I.A MÉTAPHORli UNIVERSELLE liOÇ
cipe de causalité, en raison duquel le drame s'ordonne, est situé dans la volonté créatrice de l'auteur dont les personnages ne font que figurer les décisions.
On est donc tenté de retirer sa confiance à l'iiypothèse psychologique etde s'enhardir jusqu'à voir dans l'autre une conception objective de la réalité phénoménale. On a relevé déjà quelques passag"es des éludes précédentes où l'on sacrifia à cette fatuité. Toutefois si l'on n'a pas une forte inclination naturelle à faire halte en quelque opinion et à la transformer en croyance, on s'aperçoit bientôt que la nouveauté de celle-ci par rapport à l'explication psychologique qui apparut la première fait seule son autorité, que son aspect de fait scientifique, et qui peutse prêter à des expériences et à des vérifications en apparence positives, établit seul son empire sur notre esprit. On s'aperçoit enfin que cette explication d'ordre physique est construite elle-même sur pilotis et qu'elle n'a de valeur que si l'on dresse audessous d'elle pour la supporter des soutiens conventionnels, si l'on ajoute foi à l'existence d'uue causalité objective eng'endrant les uns des autres les divers phénomènes du monde matériel. Gomme l'autre elle se fonde sur une adhésion volontaire à une invention de l'esprit, ingénieuse, riche en justifications, mais non vraie.
Avec l'hypothèse psychologique nous admet-
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tons que l'homme agit pour des motifs. Sous l'empire d'un engouement, d'un enthousiasme, il se conçoit autre qu'il n'est et, à son bénéfice ou à son dam, selon l'intensité variable de son énergie, il se transforme peu à peu en ce qu'il croit être. Lorsque nous adoptons, au contraire, l'hypothèse physiologique, le motif nous apparaît comme l'ombre portée par la cause sous l'éclairage de la. conscience : nous ne lui attribuons plus aucune efficacité, aucun pouvoir directeur ou modificateur. Il est seulement le signe d'un mouvement dans le monde de la causalité. Il n'y a pas de motifs, disons-nous, il n'y a que des causes et ce point de vue, tant que nous le tenons pour vrai, nous permet d'exprimer au moyen d'une formule saisissante un Bovarysme essentiel à l'humanité, celui du libre arbitre : l'homme, disons-nous, déterminé dans ses actes par des causes inflexibles, croit agir pour des motifs. Or, base excellente pour le travail scientifique, l'hypothèse de la causalité demeure une hypothèse. Nous disons qu'un phénomène en engendre un autre lorsqu'il le précède toujours dans certaines conditions, mais le caractère actif que nous conférons à la cause n'est qu'un moyen pour notre esprit de mettre de l'ordre dans nos représentations. C'est là, du fait de succession constant que nous observons, une interprétation mythologique au même titre que le motif est une
LA SrÉTAPHORE UNIVERSEL! K /| I I
création de poète par rapport à l'idée de cause, au môme litre que Jupiter ou Jéovah sont les inventions fabuleuses du rêve primitif pour expliquer la formation du monde, les moyens naïfs et suffisants qu'employèrent les premiers hommes pour justifier, au regard de leur esprit, l'existence.
Leibnitz a rejeté cette fiction de la causalité pour expliquer l'univers, et son hypothèse d'une harmonie préétablie non moins efficace que l'autre, est plus satisfaisante peut-être pour tels esprits contemplatifs. Elle nous permet en effet de concevoir l'idée même de succession comme un artifice et comme un échafaudage. Elle nous montre toutes choses, hors de toute évolation et de tout devenir, juxtaposées de toute éternité selon des coïncidences immuables, et il apparaît alors que l'impuissance de notre esprit à les saisir d'une même vue a seule engendré ces fictions de la cause et de la succession. De même faisons-nous tourner une mappemonde autour de son axe pour lire des yeux, les uns après les autres, les noms des pays et des mers que nous ne pouvons embrasser d'un même regard.
C'est de la sorte que l'idée d'évolution et de changement, dans le cadre de laquelle trouve place la conception du Bovarysme, manifeste elle-même son caractère artificiel. Toutefois l'hypothèse qui la supprime, pas plus que l'hypothèsede la motivation, pas plus que celle de la causalité, n'ofTre de preuve objec-
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live de sa propre vérité. Il reste alors que tout est mythologie, que nous ne pouvons donnei' du fait de l'univers que des représentations symboliques, que toutes nos explications sont des métaphores. Il y a plus, et ces métaphores ne méritent ce nom et ne sont telles que par rapport à d'autres métaphores qui montrent le caractère approximatif des premières, non point par rapport à une forme objective du réel qui n'existe pas ou qui échappe aux prises de l'esprit.
11 reste cependant que toutes les métaphores sont loin d'être de valeur égale. Les meilleures sont celles qui embrassent l'horizon le plus vaste et qui, posant sur un plan unique des problèmes multiples, fournissent de ces problèmes une explication plausible. Ainsi faites, elles engendrent la foi chez les esprits auxquels la croyance est utile, elles engendrent chez les autres, parle principed'ordrequ'elles imposent, un état précieux de contentement esthétique. L'idée d'évolution est, sous ce jour, une hypothèse admirable, parla curiositéqu'ellesuscite, par la fécondité des points de vue qu'elle découvre. Elle repose sur les inventions les plus anciennes de l'esprit, celles du temps, de l'espace, de la cause du mouvement, du changement, de l'écoulement indéfini des choses. L'adhésion que nous accordons à ces fictions fait qu'à nos yeux l'univers se meut et qu'il nrus faut expliquer ce n.ou\en.en(. Telle
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est la genèse de l'idée d'évolution. La conception du Bovarysme prend place parmi cet horizon fabuleux : la voici, dans ce cadre hypothétique de l'évolution, là où surg^it, sous l'éclairage de la conscience, le inonde psychologique, avec le cortège des fictions dramatiques qui le composent. Sur le plan de la motivation se forme cette notion précise : l'homme pour grandir se conçoit autre qu'il n'est. Et cette faculté de se concevoir autre, étant chez lui l'organe psychologique du changement, en même temps qu'elle est le moyen de son progrès, est aussi le mode selon lequel il se dissocie, s'amoindrit et se ruine. Telle quelle, la conception du Bovarysme n'a garde d'être une vérité : elle est un à-peu-près, une métaphore, une manière de montrer les choses autrement qu'elles ne sont, c'est-à-dire de la seule façon dont il soit possible de les faire apparaître.