CHAPITRE PREMIER
En gambadant gagner son pain, Faire des tours, faire niaiute yriniace. Joli métier qui mène un pèlerin
A porter iongienips la besace.
Ancienne chanson.
p";j^Nf^?^Eu de personnes ont connu mon secret pendant que jo Ks^^^^ compilais ces récits, et il n'est guère probable qu'ils ver-
^^11^^ ront le jour du vivant de leur auteur. Quand même cela |^;.^1%^ arriverait, je ne suis point ambitieux de la distinction lE^i2A£^^ honorable d'être montré au doigt , monstrari digito. J'avoue que, si je pouvais en sûreté me bercer de ce rêve, j'aimerais mieux rester invisible derrière la toile , comme l'ingénieux maître de Polichinelle et sa femme Jeanne, pour jouir de l'étonnement et des conjectures de mes auditeurs. Je pourrais peut-être alors voir les productions de l'obscur Pierre Pattieson , louées par les esprits judicieux, admirées par les cœurs sensibles, charmant la jeunesse, et séduisant jusqu'aux vieillards j pendant que le critique en attribuerait la gloire à quelque grand nom littéraire, et que l'on discuterait duns mille cercles et mille coteries sur l'auteur de ces contes, et sur l'époque où ils oat été composés. C'est ce dont je ne jouirai jamais pendant ma vie;
mais je suis certain que ma vanité ne me pousserait pas à en désirer davantage '.
Je suis trop enraciné dans mes habitudes , trop peu poli dans mes manières, pour envier les honneurs des auteurs mes contemporains. Je ne serais pas plus fier de mon petit mérite, après avoir été jugé digne de jouer le rôle d'un lion ou de tout autre animal curieux, pendant un hiver, dans la grande métropole. Je ne saurais me lever, me retourner, me faire voir en tous sens, depuis ma crinière jusqu'à la queue, rugii comme un rossignol ^, et puis me coucher comme une bête bien dressée, tout cela pour la modique ration d'une tasse de café, et d'une tartine de pain et de beurre aussi mince qu'une hostie. Je digérerais fort mal l'insipide cajolerie que me prodiguerait la dame qui me montrerait dans son cercle, de même qu'elle donne des dragées à ses perroquets pour les faire parler devant le monde. Je ne puis me laisser tenter par ces marques de distinction} et, comme Samson captif, je préférerais, si telle était l'alternative, rester toute ma vie à tourner la meule pour gagner ma subsistance, plutôt que de servir de jouet aux dames et aux seigneurs philistins. Ce sentiment ne provient d'aucune antipathie réelle ou affectée contre l'aristocratie des Trois-Royaumes ; mais l'aristocratie est à sa place, et je garde la mienne : tels que le pot de fer et le pot de terre de la fable, nous ne pourrions guère nous mettre en contact qu'à mon détriment. Il n'en est pas de même pour les livres que j'écris; ils peuvent être ouverts et jetés de côté au gré de chacun : en s'en amusant , les grands n'exciteront aucune fausse espérance, en les négligeant ou en les critiquant , ils ne feront de peine à personne : et combien il est rare qu'ils puissent communiquer avec ceux qui ont travaillé pour leur plaisir, sans faire l'une ou l'autre de ces deux choses !
Je citerai , en homme sage , ce qu'Ovide exprime dans un vers pour le rétracter aussitôt dans le suivant; et je puis dire à chacun de mes livres :
Parve, ncc invideo, sine me, liber, ibis in Urbem.
Je néprouve pas le regret de l'illustre exilé, en pensant qu'il ne pouvait accompagner en personne le volume qu'il envoie au marché de la littérature, du plaisir et de la luxure. S'il n'y avait pas cent autres
t. Oa ne iiciil s'cmpCclicr de remarquer comliicn l';uileur se complaît dans le caractirc ficiif do Jcileiliali ClL'isli'>olliaiii. Il semble ici dcûer loulc la pénéiralion du lecteur, et se faire nri yjaisir de ses doutes cl de ses perquisitions.
2. Allusion â une expression de Uoltom dans le Songe d'une utiil d'été. Voyez la scène où Ici bous •pjiiciiiis alliénicns s'amusent ï réiiôlcr la comédie bourgeoise.
exemples, le destin de mon pauvre ami et camarade d'école, Dick Tinto, suffirait pour me tenir en garde contre le désir de chercher le bonheur dans la célébrité qui s'attache à celui qui cultive avec succès les beaux arts.
Dick Tinto , quand il se déclarait artiste, n'oubliait jamais de prétendre tirer son origine de l'illustre famille Tinto , dans le comté de Lanark; et parfois il faisait entendre qu'il dérogeait en faisant du pinceau son principal moyen d'existence. IMais si la généalogie de Dick était exacte, quelques-uns de ses aïeux devaient avoir subi une décadence encore plus triste, puisque son père était tailleur dans le village de Langdirdum , métier nécessaire et honnête, j'aime à le croire, mais nullenient distingué. Richard naquit sous son humble toit , et fut destiné à l'état de son père contre son inclination. Le vieux M. Tinto n'eut guère à se féliciter d'avoir détourné le jeune génie de son fi's de sa tendance naturelle. Il fit comme l'écolier qui cherche à arrêter avec son doigt la source d'une fontaine : irritée par le faible obstacle, l'eau s'échappe en mille filets imprévus, et l'inonde pour sa peine. De même, Tinto le père vit son apprenti non-seulement épuiser toute sa craie pour faire des esquisses sur le comptoir, mais bien plus y dessiner les caricatures des meilleures pratiques de la maison , qui commencèrent h se plaindre qu'il était un peu trop dur d'être à la fois défiguré par les vêlements du père, et tourné en ridicule par le crayon du fils. Le vieux tailleur, voyant baisser son crédit chaque jour, céda à la destinée et aux instances de son fils, qui obtint enfin la permission de chercher fortune dans un état plus conforme à ses goûts.
Il y avait dans ce temps-là, au village de Langdirdum , un frère péripatétique du pinceau, qui, exerçant son métier sub frigido Jove\ était un objet d'admiration pour tous les enfants de l'endroit, et surtout pour le jeune Dick.
A cette époque, on n'avait pas encore adopté , entre autres économies indignes, cet usage peu libéral de suppléer par des caractères de l'alphabet aux symboles des enseignes ; ce qui prive les élèves des beaux-arts d'un moyen facile d'instruction et de profit. Il n'était pas permis d'écrire îu-dessus d'une porte, ou sur une enseigne suspendue devant l'auberge , a la vieille pie , ou a la tête du maure , froide inscription substituée souvent de nos jours à l'image pittoresque de l'oiseau babillard, ou au turban du terrible Sarrasin. Ce siècle, plus simple que le nôtre, songeait également aux besoins des états, et vou-
lait que les symboles des cabarets et des auberges fussent à la portée de toutes les intelligences, car un homme qui ne sait pas lire peut fort bien néanmoins aimer un pot de bonne aie, tout autant que son voisin mieux élevé , ou que son curé lui-même. D'après ce principe libéral , les publicains avaient des emblèmes peints pour enseignes, et les peintres barbouilleurs, s'ils se régalaient rarement, ne mouraient du moins pas de faim.
Ce fut donc sous un artiste de cette profession en décadence que Tinto se mit en apprentissage ; et , c«mme cela n'est pas rare parmi les grands génies dans cette branche des beaux -arts, il commença à peindre avant d'avoir les premières notions du dessin.
Son talent naturel pour observer la nature lui apprit bientôt à rectifier les erreurs de son maître et à se passer de ses leçons. Il excellait surtout à peindre des chevaux , qui sont une enseigne favorite des villages d'Ecosse j en étudiant ses progrès, il est curieux d'observer comment il sut par degrés raccourcir les croupes et allonger les jambes de ces nobles quadrupèdes, jusqu'à ce qu'ils fussent un peu moins semblables à des crocodiles. La calomnie, qui suit toujours le mérite, quelque rapide que soit son avancement , a répandu , il est vrai , qu'une fois Dick fit un cheval à cinq jambes au lieu de quatre. Je pourrais, pour l'excuser, m'en tenir à la licence qui permet aux artistes de sa profession toutes sortes de combinaisons singulières, et qui va bien plus loin que d'ajouter un membre surnuméraire à un sujet favori ; mais la cause d'un ami défunt est sacrée , et je dédaigne de la défendre superficiellement. J'ai vu l'enseigne en question , qui est encore suspendue dans le village de Langdirdum , et je suis prêt à déposer avec serment que ce qu'on a pris ou voulu prendre pour la cinquième jambe du cheval, est dans le fait la queue de ce quadrupède, qui, eu égard à l'attitude dans laquelle il est peint, est exécutée avec une grande hardiesse et un rare succès : le cheval étant représenté les deux jambes de devant en l'air, la queue, qui descend jusqu'à terre, semble former un point d'appui , et donne à la figure la solidité d'un trépied. Sans cela , il serait difficile de concevoir comment le coursier pourrait se tenir sans toaiber à la renverse. Cette conception hardie est heureusenjent entre les mains de quelqu'un par qui elle est appréciée à sa juste valeur, car lorsque Dick, devenu plus habile, doufa que col écart des règles fût convenable, cX proposa de l'aire le portrait du publicain lui-môme en échange de cette production de sa jeunesse, cette ofiVc obligeante fut refusée par l'aubergiste judicieux, qui avait observé qre, si son aie ne mettait ^^^■as ses botes en bonne humeur,
l'aspect de son enseigne leur inspirait certainement l'hilarité '.
Il est étranger à mon but actuel de suivre pas à pas Dick Tinto acquérant une meilleure touche et corrigeant par les règles de Tart le luxe de son imagination.
Ses yeux se dessillèrent quand il connut les esquisses d'un contemporain, le Teniers écossais, nom donné justement à Wiikie. Il laissa le pinceau , prit les crayons , et bravant la faim et l'incertitude, il poursuivit les études de sa profession sous de meilleurs auspices que ceux de son ancien maître. Cependant les premières émanations de son génie (comme les vers que bégayait Pope enfant, si l'on pouvait les retrouver) seront toujours chères aux compagnons de sa jeunesse. Il
y a à Gandercleugh un pot et un gril peints par Dick Tinto Mais
je sens qu'il faut que je m'arrache à un sujet qui me tiendrait trop longtemps.
Au milieu de ses besoins et de ses efforts pour parvenir, Dick Tinto eut recours, comme ses confrères, à la ressource de lever sur la vanité des hommes la taxe qu'il ne pouvait obtenir de leur goût et de leur générosité. En un mot, il fit des portraits. Ce fut à cette époque que Dick, ayant depuis longtemps pris l'essor loin de sa première occupation, dédaignant même de s'en souvenir, et absent depuis plusieurs années , revint à Gandercleugh , où il me trouva dans mes fonctions de magister, tandis que lui peignait, à une guinée par tête, des copies de la face humaine que Dieu fît à son imago^. C'était un faible salaire, mais il suffisait dans les premiers temps aux besoins de Dick et au delà : de sorte qu'il occupait un appartement dans l'auberge de Wallace , disait impunément son bon mot , même aux dépens de mon hôte , et vivait Irès-considéré de la fille , du garçon et du palefrenier.
Ces jours heureux étaient trop sereins pour durer. Quand Son Honneur le laird de Gandercleugh, sa femme et ses trois filles, le ministre, le commis de la douane, mon estimable patron M. Jedediah Cleishbotham , et une douzaine de fermiers , eurent reçu un garant d'immortalité, grâce au pinceau de Dick , les pratiques diminuèrent, et il devint impossible d'arracher plus d'une couronne ou d'une demi-couronne aux paysans ijue l'ambition amenait à l'atelier de mon ami.
Cependant, quoique l'horizon se rembrunit, il n'y eut pendant
\. Celui que le souvenir de Jean-Jacques et le thainie de la vallée elle-même ont amené quflqueniis à Monimorcncy, se rappellera ici le fameux cheval d'un de nos grands i,uinucs , qui orne l'enseigne de 1 aubergiste Leduc, nuu (jue nous préicudions comparer le cheval de Montmorcuc* à celui 4e Tinto,