CHAPITRE III
C'est à l'homme d'élat à se creuser la têle Pour pouvoir distinguer l'injuste de l'honnête Je ne sais discuter que le sabre à la main, Et ne veux m'en servir que [lour gagner mon pain. Pourquoi tant raisonner? Je suis, comme les Suisses, Pour quiconque voudra mieux payer mes services. Donne.
E chemin devint alors si étroit et si tortueux , que l'impossibilité d'y marcher deux de front interrompit la conîX'IIJIMt^ versation de nos voyageurs. Lord Menteilh , ayant arrêté ^^0È^y son cheval , parla un momimt à ses domestiques , tandis ^5^^?-o^3^£a que le capitaine, formant alors l'avant-garde, continuait à s'avancer. Après avoir suivi pendant un quart de mille un sentier raboteux et escarpé, ils se trouvèrent dans une belle vallée traversée par un ruisseau qu'on voyait descendre d'une montagne peu éloignée; et s'étant réunis sur ses rives , ils purent reprendre leur entretien. ; — J'aurais cru, dit lord Menteith à Dalgetty, qu'un oftlcicr comme vous, qui a si longtemps et si honorablement servi le vaillant roi de Suède, et qui a conçu un si juste mépris pour ces vils trafiquants de Hollande, n'aurait point hésité à donner la préférence à ?a cause du. roi Charles sur celle de ces misérables Têtes-Rondes, de ces fanatiques révoltés contre son autorité légitime.
— Vous avez raison, Milord , répondit le capitaine , et cœfcris paribus, je serais assez porté à voir les choses sous le même point de vue. Mais, Milord, il y a un proverbe écossais qui dit que — de belles paroles ne mettent pas de beurre sous les navets. — J'en ai appris assez dopuis que je suis arrivé dans ce pays , pour m'être convaincu
que 5 dans ce moment de divisions intestines, un homme d'honneur peut embrasser le parti qui lui convient le mieux sans avoir de reproches à se faire. Votre mot d'ordre est loyauté, Milord-, liberté est celui des autres. Vive le roi ! crie le Cavalier ; vive le parlement ! crie îa Tête-Ronde. Montrose pour toujours! crie Donald ' en f\gitant sa toque ; Argyle et Leven ! crie un Saunders ^ du sud se pavanant avec son chapeau à plumes. Soutenez les prélats ! dit un prêtre avec sa robe et son rochet; combattez pour l'église! dit un ministre à rabat de Genève. Tout cela est fort bon , excellent. Quelle est la meilleure des deux causes? Je n'en sais rien j mais ce dont je suis bien certain, c'est que j'ai versé mon sang bien des fois pour des causes dix fois plus mauvaises que la plus mauvaise des deux.
— Mais puisque les prétentions des deux partis vous paraissent si égales, capitaine Dalgetty, vous plairait-il de m'informer des motifs qui pourront influer sur votre détermination?
— Deux considérations toutes simples , Milord. D'abord , de quel côté pourrai-je obtenir le grade le plus honorable ? Ensuite, ce qui en est un corollaire évident, quel parti récompensera mes services le plus libéralement? Et pour vous parler avec franchise, Milord, mon opinion sur ces deux points penche à cette heure du côté du parlement.
— Pourriez-vous me faire connaître sur quoi est fondée votre opinion ? Peut-être pourrai-je la combattre par d'autres raisons non moins puissantes.
— Vous verrez que je ne suis pas sourd à de bonnes raisons, Milord, quand elles s'adressent à mon honneur et à mon intérêt. Voici donc, Milord, une espèce d'armée des Highlands, assemblée ou prête à s'assembler dans ce pays sauvage. Vous savez quel est le caractère des Highîanders : je ne leur refuse ni la force du corps ni le courage de l'âme : je conviens qu'ils se battent assez bien à leur manière, qui est aussi différente des usages et de la discipline de la guerre que l'était jadis celle des Scythes, et que l'est encore aujourd'hui celle des sauvages du nord de l'Amérique. Ils n'ont pas même un fifre, pas un tambour pour battre le réveil , l'alarme , la générale , la charge ou la retraite; et les airs barbares de leurs maudites cornemuses, qu'ils prétendent comprendre, sont inintelligibles pour les oreilles d'un cavalier habitue a faire la guerre parmi des nations civilisées. Ainsi donc , si j'entreprenais de discipliner cette armée de soldats sans-culottes, il me serait impossible de m'en faire entendre; et, quand ils m'entendraient,
1. Un Écossais des monlagneS' — 2. Nom gùnéial des Lowlamlers.
comment pourrais-je me faire obéir par une bande de demi-sauvages, habitués par in«^tinct au respect et à la soumission pour leurs propres lairds, ou chefs, mais qui n'accorderaient ni l'un ni l'autre à l'officier commissionné ' qui les commanderait? Si je leur apprenais à se ranger en bataille en extrayant la racine carrée , c'est-à-dire en formant votre bataillon carré d'un nombre d'hommes égal de front ei de profondeur, correspondant à la racine carrée du nombre total de vos soldats, qu'obtiendrais-je d'eux pour leur communiquer ce précieux secret de tactique militaire? Peut-être un coup de poignard dans mon sein, pour avoir placé au front ou à l'arrière-garde quoique Mac-Alister jNIore , quelque Mac-Shemei , ou Mac-Capperfae , à qui il plairait d'être au premier rang. — « Jetez des perles aux pourceaux , dit l'Écriture, ils se retourneront contre vous, et vous déchireront. »
— Je crois, Anderson, dit lord Menteith à un de ses domestiques qui le suivait de très-près, que vous pouvez mieux que personne assurer le capitaine que nous aurons besoin d'officiers expérimentés pour des troupes qui seront plus disposées à profiter de leurs instructions qu'il ne paraît le croire.
— Avec la permission de Votre Honneur, dit Anderson en ôtant avec respect son chapeau , je ferai observer que , lorsque nous aurons été rejoints par l'infanterie irlandaise que nous attendons, et qui doit déjà être débarquée depuis plusieurs jours, il nous faudra d'habiles officiers pour discipliner nos recrues.
— £t j'aimerais assez, dit Dalgetty, j'aimerais infiniment à être employé à ce service. Les Irlandais sont de braves gens , très-braves , dis-je. Je ne demande pas de meilleurs soldats dans une armée. Lors de la prise de Francfort-sur-l'Oder, je me souviens d'avoir vu une brigade irlandaise charger à l'épée et à la pique jusqu'à ce qu'elle eût fait lâcher pied aux brigades suédoises bleue et jaune, dont on faisait autant de cas que d'aucune de celles qui avaient combattu sous l'immortel Gustave. Et. quoique le brave Hepburn, le vaillant Lumsdale, l'intrépide Monroe , avec d'autres cavaliers et moi , nous nous fussions fait jour ailleurs à la pointe de la pique, si nous avions trouvé la même résistance nous nous en serions retournés avec beaucoup de perte et peu de profit. Tous ces braves Irlandais furent passés au fil de l'épée , comme c'est l'usage en pareil cas; mais ils ne s'en sont pas moins couverts d'une gloire imuiortelle. Aussi j'ai toujours aimé ei honoré les soldats de cette nation, après ceux de la mienne, bien entendu.