CHAPITRE XVII
Le signal des combats vient de se {^ire enienàra : Tous les bras sont levés, que faut-il en aitendrc? La famine au teint pâle agrandit ses déserts; Le deuil, l'effroi, la mort, parcourent l'univers. Yaniié des désirs humams.
LA pointe (lu jour Montrose reçut dans sa cabane le vieux INIac-Eagh, et lui fit les questions les plus détaillées sur les chemins qu'il fallait suivre pour approcher du comté d'Argyle. 11 prit note de ses réponses, et les compara à celles de deux des compagnons de Ranald , que celui-ci présenta comme des hommes siirs et remplis de prudence. Elles s'accordaient parfaitement ensemble; cependant le comte, ne croyant pas pouvoir prendre trop de précautions, interrogea encore les chefs qui demeuraient le plus près du lieu qu'il se proposait d'envahir, et ce ne fut qu'après avoir éclairci jusqu'au moindre doute qu'il se décida à combiner ses plans d'après les renseignements qu'il avait obtenus.
Il n'y eut qu'un point sur lequel Montrose crut devoir changer de projet. 11 lui'sembla qu'il serait impolitique de prendre Kenneth, le fils de Ranald , auprès de sa personne, parce que, si sa naissance venait à être découverte , ce procédé serait regardé comme une offense par les clans nombreux qui entretenaient une haine mortelle contre les Enfants du Brouillard ; il pria donc le major de le prendre lui-même à son service ; et comme il accompagna cette prière d'un joli présent , sous prétexte qu'il serait nécessaire de fournir des vêtements convenables au jeune Kenneth , Dalgetty ne fit pas la moindre difficulté de se prêter à cet arrangement.
Le major, après avoir eu une nouvelle conférence avec Montrose, se mit à chercher ses anciennes connaissances, lord Mentcith , Angus Mac- Aulay et son frère, auxquels il brûlait de raconter ses aventures, et de qui il désirait aussi apprendre les détails de la dernière campagne. On peut croire qu'il fut reçu avec des transports de joie par des hommes qui, livrés depuis quelque temps à l'uniformité d'une vie toute mili» litaire, saisissaient avec empressement la moindre occasion de se procurer quelques moments de distraction. AUan Mac-Aulay fut le seul qui parut ne revoir le major qu'avec une sorte d'horreur ; et lorsque
son frère lui en demanda la cause , il ne put expliquer sa conduite qu'en ('attribuant à sa répugnance à traiter familièrement un homme qui avait été si récemment dans la société de ses ennemis , et rotamment d'Argyle. Le major prit d'abord un peu î alarme en voyant l'instinct avec lequel AUan semblait deviner l'espèce de compagnie dans laquelle il s'était trouvé récemment; mais il se convainquit bientôt que, quoique Allan fût doué de seconde vue, ses pressentiments ne l'avaient pas très-bien servi cette fois.
Comme Ranald Mac-Eagh devait être placé sous la protection spé- •îiale du major Dalgetty, celui-ci ne pouvait se dispenser de le présenter au moins à ceux des chefs avec lesquels il était le plus intimement lié. Le costume du vieillard avait été changé dans l'intervalle, et il avait quitté l'habillement de son clan pour prendre celui qui était particulier aux habitants des îles , et qui consistait en une sorte de gilet à manches et en un jupon, le tout d'une seule pièce. Ce vêtement était galonné du haut en bas par devant, et avait quelque ressemblance avec ce qu'on appelle une polonaise, vêtement que les enfants en Ecosse portent encore aujourd'hui. Il avait, pour compléter leur costume, les bas et le bonnet de tartan, qui distinguaient encore les habitants des îles lorsqu'ils vinrent se ranger sous les étendards du comte de Mar en 1715.
Le major, tenant ses regards fixés sur Allan tandis qu'il parlait , présenta Ranald Mac-Eagh à ses amis sous le nom emprunté de Ranald Mac-Gillihuron de Benbecula, qui s'était, leur dit-il , échappé avec lui des prisons d'Argyle. Barde et joueur de harpe, son compagnon d'esclavage était aussi , ajouta-t-il , doué de seconde vue.
En leur donnant ces détails, le major, qui n'était pas ordinairement remarquable par son embarras et par sa timidité lorsqu'il contait quelque histoire, hésita, se reprit, et balbutia tellement qu'il n'eût pu manquer d'inspirer des soupçons à Alla^' Mac-Aulay, si toute l'attention de celui-ci n'avait pas été concentrée sur le vieux montagnard , qu'il examinait avec une sorte de curiosité sauvage. Son regard fixe et pénétrant embarrassa tellement Ranald , que , s'attendant à chaque instant à voir son ennemi s'élancer sur lui , sa main commençait à chercher son poignard, lorsque Allan, qui jusqu'alors s'était tenu à l'autre bout de la tente, la traversa tout à coup, et lui tendit la main en signe d'amitié. Ils s'assirent alors à côté l'un de l'autre , et causèrent à voix basse et d'un air mystérieux. Menteilh et Angus Mac-Aulay n'en lurent point surpris, car il existait parmi les montagnards qui se prétendaient doués de seconde vue une sorte de franc-maçonnerie qui ks portait
généralement à conférer ensemble, lorsqu'ils se rencontraient, sur la nature et l'étendue de leurs pouvoirs en ce genre.
— La vision descend-elle en traits sombres sur votre esprit? demamia Allan à sa nouvelle connaissance.
— En traits aussi sombres que les ténèbres dont se couvre la lune lorsqu'elle est obscurcie au milieu de son cours dans le ciel , et les prophètes prédisent d'affreux désastres.
— Venez ici , reprit Allan, venez plus près de moi ; je voudrais vous parler en particulier; car on dit que dans vos îles éloignées la vision descend avec plus de puissance et plus de clarté que sur nous qui demeurons près du Sassenach.
Tandis qu'ils étaient occupés de leur conférence mystique, les deux officiers anglais dont nous avons parlé dans le commencement de cette histoire entrèrent de l'air le plus joyeux , et annoncèrent à Angus que Montrose venait de donner ordre que toutes les troupes se tinssent prêtes à marcher au premier moment vers l'ouest. Après avoir débité leurs nouvelles avec beaucoup de gaieté, ils firent leurs compliments à leur vieille connaissance, le major Dalgetty, qu'ils reconnurent à l'instant , et ils s'informèrent de la santé de son cheval Gustave.
— Je vous remercie humblement, Messieurs, répondit le major; Gustave se porte parfaitement, ainsi que son maître, quoiqu'il ait, comme lui , les côtes un peu plus maigres que lorsque vous offrîtes obligeamment de m'en débarrasser à Darnlinvarach; et permettez-moi de vous assurer qu'avant que vous ayez fait une ou deux de ces marches auxquelles vous semblcz songer d'avance avec tant de plaisir, vous laisserez derrière vous quelques bonnes livres de graisse, et probablement une couple de vos chevaux anglais.
Ils s'écrièrent tous deux à la fois que tout cela leur était fort égal , pourvu qu'ils cessassent d'arpenter en long et en large les couités d'Angus et d'Aberdeen, toujours à la poursuite d'un ennemi qui ne voulait ni combattre ni mettre bas les armes.
— Sil en est ainsi , dit Angus , il faut que j'aille donner des ordres en conséquence , et que je prenne aussi des arrangements pour qu'Annette Lyle puisse nous suivre sans danger ; car il n'est pas aussi facile de pénétrer dans le pays de Mac-Callum-More que ces braves cavaliers semblent se le figurer. — A ces mots il sortit de la tente.
— Annette Lyle ! répéta Dalgetty, est-ce qu'elle accompagne l'armée?
— Parbleu ! reprit sir Miles Musgrave en regardant tour à tour et d'un air de malice Allan Mac-Aulay et lord Mcnteith , pourrions-nous
marcher ou combattre, avancer ou reculer, sans être soutenus par l'influence de la princesse de la Harpe ?
— Dites la princesse des Claymores et des Targes, reprit son compagnon , car l'épouse même de Montrose ne pourrait être entourée de plus d'honneurs : elle a quatre jeunes filles des Highlands toujours prêtes à exécuter ses ordres, sans parler de quatre vassaux à pieds nus.
— Et qu'auriez-vous fait à ma place, Messieurs? dit Allan en s'éloignant tout à coup du Highlander avec lequel il était en conversation : vous-mêmes auriez-vous laissé une jeune fille remplie de candeur et d'innocence, l'amie de votre famille, la compagne de votre enfance, exposée à la cruauté et aux outrages d'un ennemi impitoyable , peutêtre même à périr de besoin? Au moment où je vous parle il n'y a plus de toit sur l'habitation de mes pères j nos moissons ont été détruites, nos bestiaux nous ont été ravis. Bénissez Dieu, Messieurs, vous qui, venant d'un pays plus doux et plus civilisé , n'exposez que vos jours dans cette guerre implacable, sans avoir à craindre que vos ennemis fassent tomber leur vengeance sur les vieillards , les femmes et les enfants sans défense que vous pouvez avoir laissés derrière vous.
Les Anglais convinrent franchement que sous ce rapport ils avaient l'avantage; et la compagnie se dispersa, chacun pour se rendre à son poste ou pour vaquer à ses occupations.
Allan se leva pour en faire autant; mais il semblait être retenu par un sentiment qu'il ne pouvait vaincre , et il revint s'asseoir auprès de Rana'.d, qu'il continua d'interroger sur un point de ces visions supposées qui le jetait dans la plus grande perplexité. — Maintes fois, lui dit-il, j'ai vu un Gaël qui semblait plonger son poignard dans le corps de Menteith , de ce jeune seigneur au manteau écarlate qui vient de sortir à l'instant de ce bolhy '. J'ai tenu I.s yeux fixés sur lui jusqu'à ce qu'ils sortissent presque de leurs orbilts ; mais ce fut inutilement , je ne pus voir sa figure ni découvrir qui ce pouvait être , quoique sa personne et son air ne me parussent pas inconnus ( ^ ) ^.
— Avez-vous retourné votre plaid , dit Ranald , comme nos règles l'ordonnent en pareil cas?
— Oui , répondit Allan à voix basse et en frémissant comme s'il éprouvait .me agonie intérieure.
— - Et sous quel costume le fantôme vous apparut-il alors? demanda Ranald.
< . JJothjj, caijane écossaise, tente.