CHAPITRE IL
Quel fut donc le berceau dont se servit sa mère ? Ce fut, assure-t-oii. un corselet rouillcux, Dont jadis aux combats s'était couvert le père. Endonai chaque jour par ce son belliqueux. L'enfant rêvait riéjit des exploits de la guerre, Lorsqu'il marcliait encor tenu par la lisière.
^'^?^^2^ ^ ^"' ^^^^ *^ fi" ^'""e soirée d'été , à l'époque dont nous \'^fyMl venons de parier, qu'un jeune homme de noble naissance, ^/[\jp,'i ^^^^ monté, bien armé, suivi de deux domestiques, dont
-@fe|^'"" '^°"^"*^^^' ^" '^'^^^ "" ^''^^^^ ^^ ^^S^Se, gravissait '>^-^<^^ lentement un de ces défilés escarpés des Highlands qui conduisent aux Lovvlands de Perthshire'. Depuis quelque temps il avait côtoyé les bords d'un lac dont l'eau profonde réfléchissait les rouges rayons du soleil couchant. Le sentier inégal qu'il suivait, non sans peine, était en certains endroits ombragé par des bouleaux e't des chênes séculaires, et dans d'autres dominé par d'énormes fragments de rochers. Plus loin, la colline qui formait le bord septentrional de cette belle nappe d'eau , s'élevait en rampe moins rapide, et elle était couverte de bruyères dont les fleurs brillaient d'un pourpre élincelant. Aujourd'hui ce paysage romantique n'off'rirait que des charmes au
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voyageur, mais celui qui voyage dans les temps de troubles et de dangers n'accorde que bien peu d'attention au site le plus pittoresque.
Le cavalier, autant que le sentier le permettait, se tenait à côté d'un de ses domestiques , et semblait s'entretenir familièrement avec lui , sans doute parce que les distinctions de rang s'oublient aisément parmi les hommes qui partagent les mêmes périls. Les dispositions des principaux chefs qu' habitaient ce pays sauvage, et la probabilité qu'ils prendraient part aux convulsions politiques auxquelles on s'attendait, étaient le sujet de la conversation.
Ils étaient encore sur le bord du lac, et le jeune homme montrait à ses domestiques l'endroit où la route qu'il comptait suivre tournait vers le nord en quittant les rives du lac, et montait à droite par une ravine, quand ils aperçurent un cavalier qui suivait aussi les rives du lac , mais en sens contraire , et qui s'avançait vers eux. Les rayons du soleil , frappant sur son casque et son armure, faisaient voir qu'il était armé de pied en cap, et nos voyageurs avaient intérêt à ne pas le laisser passer sans le questionner.
— Il faut que nous sachions qui est cet homme, et où il va, dit le \eune seigneur; et, pressant le pas de son cheval, il marcha aussi vite que le permettait le chemin qu'il suivait. Ses deux domestiques en firent autant; et ils s'avancèrent ainsi jusqu'à l'endroit où le sentier régnant le long du lac était coupé par celui qu'ils devaient prendre ensuite, empêchant par là que l'étranger pût les éviter en prenant cette dernière route.
L'inconnu avait doublé le pas quand il avait aperçu les trois cavaliers. Mais quand , après les avoir vus s'avancer rapidement, il les vit faire halte et former un front qui occupait tout le sentier, il retint son cheval d'un air qui annonçait, non pas de la crainte , mais de la circonspection, ce qui donna aux deux partis le temps de s'examiner. Son cheval paraissait très-propre au service militaire , et le poids qu'il portait ne semblait pas le fatiguer; le cavalier lui-même se tenait en selle de manière à prouver que ce siège lui était familier; il avait sur la tête un casque étincelant, surmonté d'un panache de plumes, et il était couvert d'une cuirasse assez épaisse par devant pour être à l'épreuve de la balle , et moins solide par derrière. Il portait cette arme défensive par dessus une jaquette de bufïïc, avec des gantelets qui lui montaient jusqu'au coude, et qui , comme le reste de son armure , étaient d'acier brillant et poli. Au devant de sa selle étaient suspendus dos pistolets d'une taille peu ordinaire, ayant près de deux pieds de longueur, et dont le calibre étiit calculé pour des balles de vingt à la livre. Un cefn-
turon de buffle avec une large boucle d'argent soutenait à son côté gauche une large épée garnie d'une forte garde , et dont la lame à deux tranchants était propre à frapper d'estoc et de taille' ; à sa droite pendait une dague d'environ dix-huit pouces. Un baudrier passant sur une épaule fixait un mousquet sur son dos, et était croisé par une bandoulière à laquelle était suspendue une giberne contenant ses munitions. Enfin ses cuisses étaient couvertes de lames d'acier nommées cuissarts^ qui joignaient le haut de ses grosses boites, ce qui complétait à cette époque l'équipage d'un guerrier bien armé.
L'air du cavalier lui-même était parfaitement assorti à tout cet attirail militaire. Il était de grande taille, et d'une force suffisante pour porter avec aisance le poids de toutes ses armes défensives et off'ensives; il paraissait avoir quarante et quelques années; tout son extérieur annonçait un vétéran qui avait fait plus d'une campagne et en avait rapporté pour gage plus d'une cicatrice. A la distance d'environ soixante pas il s'arrêta, se leva sur ses étriers comme pour reconnaître quels étaient ceux qui semblaient vouloir lui disputer le passage , et plaça son mousquet sous son bras droit pour être prêt à s'en servir si l'occasion l'exigeait. Sauf le nombre, il avait tous les avantages sur ceux qui venaient à lui.
Le chef de cette petite troupe était, à la vérité, bien monté. Il portait uu justaucorps de buffle richement brodé, qui était alors le petit uniforme militaire; mais ses domestiques n'étaient vêtus que d'une espèce de gros feutre, qui n'aurait opposé qu'une bien faible résistance au tranchant d'une épée maniée par un homme vigoureux, et ils n'avaient d'autres armes que des épées et des pistolets, sans lesquels, dans ces temps de troubles , on se hasardait rarement à se mettre en route.
Quand ils se furent examinés environ une minute, celui de nos personnages que nous avons présenté le premier à nos lecteurs adressa à l'étranger la question qui était alors dans toutes les bouches en pareille circonstance : — Pour qui êles-vous?
— Dites-moi d'abord pour qui vous êtes, répondit le militaire : ^'est au parti le plus fort à parler le premier.
— Nous sonnnes pour Dieu et pour le roi Charles. Maintenant que vous savez de quel parti nous sommes, dites-nous quel est le vôtre?
— Je combats pour Dieu et mon étendard.
— Et quel est votre étendard? celui du roi ou celui du parlememî
I. Droudsworlli. C'est à peu près la ciiiyiiiore des Higlilands.
L'OFFICIEh DE FORTUNE. 353
Étes-vous Cavalier ou Tête-Ronde? pour le roi, ou pour la convention?
— Par ma foi , Monsieur, je ne voudrais pas vous faire un mensonge, car c'est une chose qui ne convient guère à un soldat; mais, pour répondre à votre question avec vérité , il faudrait que je susse moimême auquel des partis qui régnent en ce royaume je finirai par appartenir, et c'est sur quoi je n'ai pas encore pris une résolution définitive.
— J'aurais cru , dit le jeune homme , que , quand il s'agit de religion et de loyauté, il ne fallait pas longtemps à un gentilhomme ou à un homme d'honneur pour choisir un parti.
— Par ma foi. Monsieur, si vous parlez ainsi pour élever des doutes sur ma naissance et sur mon honneur, je suis prêt à vous en donner des preuves en combattant moi seul contre vous trois : mais si ce n'est qu'une forme de raisonnement de logique, science que j'ai étudiée dans ma jeunesse au collège Mareschal à Aberdeen, je puis vous prouver logicè que ma détermination de différer pendant un certain temps à m'enrôler dans l'un ou l'autre de ces deux partis est fondée sur des principes qui conviennent non-seulement à un gentilhomme et à un homme d'honneur, mais à un homme qui a du bon sens et de la prudence, qui a étudié les belles-lettres dans sa première jeunesse, et qui eiisuite a fait la guerre sous les drapeaux du lion du Nord, de l'invincible Gustave, et d'autres illustres guerriers luthériens ou calvinislco, papistes ou arméniens.
Après avoir dit deux mots à l'un des hommes de sa suite, — je serais charmé , Monsieur, lui dit le jeune homme, ;d'avoir avec vous une plus longue conversation sur un sujet si intéressant, et je me féliciterais si je pouvais vous déterminer à embrasser la cause que j'ai moi-même épousée. Je vais ce soir chez un ami qui ne demeure qu'à trois milles d'ici; si vous voulez m'y accompagner, vous trouverez un V»n gîte pour cette nuit, et vous serez parfaitement libre de continuer votre route, si vous ne vous trouvez pas disposé à vous joindre à nous.
— Et de qui recevrai-je parole à cet égard? demanda le prudent cavalier. Un homme doit connaître quelle est sa garantie, sans quoi il peut tomber dans une embuscade.
— Je suis le comte de Menteith, répondit le jeune homme; et j'espère que ma parole d'honneur vous paraîtra une sûreté suffisante.
— Sans contredit, répliqua le cavalier. Ce nom ne m'est pas inconnu, et celui qui le porte ne peut manquer à sa promesse. — En même temps il rejeta son mousquet en arrière , rendit le salut militaire au jeune comte, et continuant à parler en s' avançant vers lui : Je me flatte aussi , ajouta-t-il, que l'assurance que je vous donne que je serai pour
Votre Seigneurie un buen camarado, en paix ou en guerre, tant que ja serai avec elle, ne vous paraîtra pas à mépriser dans ces temps de troubles, où l'on dit avec raison que la tête d'un homme est plus en sûreté sous un casque d'airain que dans un palais de marbre.
— Je vous assure, Monsieur, dit lord Menteilh, qu'à en juger d'après les apparences je fais le plus grand cas de votre escorte j mais je me flatte que nous n'aurons pas besoin de donner des preuves de valeur, car je vous conduis à de bons quartiers, chez des amis.
— De bons quartiers , Milord, sont toujours agréables, et l'on ne doit leur préférer qu'une bonne paie ou un bon butin , pour ne pas parler de l'honneur d'un soldat et des devoirs du service. Et pour vous" dire la vérité, Milord, votre offre obligeante vient d'autant plus à propos que je ne savais pas trop où je pourrais trouver un logement cette nuit, tant pour moi que pour mon pauvre compagnon, ajouta-t-il en caressant le cou de son cheval.
— Puis-je vouj demander à présent, dit lord Menteith, à qui j'a l'avantage de servir de quartier-maître?
— Cela est juste, Milord, très-juste. Je me nomme Dalgetty, Dugald Dalgetty,le ritmeister Dugald Dalgetty de Drumlhvvacket , à votre service et à vos ordres. C'est un nom que vous pouvez avoir trouvé plus ^une fois dans le journal gallo-belge, dans la Gazette de Suède, et dans le Mercure de Leipsich. Mon père, Milord, ayant, je ne sais trop comment, réduit à rien un assez beau patrimoine, je n'eus pas de meilleur parti à prendre, à l'âge de dix-huit ans, que de porter dans les guerres d'Allemagne la science que j'avais acquise au collège Mareschal à Aberdeen , ma noblesse et le nom de Drumthwacket , avec deux bras vigoureux et deux jambes non moins bonnes, pour tâcher d'y faire mon chemin comme soldat de fortune : et le fait est, Milord, que mes bras et mes jambes m'ont été plus utiles que ma noblesse et ma science. Je m'y suis trouvé portant la pique comme soldat sous le vieux sir Ludowick Leslie, et j'y ai si bien appris les règles du service, Milord , qu'il ne me serait pas facile de les oublier. Croiriez-vous qu'il me fit monter une fois la garde devant la porte du palais , huit heures consécutives, depuis midi jusqu'à huit heures du soir, armé de j)ied en cap, couvert de fer des pieds à la tête, par la gelée la plus %'te, quand la glace était dure comme de l'airain , et tout cela pour m'être arrêté un instant et avoir dit un mot à mon hôtesse , a : lieu d'aller répondre à l'appel?
— Mais si vous avez été exposé au froid ce jour-lù , vous avez sans doute vu aussi de chaudes journées?
— Sans contredit, Milord. Ce n'est pas à moi qu'il convient d'en parler; mais celui qui a vu les journées de Leipsick et de Lutzen peut se vanter d'avoir vu des batailles rangées; et celui qui a été témoin de ia prise de Francfort, de Spanheim , de Nuremberg et de tant d'autres places, doit se connaître un peu en sièges et en assauts.
— Mais votre mérite et votre expérience , Monsieur, ont sûrement obtenu l'avancement qui leur était dîi?
— Lentement, Milord, diablement lentement; mais comme nos compatriotes, les pères de la guerre, qui avaient levé ces braves régiments écossais devenus la terreur de l'Allemagne , tombaient les jours de bataille comme les mouches à la fin de l'automne, nous autres, qui étions comme leurs enfants, nous recueillîmes leur héritage. Je fus six ans premier soldat de ma compagnie, Milord, trois ans speisade , dédaignant de porter la hallebarde comme arme indigne de ma naissance; enfin je fus nommé fahndragger, c'est-à-dire porte-enseigne, dans le régiment des chevaux noirs de la garde du roi, et je m'élevai ensuite aux grades de lieutenant et de ritmeister sous cet invincible monarque, je boulevard de la foi protestante, le lion du Nord, la terreur de l'Autriche, Gustave le Victorieux,
— Si je vous comprends bien, capitaine..,, car je crois que ce titre correspond à celui de ritmeister
— Précisément, répondit Dalgetty : c'est exactement le même grade ritmeister signifiant littéralement chef de file.
— Jevoulaisvous faire observer, repritle comte, que, si je vousj.jomprends bien, il me semble que vous avez quitté le service de ce prince.
— Après sa mort, Milord, après sa mort, et lorsque aucun lien ne m'y retenait plus. Il y avait dans son service des choses qu'un honjn^': d'honneur a peine à digérer, quand ce n'eût été que la paie , qui n'était pas très-grasse, car celle d'un ritmeister n'allait qu'à environ soixante dollars par mois. Et cependant jamais l'invincible Gustave n'en paya plus du tiers, qu'on nous distribuait tous les mois par forme de prêt, quoique, à bien considérer les choses, ce fût un emprunt que ce grand monarque faisait des deux tiers , qui restaient dus à ses soldats J'ai vu quelques régiments de la Hollande et du Holstein se révolter sur le champ de bataille , et crier : Gelt ! Gelt! ce qui marquait leur désir de recevoir leur paie avant de s'exposer aux coups comme nos braves Écossais, qui , comme vous le savez, Milord, ont toujours préféré l'honneur à un gain sordide.
— Mais cet arriéré n'a-t-il pas été payé au soldat à une époque plus éloignée?
— Je puis dire sur ma conscience , Milord , que dans aucun temps ' et de quelque manière qu'on pût s'y prendre , il fut impossible d'eR recouvrer un seul kreutzer. Jamais je n'ai possédé vingt dollars pendant tout le temps que j'ai servi sous l'invincible Gustave, si ce n'est après quoique victoire, lors du sac d'une ville , ou en faisant une sommation à quelque bourg ou à quelque village, occasions dans lesquelles un officier qui connaît les usages de la guerre manque rarement de faire quelque profit.
— Je commence à ne plus être étonné que vous ayez fini par quitter le service suédois ; je le suis seulement que vous y soyez resté si longtemps.
— Ce qui me détermina , Milord , ce fut que ce grand capitaine, cet illustre monarque , le lion du Nord , le boulevard de la foi protestante, avait une manière de gagner des batailles , de prendre des villes , de battre le pays et de lever des contributions , qui donnait à son service des attraits irrésistibles pour tous les officiers entreprenants qui suivent la noble profession des armes. Tel que vous me voyez ici, j'ai commandé la ville de Dunklespiel , sur le Bas-Rhin, occupant le palais du landgrave , buvant ses meilleurs vins avec mes camarades , faisant des réquisiticns, imposant des contributions, et ne manquant pas, en préparant ainsi le dîner de mon maître , de tremper mes doigts dans !a sauce , comme doit le faire un bon cuisinier. Mais toute cette prospérité ne tarda pas à déchoir quand ce grand roi eut péri , frappé detrois balles , sur le champ de bataille de Lutzen ; de sorte que , voyant que la fortune avait changé de côié , que notre paie continuait à ud consister qu'en prêts ou emprunts , comme je viens de vous le dire, et qu'on ne trouvait plus ni réquisitions ni contributions , je rendis ma commission, et j'entrai au service de l'Autriche, sous Wallenstein, dans le régiment irlandais de Walter Butler.
— Et puis-je vous demander, dit lord Menteith qui semblait prendre intérêt au récit des aventures de ce soldat de fortune , si vous eûtes à vous applaudir de ce changement de maître?
— Pas trop, répondit le capitaine; je ne puis pas dire que l'empereur payât beaucoup mieux que le grand Gustave. Pour de bons coups, nous n'en manquions pas : j'étais souvent obligé de me battre la tête contre mes anciennes connaissances, les plumes suédoises j par quoi vous devez entendx"e des pieux à double pointe, garnis de fer à chaque bout, et plantés devant les piquiers pour arrêter les charges de cavalerie, lesquelles plumes suédoises, quoiqu'elles produisent un clfet agréable à l'œil, ressemblant aux petits arbrisseaux d'une forêt, tandis
que les piques redoutables , rangées en bataille par derrière , en semblent les pins et les chênes, ne sont pourtant pas aussi douces à caresser que le p'umage d'un oison. Quoiqu'il en soit, en dépit des coups à recevoir et de la paie à attendre , un officier peut se trouver passablement à son aise au service impérial, parce qu'on n'y regai^de pas d'auss' près qu'en Suède pour mille petits détails minutieux; de sorte que, pourvu qu'il fasse son devoir sur le champ de bataille , du diable si Wallenstein , Pappenheim ou le vieux Tilly écoutent le bourgeois ou le paysan qui se plaignent d'avoir été tondus de trop près. Ainsi un cavalier expérimenté qui sait comment s'y premdre, comme dit le proverbe écossais , — pour lier la tête de la truie à la queue du marcassin, — peut se faire tenir compte par le pays de la solde qu'il ne reçoit pas de l'empereur.
— Ce qu'il ne manquait sans doute pas de faire , sans oublier les intérêts?
— Bien certainement , Milord , répondit gravement Dalgetty. Il serait aussi honteux pour un officier de ne pas savoir se faire rendre justice , que de se voir demander raison des moindres bagatelles.
— El, je vous prie , Monsieur; quel motif vous détermina à quitter un service si profitable ?
— Je vais vous le dire. Le major de notre régiment était un officier irlandais nommé O'Quilligan. Un soir j'eus une querelle avec lui relaxivement au mérite et à la prééminence de nos nations respectives ; le lendemain il lui plut de me donner l'ordre la pointe de sa canne en iair, au lieu de la tenir baissée, comme c'est l'usage de tout oincier commandant qui sait vivre, quand il s'adresse à son égal en rang, quoiqu'il puisse être son inférieur en grade militaire. Il en résulta un iduel dans lequel nous fûmes blessés tous deux. Waller Butler, notre oberst ou colonel, en fut informé; il nous punit, mais ne nous infligea pas le même châtiment; et il me réserva la peine la plus sévère, parce que le major était son concitoyen. Je ne pus digérer une telle partialité, je donnai ma démission, et j'entrai au service de l'Espagne.
— J'espère que vous n'eûtes qu'avons applaudir de ce changement? dit lord Menteilh.
— De bonne foi , je n'eus guère à m'en plaindre. La paie était assez régulière , les fonds eu étant faits par de riches Flamands et Wallons <lrs Pays-Bas. Nos quartiers d'hiver étaient excellents; le pain de fr'iment de la Flandre valait beaucoup mieux que le pain de seigle de Suède, et le vin du Rhin coulait avec beaucoup plus d'abondance dans notre camp que la bière de Bootock dans celui de Gustave. Du reste,
nous n'avions pas de service à faire , et nous pouvions même nous dispenser du peu qu'on exigeait de nous. C'était une excellente retraite pour un cavalier un peu fatigué de la vie active des camps, qui avait acheté au prix de son sang autant d'honneur qu'il en pouvait désirer, et qui voulait vivre' à l'aise et faire bonne chère.
— Et puis-je vous demander , capitaine , pourquoi , vous trouvant , comme je le suppose, dans une pareille situation, vous quittâtes aussi le service de l'Espagne ?
— Il faut faire attention, Milord , que l'Espagnol est toujours bouffi d'importance , gonflé de son prétendu mérite , et qu'il n'accorde pas une attention convenable aux officiers étrangers qui veulent bien servir sous ses drapeaux. Vous conviendrez qu'il est bien dur pour un honorable soldado d'être toujours mis de côté et de se voir marcher sur le corps par tous les fiers Sehors du régiment, qui, s'il s'était agi de monter à l'assaut ou de descendre dans une tranchée , auraient bien volontiers cédé leur place à un cavalier écossais. D'ailleurs, Milord, je n'étais pas sans quelques scrupules de conscience du côté de U religion.
— Je n'aurais pas cru, capitaine, qu'un vieux soldat qui avait si souvent changé de service piit être si scrupuleux à cet égard.
— Ce n'est pas que je le sois, Milord, s'écria le capitaine ; je pense que c'est à l'aumônier du régiment à s'occuper de ces sortes d'affaires ; c'est son flevoir d'y songer pour moi comme pour tout brave cavalier, et il ne fait en cela, à mon avis , que gagner sa paie et ses honoraires. Mais ceci était un cas particulier, ce que je puis appeler, Milord, casus improvisus , et je n'avais pas un chapelain de ma religion dont je pusse prendre les avis. On voulait bien fermer les yeux sur ce que j'étais protestant, parce que j'étais toujours prêt à agir, et que j'avais plus d'expérience que tous les Dons en régiment mis ensemble; mais quand j'étais en garnison on prétendait me faire aller à la messe avet; mes camarades : or, Milord, comme franc Écossais, comme élevé au collège de Mareschal à Aberdeen , j'étais tenu de regarder la messe comme un acte d'hérésie, de papisme, d'idolâtrie, que je ne devais pas sanctionner par ma présence. Il est vrai que je consultai sur cette que-stior» un de mes dignes concitoyens, un père Fatsides du couvent écossais de Wurtzboiirg.
— Ft vous obtîntes sans doute de ce révérend religieux une décision qui fixa vos doutes ?
— Sa décision fut aussi claire qu'elle pouvait l'être, si l'on considère que nous avions bu six flacons de vin du Rhin et une bouteille
L'OFFICIER DE FOUTUNE. 359
de kirsch-wasser. Le père Fatsides me signifia que , s'agissant d'un hérétique comme moi, il importait peu , autant qu'il en pouvait juger, que j'allasse à la messe ou non, attendu que je n'en irais pas moins à tous les diables , vu mon impénitence finale et mon obstination dans une hérésie damnable. Cette réponse me découragea, et je m'adi-essai à Vit ministre hollandais de l'église réformée , qui me dit qu'il pensait que je pouvais légalement aller à la messe , puisque le prophète avait permis à Naaman , homme d'honneur et officier distingué au service du roi de Syrie , de suivre son maître dans le temple de Rimmon, faux dieu ou idole, et d'incliner la tête tandis que le roi s'appuyait sur son bras. Mais cette décision ne me satisfît pas encore, parce que je trouvais une grande différence entre un roi de Syrie qui avait été sacré et un colonel espagnol que j'aurais fait voler en l'air comme une plume en soufflant sur lui , et aussi parce que ce qu'on exigeait de moi ne m'était prescrit par aucune des règles du service militaire. D'ailleurs aucune considération secondaire ne pouvait m'arrêter, et la paie que je recevais n'était pas assez forte pour apaiser les murmures de ma conscience.
— Et que devîntes-vous alors?
— J'essayai du service de Prusse et de celui de Russie ; mais ni l'un ni l'autre ne m'ayant convenu , j'y restai très-peu de temps et j'entrai à celui de leurs Hautes Puissances les états de Hollande.
— Et ce dernier service vous convint-il mieux?
— Oh! Milord, s'écria le capitaine avec enthousiasme, on ne voit là ni prêts , ni emprunts , ni arriéré; tout est payé comptant , et balancé comme le conrapte d'un banquier; les quartiers d'hiver y sont bons, les vivres d'excellente qualité : mais, Milord , c'est un peuple pointilleux, scrupuleux, et qui ne passe pas la moindre peccadille ; de manière que si l'on fait quelque plainte contre un soldat , si un paysan a la tête cassée , si les pots d'un cabaretier sont brisés , si une coquine parle assez haut pour qu'on l'entende , on vous conduit un homme d'honneur, non pas devant une cour martiale , seul tribunal compétent pour prononcer sur sa conduite , mais devant un misérable îionrguemestre , un vil marchand , qui le menacera de la prison et de la corde comme si c'était un de ses peu énergiques concitoyens. Ainsi , ne pouvant me résoudre à vivre plus longtemps parmi ces ingrats plébéiens qui, quoique incapables de se défendre eux-mêmes, ne veulent accorder au noble officier étranger qui entre à leur service rien au-aelà de sa paie, qui , pour un homme d'honneur, ne peut entrer en comparaison avec une licence libérale honorablement soutenue, je fis mes adieux aux
Mynheers. Ayant appris alors, à ma grande satisfaction , qu'il y aurait probablement quelque chose à faire cet été dans ce pa^^, dans ma chère patrie, j'y suis venu, comme on dit, comme un meiidiant à une noce, afin de faire profiter mes concitoyens de l'expérience que j'ai acquise dans les pays étrangers. Tel est, Milord, l'abrégé de mon histoire ; car, vous parler de mes faits d'armes sur le champ de bataille, dans les assauts et lors des prises de villes et de citadelles, cela nous mènerait trop loin, et ce récit, d'ailleurs, serait mieux placé dans une autre bouche que dans la mienne.