‹ La fiancée. L'officier de FortuneChapitre 77 sur 96 · CHAPITRE XL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XL

Est-ce là ton ch;\tcaii? Déployant sa bannière, l-'eiiniii triste et pensif y lient sa cour (ilénitTe; Des oisenux de la nuit c'est le dit,ne séjour; Les trnébres jnmais n'y font place au grand jour; Le plus vil paysan, dans son humble chaumière, Voil au moins les rayons du Dieu qui nous éclaire BRow^s.

'C/T^f?^'^ OTRE brave ritmeister aurait volontiers employé ses mo- ^^^^^Sê ments de loisir à exaininer l'extérieur du château de sir ^l^^lw ^^"'^can , et à reconnaître s'il avait bien jugé la nature de

Pl^^^ ses fortifications; mais un robuste montagnard qui moii- '(dW^Â tait la garde à la porte de sa chambre avec une hache de Lochaber, lui fit comprendre par des gestes très-expressifs qu'il était dans une espèce de caj)livité honorable.

— Il est étrange , pensa le major, que ces sauvages entendent si bien les règles de la pratique de la guerre. Qui se serait jamais imaginé qu'ils connaissent la maxime du grand , du divin Gustave-Adolphe , qu'un ambassadeur doit être tout à la fois messager et espion ! — Et , ayant achevé de polir ses armes, il s'assit tranquillement pour calculer combien un demi-dollar par jour produirait au bout do six mois de campagne. Lorsqu'il oui lésolu ce problème, il se mit à faire dos calculs plus abstraits pour ranger en bataille un corps d'armée de (ïcu\ mille hommes sur le principe do l'extraction do la racine carrée.

Il fut agréablement tiré de ses méditations par le son de la cloche qui annonçait le dîner; et le montagnard qui gardait sa porte, de sen-

tinelle devenu son introducteur, le conduisit dam \sm salle où une table à quatre couverts, magnifiquement servie , offrait une preuve irrécusable de l'hospitalité des maîtres du château. Sir Duncan entra accompagné de son épouse , femme grande et maigre , vêtue d'habits de deuil , et paraissant livrée à une profonde mélancolie. Ils étaient suivis d'un prêtre presbytérien . -rortant son manteau de Genève et sa calotte de soie noire, qui co'ivrait de si près ses cheveux courts, qu'on ne pouvait en apercevoir une seule mèche; de sorte que les oreilles , qui jouissaient de toute leur liberté , s'élevant fièrement à côté de la calotte , formaient le point dominant dans sa physionomie. Cette mode peu élégante était générale à cette époque, et donna lieu en partie aux surnoms de Têtes-Rondes , de chiens aux oreilles dressées , et autres sobriquets que l'insolence des Cavaliers ou royalistes prodiguait libéralement à leurs ennemis politiques.

Sir Duncan présenta le major à son épouse, qui répondit à son salut militaire par une révérence froide et silencieuse dans laquelle on n'aurait su dire lequel l'emportait , de l'orgueil ou de la tristesse. Le ministre, auquel il le présenta ensuite, l'examina d'un air de dédain et en même temps de curiosité. Dalgetty, accoutumé à se voir regarder de plus mauvais œil par des personnes plus dangereuses , s'inquiétait fort peu des regards du ministre et de la dame ; toutes ses facultés étaient occupées d'un superbe morceau de bœuf qui fumait à l'un des bouts de la table, qu'il dévorait des yeux et qu'il brûlait d'attaquer. Il se vit obligé de différer l'assaut jusqu'à la fin d'une très-longue prière, entre chaque partie de laquelle il maniait son couteau et sa fourchette , comme il eût pris sa lance ou son épée pour se préparer au combat ; mais chaque fois il lui fallait déposer les armes à la voix du chapelain diffus qui commençait un autre verset. Sir Duncan l'écoutait avec une attention révérencieuse , quoiqu'on pensât qu'il s'était joint aux partisans du Covenant plutôt par dévouement pour son chef que par un zèle véritable pour la cause soit de là liberté, soit du presbytérianisme. Son épouse Keule écoutait la prière avec le maintien de la véritable piété.

Le dîner se passa dans un silence presque pythagoricien; car ce n'était point l'usage du major d'exercer sa langue lorsque ses dents étaient occupées , et de sacrifier l'utile à l'agréable. Sir Duncan ne fut pas moins silencieux , et son épouse et le ministre se dirent seulement quelques mots à voix basse pendant le cours du repas.

Mais lorsqu'on eut desservi et qu'on eut placé les liqueurs sur la table, le major, qui n'avait plus les me'mes raisons pour garder le silence , commença à s'ennuyer de celui de la compagnie , et pour

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animer la conversation il en revint à son sujet favori , et dirigea nne nouvelle attaque sur son hôte.

— Savez-vous bien , sir Duncan , s'écria-t-il , que cette éminence de Drumsnab qui commande votre château, me tient furieusement au cœur? Il faudra que nous ayons une conversation ensemble sur la nature de la redoute qu'il faudrait y constîi'ire, et que nous voyions si les angles devront en être aigus ou obtus. Je sjis sûr que vous entendrez avec plaisir les arguments dont le grand feld-maréchal Bannier se servit à ce sujet contre le général Tiefenbach pendant une suspension d'armes.

— Major, répondit le vieux chevalier du ton le plus sec, ce n'est point notre usage , à nous autres Highlanders , d'entrer dans des discussions militaires avec des étrangers. Ce château , tel qu'il est, résisterait à des forces plus considérables que les malheureux que nous avons laissés à Darnlinvarach ne pourront jamais en mettre en campagne.

La dame laissa échapper un profond soupir en entendant cette réponse , qui semblait lui rappeler quelque douloureuse circonstance.

— Celui qui avait donné a repris, Madame, dit le prêtre en lui adressant la parole d'un ton solennel. Puissiez-vous dire longtemps : Son nom soit béni !

A cette exhortation, qui paraissait n'être que pour elle, la dame répondit par une inclination de tète plus humble que Dalgetty ne lui en avait encore vu faire. Supposant qu'il la trouverait alors d'une humeur plus causeuse, il résolut de tenter l'entreprise, et de chercher à lier conversation avec elle.

— Il est certainement très-naturel , lui dit-il , que Madame prenne l'alarme au seul mot de préparatifs militaires} et j'ai remarqué qu'il produisait le même effet chez les femmes de toutes les nations et presque de toutes les conditions. Néanmoins Penthésilée chez les anciens, et plusrécemment Jeanne d'Arc, et autres, étaient d'un tout autre calibre, et je me rappelle avoir appris , pendant que j'étais au service des Espagnols, qu'autrefois le duc d'Albe avait dans son armée un bataillon de femmes qui avaient des officiers de leur sexe, et dont le commandant en chef s'appelait en allemand hure-weibler, c'est-à-dire en bon anglais, capitaine des filles. Il est vrai que ce n'étaient pas des personnes à comparer sous aucun rapport à Madame, car c'était de ces créatures guœ questum corporibus faciunl. , comme nous disions de Jeanne Drochiels au collège de Mareschal , les mêuies jae !es Français appellent o-ourtisancs ^ et que nous, en écossais, nous nommons

— Mon épouse vous dispense de pousser plus loin vos explications,

major, lui dit sèchement son hôte; et le ministre ajouta que de pareils discours, tout au plus tolérables dans un corps de garde occupé par une soldatesque profane, étaient souverainement déplacés à la table d'un homme respectable, et surtout en présence d'une dame de qualité.

— Je vous demande pardon, domine^ ou docteur, aut quocumqm alio nomine gaudes (car il est bon que vous sachiez que j'ai étudié les belles-lettres), reprit l'intrépide envoyé en se versant un grand verre de vin ; mais je ne vois pas que vos reproches soient fondés, attendu que je ne parlais point de ces turpes personœ comme si leurs occupations ou leur caractère étaient un sujet de conversation convenable pour madame, mais seulement ^er accidens , ou, si vous voulez, jser confinnationem de ce que je vous disais, c'est-à-dire que leur courage et leur audace naturelle augmentés sans doute beaucoup par le genre de vie de ces

— Je vous prie de m'excuser, major, dit sir Duncan en l'interrompant encore , mais j'ai quelque affaire à régler ce soir afin de pouvoir ■fous accompagner demain à Inverary ; ainsi donc j'espère....

— Demain ! répéta son épouse d'un ton plaintif; ce ne peut être votre intention , sir Duncan , ou il faut que vous ayez oublié que demain est un lugubre anniversaire , et consacré à une solennité non moins lugubre.

— Je ne l'avais point oublié , répondit sir Duncan ; hélas ! est-il possible que je l'oublie jamais ? Mais la nécessité des temps exige que cet officier parte sans retard pour Inverary.

— Oui, mais non pas que vous l'accompagniez en personne.

— Il vaudrait mieux que je le fisse; cependant je puis écrire au marquis et le rejoindre le jour suivant. Major, je vous remettrai une lettre qui expliquera au marquis d'Argyle le sujet de votre mission et le caractère dont vous êtes revêtu ; vous voudrez bien vous préparer à partir demain malin , et une escorte sera chargée de vous accompagner.

— Sir Duncan, reprit Dalgetty, vous êtes assurément le maître de prendre sur cet article telles mesures qu'il vous plaira; néanmoins je vous prie de ne pas oublier quelle tache ce serait pour votre nom s'il arrivait qu'un plénipotentiaire éprouvât la moindre insulte , c/am, vi, vel prccarià , je ne dis point par l'effet de votre volonlô , mais faute d'avoir pris toutes les précautions dictées par la prudence.

— Vous êtes sous la sauvegarde de mon honneur. Monsieur, dit sir Duncan , et c'est une sûreté plus que sutfisantc. A présent , ajouta-t-n

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en se levant , voilà l'heure où nous sommes dans l'habitude de nous retirer, et je vais vous en donner l'exemple.

Dalgetty , se voyant dans la nécessité de lever promptement le siège, sut du moins , en général habile, mettre à profit le peu d'instants qui lui restaient. — Sous la garantie de votre parole, dit-il en remplissant son verre, je bois à votre santé, sir Dnncan, et à la prospérité de votre honorable famille. Le vieux chevalier ne répondit qu'en poussant un profond soupir. Vidant son verre , et le remplissant de nouveau avec une promptitude incroyaljle , le major ajouta : — Je bois aussi à la vôtre , Madame, à l'accomplissement de tous vos nobles désirs; et à vous, mi padre, — en s'adressant au ministre : — je remplis cette coupe à votre intention. Et il n'oublia pas de joindre l'action aux paroles. — Puisse s'y noyer toute rancune entre vous et le major Dalgetty ! Et attendu que le flacon ne contient plus qu'un verre, je bois à la santé des braves et vaillants soldats et officiers de tous les partis. Maintenant que la bouteille est vide , je suis prêt , sir Duncan , à suivre votre factionnaire ou sentinelle , et à retourner dans mon camp.

Il reçut la permission formelle de se retirer , et de plus l'assurance que, comme le vin semblait être de son goût, on lui en porterait dans un instant une autre bouteille de la même espèce pour charmer les moments de sa solitude.

A peine le major était-il rentré dans son appartement , que cette promesse fut accomplie ; et , quelque temps aprè^, l'arrivée d'un pâté de venaison lui fit supporter très-patiemment sa tetraite et le manque de société. Le même domestique qui lui apporta cette petite collation lui remit un paquet scellé , entouré d'un fil de soie , suivant l'usage des temps , et adressé avec beaucoup de formules de respect au très-haut et très-puissant prince Archibald marquis d'Argyle, seigneur de Lorn et autres lieux , etc. , etc. Ce domestique lui apprit en même temps que son escorte serait prête à partir de grand matin pour Inverary , où les dépêches de sir Duncan lui serviraient tout à la fois de lettres d'introduction et de passe-port.

N'oubliant pas qu'il était dans ses instructions de recueillir tous les renseignements possibles, et curieux d'ailleurs de connaître les raisons qui empêchaient sir Duncan de l'accompagner , le major , avec toute la circonspection que lui suggérait son expérience, demanda au dômesti(|iit' (jnelle circonstance retenait son maître au château le lendemain. Celui-ci, qui était des basses-terres , et qui par conséquent parlait écossais , répondit que c'était l'usage de sir Duncan et de son épouse d'observer comme un jour de jeûne et d'humiliation solennelle l'anniversaire

du jour où leur chùleau avait été pris par surprise , et où leurs enfants, au nombre de quatre, avaient été cruellement massacrés par une bande de montaîçnards , pendant que sir Duncan était allé combattre avec le marquis d'Argyle les Mac-Leans de l'île de Mull.

— Diable ! reprit Dalgetty , votre maître et votre maîtresse ont on effet quelque sujet de jeûner et de s'humilier, quoiqu'il me semble que le dernier suffirait. Néanmoins j'affirmerais presque que ce malheur \ie lui serait pas arrivé , s'il avait pris l'avis de quelque capitaine expérimenté versé dans l'art de défendre les places, et s'il eût fait bâtir une redoute sur la hauteur qui est à gauche du pont-levis , et je puis aisément vous le prouver. Supposons que ce pâté soit le château Comment vous appelez-vous , mon ami?

— Lorinier , Monsieur.

— A votre santé , honnête Lorimer. Comme je vous disais donc , mon ami , supposons que ce pâté soit la citadelle que nous avons à défendre , et que cette bouteille

— Je suis fâché , Monsieur, dit Lorimer en l'interrompant, de ne pouvoir rester pour entendre le reste de votre démonstration; mais la cloche va sonner. Comme le digne M. Graneangowl , chapelain du marquis d'Argyle, va dire le service et prêcher dans la chapelle du château , et que de soixante personnes dont se compose la maison , nous ne sommes que sept qui entendions l'écossais, ce serait un grand scandale que l'un d'eux n'y assistât point , et mon absence me nuirait beaucoup dans l'esprit de ma maîtresse. Voilà des pipes et du tabac, Monsieur; et, si vous désirez quelque autre chose , on vous l'apportera dans deux heures , dès que nos prières seront terminées.

Et à ces mots il quitta la chambre.

A peine fut-il parti, que la cloche du château annonça par ses sons monotones qu'il était temps de se rendre à la chapelle. Le major entendit aussitôt les voix glapissantes des femmes, et les voix plus dures , mais non moins aigres , des hommes qui pariaient erse du fond du gosier, tout en courant de différents côtés par une galerie longue, mais étroite , qui servait de communication à beaucoup de chambres, et entre autres à celle de Dalgetty. — Les voilà tous qui courent comme si l'on battait le rappel, se dit-il à lui-même; s'ils vont tous à la parade, je prendrai un peu l'air, et je ferai mes observations sur les côtés faibles do la jjlace.

En conséquence, lorsque tout fut tranquille et qu'il n'entendit plus le moindre bruit, il ouvrit la porte de sa chambre, et il avait déjà fait quelques pas lorsqu'il vit son ami à la hache s'avancer vers lui , du

bout de la galerie, en sifflant entre ses dents un air gaélique. Avoir paru déconcerté en pareille circonstance, c'eût été à la fois impolitique et indigne de son caractère militaire ; aussi le major ne fit-il pas surle-champ volte-face , mais il se mit à siffler sur un ton beaucoup plus haut que la sentinelle; et se retirant ensuite pas à pas, les bras croisés derrière le dos, d'un air d'indifférence, comme s'il n'avait eu d'autre but que de respirer un peu l'air, il rentra dans ses quartiers; et voyant le factionnaire à quelques pas de lui , il lui ferma la porte au nez,

— C'est fort bien, pensa intérieurement le rilmeister; il annule ma parole en me donnant des gardes, car, comme nous avions l'habitude de dire à Mareschal-College,^rfe5 et Jiducia sunt relativœ^; et s'il ne se fie pas à ma parole, je ne vois pas pourquoi je serais forcé de la tenir, si quelques motifs me portaient à désirer le contraire. Il est certain que l'obligation morale de la parole est presque anéantie lorsqu'on la remplace par la force physique.

: Forcé de rester prisonnier, grâce à la vigilance de son gardien , notre ritmeister passa la soirée à faire des calculs sur la tactique, calculs qu'il interrompit de temps e\\ temps pour attaquer le pâté et dire deux mots à la bouteille, jusqu'à ce qu'enfin il fut temps de prendre quelque repos. Le lendemain il fut réveillé à la pointe du jour par Lorimer, qui lui dit que lorsqu'il aurait déjeuné, et il lui apportait pour cela les provisions nécessaires, ses guides étaient prêts à l'accompagner. Après avoir loué beaucoup le conseil de Lorimer, qu'il s'empressa de suivre, le major se disposa à partir. En traversant les appartements, il remarqua q«ie les domestiques étaient occupés à tendre de noir le grand vestibule, cérémonie que, dit-il, il avait vu observer lorsque l'immorlel Gustave-Adolphe était étendu sur son lit de parade , dans le château de Wolgast, ce qui le portait à croire que c'était la marque du deuil le plus strict et le plus profond.

Lorsque Dalgetty fut monté à cheval , il se vit entouré de cinq ou six Campbells bien armés, qui devaient l'accompagner ou plutôt le garder,

I. Les militaires de celte époque dissertaient sur les engagements d'hoimear, comme ils les nomnaienl, avec tous les aigumeiits mctapliysiiiues d'un légiste ou d'uu théologien.

L'oflicier anglais dont sir Jaiucs Turner se trouvait prisonnier aiircs la déroute de Retoxeler, lui demanda sa parole d'iionneur de ne pas sortir des murs de Hull sans permission. « Il m'apporta c« œcss;ige lui-mfme; — je lui dis que j'étais prêt à la lui donner, pourvu qu'il ra'ôtât mes gardes, car Hdes et fiducia sunt relalhœ, et s'il jircnait ma parole pour gage de Qdéliié, il était obligé de se fleri elle, sinon il lui était inutile de la demander, et ù moi de la donner; qu'ainsi je lu' demandiis de se confier ou i une promesse que je ne violerais pas, ou à ses propres gardes que je ne 8upp<:sais pas «pables de le tromper. J'agis avec lui de celte façon, parce que je savais qu'il avait étudié. • Mémoires de Turner, p. 80. L'officier anglais reconnut la justesse du raisonnement; mais Cnimw^ 11, ce logicien cuucis, trancba bientôt la d'icstiou, en disant : < Sir James Turner donnera sa paru'o ou in ux fert. «

et commandés par un homme qui , au bouclier qu'il portait sup i'épaule, à la plume de coq qui surmontait son bonnet , à son air cVimportance , et surtout à la dignité de son maintien , ne devait pas être moins que le cousin de sir Duncan au dixième ou au douzième degré. Mais il lui fut impossible d'obtenir aucun renseignement positif sur ce sujet ni sur aucun autre, attendu que ni le commandant ni aucun de ses soldats ne parlait anglais.

Quoique Dalgetty fût à cheval et que ses guides fussent à pied , telle était leur activité, et tels étaient les obstacles que la nature de la route opposait à chaque instant à son malheureux coursier, que, loin d'être retardé par la lenteur de leur pas, il avait plutôt de la peine à les suivre. II vit qu'ils avaient toujours l'œil sur lui, comme s'ils eussent craint qu'il ne fît quelque tentative pour s'échapper; et une fois qu'il était resté un peu en arrière en traversant un ruisseau, l'un de ses aimables compagnons de voyage se mit à amorcer son fusil , ce qui lui fit comprendre qu'il courrait quelque danger s'il essayait de faire bande à part.

Dalgetty n'augurait pas très-bien de la vigilance avec laquelle on gardait sa personne ; mais c'était un mal sans remède : car cherchor :i s'échapper dans un pays inconnu et presque inaccessible, c'eût été le comble de la folie. II continua donc à traverser patiemment des déserts sauvages et stériles, par des sentiers qui n'étaient connus que des bergers et des conducteurs de bestiaux. Il remarquait à peine ces successions sublimes de sites pittoresques, qui font accourir de toutes les parties de l'Angleterre de nombreux admirateurs pour charmer leurs yeux du spectacle imposant des Highiands, et mortifier leurs palais eu partageant la maigre chère des Highlanders. Enfin ils arrivèrent sur le bord de ce beau lac près duquel Inverary est situé. Le dunnevv.^ssel, chef de l'escorte, sonna du cor; et à ce signal, dont les rochers retentirent, une chaloupe bien équipée sortit d'une crique où elle était cachée, et reçut à bord le major et ses compagnons, sans excepter Gustave, qui , voyageur expérimenté tant sur mer que sur terre, entra dans la barque avec le sang-froid d'un chrétien.

Emoarqué sur le Loch-Fine, Dalgetty eût pu admirer l'un des jdus nobles tableaux de la nature. Deux rivières rivales, l'Aray et le Schiray, sortaient l'une et l'autre du sein de leur retraite, du milieu de sombres forêts^ pour venir porter au lac le tribut de leurs eaux. Sur la petite ponte douce et graduelle du rivage s'élevait le château avec -es murs crénelés et ses tours , monument d'une simplicité noble et ^.roihique, et présentant un coup d'œil bien plus pittoresque que lu palais massif et uniforme qui l'a remplacé. Des bois épais entouraient ccue

auguste demeure pendant plusieurs milles à la ronde, et le pic de Duniquoich, semblant sortir du sein du lac et s'élançant jusqu'aux nuos, dominait majestueusement le paysage, tandis qu'un fanal solitaire, couronnant son sommet , rendait le tableau plus imposant en éveillant une idée de danger.

Telle était une partie du noble spectacle que Dalgetty eût pu admirer s'il l'avait voulu. Mais, à dire vrai , le major, qui n'avait rien pris depuis la pointe du jour, contemplait avec plus d'intérêt la fumée des cheminées du château, qui semblait lui annoncer les apprêts d'un excellent dîner.

La chaloupe approcha bientôt de la jetée qui séparait le lac de la petite ville d'Inverary. Ce n'était alors qu'un assemblage grossier de cabanes, entremêlées de quelques maisons de pierre, mais en trèspetit nombre, et s'étendant depuis les bords du lac jusqu'à la principale porte du château , devant laquelle nos voyageurs aperçurent un spectacle capable de faire impression sur des nerfs plus délicats et sur une âme moins intrépide que celle du ritmeister Diigald Dalgetty, titulaire de Drumthwacket.

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