‹ La fiancée. L'officier de FortuneChapitre 93 sur 96 · CHAPITRE XXIl · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIl

Je sais libre, je sois ce qu'éts'" ,nt nos atenx Habitant ries forêts, quand le noble saiivag? Ne portait pas encor le joug de l'esclavage. Dryden. La Prise de Grenade

E comte de Menteith, comme il s'en était chargé, interrogea Ranald sur l'histoire qu'il venait de raconter, et la lui fit répéter avec plus de détails. Il fit ensuite venir les deux autres Enfants du Brouillard qui avaient servi avec leur chef en qualité de guides, et toutes les déclarations de Mac-Eagh furent confirmées par leur témoignage. Il compara soigneusement leur récit avec toutes les circonstances de l'incendie du château de sir Duncan et de l'assassinat de ses enfants , dont celui-ci n'avait que trop fidèlement conservé le souvenir; et tout se trouva parfaitement d'accord. On sent qu'il était important de s'assurer que les aveux de cet outlaw n'étaient pas une imposture imaginée pour faire passer à l'enfant de quelque misérable de sa tribu toutes les richesses et les propriétés de la famille d'Ardenvohr.

On dira peut-être que Menteith, personnellement intéressé à ajouter foi aux déclarations de Ranald, ne pouvait être un juge assez impartial pour qu'on dût lui confier l'examen de cette affaire. Mais les deux autres Enfants du Brouillard , interrogés séparément , s'expliquèrent avec tant de simplicité, et furent tellement d'accord dans leurs déclarations, que les esprits les plus prévenus n'auraient pu conserver l'ombre d'un doute. La nature d'ailleurs avait pris soin d'imprimer sur l'épaule gauche d'Annette Lyle une marque qu'on se rappela que portait la fille de sir Duncan. Enfin on se souvint qu'après l'incendie du chîlteau on avait trouvé les corps de trois enfants , mais qu'on avait inutilement cherché les restes du quatrième. Toutes ces circonstances, et d'autres qu'il est inutile de rapporter ici, convainquirent non-seulemewt sir Duncan et Menteith , mais môme le marquis de Monlrose , entièrement désintéressé dans cette affaire , que dans Annetle Lyle, élevée comme par charité dans la famille de Mac-Aulay, et n'ayant pour elle, qu? ses charmes et ses talents, on devait respecter à l'avenif la fille do sir Duncan Campbell et l'héritière de toute sa fortune. Tandis que Menteith allait communiquer à sir Duncan et à sa fille le

résultat des informations qu'il venait de prendre, le vieux outlaw demanda à parler à son fils.

— Vous le trouverez , dit-il. dans un coin de la grange où l'on m'avait d'abord placé.

On y trouva effectivement le jeune sauvage blotti dans un coin sous la paille ; on l'amena à son père, et on les laissa ensemble.

— Kenneth, lui dit Mac-Eagh , écoute bien les dernières paroles de ton père. Un soldat saxon et Allan à la main sanglante sont partis du camp il y a quelques heures pour se rendre dans le pays de Caberfae ; poursuis-les comme le limier poursuit le daim sur nos montagnes ; passe à la nage les lacs et les torrents, gravis les rochers, traverse les bois, ne t'arrête que lorsque tu les auras rejoints.

Le jeune homme prenait un air plus sombre et plus farouche à mesure que son père parlait , et il jeta sur lui un regard expressif en portant la main sur un poignard passé dans la ceinture de cuir qui attachait le plaid en lambeaux dont il était couvert.

— Non , dit le vieillard , ce n'est pas de ta main qu'il doit périr. îî te demandera des nouvelles du camp. Dis-lui qu'on a découvert qu'Annette Lyle est la fille de Duncan d'Ardenvohr, que le thane de Menteith

va l'épouser en face du prêtre, et que tu vas inviter leurs amis à venir à leurs noces. N'attends pas sa réponse, mais disparais avec la rapiditc de l'éclair qui vient de sortir d'un noir nuage. Pars à l'instant , mon enfant chéri; pour moi, je ne reverrai pas tes traits, je ne reconnaîtrai plus le bruit de ta course légère. Encore un moment pourtant; écoute les derniers avis de ton père. Souviens-toi du destin de notre race, et sois fidèle aux anciennes mœurs des Enfants du Brouillard. Nous ne sommes plus qu'une bande éparse, chassée de toutes les vallées par les clans qui se sont emparés des collines où leurs ancêtres fendaient du bois et portaient de l'eau pour les nôtres. Mais au milieu des déserts, sur le sommet des rocs les plus arides, Kenneth, ne fais jamais rien qui souille la liberté que je te laisse pour héritage. Ne l'échange ni pour de riches vêtements ni pour des lambris dorés, ni pour une table bien servie. Sur les montagnes et dans les vallons, dans l'abondance «t dans la disette, au milieu de la verdure de l'été ott parmi les glaçons de l'hiver. Enfant du Brouillard , sois libre comme tes pères. Ne reconnais point de maître , ne reçois la loi de personne; ne te mets- aux gages de qui que ce soit. Ne bâtis point de maison, ns cultive pas la terre ; que les daims des montagnes soient tes troupeauXf ei, quaiKl tu en manqueras , fais ta proii; de ce que possèdei;! la Saxons, ou ces Highlanders qui , Saxons au fond du coeur, esiimciil

leurs bœufs et leurs moutons plus que l'honneur et la liberté ; mais nous devons nous en réjouir, nous n'en avons que plus de moyens de vengeance. N'oublie pas ceux qui se sont montrés amis de notre race, et paie leurs services de tout ton sang si l'occasion s'en présente. Si un Mac-Ian vient à la rencontre, la tête du fils du roi à la main, donnelui une retraite , protége-le, combats pour lui,, quand même toute une armée serait à sa poursuite : ce clan a été l'ami du nôtre de temps immémorial. Les enfants de Diarmid , la race de Darnlinvarach , tout ce qui porte le nom de Menteith , — que ma malédiction tombe sur toi, Enfant du Brouillard , si tu en épargnes un seul quand le moment de les attaquer sera arrivé ; et il arrivera, car ils tireront l'épée les uns contre les autres, et ils se dévoreront mutuellement , ils prendront la fuite vers le séjour du Brouillard, et tomberont alors sous les coups de ses enfants. Encore une fois , pars ; secoue la poussière de tes pieds contre les habitations des hommes, qu'ils soient en guerre ou en paix. Adieu, enfant bien-aimé, puisses-tu mourir comme tes ancêtres, avant que les infirmités , les maladies et la vieillesse t'aient privé des forces du corps et de l'énergie de l'âme. Pars ! pars! mais conserve ta liberté st n'oublie jamais un service ni une injure.

Le jeune sauvage se pencha sur son père , le baisa au front en lui promettant de lui obéir en tous points ; mais, accoutumé dès son enfance à supprimer tout signe extérieur d'émotion, il s'en sépara sans verser une larme , et fut bientôt hors de l'enceinte du camp de Montrose.

Sir Dugald Dalgetty était rentré pendant la dernière partie des instructions que IMac-Eagh venait de donner à son fils, et il fut peu édifié de sa conduite en cette occasion.

— Mon ami Banald, lui dit-il, je ne crois pas que vous soyez dans la meilleure rou'e possible pour un mourant. Brûler des faubourgs, faire le sac d'une ville, massacrer des garnisons, c'est le devoir d'im soldat : il est justifié par la nécessité d'agir ainsi , puisqu'il ne reçoit sa paie qu'à cette condition. Il est donc évident que sa profession est favorisée du ciel , puisqu'il peut commettre tous les jours des actes de violence, sans perdre l'espérance du salut. Mais au service d'aucun prince de l'Europe, Ranald, ce n'est la coutume d'un soldat mourant de se vanter de pareilles choses, et de recommander à ses camarades d'en faire autant. Au contraire, il montre quelque contrition d'avoir été obligé d'agir ainsi , et il prononce ou fait prononcer près do lui quelque bonne prière, ce que je vais demander au chapelain de Son Excellence de faire pour vous, si vous le désirez. Ce que je vous dis ici ne fait point partie de mes dcvo'rs ; mais votre conscience se trouvera plus à l'aiso

si vous quittez ce monde en chrétien , au lieu d'en sorti? comme im Turc , ce que vous me semblez en beau chemin de faire.

La seule réponse que fit à cette exhortation le mourant (car on pouvait alors regarder Ranald Mac-Eagh comme presque à l'agonie) fut de prier qu'on lui soulevât la tête de manière à ce qu'il pût voir la campagne par une fenêtre du château. Un épais brouillard, qui s'était amassé depuis quelque temps sur le haut des montagnes, commençait alors à descendre en roulant sur les angles des monts, et laissait apercevoir leurs cimes escarpées qui semblaient autant d'îles s'élevant sur un océan de vapeurs. — Esprit du brouillard , dit Mac-Eagh , toi que ma race appelle son père et son protecteur, reçois dans ton tabernacle de nuages , quand ce moment de douleur sera passé , celui que tu as si souvent protégé pendant sa vie.

En parlant ainsi, il retomba entre les bras de ceux qui le soutenaient, puis, tournant la tête du côté de la muraille, il garda le silence.

— Je crois, dit Dalgetty, que mon ami Ranald, au fond du cœur, ne vaut guère mieux qu'un païen. Et il lui renouvela la proposition de lui envoyer le docteur Whiseart , chapelain de Montrose. C'est un homme qui connaît parfaitement son ministère, dit-il , et qui fera main basse sur tous vos péchés en moins de temps qu'il ne m'en faudrait pour fumer une pipe de tabac

— Saxon ! répondit le moribond , ne me parlez plus de votre prêtre : je meurs content. Avez-vous jamais rencontré un ennemi contre lequel toutes les armes étaient inutiles, sur le corps duquel la balle rebondissait, la flèche s'émoussait , que le sabre ni le poignard ne pouvaient percer?

— Certainement , répliqua le major, lorsque je servais en Allemagne : je me souviens entre autres d'avoir vu à Ingolstadt un gaillard dont l'armure, à l'épreuve du fer et de la balle, était si bien jointe, que mes soldats furent obligés de lui briser le crâne à coups de crosse de fusil.

— Cet ennemi invulnérable, continua Ranald , est couvert de mon sang le plus précieux. Mais le moment de la vengeance est arrivé. Je lui lègue la jalousie, le désespoir, la rage et la mort ou une vie plus malheureuse que la mort même. Tel sera le sort d'AUan à la ""lam sanglante, quand il apprendra qu'Annette épouse Menteith, et cet espoir me console de mourir de sa main.

— Puisqu'il en est ainsi, dit le major, je n'ai plus rien h vous dire, mais j'aurai soin de vous laisser voir par le moins de monde possible, car je ne trouve pas fort exemplaire la manière dont vous prenez votre

«ongé de réforme, et elle ne fait pas honneur à une armée chrétitînne.

A ces mots il sortit de l'appartement , et quelques minutes après Kanald Mac-Eagh rendit le dernier soupir.

Cependant lord Menteith , laissant le père et la fille se féliciter d'une découverte si heureuse pour tous deux , et se prodiguer les marques d'une tendresse mutuelle, était allé trouver Montrose, et discutait avec lui les conséquences probables de cet événement.

— Je verrais à présent tout l'intérêt que vous y prenez, lui dit Montrose, si je ne m'étais déjà aperçu depuis longtemps de celui que vous inspirait l'aimable Annette. Vous l'aimez; je suis certain qu'elle vous aime; votre naissance et la sienne, sa fortune et la vôtre, rendent une anion entre elle et vous parfaitement sortable. Mais, mon cher comte, n'entrevoyez-vous pas d'autres obstacles? Réfléchissez-y bien. Sir Duncan Campbell est un fanatique, ou du moins un presbytérien; il a pris les armes contre son roi ; il est en ce moment notre prisonnier de guerre; enfin, nous ne sommes encore, je le crains bien, qu'au commencement d'une longue guerre civile ; croyez-vous en de telles circonstances pouvoir lui demander la main de sa fille? Croyez-vous surtout qu'il vous l'accorderait?

L'amour, conseiller non moins ingénieux qu'éloquent, fournit à Menteith mille réponses à ces raisonnements. Il rappela à Montrose que le chevalier d'Ardeuvohr n'était un fanatique ni en religion ni en politique, et qu'il avait pris les armes par déférence pour le chef de sa famille, pour le marquis d'Argyle, plutôt qne par suite de ses propres dispositions. Il fit valoir son zèle reconnu pour la cause royale, et les preuves qu'il en avait données, et il fit sentir que son mariage avec l'héritière d'Ardenvohr pouvait gagner à cette cause de nouveaux partisans. Il lui parla de l'état dangereux dans lequel sir Duncan se trouvait, et il lui représenta que s'il retournait avec sa fille dans son château , et qu'il vînt à mourir, elle tomberait sous la tutelle du nïarquis, qui ne manquerait pas de la marier à quelqu'un de ses parents, afin d'assurer à son parti la disposition de sa fortune et le secours de ses vassaux. — Vous sentez donc, ajouta-t-il, que si je n'obtiens en ce moment la màu 4'Àïm«tte, il ne peut me rester aucune espérance, car j« jie serai jamais assez lâche pour l'acheter au prix de mon honneur, en abandonnant les drapeaux de mon souverain légitime.

Montrose convint que ces arguments n'étaient pas sans force, que ce mariage n'était nullement incompatible avec la fidélité que lord Menteith devait au roi , et qu'il pouvait même être utile à sa cause,

— Mais les obstacles que je crains de la part de sir Duncan, dit-il,

n'en subsistent pas moins. Si vous pouvez les surmonter, je désirerais que votre union eût lieu le plus promptement possible, car je voudrais que cette belle Briséis ne se trouvât plus dans notre camp lorsque notre Achille, Allan Mac-Aulay, y reviendra. Je ciains qiielque malheur de ce côté, Menteith. Je crois que le plus sage serait de renvoyer sir Duncan sur parole. Il emmènerait sa fille dans son château; je vous chargerais de l'y escorter, vous l'y épouseriez, et vous viendriez nous rejoindre au bout de quelque temps j votre honneur ne pourrait en souffrir, la blessure que vous avez reçue sera un voile honorable pour couvrir votre absence.

— Jamais ! s'écria Menteith ; quand je devrais perdre toutes les espérances auxquelles j'ai à peine commencé de m'abandanner, je ne quitterai pas le camp de Votre Excellence tant que l'étendard royal y sera déployé. Je mériterais que l'égratignure que j'ai reçue au bras, et que vous honorez du titre de blessure, fût suivie d'une gangrène incurable, si j'en faisais un prétexte pour quitter un seul instant le service du roi,

— Votre détermination est-elle bien prise?

— Inébranlable comme le Ben-Nevis !

— En ce cas, expliquez-vous avec le chevalier d'Ardenvohr ; tâchez d'obtenir son consentement, et brusquez la conclusion de cette affaire. S'il vous accorde sa fille, je parlerai moi-même à Mac-Aulay, et nous chercherons les moyens d'occuper son frère à quelque distance de l'armée, jusqu'à ce qu'il ait pris son parti sur cet événement. Plût au ciel que sa seconde vue présentât à son imagination quelque jeune nymphe assez belle pour lui faire oublier Annette Lyle. Vous ne croyez pas cela possible, Menteith. — Mais n'importe : songeons maintenant chacun à nos affaires, vous à celles de l'Amour, moi à celles de Mars.

Ils se séparèrent , et , conformément au plan qui avait été arrêté, lord Menteith , le lendemain matin de bonne heure, dans un entretien particulier avec sir Duncan Campbell, lui demanda la main de sa fille Le chevalier d'Ardenvohr n'ignorait pas leur attachement mutuel, mais il ne s'attendait pas à recevoir si tôt la déclaration de Menteitl). Il lui répondit d'abord qu'il s'était peut-être déjà trop abandonné à h joie que lui avait inspirée le bonheur de retrouver une fille, quand sou clan venait d'éprouver une défaite si complète et si humiliante, et qua ce n'était pas le moment de se livrer à des projets d'agrandisi>ement pour sa propre maison. Menteith insista avec tout le feu de l'amour, et sir Duncan finit par lui demander quelques heures pour délibérer sur

sa proposition , ajoutant qu'il désirait en outre avoir une conversr.''oiî avec sa fille sur un sujet si important.

Le résultat de la délibération et de l'entretien fut favorable à Menîeilh. Sir Duncan reconnut que le bonheur de sa fille dépendait de son union avec le jeune lord , et il prévit qu'à moins qu'elle n'eût lieu sur-le-champ, Argyle mettrait tout en usage pour y apporter des obstacles. Ce mariage d'ailleurs lui paraissait convenable sous tous les rapports. Menteith jouissait de la meillenre réputation ; il avait un rani: distingué, il était d'une excellente famille, il possédait une fortune considérable, et tous ces avantages pouvaient bien faire oublier que ses opinions politiques n'étaient pas les mêmes que celles des Campbells. Enfin , quand même il aurait vu cette union sous un point de vue moins favorable , peut-être n'aurait-il pu se résoudre à contrarier le premier désir de la fille qu'il venait de retrouver, et qui l'avait intéressé avant qu'il sijt qu'elle lui appartenait de si près

Nous ne dissimulerons pourtant pas qu'un secret mou vement d'orguei. influa aussi sur sa détermination. Produire dans le mon de comme l'héritière de la maison d'Ardenvohr une jeune fille élevée par charité dans la famille de Darnlinvarach , c'était une idée qui lui ofiFrait quelque chose d'humiliant; mais présenter sa fille comme comte sse de Menteith, comme ayant fixé les vœux d'un jeune seigneur d'un rang distingué , malgré l'obscurité à laquelle le destin avait condamné ses premières années , c'était prouver que dans tous les temps elle avait été digne du rang auquel elle se trouvait élevée.

Toutes ces considérations déterminèrent donc sir Duncan à consentir que les jeunes amants fussent mariés dans la chapelle du château par le chapelain de Montrose, avec le moins d'éclat qu'il serait possible. Mais il fut convenu que , lorsque Montrose partirait d'Inverlochy à la tête de son armée , ce qui devait avoir lieu dans peu de jours , la jeune mariés retournerait avec son père au château d'Ardenvohr, jusqu'à ce que les circonstances permissent à lord Menteith de se retirer du service avec honneur. Cette résolution une fois prise , il fut le premier à en presser l'exécution, et l'on décida que le mariage aurait lieu dans la soirée suivante, c'est-à-dire le snrlendpmain du jour de la balaill >

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