arriver. •

Supposant que nos lecteurs ont assez des vers de M. Symson , et ne trouvant plus rien qui soit digne d'être transcrit, nous retournons à notre tragique histoire.

11 est inutile de faire remarquer à l'intelligent lecteur que toute la sorcellerie de la mère consistait seulement dans l'ascendant qu'a un esprit fort sur un esprit faible et porté à la mélancolie , et que la dureté avec laquelle elle exerça son autorité dans une circonstance si délicate, conduisit d'abord sa fille au désespoir et ensuite à la folie. L'auteur, en conséquence, a essayé d'expliquer cette triste aventure d'après ce principe. Quelque ressemblance qu'on puisse supposer entre lady Ashton et la célèbre dame Marguerite Ross , le lecteur ne doit pas croire que l'auteur a eu l'idée de tracer le portrait du premier lord vicomte de Stair dans le rusé et faible sir William Ashton. Lord Stair, quelles que fussent ses qualités morales, étai't certainement un des premiers hommes d'état et un des premiers jurisconsultes de fion siècle.

Le château imaginaire de Wolfcrag a été reconnu par les amateurs de

fO INTRODUCTION.

localités pour celui de Fast Gastle L'auteur n'est pas un juge compéteni de la ressemblance entre la scène réelle et la scène imaginaire , n'ayant jamais vu Fast Castle qu'en mer. Mais ou trouve beaucoup de forteresses de ce genre , tels que des nids • , sur des promontoires avançant dans la mer , dans plusieurs parties des côtes orientales de l'Ecosse. La position de Fast Castle ressemble certainement à la forteresse de Wolfcrag autant que toute autre , tandis que son voisinage du sommet de la montagne de Lammermoor rend la supposition probable.

Il nous reste à ajouter que la mort du malheureux époux, causée par une chute de cheval , est attribuée dans l'ouvrage à l'amant non moins infortuné.

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