‹ La fiancée. L'officier de FortuneChapitre 69 sur 96 · LA NUIT · texte numérisé non relu

LA NUIT

Noirs oiseaux de sinistre augure, Cessez (Je troubler par vos cris Le seul repos que la nature Accorde à nos sens assoupis; Fuyez sur la lour féodale lue noircit la rouille des temps :

De r;ilouilte matinale La voix a réjoui nos cbanips.

J. l'ar Marplicrson second. Manière ironique de doubler !on anonyme.

L'on- i-.IER DE FORTUNE. 393

Fuyez dans vos somhres repaires.

Loups cruel>, terreur des troupeaux :

Déjà les timides agneaux En bêlant réveillent leur mère.

Craignez que le bras du pasteur Ne soit fatal à votre rage :

Le cor sonore du chasseur A retenti dans le village.

De la lune sur l'horizon

Déjà pâlit le diadème,

El bieniôt l'aurore elle-même ^

Va montrer son premier rayou.

Renonce à ton flambeau perfide, >

De nos marais méchant lutin,

Toi qui du pèlerin timide

Éi^arais le pas iiiceriain.

Dissipez-vous, sombres piésages.

Spectres ennemis d;i sommeil ; Fuyez, semblables aux nuages, Au retour lirillant du soleil.

Monstre hideux dont la présence Accable le cœur attristé, Du jour reconnais l'influence Qui nous rend la sérénité.

A mesure qu'Annette chantait , Allan semblait recouvrer sa présence d'esprit et donner plus d'attention aux objets qui l'entouraient ; les rides dont son front était profondément sillonné s'effacèrent , et tous ses traits, qui étaient comme contractés par une agonie intérieure, reprirent un calme plus naturel : il leva la tête; et, quoique l'expression de son visage fîit encore mélancolique, il n'avait plus rien de farouche : sans être doués de beauté , ses traits étaient mâles et pleins de noblesse; un léger espace séparait ses sourcils noirs et épais, qui avaient été jusqu'alors rapprochés l'un de l'autre; ses yeux n'étaient plus égarés ni étincelants , et leur regard était en même temps ferme et tranquille.

— Dieu soit loué ! dit-il après avoir gardé le silence quelques instants lorsque Annette eut cessé de chanter; mon âme n'est plus obscurcie : le brouillard qui couvrait mon esprit s'est dissipé.

— Cousin Allan, dit lord Menteilh en s'avançant vers lui , vous pouvez rendre grâce à Annette Lyle et au ciel de cet heureux changementr

— Mon noble cousin Mentcith, dit Allan en lui prenant la main avec une affection respectueuse , vous connaissez depuis si longtemps tnon malheureux état , que je n'ai pas besoin de vous faire mes excuses

pour ne pas vous avoir exprimé plus tôt le plaisir que j'éprouve en vous voyant dans ce château.

— Nous sommes de trop vieilles connaissances , Allan , et de trop bons amis pour être sur le cérémonial. Mais vous aurez ici aujourd'hui la moitié des chefs montagnards, et vous savez qu'avec eux il ne faut pas négliger l'étiquette. Que donnerez-vous à la petite Annette pour vous avoir mis en état de paraître convenablement devant Evan Dhu , Mac-Dougal, et je ne sais combien d'autres chefs?

— Ce qu'il me donnera? dit Annette en souriant , rien de moins, j'espère, que le plus beau ruban qu'il pourra trouver à la foire de Donne.

— A la foire de Doune, Annette! dit Allan d'un air triste. Il y aura bien du sang répandu d'ici à cette époque 5 peut-être ne la verrai-je jamais. Mais vous me rappelez ce que j'avais dessein de faire depuis longtemps.

Après avoir parlé ainsi, il sortit de l'appartement.

— A en juger par la manière dont il parle, ma chère Annette, dit lord Menteith , je crois qu'il ne faut pas vous éloigner, et que vous ferez bien de voir si votre harpe est d'accord.

— J'espère que nous n'en aurons pas besoin, répondit Annette, d'un ton qui annonçait qu'elle n'était pas sans inquiétude. L'accès dont il sort a été fort long, et il n'est pas à croire qu'il se renouvelle si promptement. Qu'il est triste de voir un homme naturellement aimant et généreux attaqué d'une maladie si cruelle !

: Elle parlait ainsi à voix basse , de crainte qu'Allan ne revînt tout à coup et ne l'entendît. Lord Menteith s'était approché d'elle, et s'était penché pour mieux l'écouter. Il était encore dans cette situation quand Allan parut à la porte. Annette et le comte eurent l'air interdit, reculèrent involontairement de quelques pas, comme s'ils eussent craint de lui donner à penser qu'ils étaient en conférence secrète. Allan s'aperçut de leur trouble , il s'arrêta tout à coup : ses sourcils se froncèrent, ses yeux roulèrent dans leurs orbites; mais ce paroxysme ne dura qu'un instant: il passa la main sur son front comme pour en elîacer toute trace d'émotion, et s'approcha d'Annette, tenant en main un petit coffre en bois de chêne, dont le couvercle était un ouvrage de marqueterie très-bien exécuté.

— Cousin Menteith, dit-il au comte, je vous prends » témoin que jedonpe à Annette Lylc. cette cassette et tout ce qu'elle contient : co sont quelques ornements qui appartenaient à ma pauvre mère , ornements de peu de valeur, comme vous pouvez le croire ; l'épouse d'un chef montagnard a bien rarement des joyaux précieux.

— Mais ces bijoux, dit Annette en repoussant la cassette avec douceur et timidité, appartiennent à la famille ; Allan,je ne puis ni ne dois...

— Ils n'appartiennent qu'à moi , Annette, dit-il avec fierté en l'interrompant ; c'est un don que ma malheureuse mère m'a fait sur sou lit de mort. ,''est tout ce qui m'appartient au monde avec mon plaid et ma claymore : prenez-les donc; ils n'ont aucune valeur pour moi, conservez-les pour l'amour d'Allan , si le sort de la guerre ne lui permet pas de vous revoir.

A ces mots il ouvrit la boîte, et la présenta de nouveau à Annette. — Si ces bijoux ont quelque valeur, lui dit-il , ils pourront vous être utiles quand ce château aura été détruit par le fer et le feu, et que vous vous trouverez sans asile ; mais conservez une bague en souvenir d'Allan , qui a fait , pour mériter votre afft ction , sinon tout ce qu'il aurait voulu , au moins tout ce qui lui a été possible.

— Je n'accepterai de vous qu'une bague, Allan, dit Annette en s'efforçant en vain de retenir ses larmes, je n'en accepterai qu'une seule, comme une marque de votre amitié pour moi. Ne me pressez pas davantage de recevoir un présent d'une telle valeur : je n'y puis consentir, Allan ; en vérité, je ne le puis.

— Eh bien , faites donc votre choix : votre délicatesse est peut-être bien placée; le reste prendra une forme sous laquelle il pourra vous devenir utile.

— Ne pensez pas à cela, dit Annette en choisissant dans la boîte la bague qui lui parut la moins précieuse ; gardez ces bijoux pour votre épouse, pour celle de votre frère. Mais, juste ciel! s'écria-t-elle en s'interrompant; quelle bague ai-je donc choisie!

Allan, dont les yeux exprimèrent une sombre appréhension, y jeta un regard empressé : c'était une bague qui portait une petite plaque en émail représentant une tête de mort placée sur deux poignards croisés. Dès qu'il l'eut aperçue, il poussa un gémissement si profond qu'Annette épouvantée laissa tomber la bague , qui roula sur le plancher : Menteith la lui rendit.

— Je prends Dieu h. témoin , Milord , s'écria Allan , que c'est votre main, et non pas la mienne, qui lui a rendu ce don de mauvais augure. C'est la bague de aeuil que portait ma mère en mémoire de son frère assassiné.

— Je ne crains pas les augures, dit Annette un sourire sur les lèvres, tandis que ses yeux étaient baignés de larmes. Rien de ce qu'elle tient (le ses protecteurs (c'est ainsi qu'elle nommait toujours Allan et lord Menteith) ne peut porter malheur à la pauvre orpheHne.

Mettant la bague à son doigt en achevant ces paroles , elle prit sa harpe, et chanta sur un air gai les deux couplets suivants d'une chanson à la mode, tirée de quelque Masque ' de la cour, et qdi était parvenue jusque dans les solitudes du Perthshire avec le caractère d'hyperbole bizarre qui signale le goiàt du temps de Charles II •

0 toi qui lis dans le livre des cieux, Sage astrologue, hélas ! je plains ta peine ; Ces astres-là valent-ils deux beaux yeux ? Fais comme moi , consulte ceux d'Hélène.

Mais non, arrête, et craignons, imprudent. D'en trop savoir sur le malheur d'un autre. Si nous risquons de faire ainsi le nôtre, C'est trop payer ce funeste talent.

— Elle a raison, Allan, dit lord Menteith, et ces couplets valent mieux que tout ce que nous pourrions gagner à la connaissance dos choses futures.

— Elle a tort, Milord, dit Allan d'un air sombre, elle le reconnaîtra; mais vous qui traitez avec tant de légèreté les avis que je vous ai donnés plusieurs fois, vous ne vivrez peut-être pas assez pour en être témoin. Ne riez pas d'un air si dédaigneux, ajouta-t-il, ou plutôt riez aussi fort et aussi longtemps que vous le pourrez , car l'instant où vous ne pourrez plus rire n'est pas éloigné.

— Je m'inquiète peu de vos visions , Allan. Quelque courte que puisse être ma carrière, l'œil d'un montagnard, malgré sa seconde vue, ne peut en apercevoir la fin.

— Pour l'amour du ciel! dit Annette, ne le contrariez pas; vous connaissez sa situation, vous savez qu'il ne peut endurer...

— Ne craignez rien , Annette , dit Allan , mon esprit est calme et tranquille. Quant à vous , cousin Menteith , mon amitié vous a cherché partout dans l'avenir. J'ai vu des champs de bataille jonchés de cadavres en aussi grand nombre que les grolles qui couvrent ces vieux arbres. — Il montrait du doigt un bouquet d'arbres qui servait de repaire à une foule de ces corbeaux qu'on appelle aussi freux. — Je vous ai cherché, répéta-t-il , mais je ne vous ai pas trouvé. J'ai vu des foules de captifs blessés, désarmés, sans défense, entraînés dans les cachots et dans les citadelles; vous n'étiez point parmi eux. J'ai vu des liibu-

%. Espèce (le petit poënie dramatique, le plus souvent allégoii(iuc, et assez ana!og".e à certains opéras-comliiiics ou pii'cps féeries. Les Miisqucs de I5cn Jolinsou eurent surtout le pla': grand succès. Le célèbre luigo Jones était le Cicéri du tcnips pour les decoraiioi'.s si nécessaires à ces pièces.

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naux iniques condamner à être fusillés des hommes qu'ils nommaient des rebelles ; j'ai vu partir les éclairs qui lançaient contre eux le feu de la mort ; mais vous n'étiez point encore là. J'en ai vu d'autres conduits sur des échafauds, j'ai vu la hache sanglante faire tomber successivement leur tête ; mais je n'ai pas reconnu la vôtre.

— C'est donc le gibet qui m'est réservé, dit lord Menteith : j'aurais désiré qu'on m'épargnât la corde , pour l'honneur de mon nom et de ma famille.

Il prononça ces mots d'un ton de plaisanterie , mais non sans désirer involontairement de recevoir une réponse : car le désir de connaître l'avenir exerce souvent quelque influence, même sur l'esprit de ceux qui n'admettent pas la possibilité de semblables prédictions.

— Le genre de votre mort , Milord , ne sera une tache ni pour votre nom ni pour votre famille. J'ai vu, à trois fois différentes, un Highlander vous plonger son poignard dans le sein, et tel sera votre sort.

— Je voudrais bien que vous m'en fissiez le portrait , je lui épargnerais la peine d'accomplir votre prophétie, si son plaid n'est pas à l'épreuve du sabre ou de la balle.

— Vous ne feriez peut-être qu'avancer votre destin; au surplus je ne puis vous donner les détails que vous désirez , car dans aucune de ces visions il n'a eu le visage tourné vers moi.

— Soit ! laissons donc cette affaire dans l'incertitude où votre augure la place ; cela ne m'empêchera pas de dîner gaiement aujourd'hui au milieu des montagnards armés de poignards.

— Cela peut être ; il peut se faire aussi que vous ayez raison de jouir des moments qui vous restent, tandis qu'ils sont empoisonnés pour moi par de funestes présages. Mais je vous le répète , ajouta-t-il en mettant la main sur son poignard , voilà l'instrument qui doit vous donner la mort.

— En attendant, dit lord Menteith, vous avez flétri toutes les roses des joues de notre pauvre Annette. Changeons donc de discours, mon cher Allan, ou plutôt occupons-nous d'affaires que nous entendons fous deux également bien, et allons voir où en sont nos préparatifs de guerre.

lis allèrent rejoindre Angus, avec lequel ils trouvèrent plusieurs chefs montagnards, les deux Anglais et le capitaine Dalgetty. Dans la discussion qui eut lieu sur les mesures militaires qu'il convenait de prendre, Allan montra une force d'esprit, une clarté de raisonnement, une précision de pensée , qui le plaçaient dans un jour tout diti'érent de celui sous lequel on l'a vu figurer juscin'ici.

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