OSSIAN
ES trompettes et les cornemuses , ces bruyants avant-cou- ^^ reurs du carnage , donnèrent en même temps le signal de i'altaque; les cris de plus de deux mille guerriers leur ■^^ réi)ondirent , mêlés à la voix sonore des échos des montagnes. Divisés en trois corps ou colonnes, les Highlanders de l'armée de Montrose s'élancèrent hors des défilés qui les avaient jusqu'alors cachés à leurs ennemis, et se précipitèrent avec fureur sur les Campbells , qui les attendaient avec la plus grande fermeté. Derrière ces colonnes chargées de l'attaque marchait le corps de réserve, composé des Irlandais commandés par Colkitto. Au milieu d'eux était l'étendard royal et Montrose lui-même , et sur les flancs , sous les ordres de Dalgetty , étaient une cinquantaine de cavaliers qu'avec des peines infinies on était parvenu à équiper d'une manière assez passable. L'aile droite des royalistes était commandée par Glengary, la gauche par Lochiel , et le centre par le comte de Menteith , qui , au lieu de rester avec la cavalerie, préféra combattre à pied dans le costume des Highlanders.
Les Highlanders, après s'être précipités dans la plaine avec la furrnr qui les caractérise, s'arrêtèrent à quelques pas de l'ennemi pour tirer leurs flèches et décharger leurs mousquets. Les Campbells reçurent l'attaque avec courage. Mieux pourvus d'armes à feu , immobiles , et
par conséquent-. 7îsant avec plus de justesse, ils firent un feu roulant Lien plus terrible que celui de leurs ennemis. Pour parer à ce désavantage, les clans franchirent tout à coup l'espace qui les séparait encore des troupes d'Argyle, et, les attaquant corps à corps, parvinrent sur deux ponits à jeter le désordre et la confusion dans leurs rangs. Avec des troupes réglées, c'en eût été assez pour décider la victoire; mais ici Highlanders combattaient contre Highlanders, et la nature des armes, ainsi que l'agilité de ceux qui les maniaient , étaient égales des deux côtés.
Le combat fut opiniâtre j au cliquetis des claymores et au bruit des haches qui se croisaient ou tombaient sur les boucliers, se mêlaient ces cns sauvages et entrecoupés dont les Highlanders accompagnent toujours toute action violente. Un grand nombre de soldats se connaissaient particulièrement, et ils se cherchaient l'un l'autre, soit par des motifs de haine ou de vengeance, soit par un sentiment plus noble d émulation. Aucun des deux partis ne voulait céder un pouce de terrain, et la place de ceux qui succombaient était aussitôt remplie par d autres soldats qui brûlaient de combattre au premier rang. Une vapeur épaisse, semblable à celle qui s'élève d'une chaudière bouillante, était suspendue sur la tête des combattants.
•Au centre et à l'aile droite l'avantage était à peu près égal des deux cotes, mais le laird d'Ardenvohr eut un instant le dessus sur l'aile gauche de Montrose, à cause de ses talents militaires et de la supériorité du nombre. Il avait étendu obliquement le flanc de sa ligne au moment où les royalistes se préparaient à fondre sur ses troupes, de sorte qu'ils se virent exposés à un double feu de mousqueterie en avant et sur le côté; et, malgré tous les efforts de leur chef, la confusion commença à se mettre dans leurs rangs. Au même instant sir Duncan donna le signal de charger l'ennemi , et commença inopinément l'attaque au moment où les Campbells s'attendaient au contraire à être eux-mêmes attaqués.
Les changements imprévus, lorsqu'on se voit forcé de passer de l'attaque à la défensive, sont toujours décourageants et souvent funestes; mais le désordre fut réparé par l'approche de la réserve irlandaise^ dont le feu constant et soutenu força le chevalier d'Ardenvohr à céder son avantage : il se contenta de repousser son ennemi. Pendant ce temps Montrose, profitant de quelques bouleaux qui masquaient la vue, ainsi que de la fumée produite par les décharges continuelles de la mousqueterie irlandaise, qui cachait ses mouvements, dit à Dalgclty de le suivre avec ses cavaliers, et faisant un long circuit de manière à
prendre en flanc l'aile droite de l'ennemi, il donna l'ordre à ses trompettes de sonner la charge.
Les fanfares éclatantes de la cavalerie et le bruit du galop des chevaux produisirent sur la colonne commandée par sir Duncan un effet que nous aurions peine à concevoir si nous n'en recherchions pas la cause. Les Highlanders d'alors avaient, comme les Péruviens, une crainte superstitieuse du cheval de guerre, et les idées les plus étranges sur la manière dont on dressait cet animal au combat. Lors donc qu'ils virent tout à coup au milieu d'eux les objets de leur plus grand effroi , une terreur panique les saisit, et, malgré les efforts de sir Duncan pour en arrêter les progrès, elle se communiqua bientôt à tous les rangs. La vue du major Dalgetty couvert de la tête aux pieds de son armure impénétrable, et faisant bondir et caracoler son coursier de manière à donner un nouveau poids à chaque coup qu'il portait, était seule une nouveauté suffisante pour frapper de terreur des gens qui n'avaient jamais vu d'aulre cavalier qu'un Highlander faisant plier sous le poids de son corps un de ces bidets des montagnes moins gros que lui.
Les royalistes repoussés revinrent alors à la charge, et les Irlandais continuèrent à faire un feu roulant qui, éclaircissant de plus en plus les rangs de l'ennemi, l'empêcha d'opposer une plus longue résistance. Les soldats d'Argyle commencèrent à plier et à prendre la fuite, la plupart vers le lac, les autres dans différentes directions. La défaite de l'aile droite, décisive par elle-même, fut rendue irréparable par la mort d'Auchenbreck, qui reçut une balle dans le cœur tandis qu'il s'efforçait de rétablir l'ordre.
Le chevalier d'Ardenvohr, avec deux ou trois cents hommes tous d'une naissance noble et d'un courage éprouvé, s'efforça avec un inutile héroïsme de couvrir la retraite de ses troupes. Ils furent les victimes de leur zèlej attaqués de toutes parts en même temps, rompus et séparés les uns des autres, ils virent que tous leurs efforts seraient inutiles; mais ils n'en continuèrent pas moins à se battre en désespérés, n'ayant plus d'autre but que de mourir honorablement en combattant jusqu'au dernier soupir.
— Rendez-vous , sir Duncan , s'écria le major Dalgetty, apercevant son ancien hôte qui se défendait contre plusieurs montagnards; et, pour lui faire accepter quartier, il courut sur lui l'épée à la main. Sir Duncan ne répondit qu'en lui lâchant un coup de pistolet; la balle épargna le cavalier, mais pénétra dans le cœur de son noble coursier, du pauvre Gustave, qui tomba mort sur le champ de bataille. Ranald
Mac-Eagh, qui était parmi ceux qui pressaient sir Duncan de plus près, profita du moment où celui-ci se détournait pour tirer sur Dalpolly, et l'abattit d'un coup de claymore.
Une demi-douzaine de montagnards s'empressèrent aussitôt de dépouiller le cavalier grièvement blessé, dont les armes et les vêtements étaient de la plus grande magnificence. Allan Mac-Aulay arriva dans ce moment. — Traîtres! s'écria-t-il , qui de vous a osé porter la main sur le chevalier d'Ardenvohr, lorsque j'avais donné l'ordre formel qu'on le prît vivant?
Les Highlanders, qui , à l'exception de Ranald, se trouvaient être tous du clan de soir frère, s'excusèrent aussitôt en rejetant le blâme sur l'homme de l'île de Skye : c'est ainsi qu'ils désignaient Ranald Mac-Eagh.
— Maudit habitant des Iles ! dit Allan , oubliant dans sa colère leur fraternité prophétique, poursuis les ennemis, et ne fais plus le moindre mal à ce vieillard , si tu ne veux mourir de ma main. Ils se trouvaient alors presque seuls; car les menaces d'Allan avaient forcé son clan à 3'éloigner, et tous les autres soldats se pressaient en foule vers le lac, ■portant devant eux la terreur et la confusion , et ne laissant derrière que des morts et des mourants. *
C'était une occasion trop favorable pour Mac-Eagh, qui depuis longtemps nourrissait en secret son ressentiment et son désir de vengeance, pour qu'il la laissât échapper. — Moi mourir de ta main, encore teinte du sang de mes proches! s'écria-t-il en répondant aux menaces du guerrier d'un ton non moins menaçant ; c'est toi qui vas mourir de la mienne ! A ces mots il lui porta un coup avec tant de promptitude, qu'AUan eut à peine le temps de le parer avec son bouclier.
— Traître! dit-il en se mettant sur ses gardes, qu'est-ce que cela veut dire?
'— Je suis Ranald du Brouillard ! s'écria son ennemi en lui portant un nouveau coup ; et alors commença le combat le plus terrible et le plus acharné. Mais il semble que le destin avait suscité dans Allan Mac- Aulay le vengeur de sa mère outragée sur cette tribu sauvage, comme semblent le prouver les combats précédents et l'issue de ce dernier. Ranald reçut dans le crâne une profonde blessure qui l'étendit à côté de sir Duncan; et Mac-Aulay, lui mettant un pied sur le ventre , s'apprêtait à lui passer sa claymore au travers du corps, lorsque la pointe en fut détournée par un tiers, qui intervint toiit à coup dans le combat.
Ce n'était rien moins que le major Dalgetty, qui, étourdi par la chute
de son cheval et par la sienne qui en avait été la conséquence, venait de parvenir à se dégager, lui et sa pesante armure * — Relevez votre épée, dH-il à Mac-Aulay, et ne faites aucun mal à ce biave homme qui est au service de Son Excellence, et qui est ici sous ma protection spéciale. Oubliez-vous que la loi martiale ne permet à aucun cavalier de venger ses injures personnelles /agrraw^e bello, multo magis flagrante prœlio* ?
— Insensé ! dit Allan, tenez-vous à l'écart, et ne vous mettez point entre le tigre et sa proie.
Mais, loin de quitter sa position , Dalgetty, se mettant devant Ranald, fit entendre à Allan que si le tigre cherchait à tomber sur sa proie, il pourrait bien trouver un lion sur son passage. Il ne fallait que le regard de défi que notre major jeta sur Mac-Aulay pour que celui-ci tournât toute sa rage sur le téméraire qui osait arrêter le cours de sa vengeance ; et , sans plus de cérémonie, ils commencèrent ensemble un combat singulier.
Montrose , qui était revenu sur ses pas pour rassembler son petit corps de cavalerie, et se remettre ensuite à la poursuite des vaincus, aperçut de loin les deux combattants. Sachant quelles conséquences fatales la moindre dissension dans ses troupes pourrait entraîner, il dirigea aussitôt son cheval vers le lieu du combat , et , voyant Mac- Eagh étendu à terre, et Dalgetty occupé à le protéger contre Allan , il devina au même instant la cause de la querelle, et imagina tout aussi promptement les moyens de les séparer. — Fi ! Messieurs, s'écria-t-il ; se quereller ainsi sur le champ de victoire ! Êtes-vous fous, ou bien êtesvous enivrés de la gloire que vous venez d'acquérir?
— Je prie Votre Excellence d'observer que je ne suis pas dans mon tort, dit Dalgetty j au service de quelque puissance que je me sois trouvé, j'ai toujours été bonus socius, buen camarado; mais celui qui touche un homme placé sous ma sauvegarde...
— Et celui, dit Allan, qui ose arrêter le cours de ma juste vengeance...
— Fi ! Messieurs , répéta Montrose ; lorsque j'ai besoin de vous, vous vous amusez à vider vos querelles particulières ! Vous trouverez sans peine un moment plus convenable pour régler vos différends; mais si nous laissons échapper l'occasion de mettre à profit notre victoire, ' quand la retrouverons-nous? J'ai des ordres de la plus grande importance à vous donner à tous deux. Major Dalgetty , mettez un genou en terre.