Marche devint, et je te suhrai
Comprenant ce qu'il voulait dire, plutôt par ses gestes que par ses expi-essions , l'Enfant du Brouillard le guida de nouveau, avec une précision qui tenait de l'instinct , à travers les sentiers les plus inégaux et les plus raboteux. Malgré ses lourdes bottes, ses cuissarts, ses gantelets et sa cuirasse, le justaucorps de buffle qu'il portait sous son armure, et tout en racontant ses anciens exploits, quoique Ranald ne lui prêtât pas la moindre attention , le major était parvenu à suivre son guide pendant un trajet considérable, lorsque les aboiements prolongés d'un chien de chasse se firent entendre dans l'éloignement, comme s'il eiît commencé à sentir sa proie.
— Eh quoi! limier de malheur, dont la voix prédit toujours l'infoitane aux Enfants du Brouillard , dit Ranald, as-tu déjà découvert nos traces? Mais tu arrives trop tard, le daim a rejoint son troupeau.
En disant ces mots, il donna avec beaucoup de précaution un léger coup de sifflet , qui fut répété avec la même prudence du haut d'un sentier escarpé qu'ils gravissaient depuis quelque temps. Ils doublèrent le pas et arrivèrent au haut de cette espèce de défilé, où la lune , qui brillait alors de tout son éclat , 'permit au major de voir un petit groupe de dix à douze Highlanders et environ autant de femmes et d'enfants, qui, à l'aspect de Ranald Mac-Eagh, firent éclater de si grands transports de joie , que son compagnon devina aisément que ceux qui l'entouraient étaient des Enfants du Brouillard. Ce lieu de refuge était en harmonie avec leur nom et leur manière de vivre : c'était la pointe d'un rocher escarpé autour duquel serpentait un sentier étroit et inégal , qu'il dominait de tous les côtés.
Ranald dit précipitamment quelques mots aux enfants de sa tribu , et les hommes vinrent l'un après l'autre prendre la main à Dalgetty, tandis que les femmes , pour témoigner plus éloquemment leur reconnaissance, se pressaient autour de lui, et cherchaient même à baiser le bord de sa cuirasse.
— Ils vous engagent leur foi , dit Mac-Eagh , en considération du service que vous avez rendu aujourd'hui à tout le clan.
— C'est assez , Ranald , répondit le major, c'est assez. Dites-leur que je n'aime point qu'on me prenne ainsi les mains : cela confond les rangs et les grades dans le service militaire ; et quant à ces femmes qui veulent baiser mes gantelets et ma cuirasse, je me rappelle que S'imro'^rtel Gustave, à qui la populace voulait rendre le même honneupendant qu'il traversait les rues de Nuremberg, dit à ceux quf so i)rér cipitaient à ses pieds pour baiser les pans de son habit : Si vous m'ado» rez ainsi comme un Dieu , qui vous dit que la vengeance du cici ne
prouvera pas bientôt que je suis mortel? Ahçà, Aanald, je suppose que vous .-«.omptez faire halte ici, et attendre l'ennemi de pied ferme. Très-bonne position, voto à Dios , comme disent les Espagnols; charmant poste pour un petit peloton : l'ennemi ne saurait en approcher sans être exposé au feu du canon et de la mousqueterie. Mais le diable , camarade , c'est que je parierais que vous n'avez point de canons , et je ne vois même pas que vos troupes aient des mousquets. Quels moyens vous proposez-vous donc d'employer pour défendre le passage avant d'en venir aux mains ? Voilà , Ranald , ce qui passe ma compréhension.
— Les armes et le courage de nos ancêtres, dit Mac-Eagh, et il Ht . remarquer au ritmeister que ses compagnons étaient armés d'arcs et
de flèches.
— Des arcs et des flèches ! s'écria Dalgettyj ah! ah! ah! très-comique en vérité. Eh quoi ! voilà cent ans qu'on n'en a vu dans une armée civilisée ! Combattre avec des arcs et des flèches ! Et pourquoi pas avec des frondes, comme du temps de Goliath? Qui eût jamais pensé que Dugald Dalgetty de Drumthwacket vivrait pour voir des houniies se servir de pareilles armes ! l'immortel Gustave ne l'aurait jamais cru, — ni Wallenstein , ni Butler, ni le vieux Tilly. Eh bien^ llanald, après tout , un chat ne peut avoir que ses grifl'es; puisque des arcs et des flèches sont vos seuls moyens de défense , tirons-en du moins le meilleur parti possible ; seulement , comme je n'entends rien à la disposition et à l'arrangement d'une artillerie aussi gothique , dirigez vous-même les opérations, car, que je prenne le commandement ^ ce que j'aurais fait avec plaisir si vous aviez dû combattre avec des armes chrétiennes, c'est ce qu'il m'est impossible de faire lorsque vous devez combattre comme des Numides. Comptez cependant qu'à défaut de ma carabine qui est restée malheureusement attachée à la selle de Gustave, mes pistolets ne dormiront point pendant la mêlée. Non, non, je vous remercie. :non ami, ajouta-t-il en s'adressant à un montagnard qui lui offrait un arc, Dugald Dalgetty peut dire de lui-même ce qu'il il lu dans quelque auteur au collège Mareschal,
Non eget Mauris jaculis, neque arcu, Nec vcnenati gravidà sagillis Fusce, pbaretrâ '.
Il n'a besoin sur eux ni des (rails du Namtdd, Si de son arr, ni du fal;ii carquois Dont un venin pcilide i\end la (léclie iuoitcil%ù l'IiaLjilaut des bois-
i.'OFFIClER DE FORTUNE. 469
Ce qui veut dii-e —
Banald Mac-Eagh imposa une seconde fois silence au major incorrigibJe, en lui montrant du doigt le pied du rocher. Les aboicmiMits du limier se faisaient entendre alors avec plus de force , et l'on pouvait même distinguer la voix de plusieurs hommes qui accompagnaient l'animal, et qui s'appelaient les uns les autres, dans la crainte de sYgarer, tandis qu'ils visitaient avec soin tous les buissons qui se trouvaient sur la route. Il était évident qu'ils approchaient de plus en plus du rocher. Mac-Eagh proposa au major de se débarrasser de son armure , et lui dit que les femmes la transporteraient en lieu de siireté.
— Je vous demande pardon, dit Dalgetty, mais c'est contre les règles du service militaire. Je me rappelle que Gustave-Adolphe réprimanda les cuirassiers du régiment de Finlande, et leur ôla leurs timbales , parce qu'ils s'étaient permis de se mettre en marche sans leurs corselets et de les laisser avec le bagage; jamais timbales ne se firent ■entendre à la tête de ce fameux régiment qu'après la bataille de Leipsick, où il se conduisit d'une manière si mémorable. C'est une leçon qu'un brave militaire ne doit jamais oublier, non plus que cette exclamation de l'immortel Gustave : — C'est maintenant que mes officiers doivent mettre leur armure pour me prouver qu'ils m'aiment ; car, s'ils sont blessés , qui conduira mes soldats à la victoire? — Je ne m'oppose pas néanmoins, mon ami Ranald, à ce qu'on me débarrasse de mes bottes un peu pesantes , pourvu que vous puissiez me fournir quelque autre chaussure; car je doute que la plante de mes pieds soit assez dure pour pouvoir courir sur les ronces et sur les cailloux avec autant de facilité que vos compagnons semblent le faire.
Oter au major ses lourdes bottes, et lui mettre à la place des brogues ou sandales de peau de daim dont un montagnard se dépouilla pour les lui donner, ce fut l'affaire d'un instant , et Dalgetty se trouva beaucoup plus à son aise. Il allait recommander à Mac-Eagh d'envoyer deux ou trois de ses soldats reconnaître le défilé , et en même temps ■d'étendre un peu son front en plaçant deux archers détachés à chaque liane, comme des espèces de postes d'observation , lorsque les aboiements du limier leur apprirent que ceux qui les poursuivaient étaient au pied du rocher. Tout rentra dans un profond silence; car, malgré sa loquacité ordinaire , le major savait bien qu'il est indispen-'^able qu'une embuscade se tienne à couvert.
La Urne répandait une faible clarté sur le sentier inégal et sut ies «aillies du rocher autour duquel il serpentait. Sa lumière n'était interceptée qu'en quelques endroits par les broussailles et les arbres nains
qui, sortant des crevasses des rochers, ombrageaient une partie de la perspective; plus bas un taillis épais, couvert d'une obscurité profonde, ressemblait en quelque sorte aux vagues d'une mer qu'on n'apercevait qu'à demi. Du sein des ténèbres et sur le bord du précipice, le limier faisait entendre par intervalles ses affreux aboiements, que répétaient les échos des bois et des montagnes environnantes; parfois ils cessaient tout à coup , et le silence qui leur succédait n'était interrompu que parle murmure d'un petit ruisseau qui, se frayant un passage le long du rocher , allait se perdre au fond du précipice. On distinguait aussi des voix d'hommes qui semblaient se consulter entre eux au bas du rocher; on eût dit qu'ils n'avaient pas encore découvert l'étroit sentier qui conduisait sur la montagne, ou que, l'ayant trouvé, la difficulté de le gravir, la lumière imparfaite qui les éclairait, et la crainte d'être entendus, les faisaient hésiter à le suivre.
A la fin Dalgetty aperçut comme une ombre qui sortait du milieu fies ténèbres, et qui commença à monter lentement et avec beaucoup de précaution le sentier fatal ; la lune l'éclairait alors si parfaitement que le major put distinguer non-seulement la personne d'un montagnard , mais même le long fusil qu'il portait à la main, et des plumes ([ui décoraient son bonnet. — Tausend teijlen! nous sommes perdus, dit-il entre ses dents ; que deviendrons-nous s'ils attaquent nos archers avec de la mousqueterie !
Mais au moment où le soldat se retournait pour faire signe à ses compagnons de le suivre, une flèche partit en sifflant de l'arc d'un des Enfants du Brouillard, et lui fit une blessure si fatale, que sans faire un seul effort pour sauver sa vie il perdit l'équilibre et tomba , la tête la première, du rocher sur les buissons épais qui bordaient l'abîme. Le craquement des branchages qui le reçurent d'abord dans sa chute , et le bruit avec lequel il roula ensuite dans le précipice, furent suivis d'un cri d'horreur et de surprise que jetèrent ses compagnons.
Les Enfants du Brouillard, encouragés par la terreur que ce premier succès semblait répandre parmi les ennemis, y répondirent par de bruyantes acclamations de joie, et se montrant tout à coup sur le bord du rocher , en prenant les altitudes les plus menaçantes, ils s'efforcèrent de redoubler leur effroi en leur faisant voir qu'ils étaient sur leurs gardes et préparés à se défendre ; la prudence même du major et soc expérience militaire ne l'empêchèrent point de se lever , et de crier à Ranald d'une voix de tonnerre : — Caraco, camarade, comme disent les Espagnols ; ma foi, vivent l'arc et les flèches! Je crois que si vous Cuisiez avancer un peloton pour prendre position de ce côté...
— Le Sassenach! s'éci'ia une voix qui partait du pied du rocher : visez le Sasscnach! je vois briller sa cuirasse! Trois coups de mousquet partirent au même instant j et tandis qu'une balle venait frapper en vain sa cuirasse à l'épreuve du fusil, à la force de laquelle le brave majo."- avait dû plus d'une fois la vie , une autre pénétra l'armure qui couvrait le devant de sa cuisse gauche, et l'étendit sur la terre. Ranald le saisit aussitôt dans ses bras pour le transporter plus loin, tandis que Dalgetty murmurait d'une voix plaintive : — J'ai toujours dit à Timmortel Gustave, à Wallenstein, à Tilly et à d'autres guerriers célèbres, que, suivant moi, les cuissarts devraient être faits à l'épreuve du mousquet.
Mac-Eagh recommanda le blessé aux soins des femmes qui étaient à l'arrière-garde de sa petite troupe , et il se préparait à retourner au combat, lorsque Dalgetty le retint en saisissant le bout de son plaid. — Je ne sais pas comment ceci finira, camarade, lui dit-il; mais si je meurs, je vous prie de dire à Montrose que je suis mort glorieusement, et comme il convenait à un soldat de l'immortel Gustave. Écoutez, prenez bien garde de quitter votre position actuelle , quand même ce serait pour poursuivre l'ennemi, si vous aviez l'avantage, et, et...
Dans cet endroit l'haleine commença à lui manquer, et sa vue s'obscurcit par l'effet de la perte de son sang; Mac-Eagh, profitant de cette circonstance , dégagea le bout de son plaid et y substitua celjï d'une femme, que le major tint fortement, croyant s'assurer ainsi l'attention du montagnard auquel il continua à débiter ses instructions militaires, quoique ses expressions devinssent de plus en plus incohérentes. — Eh! camarade, ayez soin de placer vos fusiliers en avant; puis, formez derrière, pour les soutenir, une petite phalange macédonienne : ferme, dragons, sur le flanc gauche ! Où en étais-je ? Ah ! Ranald, si vous songiez à battre en retraite, laissez quelques mèches allumées sur les branches des arbres, l'ennemi croira que ce sont des
batteries, et il n'osera approcher. Mais j'oubliais. — Vous n'avez
point de mousquets, — point de mousquets ni d'épées, — rien que des arcs et des flèches ! ah ! ah ! ah !
Tout en riant ainsi de ces anciennes armes de guerre , le major tomba dans un état d'épuisement complet, et il finit par s'évanou'^; il fut longtemps avant de reprendre connaissance , et en attendant .jii'il la recouvre, nous l'abandonnons aux soins des Filles du Brouillard, gardes-malades aussi douces , aussi attentives qu'elles semblaient farouches et sauv:.ges.