CHAPITRE XVI
Vous Toyez, leur dit-il, des montagnp» sama»; D'iinpénétiables bois, d'horribles marécages. Pourrons-nous surmonter ces dangers réunis? Poème de Flodden-Field
'P^^;^^^-^:=^ OMROSE avait une brillante carrière devant lui , pourvu nuMI U'u^i^^ù pût se faire suivre par ses troupes , braves , mais toujorr^ (^HilMl^'i prêtes à lui échapper, et par leurs chefs indépenoants. La l^j^*^ ,, basse Ecosse lui était ouverte, il n'y avait plus d'armée K^^^^ en état de l'arrêter dans sa course. Les partisans d'Argyle s'étaient retirés dès qu'ils avaient vu leur maître donner sa démission, et plusieurs autres corps, fatigués de la guerre, avaient saisi la même occasion pour se débander. En descendant Strath-Tay , l'un des défilés les plus favorables, Montrose n'avait qu'à se présenter dans les Lowlands pour y ranimer l'esprit chevaleresque et l'ardeur généreuse des partisans que la cause royale y avait encore. Il se verrait alors en possession , peut-être même sans livrer bataille , de Tune des parties du royaume les plus riches et les plus fertiles, qui lui fournirait les moyens d'accorder une paie régulière à ses troupes , de les retenir ainsi plus aisément sous ses drapeaux, et de pénétrer jusqu'à la capitale, peutôrte de là jusqu'aux frontières, où il n'était pas sans espoir de pouvoir se concerter avec les troupes du roi Charles , qu'on n'avait pas encore pu réduire.
Tel était sans contredit le plan d'opérations le plus propre à couvrir de gloire ceux qui l'exécuteraient, et le plus efficace pour la cause royale. Il ne put donc échapper aux vues pénétrantes et ambitieuses de celui que ses services firent ensuite surnommer le Grand Marquis. Mais d'autres motifs animaient la plupart des chefs de son armée, et ces motifs n'étaient peut-être pas sans avoir aussi quelque influence secrète îans son propre cœur.
Presque tous les chefs des montagnes de l'ouest, dans l'armée de Montrose , regardaient le marquis d'Argyle comme le but contre lequel il convenait le plus de diriger toutes les hostilités. Presque tous avaient éprouvé quel était son pouvoir ; presque tous, en retirant de leur habitation tous les hommes en état de porter les armes , laissaient leurs familles et leurs biens exposés à sa vengeance; tous sans excei)tion désiraient diminuer son autorité , et la plupart étaient si près de ses
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domaines , qu'ils pouvaient raisonnablement espérer de profiter de ses dépouillfis et de s'agrandii- à ses dépens. Pour ces chefs, la possession d'inverary et de sa forteresse était un événement beaucoup plus important et plus désirable que la prise d'Edimbourg. Ce dernier événement ne promettait à leurs soldats qu'un pillage momentané ou une légère gratification ; l'autre assurait aux chefs eux-mêmes indemnité pour le passé et sûreté pour l'avenir.
Indépendamment de ces raisons personnelles , les chefs qui soutenaient cette opinion faisaient une remarque assez plausible : c'était que, quoique Montrose pût être supérieur à l'ennemi dans le premier moment de son invasion sur les basses-terres, plus ensuite il s'éloignerait des montagnes , plus ses forces diminueraient , tandis qu'au contraire l'armée ennemie se grossirait de toutes les garnisons voisines. Mais si , au lieu de s'exposera ces dangers, il dirigeait ses efforts contre Argyle, et parvenait à mettre un frein à sa puissance, non-seulement ses amis de l'ouest pourraient alors mettre en campagne cette partie de leurs troupes , qu'autrement ils étaient obligés de laisser dans leurs foyers pour la protection de leurs familles, mais il verrait encore accourir sous ses drapeaux plusieurs tribus qui favorisaient secrètement sa cause , mais qui n'osaient se joindre à lui , de peur d'attirer sur elles la vengeance de Mac-Callum-More.
Ces arguments étaient appuyés dans l'esprit de Montrose par un sentiment intime et involontaire, qui ne s'accordait point parfaitement avec l'héroïsme et la générosité de son caractère. Les maisons d'Argyle et de Montrose avaient été autrefois opposées l'une à l'autre à plusieurs reprises, soit dans la guerre, soit dans les conseils; et les avantages que celle d'Argyle avait obtenus l'avaient rendue l'objet de l'envie et de la haine de la famille rivale, qui , se croyant les mêmes droits aux faveurs de la fortune , n'en avait pas été aussi bien traitée.
Ce n'était pas tout. Les deux chefs actuels de ces familles s'étaient toujours trouvés ensemble dans l'opposition la plus marquée depuis le commencement des troubles. Montrose , en raison de la supériorité reconnue de ses talents , et des grands services que dans le principe il avait rendus aux partisans du Covenant, s'était attendu à occuper la première place dans leurs conseils, et à être mis à la lête de leur armée; mais ils jugèrent plus prudent de décerner ces honneurs à son riva\ Argyle , qui avait moins de talents mais plus de puissance. Cette préférence ^ut un affront que Montrose ne pardonna jamais aux presbytériens, ti il était encore moins disposé à pardonner au rival qu'on lui avait préféré.
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Tous les sentiments de haine qui pouvaient irriter un caractère natuturellement fougueux au milieu de ces guerres de parti , l'excitaient donc à chercher à se venger de l'ennemi de sa famille , de son ennemi personnel ; et il est probable que ces motifs particuliers ne furent pas sans influence sur son esprit lorsqu'il vit la plus grande partie de ses officiers plus portés à attaquer Argyle au milieu de ses domaines qu'à prendre la mesure bien plus décisive d'entrer sur-le-champ dane les basses-terres.
Cependant , quelque tenté qu'il fût d'attaquer le comté d'Argyle, ce n'était pas sans peine qu'il renonçait au projet bien plus noble et bien plus glorieux qu'il avait d'abord formé. Il tint plus d'une fois conseil avec les principaux chefs, et combattit leurs raisonnements, contre sa propre inclination. Il leur représenta combien il était difficile de pénéctrer dans l'est par le comté d'Argyle ; qu'ils auraient à traverser des défilés à peine praticables pour les bergers qui les habitaient , et à gravir des montagnes que les clans mêmes les plus voisins ne connaissaient pas parfaitement. La saison ajoutait encore à la difficulté d'exécuter cette entreprise , car on approchait du mois de décembre , où la neige accumulée les rendrait sans doute entièrement inaccessibles.
Ces objections ne satisfirent pas les chefs , et ne leur parurent pas de nature à détruire la force de leurs arguments. Us voulaient , disaient-ils , en revenir à leur ancienne manière de faire la guerre, en enlevant les troupeaux qui, suivant l'expression gaélique, se nourrissaient de l'herbe de leurs ennemis. Le conseil ne se sépara le soir que fort tard , et rien ne fut encore arrêté , si ce n'est que les chefs qui soutenaient qu'on devait attaquer Argyle promirent de chercher si parmi leurs soldats il s'en trouvait qui pussent entreprendre de guider l'armée à travers les montagnes.
Montrose s'était retiré dans la cabane qui lui servait de tente, et il s'était étendu sur nn lit de fougères sèches, seule couche qui s'y trouvât. Mais il appelait eu vain le sommeil 5 les visions de l'ambition assiégeaient seules ses pensées. Tantôt il lui semblait qu'il déployait la bannière royale du haut de la citadelle reconquise d'Edimbourg j il envoyait des secours au monarque dont la couronne dépendait de ses victoires ; et il recevait , en récompense , tous les honneurs qu'un roi prodigue à celui qu'il veut combler de ses grâces. Tantôt ces illusions, toutes brillantes qu'elles fussent, s'évanouissaient devant celle qui lui représentait sa vengeance satisfailcetson ennemilremblantùsesgenoux.SurprendreArgyledanssonchâtoau fort d'Inverary; écraser en lui tout à lu fois un rival odieux, l'ennemi de sa famille et le principal
soutien des Covenantaires ; montrer à ces derniers , par les faits les plus éclatants , quel était celui auquel ils avaient préféié Argyle ; c'étaient des images de vengeance trop flatteuses, trop douces, pour ne pas faire une vive impression sur l'imagination ardente de Montrose. Pendant qu'il était plongé dans ces réflexions contradictoires, le soldat qui veillait à sa porte vint annoncer au comte que deux hommes désiraient parler à Son Excellence.
— Leurs noms , demanda Montrose, et le motif de leur visite à une pareille heure?
Le soldat , qui était un des Irlandais de Colkitto , ne put répondre que très-vaguement aux questions de son général ; et ûlontrose , qui dans de pareilles circonstances n'osait refuser audience à personne, de peur de négliger des avis importants, prit seulement la précaution de faire mettre sa garde sous les armes , et se prépara alors à les recevoir. A peine était-il levé et son valet de chambre avait-il allumé deux torches , que deux hommes entrèrent : l'un , habillé comme les habitants des basses-terres, avait un vêtement de peau de buffle qui tombait presque en lambeaux ; l'autre était un vieux montagnard d'une taille élevée , d'un teint qu'on aurait pu appeler gris de fer , et dont le regard avait quelque chose de sombre et de sauvage.
— Que demandez-vous, mes amis ? dit Montrose en portant presque involontairement la main sur ses pistolets; car dans ces temps de troubles, à une pareille heure, il était permis de concevoir des soupçons que la bonne mine des étrangers n'était aucunement faite pour détruire.
— Veuillez me permettre, mon très-noble général, dit le coiiipagnon du vieux montagnard, de vous féliciter des grandes victoires que vous avez remportées depuis que j'eus le malheur de vous quitter. J'ai entendu parler de l'affaire de Tippermuir; ce fut une très-jolie petite mêlée assurément : cependant, s'il m'était permis de donner un conseil...
— Avant de le faire, dit Montrose, voudriez-vous bien me dire qu est la personne qui a la bonté do m'honorer de ses avis?
— En vérité, Milord, je n'aurais jamais cru qu'il fût nécessaire û8 vous décliner mon nom, après la commission plus que délicate doi.t vous avez bien voulu me charger, moi à qui vous avez daigné promettre un brevet de major, avec un demi-dollar de paie par jour, et un demi-dollar d'arriéré payable à la fin de la campagne! Et puis-je espérer que Votre Seigneurie n'a pas oublié ma paie aussi bien que ma personne ?
— Mon bon ami , mon cher major, dit Montrose, qui reconnut alors
parfaitement son homme , pardonnez si, préoccupé comme je le suis eu ce moment, je ne me suis pas rappelé immédiatement vos traits; d'ailleurs ces torches répandent si peu de lumière... Mais toutes nos conditions seront strictement observées. Eh bien, major, quelles nouvelles apportez-vous du comté d'Argyle? En vérité, nous commencions à désespérer de jamais vous revoir ; et je m'apprêtais à tirer la vengeance la plus signalée du vieux renard qui violait les lois de la guerre dans la personne de mon ambassadeur.
— Ma foi, Milord, reprit Dalgetty, tout ce que je souhaite, c'est que mon retour n'apporte aucun obstacle à l'exécution d'un projet si juste et si louable, car je vous assure que ce n'est pas la faute du marquis d'Argyle si vous me voyez devant vous; et du diable si j'intercède jamais en sa faveur. Si je me suis échappé d'entre ses mains, c'est après Dieu , et sans parler de l'adresse supérieure que j'ai déployée , comme vous le verrez bientôt , c'est , dis-je, après ces puissants auxiliaires, à ce vieux montagnard que je le dois; et je prendrai la liberté de le recommander à la faveur spéciale de Votre Seigneurie, comme l'instrume/ 1 du salut de votre tout dévoué Dugald Dalgetty, titulaire de Drumthwacket.
— C'est un service , dit gravement Montrose, qui sera récompensé comme il le mérite.
— Un genou en terre, Ranald , dit le major, et baisez la main de Son Excellence.
Gomme la manière dont il voulait que Ranald témoignât sa reconnaissance n'était pas conforme à l'usage du pays du vieux montagnard, celui-ci se contenta de croiser les bras sur sa poitrine et d'incliner profondément la tète.
— Ce pauvre homme, Milord , ajouta Dalgetty en prenant un air de protection à l'égard de Ranald; ce pauvre homme a fait réellement tous ses efforts porj? me défendre contre mes ennemis, sans avoir d'autres armes que des arcs et des flèches, ce que Votre Seigneurie aura peine à croire.
— Aucunement, major, reprit Montrose j au contraire, vous en verrez beaucoup dans mon camp, et nous les trouvons d'un grand secours'.
— D'un grand secours , Milord ! s'écria Dalgetty; excusez ma surprise... Des arcs et des flèches! Je prendrai la liberté de vous recom-
i. Oïl peut remarquer ici, eu favcui' de ceux qui adiulieiil le talent de l'aicher, que noii-seuit-ment plusieurs des lliglilaiiders de l'armée de Montrose sescrvaieut de ces armes de l'amiqr.iié, maiso.u'cn Angleterre nifcme l'arc et les lleclies , jadis la gloire des braves habitants des camiiagucs , reparurcui Mrfuis duraut les guerres civiles.
mander d'y substituer des mousquets à la première occasion. Et non-' seulement cet honnête montagnard m'a défendu , comme je vous le disais , mais encore il a eu l'adresse de me guérir d'une blessure que j'avais reçue dans ma retraite, et c'est par cette double raison que J3 le recommande particulièrement à Votre Seigneurie.
— Quel est votre nom , mon ami? dit Montrose en se tournant vers ie montagnard.
— On peut le taire, reprit celui-ci.
— Il veut dire, interpréta le major, qu'il désire cacher son nom , attendu que jadis il a pris un château , égorgé certains enfants, et fait d'autres gentillesses qui, comme Milord le sait fort bien, se pratiquent souvent en temps de guerre, mais qui ne font pas voir très-favorablement ceux qui les ont commises des amis de ceux aux dépens de qui elles ont été faites. Je sais cela par expérience; combien de fois n'ai-je pas vu de braves cavaliers mis à mort par les paysans, simplement pour les avoir traités militairement !
— Je comprends, dit Montrose ; cet homme a quelque ennemi parmi nos officiers. Qu'il se retire dans le corps de garde , et nous aviserons ensemble aux meilleurs moyens de le protéger.
— Vous entendez , Ranald , dit le major d'un air de supériorité; Son Excellence désire tenir un conseil privé avec moi; il faut, en attendant , que vous alliez au corps de garde... Il ne sait pas où cela est , le pauvre diable ! il est encore si jeune en fait d'art militaire? Je vais dire à la sentinelle de le conduire, et je reviendrai aussitôt auprès de Votre Seigneurie.
Dès qu'il fut rentré, la première question de Montrose fut relative à l'ambassade du major à Inverary ; et il écouta attentivement la narration de Dalgetty, malgré la prolixité du ci-devant ritmeister. Ce n'était pas une petite affaire, car le major fut encore plus prodigue de digressions que de coutume ; mais personne ne savait mieux que Montrose que, lorsqu'il y a quelques renseignements à recr.eillir du récit d'agents tels que Dalgetty, le seul moyen de les obtenir est de les laisser conter leur histoire à leur manière.
n n'eut pas à se repentir de sa patience. Parmi les dépouilles que le major avait pris la liberté de s'adjuger à Inverary, était une liasse de papiers secrets d'Argyle. Il les remit entre les mains de son général , en lui disant la manière dont il s'en était rendu maître; mais il ne poussa pas plus loin ses explications, du moins je n'ai pas entendu dire qu'il ait parlé de la bourse d'or qu'il s'était appropriée en même temps que les papiers.
Cependant Montrose lisait avidement, à la lueur d'une torche, ces documents précieux dans lesquels il semblait trouver de nouvelles raisons propres à redoubler encore le ressentiment qu'il nourrissait contre Argyle. — Il ne me craint pas ! eh bien , il sentira mon bras. — II veut mettre le feu à mon château de Mugdoch ! Qu'il voie auparavant Inverary en cendres. — Oh ! que n'ai-je un guide qui puisse me conduire à travers les montagnes !
Dalgetty connaissait assez bien son affaire pour deviner à ces mots l'intention de Montrose. Il interrompit donc sa narration prolixe de l'escarmouche qui avait eu lieu et de la blessure qu'il avait reçue dans sa retraite, et il se mit aussitôt à parler du sujet qui paraissait intéresser Montrose.
— Si Votre Excellence , dit-il , désire faire une invasion dans le comté d' Argyle, Ranald , ce pauvre homme que je vous ai présenté , ainsi que ses enfants et ses compagnons, connaissent tous les sentiers, tous les défilés des montagnes qui y conduisent , soit par l'est , soit par le nord.
— Se peut-il? dit Montrose ; quelles raisons avez-vous de croire leurs connaissances si étendues?
— Je ferai observer à Votre Excellence que pendant les semaines que je passai avec eux pour la guérison de ma blessure, ils étaient obligés à chaque instant de changer de quartiers, à cause des tentatives réitérées d' Argyle pour s'emparer de la personne d'un officier qui était honoré de votre confiance; et j'eus occasion d'admirer l'adresse singulière avec laquelle ils effectuaient toujours leur retraite par ces sentiers qu'on aurait crus impraticables. Lorsque enfin !je fus en état de venir auprès de Votre Excellence, ce Ranald Mac-Eagh me conduisit par des chemins si sûrs, que mon cheval Gustave, que Votre Seigneurie n'a sans doute pas oublié , ne broncha pas une seule fois en route ; et je fis la réflexion que si jamais on avait besoin de guides, d'espions ou d'éclaireurs au milieu de ces montagnes , on n'en pourrait désirer de meilleurs ni de plus adroits que Ranald et ses compagnons.
— Et pouvez-vous répondre de sa fidélité? demanda Montrose ; quel est son nom , sa profession ?
— C'est un outlaw, Milord, un voleur de profession; il s'appelle Rniiald Mac-Eagh, ce qui signifie l'Enfant du Brouillard.
— Je crois me rappeler ce nom, dit Montrose en paraissant rénéchir. Cei^ Enfants du Brouillard n'ont-ils pas conunis quoique acte de cruauté envers les Mac-Aulnys?
Le major lui cita le meurtre du conservateur des forêts, et la mé-
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moire active de Monlrose lui rappela aussitôt toutes les circonstances de cet acte barbare.
— C'est un malheur, un grand malheur, reprit-il , qu'il existe entre ces gens et les Mac-Aulays une source d'animosité que rien ne saurait tarir. Allan s'est conduit bravement dans cette guerre, et par le sombre mystère de sa conduite et de son langage il possède tant d'influence sur l'esprit de ses compatriotes, qu'il pourrait être dangereux de Im donner quelques sujets de mécontentement. D'un autre côté , ces hommes qui peuvent nous rendre des services essentiels et sur lesquels vous dites qu'on peut entièrement se reposer...
— Je réponds de lui , Milord ; ma paie et mes arrérages, mon cheval et mes armes, ma tête et mon cou , je suis prêt à tout perdre s'ils trahissent votre confiance; et Votre Excellence sait qu'un militaire n'en pourrait dire plus pour son propre père.
— Il est vrai ; mais comme ce point est de la plus grande importance, je désirerais savoir quelles raisons vous avez pour être aussi sur de leur fidélité.
— Je vais vous le dire en deux mots, Milord; non-seulement ils dédaignèrent de mériter une récompense qu'Argyle me tit l'honneur de promettre pour ma pauvre tête; mais ils ne touchèrent pas à ma bourse, qui était cependant assez bien garnie pour tenter des soldais réguliers de quelque armée que ce soit. Ils me rendirent même mon cheval , qui , comme Votre Excellence doit se le rappeler, est d'un certain prix ; mais ce qui passe toute croyance, c'est que je ne pus jamais leur faire accepter la moindre bagatelle, pas même un stiver, un doit ou un maravédis, pour les soins qu'ils m'avaient rendus pendant ma maladie. Oui , Milord, ils refusèrent mon argent lorsque je le leur offris. C'est un refus qu'on éprouve rarement dans un pays chrétien.
— Je conviens, dit Montrose après un moment de réflexion, que leur conduite à votre égard fait assurément leur éloge ; mais comment empêcher qu'il n'éclate quelque querelle? — Il s'arrêta un instant, puis il ajouta tout à coup : J'oubliais que vous avez voyagé toute la nuit, major, et que vous devez avoir besoin de prendre quelque chose.
Il donna orare qu'on lui servît à souper, et le major, qui avait l'appétit d'un convalescent revenu des montagnes, ne se fît pas prier pour faiffi" honneur au repas , et se mit à dévorer avec tant de célérité , que le comte , remplissant un verre de vin , et buvant à sa santé ne put s'empêclier de faire l'observation que , quelque grossières que lussent les provisions de son camp , il craignait que le major n'eût fait encore plus mauvaise chère pendant son excursion dans le comté d'Argyle.
— Votre Excellence a deviné juste , dit Dalgetty en parlant la bouche pleine, car la nourriture qu'ont pu me donner ces Enfants du Brouillard, pauvres créatures! était si peu substantielle, et m'a tellement maigri, que, lorsque j'étais enfermé dans mon armuf-3, donr j'ai été obligé de me dépouiller dans ma retraite, je dansais dedans co:nme l'amande sèche dans la coquille d'une vieille noix.
— Il faut aviser aux moyens de réparer ces pertes, mon cher major.
— Ma foi! Milord, je vous avouerai que ce ne sera pas une chose facile , à moins que l'arriéré qui doit m'ôtre payé à la fin de la campagne ne soit métamorphosé par vos ordres en paie régulière , car je vous proteste que j'ai déjà perdu à votre service le peu d'embonpoint que j'avais gagné à celui des états de Hollande, qui payaient leurs troupes avec une régularité que je n'oublierai de ma vie.
— Allons, allons, mon cher major, ne désespérons de rien : remportons seulement la victoire, et alors vos désirs, tous vos désirs seront comblés. En attendant, remplissez votre verre et réparez le temps perdu.
— A la santé de Votre Excellence , dit le major en se versant une rasade pour montrer le zèle avec lequel il portait ce toast, et puisset-elle triompher de tous ses ennemis, et particulièrement d'Argyle. La fine mouche ! je lui ai déjà tiré une fois la barbe et ce ne sera pas la dernière.
— Fort bien ! reprit Montrose; mais , pour en revenir à ces Enfants du Brouillard, vous entendez, Dalgetty, que leur présence en ces lieux et le motif pour lequel nous les employons est un secret entre vous et moi.
Charmé , comme Montrose l'avait prévu , de cette marque de confiance de son général, le major leva un doigt sur le bout de son nez, et remua la tête en signe d'intelligence.
— Combien Ranald peut-il avoir de compagnons? ajouta Montrose.
— Mais, autant que je sache, ils ne sont plus guère que huit à dix hommes, sans compter les femmes et les enfants.
— Où sont-ils à présent ?
— Dans une vallée, à trois milles de distance, en attendant les ordres de Votre Excellence. Je n'ai pas cru devoir les amener au camp avant de vous avoir consulté.
— Vous avez très-bien fait; il serait bon qu'ils restassent où ils sont, ou mémo qu'ils se retirassent dans quelque refuge encore plus éloigné. Je leur enverrai de l'argent , quoique ce soit un article dont je ne suis pas très-bien pourvu à présent.
— Oh! mon Dieu, Milord, il n'est pas nécessaire de leur rien envoyer ; Votre Excellence n'a qu'à leur faire entendre que les Mac-Aulays vont marcher dans cette direction, et mes amis du Brouillard feront aussitôt volte-face et battront en retraite.
— Ce serait agir un peu trop cavalièrement avec eux, reprit Montrose en souriant; il vaut mieux leur envoyer quelques dollars, afin qu'i!s puissent acheter des bestiaux pour la subsistance de leurs enfants.
— Allez , Milord , ils savent s'en procurer à beaucoup meilleur marché, s'écria Dalgetty; mais que Votre Excellence fasse, du reste, ce qu'elle jugera convenable.
— Écoutez , Dalgetty ; que Ranald Mac-Eagh choisisse un ou deux de ses compagnons, des hommes dont il puisse répondre et qui soient capables de garder un secret; ils seront nos guides. Qu'ils soient demain dans ma tente à la pointe du jour, et tâchez, s'il est possible, qu'ils ne devinent point mes projets, et qu'ils n'aient point d'entretiens secrets entre eux. Ce vieillard a-t-il des enfants?
— Ils ont été tués ou pendus, au nombre, je crois, d'une douzaine, reprit le major, mais il lui reste encore un garçon , jeune gaillard qui , ma foi , promet beaucoup , et qui ne fait point un pas sans avoir un caillou dans le coin de son plaid , afin de pouvoir le lancer contre le premier qui voudrait lui faire insulte; ce qui prouve que, semblable à David, qui avait l'habitude de lancer de petites pierres qu'il ramassait dans les ruisseaux, il deviendra peut-être un grand guerrier.
— Je garderai cet enfant auprès de moi, major, dit le comte; je présume qu'il aura assez de présence d'esprit pour taire son nom.
— Votre Excellence n'a rien à craindre sous ce rapport; ces petits drôles de montagnards , à peine ont-ils brisé leur coquille...
— Eh bien , reprit Montrose , cet enfant me répondra de la fidélité de son père; et si Ranald remplit bien son devoir, l'avancement de son fils sera sa récompense. Mais il est bien temps, major, que vous alliez goûter quelques instants de repos; demain vous me présenterez ce Mac-Eagh sous tel nom et en telle qualité qu'il lui plaira. Dans la vie «rrante qu'il mène , il doit être accoutumé à prendre toute sorte de déguisements; et, dans cette circonstance , il sentira de quelle importance il est pour lui-même qu'il ne soit pas reconnu.
Le major Dalgetty prit congé du comte, très-fier de la réception qu'il avait éprouvée, et fort content des manières de son nouveau général, qui, comme il l'expliqua très-longuement à Ranald Mac-Eagh^ lui rappelaient sous plus d'un rapport celles de l'immortel Gustave-Adolphe, le lion du Nord et le boulevard de la foi protestante.