‹ La fiction universelleChapitre 3 sur 15 · I.A KICIION IJMVLUSKI.I.K · texte numérisé non relu

I.A KICIION IJMVLUSKI.I.K

v«'s |);ir une sociélr liumaiiie. L'inhicalion, sous ces formes diverses, propose à l'individu enfant un nond)ie infini de buts, elle açit sur lui avec une force irrésistible par un nombre infini de suggestions cl il apparaît que, dans tout milieu social avancé, elle le transforme de la façon la plus prodigieuse. Il faut en effet considérer que l'enfant livré à lui-même, fût-il pourvu par la ph3'siologie de dons exceptionnels, ne parviendrait même pas à inventer le langage, en sorte qu'il denîcurerait dans un état de développement intellectuel et moral inliniment inférieur à celui qu'atteint aisément le jilus médiocre des civilisés. L'homme, pour toute une part essentielle de son développement, est donc l'œ ivre de la fiction éveillée en lui par la suggestion sociale. Par la veilu de cette fiction, hî commun des hommes acquiert la connaissance de la parole, du signe écrit, du signe numérique des premières idées morales. Selon que la suggestion sociale va s'exercer à l'égard d'une énergie individuelle ou selon qu'elle va faire défaut, des pouvoirs d'acte et de connaissance vont surgir ou demeurer inertes dans l'intimité de cette énergie. Ceci marque le rôle autonome de la fiction, la montre dans une certaine mesure indépendante de l'activité où on la voit se formuler et définit les conditions de sa genèse. Elle est fille d'une présomption. Cette présomption s'élève du sein même de l'énergie indi-

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viduelle qui semblereng-endrer.Mais l'énergie individuelle ne donne naissance à cette présomption, qui va par la suite la multiplier, que si elle a été fécondée par une circonstance extérieure, par la suggestion sociale.

La fiction sociale collabore ainsi à la création de la réalité humaine aux premiers stades de son évolution. Par cette initiative, elle marque déjà de son sceau tout le développement supérieur de l'humanité qui repose sur ces premières assises. Mais son intervention dans ce nouveau domaine est plus directe encore et elle montre ici, d'une façon éclatante, son extériorité au pouvoir virtuel qu'elle rencontre et fait éclore, sa valeur propre et autonome.

Pour toute la part supérieure du développement humain, la présomption individuelle, éveillée par la suggestion sociale, continue bien d'être un principe d'excitation pour les énergies; mais, tandis qu'à l'étage inférieur de la culture cette présomption réussissait toujours à mettre l'individu en possession du pouvoir dont il s'était arbitrairement targué, il n'en est plus de même à compter de ce stade nouveau et plus élevé. On a vu que la plupart des êtres humains parvenaient, à la faveur de la suggestion sociale, à acquérir le pouvoir du lan-

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gaî^e. La réussite n'est pa-î aussi certaine dès que. subissant les excitations d'un but plus élevé, quelque individu vient à se concevoir poète, mathématicien, philosophe ou musicien. On voit bien ici que la conception fictive que l'homme se forme de son pouvoir mental n'est pas grosse toujours d'une réalisation, que la présomption individuelle n'est pas nécessairement l'indice d'une vocation. La suggestion sociale va donc demeurer ici, pour une élite privilégiée, la cause d'une culture supérieure. Sur nombre de médiocres, qu'elle sera impuissante à surélever, elle exercera une influence néfaste. De ce qu'elle est une force, il résulte en effet que, mal appliquée, elle entraîne des conséquences funestes. Le fait de convergence, déterminé entre toutes les énergies d'un organisme par la fascination d'un but, tout-puissant pour procurer la possession de ce but lorsque l'activité individuelle se prête à l'adaptation requise, stérilise cette activité individuelle, si celle-ci est réfractaire aux formes exigées d'elle. Le dommage est ici d'autant plus grand que cette activité est plus riche en virtualités différentes que la suggestion sociale rempèche de réaliser.

Ace degré supérieur de la culture, le facteur de la suggestion sociale en rencontre un autre en effet,

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avec lequel il se combine selon des hasards divers : le facteur héréditaire qui dote l'individu d'une énergie déjà spécialisée. Peu importe que cette spécialisation soit l'œuvre de suggestions sociales antérieures, subies par les parents et transmises par eux aux enfants. Enregistrée par l'hérédité dans la plijsiologie, cette suggestion héréditaire acquiert un caractère de réalité plus intense par où elle s'oppose, en raison d'une différence de degré sinon de nature, à la suggestion exercée directement sur l'individu par le milieu social.

Pour grandir, pour s'élever au-dessus de lui même et conquérir le trésor de sentiments, de pensées et de notions amassé par l'humanité, l'individu se conçoit donc autre qu'il n'est; mais après avoir bénéficié, dans tous les cas et pour une part énorme, des avantages que lui procure la fiction, il risque d'en pâtir pour toute la part supérieure de son développement. Selon que les buts proposés par la suggestion sociale vont s'accommoder des virtualités enregistrées, ordonnées et hiérarchisées entre elles par l'hérédité, ou qu'elles en exigeront d'autres, la conception fictive que l'individu se forme de lui-même sera pour lui un moyen d'exaltation ou de déformation, un principe d'ordre ou de désordre. L'homme construit sa propre person- ' nalité de la même façon dont il construit la science. Dans l'un et l'autre cas, il forme une hypothèse. Il

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la forme sur lui-niènie comme il la forme sur la nature des choses. Pour évoluer et pour croître, il se conçoit autre ({u'il n'est dans le moment, comme pour augmenter son savoir, il conçoit les choses aulies qu'elles ne sont d'après l'état actuel de la connaissance. Il se comporte ensuite dans l'un et l'autre cas comme si cette conception hypothétique était une vérité. Sans le secouis de l'hypothèse, l'homme ne modifierait ni lui-même ni la science, mais selon que l'hypothèse s'accordera ou non, ici, avec les modes de sa propre activité, là, avec les notions majeures enregistrées par la science, rhy[)Othèse se montrera un principe d'agrandissement ou d'amoindrissement pour l'énergie individuelle ainsi que pour la connaissance humaine.

Un individu donné recevra donc une destinée fort dilTérente, la quantité d'énergie utile qu'il sera appelé à déployer sera fort inégale selon que la suggestion immédiate, exercée sur lui par le milieu social et imposant l'hypothèse directrice, sera en harmonie ou en désaccord avec les tendances et les aptitudes im[)li(juées dans sa physiologie, c'est-à-dire, avec la suggestion héréditaire. Dans le premier cas, toutes les énergies qui composent la personne vont former un faisceau et une somme, elles vont s'additionner; elles vont toutes s'unir en un j)oint de convergence où elles composeront un ma.ximum de force. Chaque notion nouvellement

acquise, chaque sentiment nouvellement éveillé sera bien une modification de la personne ancienne, mais s'ajoutera dans le prolongement des forces déjà orijj^anisées, prendra place dans des cadres déjà formés. Dans le cas adverse, les notions et les sentiments nouvellement imposés par l'éducation ne parviendront à se développer qu'en refoulant au second plan des forces et des tendances que l'hérédité avait mises au premier plan. Quelques-unes seulement des énergies qui composent le moi concourront à déterminer les actes, encore n'y parviendront-elles qu'après s'être épuisées à contraindre desforces opposées. Au lieu d'être le produit d'une addition et d'une heureuse convergence de tous les éléments intéressés, l'acte ne se réalisera qu'après soustraction, il sera, le nombre des éléments engagés restant le même dans les deux cas, un reste au lieu d'une somme, le produit d'une soustraction au lieu d'être le produit d'une addition. L'individu qui sortira de ce conflit sera un cas malchanceux de l'évolution; il sera inférieur à ce qu'il eut pu être sous le rapport du caractère et de l'intelligence. Il ne sera pas un autre. 11 sera devenu autre comme celui que des circonstances convergente sauront favorisé; mais le même fait du changement qui aura été un bénéfice pour l'un aura été pour lui un dommage.

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C'est propremenl celte conception imaginaire que rindividu humain se forme de lui-même sous l'intluence du milieu social dans ses rapports avec lesmojensde réalisation déterminés et positifs dont l'hérédité l'a pourvu qui constitue l'essence du J3ovarysme. Le Bovarysme comprend les mille relations selon lesquelles se combinent, au centre d'une activité humaine, la tendance liéréditaire avec l'ensemble des fictions proposées par l'éducation.

Il est des individus chez lesquels l'élément héréditaireest si puissamment organiséqu'il n'offre presque aucune prise à la suergestion sociale en dehors des directions fixées par l'atavisme. Il existe chez ceux-ci une sorte d'autonomie qui les rend propres à élire, parmi les circonstancesdu milieu extérieur, celles-là seules qui favorisent leur tendance, tandis qu'ils se montrent en môme temps réfractaires à l'influence exercée par toutes les autres circonstances. 11 y a chez eux, en même temps qu'une impuissance à varier en dehors de certaines directions limitées, une extraordinaire puissance qui les rend aptes à retirer d'un milieu, môme hostile, tous les éléments nécessaires à leur développement original. Ces individus valent exactement ce que vaut leur

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liérédité. On trouve parmi eux les plus bas échantillons et sans doute aussi les plus élevés du type humain, et, on le montrera bientôt, ceux-là aussi (jui peuvent apporter à l'humanité les formules les plus nouvelles. Ces individus se montrent donc re- > belles à l'éducation uniforme qui fait des hommes en chaque pays une société et, en quelque mesure, selon l'expression de Nietzsche, un troupeau. Si l'hérédité les a pauvrement dotés, ils demeurent fort au-dessous du type humain le plus ordinaire. Ont-ils au contraire reçu de l'hérédité quelque don en partage et pourvu que le milieu circonstantiel soit riche . en fictions multiples, on les verra, avec une extraordinaire sûreté, s'aimanter sur la seule fiction favorable à leur pouvoir virtuel, mépriser ou ignorer toutes les autres ; on les verra se développer selon leur loi naturelle avec une aisance de plante, leur activité, gestes et paroles, sera marquée toujours d'un caractère original, l'adaptation parfaite entre leur vocation et le modèle qu'ils auront choisi donnera Tillusion continuelle de l'invention.

Au point de vue moral, c'est parmi ces mêmes hommes que l'on rencontrera les criminels, les héros et les saints, selon la voie où les aura engagés le fait irréductible de leur physiologie. 11 arrivera même que l'on découvre parmi eux des types normaux : le fait se produira lorsque la morale et la mentalité propres au groupe seront en harmonie

,itj UA lli-ll'i.N IM\tn>KLLE

avec )ii tendance iialurelle dt' leur heiéJuc ; de Icls individus seront alors au plus liant point représentatifs de l'idéal du^-roupe auquel ils appartiennent.

On pourrait, sous le jour de cette distinction, classer dans une même cUéi^orie et comprendre sous une même étiquette tous ceux chez lesquels le pouvoir de l'hérédité l'emportesur la faculté d'éducation, en sorte qu'il limite le pouvoir diîs circonstances extérieures et éteint à leur vue la lueur scintillante d un grand nombre de fictions: Ils seraient ceux du type physiolog"ique. Cette dénomination n'exclurait pas l'ing-érence, dans le fait de leur personnalité, de l'élément éducation, elle n'aurait d'autre objet que de mettre en relief le rôle prépondérant, dans leur formation, de la contrainte héréditaire. A cette catég-orie.on en opposerait une autre, celle des hommes du type social : on comprendrait sous cette désig^nation tousceux sur lesquels l'action bovaryquc du milieu a plus de prise, chez lesquels la faculté d'éducation se montre prépondérante. Tandis que les hommes du premiergroupe tiennent de l'hérédité physiolo;,'-ique, outre la matière première et la quantité de leur énerçie, une forme déjà spécialisée de cette énergie, on pourrait dire des seconds qu'ils ne tiennent de la physiologie que la matière première et l'élément quantitatif de leur énergie, le milieu social conservant donc le pouvoir

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de donner à cette matière première une multitude de formes différentes. Il va de soi que ces deux types du personnage humain ne se distinguent l)ien nettement qu'à leurs extrémités les plus éloignées et que, l'un et l'autre acceptant des rapports infiniment nombreux et nuancés entre le facteur pliysiologiquc et le facteur éducation, vont se rapprochant sans cesse jusqu'à la limite commune et malaisément appréciable où ils se touchent.

Ou'il s'agisse de l'une ou de l'autre de ces calégories. il resle que la suggestion sociale, avec le principe de fiction qu'elle implique, indispensable et d'une efficacité constante pour mettre l'individu en possession de la part la plus essentielle de sa personnalité, se montre utile ou funeste, selon les cas et les circonstances, pour le développement supérieur de l'individu. H y fi place à ce deuxième étage de la culture pour un aléa dont la considération pose et embrasse tout le problème de l'éducation.

Il semble, en effet, qu'une science pédagogique plus parfaite que n'est la nôtre pourrait, dans quelciues cas, diminuer cet aléa et incliner dans le sens de son utilité l'action de la suggestion sociale. Une telle science devrait posséderles moyens dédis-

liny^uer avec exactilude de quellype, physiologique ou social, relèveraient les individus proposés à son observation, à quelles nuances de l'un ou l'autre type ils appartiendraient. Elle devrait instituer des méthodes très variées à l'usage des uns et des autres. On peut noter seulement, d'une façon générale, qu'elle devrait dans tous les cas inspirer à chaque individu une représentation de soi-même supérieure en puissance et en harmonie à son être actuel. Dans tous les cas aussi, l'inlervalle formé entre l'être réel et l'image suscitée par la suggestion sociale devrait être assez grand pour demeurer une occasion de croissance, assez étroit pour être franchissable. La mesure de cet intervalle devrait donc tenir un compte exact de l'intensité particulière de l'énergie enjeu. S'ils'agissait d'un individu du type physiologique, il faudrait tenir compte non seulement de la quantité, mais aussi de la qualité déjà spécialisée de l'énergie, et, dans ce cas, la fiction, destinée à multiplier cette énergie devrait offrir avec elle assez d'analogie pour conserver sur elle son action. Si ces mesures étaient bien prises, l'être fictif que tout individu, hanté par la fiction bovaryque, s'imai;inerait qu'il est déjà, exercerait sur lui une fascination entraînant une imitation, cette espèce d'imitation particulière que M. Tarde a nommée celle du supérieur par l'inférieur, principe d'exhaussement social, de civilisation, de progrès

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intellecluel et moral. En imitant la meilleure image qu'il se serait composée de lui-même, l'individu parviendrait à s'identifier avec elle, à s'élever audessus de lui-même.

A préciser sous quelles conditions la fiction se montre parfois et pourrait être plus fréquemment pour l'humanité un principe d'exhaussement, on voit apparaître aussitôt des cas en très grand nombre dans lesquels elle agit, au contraire, comme un principe de déformation.

L'évolution d'un individu, d'un groupe social, d'une race, de la race humaine tout entière, entant qu'elle ne forme, groupée autour de l'idée de civilisation, qu'un seul être, est la conséquence d'une série de tâtonnements. Toute évolution, même heureuse, implique beaucoup d'expériences éliminées. Le pouvoir de se concevoir autre, qui demeure le moyen de tout progrès, comporte beaucoup d'aventures périlleuses. Plus d'ailleurs une activité est riche et complexe, plus il est délicat de lui vouloir ajouter encore quelque perfection, car on risque d'autant plus de rompre l'harmonie qui maintient unies entres elles toutes les parties qui la composent.

C'est sur cette part supérieure de l'évolution que

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l'on leiiail le rey^arJ fixé lorsijue l'on formulait, au cours du [)récctleul ouvrage, que tout le rire et Icjut le drame luimaiu tiennent dans l'intervalle qui se forme entre la réalité actuelle etphysiolo^-ique d'un être et rima;re fictive qu'il se compose de cette réalité sous l'influence de la suyi^eslion sociale. Après avoir indi(jué, sous (juelles conditions complexes, ijrâce à quelles coïncidences heureuses, cette représenlalion fictive était cause encore de progrès Jusque dans cette réi^ion élevée, il reste à sij^'^naler de quelle façon elle risque de s'y montrer fréquemment une cause de désordre et de déformation pour l'ètie humain.

L'intervalle enlre la personnalité réelle et l'imai^'-e modèle proposée par la fiction doit étre,a-t-on dit, assez grand pour susciter une occasion de croissance, assez étroit pour ne point découragerl'eirort. Il s'en faut de beaucoup ({ue la suçgeslion imposée à un individu donné par les circonstances ou par l'action préméditée du milieu social réponde toujours à celte mesure précise. Or, dans tous les cas où le modèle est trop proche, une part de l'énerg^ie individuelle reste sans emploi. Inconvénient médiocre si l'individu est déjà pourvu d'une activité fortement org-anisée et naturellement propre à des lâches élevées. Il donne alors le speclacle reposant d'une énergie qui s'exerce avec aisance. Nietzsche a

fait, au sujet du labeur littéraire, celle remarquequi [)eut s'appliquer avec justesse à tous les modes d'activité : « Une œuvre qui doit produire une impression de santé doit être exécutée tout au plus avec les trois quarts delà force deson auteur. Mais si l'auteur a donné sa mesure extrême, l'œuvre agite le spectateur et l'etTraye par sa tension. Toutes les bonnes choses laissent voir un certain laisser-aller et elles s'étalent à nos yeux comme des vaches au pâturage (i). »

Toutefois ce minimum d'effort, ce défaut de frénésie, venant à se g-énéraliser dans un groupe social, le placerait bientôt en état d'infériorité à l'égard des autres groupes où l'énergie se verrait multipliée constamment par le coefficient d'une fiction plus impérieuse.

L'écart, au contraire, est-il trop grand entre la fiction génératrice de l'effort et la quantité de force sur laquelle elle agit, on assiste au spectacle dramatique et douloureux d'une énergie tendue à l'extrême et qui, pour se fixer des buts trop hauts, échoue dans ses entreprises. La noblesse toutefois de cette attitude couve peut-être pour l'avenir la possibilité d'un effort plus robuste et la virtualité d'une énergie triomphanté.LeSiegmund de Wagner, dans le domaine du mythe, peut être pris pour

(i) Le Voyageur et son ombre. Trad. Henri Albert. Ed. du Alercure de France, p. 71.

svmbole de celle présomption e;-énéreuse. Le coiilai^e (lu héros afFronte un destin plus fort, mais l'admirable orçueil par lequel il se conçoit au-dessus de lui-même et résiste à la volonté divine enfante Sieu^fried, le héros vainqueur et qui réalise le rêve paternel.

Une autre nuance du même rapport va former des êtres bien différents : les voici, lorsque l'écart est si çrand entre le rêve et la réalité qu'il décourage l'effort. En présence de cette impuissance à ég-aler la fiction, il faut, pour que l'intervalle soit comblé où saiçne l'amour-propre individuel, il faut que le pouvoir de se tromper soi-même s'exagère chez l'individu jusqu'au point où le simulacre lui tient lieu de l'acte. Alors il va mimer en des raccourcis g-rotesques les castes efTectifs et c'est le clown simulant en cabrioles ridicules sur le sable de l'arène les bonds lég-ers de l'écujère qui, dressée sur le i^alop de son cheval, s'élance à travers les cerceaux de papier. Voici leBourg-eoisçentilhomme et les Précieuses et tous les snobs et, conduisant le chœur des personnages de Flaubert, le magistral Homais. Et c'est aussi l'admirable Hialmar d'Ibsen.

C'est là aussi qu'il faut chercher l'origine d'une attitude intellectuelle et religieuse bien connue : le mysticisme poussé jusqu'au quiétisme s'expli(jiie parle jeu des mêmes ressorts. Un nouvel expédient se joint ici à la parodie, au simulacre des

actes par le g-este et la parole : c'est le refus, par l'être qui subit la suggestion, de se reconnaître dans son personnage réel. Les actes qu'il accomplit et qui sont en désaccord avec le modèle héroïque dont il s'est épris, considérés comme non avenus, sont situés par lui en dehors de la sphère de sa volonté et de sa personnalité. Le dévot de cette sorte, ne pouvant concdier la violence de ses instincts avec la conception qu'il s'est formée de la vertu, tient ainsi pour étrangers à lui-même les instincts (pii le mènent. Tandis qu'ils s'assouvissent, il contemple en paix son idéal. «Les parties inférieures du corps, faites par le diable, lui appartiennent. Buvons, mangeons, forniquons! » vocifèrent les Paterniens dans la Tentation de saint Antoine. L'aphorisme de Pascal domine toute cette part de la psychologie du Bovarysme: « Oui veut faire l'ange fait labête, » On trouvera, au cours des études qui composent la suite de ce volume, des a{)plications particulières et diverses de cette relation qui existe en toute activité humaine, entre le pouvoir dont elle douée de se concevoir autre et l'autre pouvoirqu'elle possède aussi à des degrés divers de devenir autre. Pouvoir de rêve et d'illusion d'une part, pouvoir de réalisation d'autre part. L'étude sur les Concourt montrera l'efficacité de la fiction : un idéal d'aï t formulé "par le labeur d'une longue civilisation, fruit d'une haute culture, exercera une fascination

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assez forle sur des acli\ilt'S qu'une vocallon impérieuse ne déterininail jxjint pour les contraindre à niellre au jour, au prix d'un effort douloureux, une œuvre littéraire non exemple de beauté. Aussi l)ien (ju'une étude sur les personnag^es de Flaubert publiée naijuère, l'étude sur les personnaijes d'Ibsen montrera, au contraire, une longue série de cas malchanceux : on y pourra voir les diverses faillites de la fiction lorsqu'elle est impuissante à modifier le réel. Enfin, on trouvera dans leBovanjsme des déracinés une démonstration du même genre, tirée non plus de l'examen des caractères individuels, mais étayée sur l'observation d'une f)sycliolog-ie des collectivités qui s'avèrent d'une façon plus évidente encore soumises aux mêmes lois.

On ne s'est point proposé ici de donner un tableau complet de tous les cas, variés à l'infini, où la conception anticipée et fictive qu'un être se forme des modes de son activité, agit sur le développement de celte activité et contribue à la former ou à la déformer. On a pour objet de montrer que ce rùle de la fiction est universel et il semble bien

que cette démonstration serait faite si le milieu social était une entité invariable et fixe, pourvue dès l'origine de toutes ses perfections, riche de toutes les conceptions diverses qu'il propose à l'enthousiasme et à l'imilalion des individus. Dans la relation qui s'établirait alors entre l'individu, venant à la vie fruste et dénué, pourvu seulement d'aptitudes virtuelles, et la société, riche de notions de toutes sortes, il est évident que la fiction sociale jouerait un rôle absolument universel. Mais il s'en faut de beaucoup qu'il en soit ainsi : la société humaine n'est point cette entité immuable, située comme une divinité métaphysique en dehors et au-dessus de toute évolution, pourvue, de toute éternité, des qualités et des notions que nous voyons qu'elle détient aujourd'hui. Elle est ellemême en évolution constante. Si son évolution dans l'ordre des mœurs semble de nos jours plus lente qu'elle ne dut être à l'orig-ine, la route parcourue, de l'homme primitif à l'homme moderne, nous atteste la réalité du mouvement et les périodes historiques, comparées aux nôtres, nous montrent elles-mêmes des évaluations bien dissemblables et qui lémoig'nent d'états de moralité très inégaux. Au point de vue de la connaissance, nous assistons à lin progrès constant que la continuité des découvertes scientifiques depuis cent ans rend sensible à toutes les intelligences.

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Au delà de celte fascination exercée par le milieu social sur chacun des individus (jui le composent et (pii est, pour chacun, dans une certaine mesure, un principe d'évolution ascendante, il existe donc une autre évolution, ég^alement progressive, grâce à laquelle le milieu social s'élève, lui aussi, d'utie façon continue au-dessus de lui-même et dont on n'a pas démontré jusqu'ici que le princi[)e fût une fiction .

Si l'on recherche la cause de cette évolution ascendante de l'espèce humaine tout entière représentée par le milieu social, on ne voit pas qu'il soit possible de la situer ailleurs que dans l'individu et, à vrai dire, dans la physiologie. Le milieu social, on vient de l'exposer longuement, est pour l'individu isolé un principe fécond de suggestion. Mais ce trésor de notions, de conceptions mentales et morales dont il halluciné l'ensemble du troupeau humain, il l'a rec;u, dans sa totalité et pièce par pièce,de quelque individu isolé qui tenait de sa physiologie un don spécial d'invention, un principe et une faculté d'innovation dans un ordre quelconque de l'activité. Le principal, l'unique mérite du milieu social consiste en ce qu'il a de tout temps conservé les plus importantes de ces inventions individuelles, en ce qu'il les a réunies en faisceau, empêchant qu'elles ne se perdent avec

leur inventeur, dispensant ainsi chaque nouvel inventeur de recommencer le travail de ses prédécesseurs, le plaçant à un niveau d'où sa génialité peut prendre son essor vers de nouvelles découvertes, pour des agrandissements et non des recommencements de l'entreprise collective de la civilisation humaine.

Ce rôle considérable accordé au milieu social et en raison duquel, du point de vue individualiste le plus intransig'eant, il doit être sacré à tout individu épris de sa propre grandeur, il faut donc, dans une recherche sur le principe de l'évolution, assigner la première place à l'individuel, au physiologique, à l'inconscient, c'est-à-dire à un mode d'activité où il n'y a place pour aucun bovarysme : , car l'intervention du bovarysme ne commence qu'avec la conscience.

C'est de ce point de vue que l'on avait fait précédemment une réserve en faveur des individus que l'on classa dans la catégorie physiologique. C'est parmi eux, avait-on dit, queTou rencontrera la possibilité de toute innovation. Le mental en effet sort du biologique et lorsque, confronté avec le môme paysage de sentiments et do notions qui environne tous les autres hommes, un individu d'exception en tire une loi nouvelle pour la connaissance du monde ou une direction nouvelle pour l'activité humaine, ce n'est-point au milieu social, le même

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pour tous, qu'il faut faire honneur de celte invention, mais à une g-énialilé loule spéciale propre à riiidividu, qui lui peinn't de voiret de sentir ce que d'autres, avant lui, ou dans le même temps que lui, ne voyaient ni ne sentaient. Or, cette ^énialilé caractéristique ne se peut expliquer que par une adaptation organique, résultat et aboutissement d'une suite de croisements héréditaires dont nous ignorons d'ailleurs totalement la loi.

Toutefois, cette restriction faite, et sans réserve, en faveur d'une primauté de l'action physiologique dans le domaine de l'invention, on va voir que la fiction hovaryque ne perd pas ses droits dans ce nouveau domaine et qu'aucune invention ne seréalise qu'elle n'intervienne et qu'elle n'y collabore. . Toute invention, vient-on de dire, est le fait d'un ; individu isolé : elle se propage ensuite par imitation ; elle est d'abord, selon la théorie de M. Tarde, un fait psychologique; elle devient, dès qu'elle est imitée, un fait social. Le groupe humain à qui cette invention agrée la prend pour idéal et se transforme de la façon qu'il faut pour la faire sienne. Or, un travail de même nature s'est opéré tout d'abord dans le cerveau même de l'inventeur. Il ne suffit pas, pour qu'une nouveauté se formule

LA FICTION l'MVEKSELLE ^Q

et puisse devenir pour les autres hommes un modèle, qu'elle ail suryi une fois dans un cerveau ou dans une sensibilité pour n'y plus reparaître. Il faut qu'elle s'y soit répétée plusieurs fois, qu'elle s'y soit reproduite avec insistance, qu'elle ait été acceptée comme un modèle par l'individu lui-même qui se sera tout d'abord transformé selon cette conception nouvelle de son intelligence ou de sa sensibilité, qui sera enfin parvenu à la faire tenir dans les cadres de ses anciennes manières d'être, ou aura réussi à remanier ces anciens cadres en vue de ce plan nouveau. Pour qu'une nouveauté se réalise, il faut qu'il y ait chez l'inventeur imitation de soi-même par soi-même, et cette imitation est d'abord involontaire et inconsciente. Le phénomène de répétition qui renforce l'importance d'un premier mouvement, issu du jeu invisible de la physiologie, appartient encore à la physiologie, mais le pouvoir de fascination, que confère à ce premier mouvement ce fait de répétition, inaugure la psychologie. La conscience entre en jeu ici d'une façon manifeste. C'est par son intermédiaire, c'est du moins sous son jour, que va se continuer l'évolution commencée dans les régions obscures de la phvsiologie. C'est dans la conscience que va scintiller, transmué en phénomène lumineux, ce mouvement qui a réussi à se répéter. C'est dans la conscience qu'il va devenir pour les centres invisibles

de réner^-ie inenlalc un principe d'hypnose, les dirigeant cl les contiaiinnantà des efforts convergents. C'est seulement s'il assume sur l'activité tout entière de l'individu un pouvoir de suggestion considérable qu'il parviendra à introduire dans le monde réel le principe de nouveauté que peut-être il implique. Toutes les inventions, avant d'être réalisées, ont flotté à l'état de rêve devant des milliers de cerveaux ; mais elles n'ont pris droit de cité parmi les hommes que le jour où ce rêve, qui s'est offert à beaucoup d'autres, a exercé sur un individu déterminé une fascination assez forte pour s'emparer de toute son attention et le contraindre à n'employer son ardeur qu'à monter jusqu'à lui. Comme le gymnaste qui soulève toutle poids de son corps sur le roidissement de ses bras jusqu'à ce qu'il en ait porté la masse pesante au-dessus de la barre (}u'il avait saisie de ses mains, l'inventeur s'élève lentement de toute la ferveur de son désir jusqu'au rêve qui l'a tenté. Toutes les choses, avant de devenir des réalités, ont existé dans le désir des hommes à l'état de fiction, à l'état de représentalion d'une forme future et non encore existante. On pourrait dire de ce point de vue, intervertissant les termes ortlinaires de nos manières de voir, que le désir est le père du besoin, que le besoin n'est que l'expression dernière d'un désir flottant d'aboid et qui parvient à se fixer. Qu'il s'agisse de l'individu.

qu'il s'ap^isse de riiumaiiité, on trouve au principe de tout changement, de tout progrès, une conception fictive, une forme vide encore ou remplie de la substance fluide du rêve et que l'intensité du rêve g-onfle et durcit en la substance du réel.

Tout grand homme porte devant ses yeux la conception qu'il se forme de lui-même, de sa volonté, de son pouvoir et des effets de son action. C'est cette conception, fictive encore, de lui-même, dont il s'efforce degraverla forme dans les circonstances, dans les intellig-ences et dans les consciences. C'est sur cette conception de lui-même, au-desus de lui-même, qu'il tient son attention rivée et c'est vers elle qu'il monte de toute la puissance de son effort réfléchi.

Qu'il s'agisse de découvertes et d'inventions dans Tordre de l'esprit ou dans l'ordre des mœurs, le concours de cette fiction est toujours nécessaire. Il intervient sous la forme d'une conception hypothétique surleréel, précédant le réel, — la lueur qu'a fait jaillir une première vue spontanée de l'esprit devenant pour l'individu un principe d'hypnose, lui inspirant une foi prématurée et le contraignant, à tort ou à raison, à incliner toutes les notions qui déjà peuplent son esprit ou tous les mouvements de son activité réfléchie dans le sens de cette vue anticipée.

La fiction d'ailleurs joue ici le rôle aléatoire que

nous voyons qu'elle joue dans toutes les choses liiiinaines. Fil d'Ariane pour les uns et les diiigeanl parmi les sentiers du labyrinthe vers la porte lumineuse du réel, troll et feu follet pour les autres, les égarant en des profondeurs de forêt en des circuits sans issue, selon qu'en décident la qualité, et l'opportunité aussi, de l'hypothèse issue du mystère de la physiologie. La croyance à l'existence réelle du phlogistiqiie,du feu comme élément matériel, détourne Pricstley, malgré des expériences heureuses, de découvrir les lois de la chinjie que Lavoisier, yuidé par une conception contraire, mais également hypothétifjue, sur la nature des choses, formule malgré des eApériences tout d'abord malheureuses. Cagniard de La Tour soupçonne avant Pasteur que la biologie dépasse dans l'infiniment petit les limites qui lui avaient été jusque-là fixées. C'était une vue géniale, mais qui ne suscita pas chez son auteur la foi qui, précédant la preuve, suscite et invente la preuve. Pasteur fit sien cepoint de vue, le vivifia de l'adhésion de sa croyance, et dès lors, mettant au service de l'hypothèse le pouvoir, l'ingéniosité et la patience de son esprit, il découvrit ce monde des micro-organismes dont il détermina les manièies d'être, à l'encon Ire de deux autres conceptions puissamment représentées dans le monde scientifique : tandis que Liebig ne voyait alors, comme on sait, dans la fermentation qu'un

LA FICTION CMVF.RSELLE 53

phénomène d'oxydation purement chimique, Pouchet, y reconnaissant, au contraire, la présence d'être animés, pi étendait y découvrir un fait de génération spontanée, la vie organique naissant dune combinaison ciiimique. Soutenu par la force de l'hypotiièse à ia(|uelie il s'était attaché, Pasteur formula la théorie d'où sortirent toutes ses autres découvertes. Il démontra que les micro-organismes, issus, par voie de génération, du Tè<^iie animal et d'ancêtres qui leursont identiques, sont les propres agents et non la conséquence ou le produit du pliénomène chimique, que vivant et se développant aux dépens d'une partie des liquides qu'ils envahissent, ils modifient par leur intervention la teneur de ces litjuides.

Celle faculté de devancer le réel par l'imaginaire n'a point fait défaut non plus aux politiques et aux conquérants : chez tous ceux-ci elle apparaîl avec son pouvoir de frénésie, comme un coefficient de leur activité.

Bonaparte a dit de lui qu'il ne prit conscience de sa destinée qu'après Lodi. Jusque-là les circonstances auxquelles son génies'élait toujours adaptéavec bonheur l'avaient poussé et mis dans son chemin: une suite de concours favorables, l'accompagnant et le guidant, lui montraient ce qu'il nomma depuis son étoile. La vision de ce qu'il pouvait devenir,

son horoscope, se précisa donc devant ses yeux an cours des victoires de la campai^ne d'IUilie. Dès lors un pouvoir formidable de rêve envahit son esprit; il conçut, sur le plan romain, l'empire universel, il ima^^ina la tentative de frapper à son effigie la médaille du monde civilisé et d'ordonner selon les lois de son esprit la matière humaine. Cette conception, qu'il se forma de lui-même, exalta de toute la force de la fiction, son prodig-ieux génie, lui inspira la volonté de déformer le réel, et développa dans son âme cet idéalisme que l'on a noté chez M'"^ Bovary (i). Beaucoup penseront que, comme l'héroïne de Flaubert, il fit faillite à la destinée qu'il s'était composée, qu'il se conçut autre dans le sens péjoratif du terme, qu'il se fit illusion sur le de;^ré précis du pouvoir qu'il avait d'agir sur l'univers et de le pétrir à nouveau au gré de son vouloir. Il se heurta comme elle, estimeront-ils, à quelques angles d'une réalité invincible, fixée par la durée, et avec lacjuelle il eut fallu composer. Le sort à Waterloo lui présenta ce même billet ([ii'Emma dut laisserprotester et qui ladécida à fuir dans la mort la réalité qu'elle n'avait pu dompter. D'autres jugeront qu'il a livré à l'humanité l'exemple le plus illustre de ce que peut le rêve pour ébranler le réel jusque dans ses fonde-

(i) Z,e Dovarijsme.

menls et pour l'animer d'une vie nouvelle qu'il montra, en une sorte d'expérience d'art, d'une beauté et d'un éclat incomparables, le pouvoir de déplacement que comporte la fiction.

Il convient ici d'ouvrir une parenthèse sur ce pouvoir de la fiction. On peut convaincre un Bonaparte de Bovarysme, même au sens défavorable du terme. Il a méconnu, peut-on prétendre, les limites de son pouvoir, il a surfait à sa propre vue la force dont il disposait, il s'est exagéré le concours des circonstances. Ce sont là des fautes de critique, caractéristiques du Bovarysme en ce qu'il a de funeste pour les énergies qu'il égare, fût-ce en les décuplant. Mais cette conception fausse du possible n'en a pas moins été une cause puissante de mouvement: les guerres de l'Empire, conséquence d'un rêve de grandeur écrasant pour celui qui l'osa, ont déchaîné des forces considérables et ce déph^iement d'activité intense s'est traduit par des résultats indéniables . Les peuples d'Europe, mis d'une part en contact et rapprochés, au point de vue de la connaissance réciproque des uns par les autres, ont été, d'autre part, fortement distin-

Ot) LA FICTION UNIVERSELLE

^•iiés les nus des autres par 1 éniulalion en vue de dominer, de telle sorte que le sentiment national s'est précisé et accru. Ce fut, à un pointde vue élevé, un mode de réaction excellent contre les principes humanitaires et niveleursde l'idéolo^-ie philosophique du xvm" siècle, prônés, théoriquement du moins, par la Révolution qui, en fait, n'en amorça pasmoins les g'uerres impériales : carie prog-rèshumain, c'est-à-direTexhaussement continu du milieu humain au-dessus de son propre niveau, ne s'accomplit que par la concurrence de forces diverses avant intérêt à sesurpasser. Cette concurrence est seule garante de l'efficacité du concours que pourraient se prêter par la suite, parmi des circonstances changées, ces forces long-temps adverses. Si un danger commun contraint un jour les peuples d'Europe à s'unir en quelque vaste confédération, ce nouvel empire ne tiendra sa force que d'être composé de puissances aguerries par une longue lutte de plusieurs siècles les unes avec les autres. — On peut penser aussi que le coup de fouet donné par les guerres de l'Empire à l'énergie européenne n'est point étranger au magnifique essor littéraire et scientifique où cette énergie se manifesta sitôt qu'elle n'eut plus d'emploi sur les champs de bataille.

Ce que l'on veut retenirde l'exemplenapoléonien, c'est que la fiction^ lorsqu'elle ne parvient pas à

identifier avec elle-même les formes du réel, n'en est pas moins toujours un principe de changement, un facteur d'évolution. Il n'est jamais sans importance pour le monde qu'un homme de génie dans l'ordre religieux, philosophique ou politique, se forme de lui-même, et de l'humanité, à son image, une conception différente de la réelle ou tout au moins de l'immédiate. Qu'il parvienne ou non à faire de cette fiction une réalité, l'énergie supérieure dont il est doué, relîort qu'il tente pour exhausser lui-même et les autres hommes jusqu'au sommet vers lequel une suggestion l'attire, cet effort et cette énergie produisent dans le monde un déplacement.

Dans une étude sur le pouvoir universel de la fiction, cette action indirecte, qu'elle exerce sur l'humanité, doit être mise au premier plan. Car la fiction aboutit ici à des conséquences où elle se montre comme détachée de l'énergie individuelle qui l'engendra et comme douée d'un pouvoir autonome. C'est aussi sous cette forme qu'elle se manifeste avec le plus d'ampleur.

De fait, à considérer les choses d'une vue d'ensemble, il apparaît que les visées particulières des grands hommes, que les conceptions qu'ils se pro-

posent de réaliser, même lorsque leur effort est momentanément couroiHK' de succès, ne se traduisent pas, pendant une longue durée, par l'effet que ces g^rands hommes en avaient attendu. La multiplicité des courants d'énergie qui traversent l'humanité et qui rintluencent fait qu'aucun de ces courants ne conserve longtemps sa direction initiale, celle que lui voulait son auteur. La conception vers laquelle se soulèvent les grands hommes de toute la force de leur volonté tendue, la fiction qu'ils veulent transformer en uneréalité, contribue doncàformer, en effet, une réalité nouvelle, mais c'est rarement celle qui avait (Hé par eux prémédit('e. On ne saurait croire^ par exemple, que Louis XI, Richelieu, Louis XIV aient, d'un dessein préconçu, apprêté la Révolution et la ruine de la royauté. On ne saurait nier pourtant que le dessein d'abaisser toutes les forces qui faisaient contre-poids au pouvoir royal, mais en même temps l'entouraient, le préservaient et lui constituaient un rempart contre la force grandissante du pouvoir populaire, on ne saurait nier que ce dessein, longuement poursuivi par ces politi({ues, n'ait contribué, en isolant la royauté, à rendre sa suppression plus aisée.

L'image qu'avaient conçue quelques cerveaux politiques louchant la forme des sociétés a donc contribué de la façon la plus active, par les moyens qu'elle a mis en œuvre, par le commence-

LA FICTION UNIVERSELLE Sg

ment de matérialisation qu'elle a reçu, à former une réalité en plusieurs points contraire. Une loi d'ironie se manifeste ici, mais si elle fait toucher la difficulté qu'il y a pour l'intelligence consciente à manier à sa g-uise les fictions, elle n'en témoigne pas moins de la quantité prodigieuse d'énergie créatrice que celles-ci renferment.

A la suite de ces exemples, on va envisager les fictions, détachées de la mentalité qui les créa, au point de vue exclusif [de leur pouvoir de dégager de l'énergie et sans tenir compte des buts qu'elles semblent consciemment proposer. A mieux dire, ces buts ne seront pris en considération qu'en tant que moyens plus ou moins bien appropriés à la production de l'énergie humaine.

C'est un fait d'expérience que l'homme ne se meut et ne déploie son activité que sous l'aiguillon du désir : c'est avec la substance de son désir qu'il construit tout le réel. Une fiction va donc être d'autant mieux faite pour soulever l'énergie qu'elle proposera à l'homme des buts mieux choisis pour flatter son désir le plus fort. Toute la valeur d'une fiction va consister tout d'abord en ce simple fait essentiel : correspondre à un désir profond de Thumanité. Si elle remplit cette condition, elle pourra prescrire avec autorité des actes et des pratiques, elle pourra exiger beaucoup de l'énergie

liiiiiiaiiic. Oi', pour »|iic le Lui propf;sc dt'tcnriino celte suj^çeslion utile, s'il est nécessaire qu'il corresponde à un désir réel, il ne l'est point qu'il soit lui-même réalisable et tangible. Un but qui Halle nu désir, c'est, à vrai dire, une promesse. Mais une promesse tenue cesse de contraindre et c'est avec des promesses irréalisables que l'on obtient le plus des hommes. Il semble donc que l'on puisse émettre sans paradoxe cette proposition : les fictions les plus fortes sont celles qui proposent à l'efîort des buts irréalisables. Tant qu'une conception hypothétique sur les formes du futur demeure à l'état de pure conception, elle scintille en effet audessus des intellii^^ences et conserve sur elle son pouvoir d'aimantation. Sitôt atteinte, elle perd ce pouvoir d'attirer et d'ctre cause de mouvement. L'irréalisable fonde là-dessus sa toute-puissance. Hans son élan sans fin pour s'élever jusqu'à lui, l'activité humaine, animée d'un mouvement intense, jalonne la route de son efTort de mille constructions provisoires, qui sont, en fait, de belles et bonnes réalités.

Toutefois, s'il est efficace que la fiction propose à l'humanité des buts irréalisables, c'est dans la limite où ce caractère irréalisable est dissimulé et dé^'-uisé au regard de ceux qu'il doit séduire. Une promesse dont on sait qu'elle ne peut être tenue ne détermine aucun acte. Une fiction bien faite

LA HCTION UNIVERSELLE 6l

doit donc renfermer des éléments par où elle illusionne sur cecaractèrejintangible des buts qu'elle propijse. Mais cette illusion sera produite aisément si le but est assez lointain pour qu'il soit impossible de vérifier jamais par des constatations réelles s'il a été touché par les tlèclies du désir humain. Le désir, pour eng-endrer la croyance aux promesses qui lui sont faites, n'exige pas, en effet, que ces promesses fournissent des preuves matérielles de leur authenticité, il veut seulement que le contrôle de l'expérience ne puisse jamais démontrer, par des preuves matérielles, que ces promesses sont des leurres et im[)liquent une imposture.

On peut donc dire des fictions que, si elles remplissent cette première condition essentielle de séduire le désir huniain, elles peuvent impunément, et même utilement, proposer à l'humanité des buts hors de la portée de son effort, pourvu que ces buts soient situés aussi en une région fabuleuse où tout contrôle soit interdit, où il soit impossible de vérifier l'authenticité des promesses. Sous ces conditions, elles remplissent leur fonction qui est de fasciner,, de déterminer, parmi la masse éparse de l'énergie humaine, des faits de convergence et par cette action de sculpter les contours et les formes du réel.

Nous voyons en effet que la réalité humaine.aété bouleversée et a été modelée par quelques grands

6'i LA FICTION UNIVERSELLE

rêves dont le caractère purement fictif s'avère au regard de la critique. Ils n'en ont pas moins exercé [)or la croyance qu'ils imposèrent à la mullilude,une iiilluence prépondérante sur la destinée des peuples. C'est ainsi que toutes les religions, dont l'importance comme facteurs de civilisation n'est point contestable, tirent leur pouvoir de ce qu'elles reposent sur des fictions invérifiables.

Au chapitre cinquième da /3ouar!/sme on a montré, par une analyse sommaire de la thèse présentée par Fustel deCoulangesdans /a Cité antique, comment la croyance en une vie posthume, entraînant des besoins posthumes auxquels les vivants devaient pourvoir pour les morts, auxquels les descendants devaient pourvoir pour leurs ancêtres, comment cetle croyance universellement acceptée par les races aryennes de l'Inde, de la Grèce et de Rome, avait déterminé la forme de leur civilisation tout entière. On a montré de même, au cours d'un autre chapitre, quelle fut l'efficacité de la fiction chrétienne pour façonner la vie européenne, quelle est encore la force, pernicieuse ou utile, de cette fiction {)Our fortifier ou affaiblir un groupe social selon le degré d'énergie égoïste qu'elle rencontre en ce groupe et qui s'oppose, avec plus ou moins de force, au principe de renoncenient inclus dans l'idée chrétienne. On a laissé voir aussi que cette fiction chrétienne ne supporte aucune réalisation absolued'elle-

même, le principe de renoncement qu'elle exalte concluant, selon ses conséquences log^iques, à la suppression de toute réalité.

Au cours des deux études contenues dans ce volume, l'une consacrée à Tolstoï, l'autre au Bouddhisme en Occident, on retrouvera des exemples de ce même pouvoir de la fiction, du fantôme, de l'irréel, ouplutôticide l'irréalisable, pour constituer le réel. On y verra, d'une part les conséquences diverses engendrées dans le milieu humain par la fausse conception que se forme d'elle-même et de sa destinée une race humaine, séduite parla fiction inventée par quelque génie religieux supérieur, un Çakia-Mouni, un Jésus-Christ, un saint Paul, un Luther. On y verra comment cette fausse conception, qui est en soi un poison mortel pour la vie, peut être un élément utile pour la vie, lorsqu'elle rencontre une énergie qui la détourne en partie de ses conséquences logiques et qu'elle entre ainsi, à l'état de partie contractante, en ce compromis entre des puissances antagonistes qu'est toute chose vivante.

Les croyants en une vérité unique et objective, estimée seule capable d'assurer à l'humanité les conditions de son bonheur et de sa destinée, pourront s'étonner de ce pouvoir de la fiction, non pas ceux qui tiennent pour la première condition d'une existence heureuse et forte l'ordre, l'unité, la con-

04 I-A FICTION INIVEUSEI-LE

vergence qu'impose à des mentalités éparses une croyance commune. A ceux-ci, il apparaîtra que l'eflicacilé d'une idée consiste en son pouvoir de faire naître la croyance et non pas en sa vérité. A supposer qu'il existe une vérité, on peut aftirmer en efl'el que celte vérité, si elle n'était point reconnue, serait moins propre à ordonner la vie qu'une fiction acceptée par tous. Ce qui importe donc, en définitive, pour qu'une fiction soit efficace, c'est qu'elle inspire la foi d'une façon durable et, pour que ce résultat saitatteint,le mieux est quela fiction mette en avant des propositions dont le pour ou le contre soit invérifiable.

Ainsi la fiction est tour à tour efficace, selon deux modes, à surélever l'homme, en tant qu'individu et en tant qu'espèce, au-dessus de lui-même : soit (jue l'homme parvienne réellement à s'égaler au caractère idéal sous la forme duquel il s'est connu,— soit qu'il n'y parvienne pas entièrement, mais ({ue, {)ar l'elFort (ju'exige de lui sa tentative, un l)rincipe d'ordre et d'unification soit établi dans l'intimité de sa psychologie entre des instincts demeurés jus(pie-là inconciliables. Voici donc une nouvelle circonstance dont il faudra tenir compte pour apprécier le caractère bienfaisant ou malfaisant

LA KlCïlON L'NIVEnSEI.LE 65

de la fausse conception qu'une entité individuelle ou sociale se forme d'elle-même.

Cette fausse conception ne sera, à vrai dire, danç^ereuse qu'autant qu'elle sera en antag'onisme avec un système de forces et de tendances déjà coordonnées, c'est-à-dire en tant qu'elle tentera de s'imposer à une individualité ou à une société douées déjà d'un organisme quelque peu parfait ou achevé. Là où elle ne rencontrera que des éléments incoordonnés, que des embryons et des commencements, si chiméritpie qu^elIe puisse être, elle sera pourtant salutaire si elle détermine une converg-ence entre ces éléments, si elle les contraint à se hiérarchiser en vue d'un but unique.

Il semble tjue le titre de ce volume soit justifié par la suite des considérations que l'on vient-de faire. On ne voit guère en effet de réalité qui soit parvenue à se constituer et se vivre sans l'intervention de quelque fiction. Peut-être est-il permis d'émettre encoie une autre prétention et de soutenir que nous ne connaissons rien en dehors de la liclion, que la réalité n'est elle-même qu'un mode particulier de la fiction, en sorte que le réel et le iictif ne

se distiiii^iicnt pas l'iiii do l'aiilre par leur nature, mais sont deux étals dillV'reiils d'un morue pIuMiomène.

A vrai dire, s'il y a une réalité naturelle et objective, indépendante des imag^es où nous la saisissons, nous n'en touchons jamais la substance. Dans l'ordre des faits humaitis, à quelque période de leur évolution que nous les considérions, nous reconnaissons toujours l'intervention d'une croyance, d'une fiction, d'un apprêt, d'un arbitraire mental. Cela n'empêche que, parmi tous les faits qui s'étagent pour constituer la vie phénoménale, il n'en soit qui, parleur durée, par l'atlhésion immémoriale que leur a donnée la croyance, n'aient acquis une solidité indestructible. Ces faits sont à la base de l'édifice, ils le supportent tout entier, on ne saurait y toucher sans mettre en péril tout le reste. Telles sont nos conceptions sur le temps, l'espace et la matière. Il est impossible pourtant de démontrer que ces conceptions possèdent une réalité objective en dehors de notre esprit et qu'elles tiennent leur consistance d'une autre source (jue celle-ci : la croyance unanime de l'humanité. Ici même, il nous faut donc soupçonner la collaboration de l'irréel à la création du réel, et la confiance que ces notions nous inspirent dans la pratique nous obiiî^'-e seulement à reconnaître quelle solidité peut conférer à ses constructions une fiction qui

réussit à séduire un nombre d'êtres considérables et exerce son prestig^e à travers la durée.

C'est donc en vain que nous rechercherions, pour étayer nos instincts, nos sentiments et nos notions, une vérité, une nature, une réalité indépendante de celle que nous créons. Mais cette impuissance nous oblige d'autant plus à distinguer, parmi les différents apports de l'irréel, une hiérarchie dans la fiction. Il nous faut nous concevoir autres que nous ne sommes, si nous voulons progresser, mais il nous faut connaître exactement le degré de dureté qu'ont atteint les fictions précédentes, celles qui ont contribué à nous former antérieurement, pour apprécier quels changements elles peuvent encore accepter. Il nous faut savoir ce qu'elles supportent, ce que nous détruirions en les renversant, et quelle résistance elles opposeraient à l'effort d'une fiction nouvelle.

Il nous faut savoir dans quelle mesure elles peuvent être modifiées, dans quelle mesure il les faut respecter à cause de leur solidité. Ainsi qu'il apparaîtra dans l'étude sur la Nature des uérités, ainsi que le ferait toucher d'une vue presque concrète le livre de M . de Gourmont sur la Culture des idées iiu(\ut\ celte étude est consacrée, tout ce qui tombe sous la prise de notre esprit peut être l'objet d'une dissociation indéfinie. Mais nous ne pouvons continuer à penser, à construire nos raisonnements

08 LA KICTION LNIVKIISELLE

el à vivre notre vie qu'en lenaiil poiirindissolubleis certaines noti<jns et certains états de sensibilité profonds sur lesquels repose tout le reste de l'édifice phénoménal.

Tel est donc le sens définitif qu'il faut attribuer à la conception du Bovarjsmc. Nous imaginons la vie, et en l'imaginant nuus la créons. La vie est l'œuvre de notre imagination. Constamment, j)Our la renouveler et l'agrandir, nous la concevons autre qu'elle n'est. Mais notre pouvoir d'imaginer est limité par lui-même : en tant qu'il essaie de modifier les formes de l'avenir, il lui faut tenir compte de ses imaginations passées, du plus oumoinsdeconsistance que leur conféra leur durée, de l'ordonnance qui fut de ce fait établie entre elles. Ce sont ces imaginations passées, celles qui ont duré et sont demeurées, que nous nommons des réalités. Le réel c'est une présomption qui a triomphé, c'est la substance de la fiction durcie par le long apport de la croyance.

« Toute fiction s'expie, a dit Amiel, car la Vérité se venge. » Dans une première version du Bovarysme où l'on avait considéré surtout les effets malfaisants du pouvoir départi à l'homme de se concevoir autre qu'il n'est, cet aphorisme avait été donné comme la formule de la morale toute positive et inflexible contenue en ce point de vue nouveau. Celte formule conserve toute sa valeur et son emploi précis, si l'on incline le mot uérilé vers ce

sens relatif où il ne sig^nifie plus qu'une fiction durcie par la croyance en une réalité inviolable. Toute fiction nouvelle s'expie, en efTet, qui ne tient pas compte de ce qu'il y a d'indestructible parmi les fictions du passé. Mais c'est aussi, toutefois, la même fiction, mère de ces réalités anciennes, qui crée la réalité future lorsque son action s'exerce dans les limites du possible. La fiction est le seul domaine qui nous soit ouv'ert. S'il existe une réa- , lité originelle et essentielle, nous ne la connaissons pas, et tout se résume pour nous en des systèmes de fictions qui s'accordent ou se détruisent.

I. L'art comme principe de suggestion. — II. Empire de cette sus;-g'estioD sur MM. de Goncourt; son efficacité. — III. L'œuvre. — IV. Pouvoir excessif de cette sug-geslion. Hypertrophie du sens artiste. L'altitude esthéli(iue, en supprimant la vie, supprime l'objet qui la détermine et s'anéantit elle-même.

Si quelque fervent des choses de l'esprit entreprenait de composer une Vie des saints intellectuels, il ne pourrait manquer d'y assigner aux Goncourt une place de choix. Car ces deux rares écrivains appartiennent au monde spirituel non seulement par leurs œuvres, mais aussi par leur vie, par l'exemple d'un renoncement universel au bénéfice d'une idée, dont l'ascétisme équivaut à une attitude religieuse. L'art, en effet, pour eux, fut une religion. Aussi, tandis que l'œuvre écrite intéresse la critique, l'œuvre vécue passionne le sens philosophique et convie à une méditation sur l'idée même dont les deux frères furent les dévots. La haute signification de leur altitude

~l!\ I.A KICriON UNIVERSELLE

consiste d'ailleurs en ce qu'elle n'est pas un fait isolé. D'autres artistes de notre temps ont été possédés d'un pareil enthousiasme, ont prononcé, comme eux, des vœux eslliétiques et ont .immolé tout souci vital à la joie désintéressée d'exprimer la beauté.

A considérer le culte absolu que l'art suscita en tous ceux-ci, n'est-on pas en droit de supposer qu'il réalise à travers l'homme un des desseins profonds de la Vie? Si la philosophie allemande nous enseigne que la Vie prouve en vivant sa volonté de vivre, le spectacle de la cervelle humaine, avec ses appareils compliqués qui traduisent l'univers en sensations, en perceptions et en pensées, nous manifeste que la Vie veut aussi prendre conscience d'elle-même. Il semble que son vœu soit plus ample encore et qu'elle prétende, avant de s'éteindre, laisser un témoig-nag^e de la connaissance qu'elle eut d'elle-même. C'est pour celte fin, à considérer les choses à travers ces perspectives métaphysiques, que l'homme exécuterait l'œuvre d'art. Par elle, reconstituant les apparences des phénomènes et de lui-même au moven de signes élus, il certifie la conscience que la Vie prit en lui de ses propres spectacles. De ce point de vue, l'œuvre d'art n'est donc pas un accident éphémère; elle est au contraire marquée d'un caractère de nécessité et tient la place la plus haute au sommet de l'évo-

LES uONCOURT ET L IDEE D ART 73

lulionbiologique. L'imporlance de sa missionjustifie la diversité des moyens par lesquels elle se réalise: aussi ne faut-il pas s'étonner de voir le phénomène artiste s'épanouir à deux périodes opposées de la Vie, au temps de sa plus vive intensité et à l'époque de son dernier abaissement.

L'art des premières périodes semble avoir sa source dans la joie et l'ardeur de vivre qui, non assouvies par l'acte, s'exubèrent en le répétant sous mille formes diverses. L'amour de la Vie engendre cette représentation de la Vie. Ces périodes de g-énialité se rencontrent à diverses dates de l'histoire; elles ne supposent, ni intense développement, ni particulier aftinement de la civilisation. La Vie, amoureuse de son reflet, le fixe en images étincelantes et durables par l'intermédiaire de l'humanité, mais sans exiger d'elle, semble-t-il, ni un labeur douloureux, ni les acquêts d'une longue culture. La même énergie, qui est propre alors à exécuter avec aisance les actes requis par la vie, se montre propre également à inventer des figurations nobles et gracieuses de ces actes. Le romantisme, depuis Gœthe, Byron, Chateaubriand jusqu'à Lamartine et Hugo, fut, parmi les complexités de notre modernisme, une de ces exubérantes germinations naturelles qui s'épanouirent aussi au xvie siècle avec Shakespeare et la Renaissance italienne, sous le ciel grec avec Homère, et, pour

76 LA FICTION UNn'ERSEI.LE

citer lin exemple extrême, chez les sculpteurs et graveurs de l'ài^e de la pierre fixés en cette contrée qui l'ut depuis l'Aquitaine et une partie de notre Gaule. En ces époques fortunées, la Vie, comme elle fleurissait naguère sur la verdeur des tiçes, en la pourpre et l'azur des corolles, fleurit dans les circonvolutions des cerveaux élus en merveilleuses trouvailles, en créations de signes, en mirasses d'équivalences. Ce sont là les temps héroïques de l'Art : ils enfantent les êtres de génie. Ceux-ci échappent à l'humanité : un instinct les mène; ils créent comme d'autres grandissent.

Mais ces éclosions géniales sont rares et ne suffisent pas sans doute à assurer avec assez d'ampleur la reproduction des spectacles du monde. C'est pour remédier à cette insuffisance que l'Art, après avoir surgi d'un excès de vitalité, va surgir ensuite, semblable à ces lichens envahisseurs des vieux arbres, d'une pauvreté de la sève, d'un défaut de vitalité. Il était fils de la joie. Il va naître désormais d'une lassitude de vivre et d'un dégoût de l'acte qui ne laissent plus de place, en quelquesuns, qu'à la contemplation des décors et des actes extérieurs. Ces êtres que semble avoir désertés le pouvoir d'agir, la Vie, plutôt que de les abandonner à leur contemplation stérile, s'ingénie à les utiliser encore à son service au moyen d'un dernier

stratagème. Pour les déterminer à reproduire les imag'es des actes qu'ils n'accomplissent plus, elle exerce sur eux une fascination : les œuvres spontanées et çéniales dont la splendeur fulo-ure dans le ciel de la beauté exaltent l'importance de l'idée d'art et lui confèrent son pouvoir magnétique sur les esprits, tandis que la défaillance de l'énergie, qui abaisse chez ces déshérités le pouvoir des mobiles ordinaires, les fait plus sensibles à l'attraction du principe fascinateur.

Les artistes de ces époques défaillantes reflètent dans leur œuvre les côtés supérieurs ainsi que l'imperfection originelle de cette forme d'art. Désintéressés d'agir, leur unique préoccupation est de voir, en sorte que la perfection de leur attitude esthétique est faite de leur inaptitude aux actes. Mais, tandis qu'ils réalisent ainsi une des conditions indispensables pour la production de l'œuvre d'art, une autre, le plus souvent, leur fait défaut, et c'est le pouvoir d'exécution. Car ce n'est pas, ainsi qu'aux périodes d'art génial, la fatalité d'un don vainqueur qui les contraint de figurer la Vie par d'ingénieuses combinaisons de vocables, de lignes et de sonorités. Le don fait place chez eux à un engouement. On peut adapter à leur cas une des pensées de La Rochefoucauld sur l'amour et dire que la plupart n'auraient point connu l'art s'ils n'en avaient entendu parler. Leur engouement

n'est pas g^arant de leur a[)litiide. Néanmoins cet enthousiasme va tenter de leursuppléerla vocation incertaine, si bien que les voilà à roidir leur effort, à spécialiser toutes leurs énergies vers cet unique i)nl, vers cette monstrueuse antinomie : acquérir le don, développer en soi une spontanéité. Tous se conçoivent nantis d'un pouvoir dont ils ne furent pas expressément dotés; mais si violente est la conception de quelques-uns que, comme un désespéré coup d'aile, l'essor de leur rêve les soulève au-dessus d'eux-mêmes, et les exhausse en vérité tout entiers, vers la région en laquelle il s'éploie.

Les Concourt furent les réalisateurs de cette héroïque envolée. L'idéal artiste eut pour eux l'efficace que l'idéal religieux a pour d'autres. Au prix de l'ascétisme, de la ferveur, de l'exaltation dont leur vie témoigne, la grâce leur fut conférée : ils devinrent les artistes qu'ils avaient rêvé d'être.

Jls sont,parcette réussite, les plus typiques représentants de cette famille intellectuelle que la vie enrôle pour la représentation de ses mirages; ils sont les protagonistes de celte forme particulière de l'art dont les sources sont un engouement et une lassitude.

Or les Concourt, avec les neuf volumes du Journal, nous ont livré une complète autobiographie de leur vie d'artistes et d'hommes de lettres. Leur passion de regarder nous est garante de l'authen-

licite du document : ils n'auraient su se résoudre, ayant sous les yeux d'aussi complaisants modèles, à en altérer quelque trait; l'eussent-ils tenté qu'ils n'y auraient pu sans doute réussir : leur fonction d'observateurs n'a-t-elle pas acquis l'automatisme de quelque appareil très perfectionné, portant en lui-même son contrôle, percevant et enregistrant par le jeu d'un même mécanisme tous les phénomènes évoluant dans son rayon?

Aussi le Journal nous révèle-t-il, d'une part, leur inaptitude à vivre, qui détermina la perfection de leur attitude esthétique et, d'autre part, la fascination omnipotente exercée sur eux par l'œuvre d'art qui suscita leur vocation d'artistes. Il confesse l'acquisition douloureuse du don, tandis que l'œuvre consultée, tout en faisant éclater la réussite finale, accuse le vice, — au point de vue même de l'art pur, — de cette inaptitude à vivre qui s'exagéra chez Edmond de Goncourt.

Une constatation d'abord s'impose : la lutte pour l'existence matérielle fut épargnée aux deux écrivains. Cette circonstance fut heureuse : il ne semble pas, en effet, que MM. de Goncourt eus-

sent été propres à faire face à des besoins d'ordre prati({ue, ni que le souci de pourvoir à l'entrelien de leur être physique les eût pu stimuler au point de tirer de leur énergie le meilleur rendement. Déjà ne les voit-on pas mal à l'aise dès qu'il s'ae^it d'administrer les ressources dont le hasard de la naissance les avait pourvus. Tous actes relatifs à la gestion d'une fortune^ emplois de fonds, ventes de terre, rembaillements, prêts hypothécaires, tous rapports avec cens d'affaires ou gens de loi, les plongent en une sorte d'apeurement, à ce point que ces deux hommes de grande intelligence, lorsqu'ils sont aux prises avec des difficultés de cette nature, semblent en attendre le résultat craintivement, comme d'une loterie, en les combinaisons de laquelle ils ne sauraient intervenir.

Ils sont également réfractaires, aux incitations de la vie passionnelle et le Journal regorge sur ce point d'aveux plaintifs ou dédaigneux, o L'ambition politique, nous ne la connaissons pas, l'amour n'est pour nous, selon l'expression de Chamfort, que le contact de deux épidermes. » Et, ce sont des phrases lassées, telles celles-ci: « Nous sommes retombés dans l'ennui de toute la hauteur du plaisir. Nous sommes mal organisés, prompts à la satiété, une semaine d'amour nous en dégoûte pour trois mois. » Ou, après le récit d'une brève et galante aventure, qui débuta par l'escalade d'un

LES fiONCOURT ET L IDEE D ART

balcon vers le défi déjà consentant de la femme convoitée, cette constatation que nuance un regret : « J'avais été amoureux pendant une long-ueur de quinze pieds : je crois bien que je n'aurai d'amour, dans toute ma vie, que de telles bouffées. »

En toutes les pages autobiographiques, ce sont de semblables retours sur leur détachement, parmi lesquels cette récrimination plus générale contre la parcimonie dont la Vie fit preuve à leur ég-ard : « Pourquoi cette sensation continuelle que nous avons tous les deux de manquer d'une chaleur intérieure, d'un montant physif|ue, non pour le travail de la pensée et la fabrication d'un livre, mais pour le contact social, le choc avec les hommes, les femmes, les événements? Oui, il nous faudrait de Jemps en temps l'infusion d'une palelte de jeune sang ou d'une bouteille de vin vieux pour être au diapason de l'existence parisienne. » Fuis ce sont ces aveux formels du survivant: « Je ne sais quelle indirt'érencede mourant m'estvenue avant l'heure... J'en suis arrivé à ce détachement définitif de la vie militante où dans le dernier siècle un homme comme moi s'enterrait dans un couvent: un couvent de bénédictins. »

Ainsi MM. de Concourt naquirent désenchantés:

LA FICTION INiVERSELLE

comme si leurs ascendants, ayant parcouru le cycle entier des activités, ayant épuisé la force instinctive qui nous contraint à la duperie des mouvements et des désirs, leur eussent légué, avec le souvenir latent des vains efforts, une âme désabusée, ils se montrèrent rebelles aux communs ensorcellements; ils refusèrent de prendre part au jeu vital.

Or cette inaptitude à vivre les servit merveilleusement : c'est elle qui créa l'absolu de leur attitude artiste. Nul plus qu'eux ne fut l'artiste pur pour qui, selon la définition de Flaui)ert, « les accidents du monde, dès qu'ils sont perçus, apparaissent transposés comme pour l'emploi d'une illusion à j décrire, tellement que toutes les choses, y compris son existence, ne lui semblent pas avoir d'autre utilité ».

En bonne place sur les gradins du cirque, ils suivirent d'un oeil attentif tous les mouvements des personnages évoluant dans l'arène et s'étonnèrent parfois de s'y percevoir eux-mêmes, par une sorte de dédoublement, exécutant quelques gestes indécis. Ils s'empressèrent de les curieusement noter et ce sont pour l'ordinaire des rêves dont ils transcrivent ainsi minutieusement les images et les péripéties. Mais, le plus souvent, leur abstention est absolue, et, aucun rôle à jouer ne les détournant de leur unique préoccupation visuelle, rien ne leur

échappe du contour extérieur des faits et de ce que peuvent livrer de l'intimité des âmes et des entrailles de la vie, les paroles, les mouvements, les tics, les soubresauts des figurants. Une haute barrière semble les protéger contre les bonds des bêtes féroces étranglant des proies ou égorgées par les belluaires dans l'arène : il en résulte qu'ils observent et enregistrent avec un soin méticuleux, avec une netteté et une fidélité scrupuleuses, des scènes de drame et de douloureux épisodes : ne sont-ce pas à leurs yeux modèles d'atelier,et pour un peu, pour un détail parfois qu'ils omirent de noter, ne les voit-on pas tentés d'exiger que les cadavres se relèvent et reprennent la pose (i)? Leur extériorité à tous les modes de la vie leur permet de percevoir aussi de très menus faits qui se dérobent pour l'ordinaire aux recherches de la documentation, parce que, trop fréquemment répétés, ils ont blasé toute curiosité. On a observé que nos voyages nous laissent des souvenirs très précis de paysages que nous n'avons vus qu'une fois et quelquesinstants, tandis que nous ignorons la forme précise d'objets qui nous furent de tout temps familiers: c'est que Tétonnement d'un spectacle inconnu arrache notre esprit à ses habituelles préoccupations et suscite

fi) A propos de la morlde Gavarni : « Je regrette tout ce que je n'ai pas sauvé de lui par une note... Oli ! comme la mort nous fait voir que la vie est, de l'histoire.»

84 LA FICTION UNIVEnSELLE

notre sens estht'tique. Il semble que les Goncourt, toujours étrant^ers dans la vie, y soient toujours en voyage. Tout leur est nouveau, tout leur paraît digne de remarque.

Puis, ils savent « qu'il ne faut mourir pour aucune cause ». Opinions politiques, opinions sociales, opinions religieuses n'ont à leurs yeux qu'une valeur représentative : aucun parti pris ne les limite, aucun préjugé n'obscurcit la nettetédeleurvision. Le néant de toute passion laissa place en eux à une indépendance absolue qui les sauvegarda de toute influence. Aucune ligne de leur œuvre n'a été inspirée pai' une considération qui ne fut d'ordre intellectuel et il n'est pas, semble-t-il,de plus bel éloge d'un écrivain que la constatation de cette haute et dédaigneuse probité? Situés donc dans un retrait curieux hors des sphères de l'action, tout leur fui objet; la vie tout entière n'eut à leurs yeux d'autre justification que d'être un spectacle. Ils ne s'intéressèrent pas au côté militant ou utilitaire des choses; du moins le pouvoir qu'elles ont d'engendrer des actes et d'entraîner des conséquences ne leur sembla-t-il être qu'un mécanisme ingénieux, propre à faire virer le diorama et à présenter aux yeux des spectateurs des scènes après d'autres. Dès l'origine, les phénomènes n'eurent accès en leur esprit que délivrés des attaches qui les relient au monde du devenir et de la causalité, en sorte

LES CONCOURT ET l'idÉK d'aRT 85

qu'ils leur apparurent comme des tableaux encadrés déjà et accrochés à la muraille pour le seul plaisir du regard.

Un tel penchant devait les induire à jouir exagérément de toutes les représentations des choses déjà soustraites au conflit vital par l'exécution artiste. Ils s'éprirent, en effet, de tout ce que l'esprit humain avait su, depuis tous les âges, enfermer de beauté dans le dessin des lignes, dans l'éclat des tons, dans la syntaxe des phrases. Ils purent constater dans le Journal : « Nous n'avons aucune des passions qui sortent l'homme d'une bibliothèque, d'un musée, de la méditation, de la contemplation, de la jouissance d'une idée, ou d'une ligne ou d'une coloration. » Ils devinrent ces subtils connaisseurs par qui furent glorifiées des manifestations d'art jusque-là méconnues. Ils excellèrent dans ce domaine du goilt et de la curiosité. Mais la fréquentation des chefs-d'œuvre de l'esprit, aggravant leur indifférence à l'égard des activités, exagéra chez eux le sens admiralif. L'œuvre d'art, sous toutes ses formes, de plus en plus les fascina. Epris de cet univers spirituel que la fantaisie des artistes de génie a dressé en regard de l'univers réel, comme une tentation et comme un défi, ils conçurent et décidèrent qu'ils avaient pour mission

de l'einhellir encore, et ils ima^-inèrent que leur énerg^ie était destinée à cet emploi. Désormais leur enthousiasme, leur aj>[>arut comme un don; purs contemplatifs, ils s'improvisèrent exécutants.

Toutefois, leur élan de néophytes se heurta tout d'abord à la pénurie du don d'exécution. Bien que leur désintéressement des passions et de l'acte eût dû les déterminer à décrire, par les procédés de la palette, la seule extériorité des choses, c'est le mot qu'ils choisirentcommeélément de transsubstantiation des réalités. Or, le mot comporte un double emploi, l'un artiste, mais l'autre purement explicatif et utilitaire. A ce dernier titre, il est le truchement conventionnel adopté j)ar tous pour le trafic journalier; il est asservi à faciliter comme une monnaie de billon les échanges entre les hommes et c'est la tache subtile dévolue à l'écrivain de le différencier pour son usage de ce métal vulgaire. « Un désir indéniable à mon temps, a dit Stéphane Mallarmé, est de séparer, comme en vue d'attributions différentes, le double état de la parole, brut ou immédiat ici, là essentiel. » De sens trop aiguisés pour n'avoir pas sitôt discerné la nuance, les Concourt tentèrent désespérément de raffiner leur langue, de lui conférer la valeur artiste.

LES CONCOURT ET l'idÉE d'aRT 87

Il semble que la tentative en ce sens de Jules de Goncourl fût plus directe ; il sentit plus fortement la valeur autonome du mot, sa personnalité expressive et s'attacha à en découvrir le secret: « A mon sentiment, a écrit Edmond de Goncourt, mon frère est mort du travail et surtout de l'élaboration de la forme, de la ciselure de la phrase, du travail du style. » Dans Manette Salomon, dans Charles , Demailly, on retrouve la trace de ce labeur acharné qui le retenait des heures et des journées, peinant sur des pages écrites en commun et jug-ées tout d'abord satisfaisantes, s'ing-éniant, s'exaspérant à gonfler la phrase d'un rythme, à galvaniser les mots, à les cingler d'épithètes, à varier l'imprévu des tours, à créer cette substance vivante, le style. Et ce sont de savoureux morceaux où le mot foisonne, où l'image jaillit et se brise et retombe en pluie de vocables étoiles, où la recherche et la fantaisie des idées le disputent à l'alacrité clownesque et bariolée de l'expression. La connaissance est complète des ressources abstraites et des significations du mot et cette langue rivalise par la précision et l'acuité avec quelques idiomes du xviii* siècle, avec telles proses alertes et batailleuses de Diderot, de Chamfort, de Rivarol. On n'oserait prétendre pourtant que de ces pages verveuses, où s'épanouit le talent dans son efflorescence, s'exhale i cette sonorité vivante qui est l'âme même du style.

N'est-ce pas à propos de l'œuvre des Goncourt que fut inventée celte expression à' écriture artiste qui depuis fil fortune? Ce terme d'écriture paraît assez justemenl caracléristique en l'espèce, parce qu'il exclut précisément, de l'appréciation qu'il émel, les qualités sonores du mot, pour ne tenir compte que de sa valeur en quelque sorte alg^ébrique. Mais la valeur du mot, comme élément d'art, est précisément dèlre une sonorité au même titre qu'un tonde la palette vaut en peinture parce qu'il est une coloration, en sorte que si l'écriture des Goncourt est artiste, elle le doit à la perfection de leur attitude qui ne leur fait voir et décrire, de la vie, que les détails ayant une valeur représentative, d'une scène du monde visible, par exemple, tous ceux, et ceux-là seuls, qui arrêteront l'œil d'un peintre. Aussi l'œuvre vaut-elle par l'atmosphère empruntée à un autre art dont elle s'environne et qu'elle évoque autour d'elle, plutôt que par ses qualités intrinsèques d'exécution. Le souci d'exprimer cette attitude en présence des choses a été la tâche d'Edmond de Goncourt; l'accentuation, dans les dernières œuvres, de certaines formules pourrait en témoiî^^ner. Toutefois, de semblal)les procédés apparaissent déjà dans les premiers romans: et ils consistent en certains tours et retours, en certaines sinuosités de la phrase, en l'invention d'appareils stylesques très propres à

LES GONCJOURT ET LIDÉE d'aRT Sq

appréhender des réalités toute la substance représentative, tonte la visibilité artiste, en la création d'un ontillag-e extraordinairement minutieux et précis destiné à capter les apparences, à noter les mouvements, les g-estes, les intonations qui accompag'nent et complètent l'émission orale des pensées et des sentiments. A ce titre, les Goncourt furent les auteurs d'une méthode, les fondateurs d'une école d'apprentissage sur les bancs érudits de laquelle se sont assis presque tous ceux de nos romanciers dont le talent s'est affirmé depuis vingt ans.

Certes l'inaptitude à vivre qui fut constatée chez les deux écrivains les servit pour l'accomplissement de cette tâche: de ce qu'ils furent inaccessibles aux ambitions et aux setitiments ordinaires, il résulta que leur activité ne put avoir d'autre emploi que d'exprimer. leurs perceptions et qu'elle fut utilisée sans réserve à ce travail technique de reproduction artiste. Mais la pauvreté initiale du don se manifeste par l'extraordinaire intensité d'énerg-ie qui fut dépensée pour l'acquérir, par la mort exem- ; plaire du plusjeune des deux frères, celui-là même qui fit sans doute le plus prodigieux effort pour dépouiller la chrysalide, pour faire voler dans le ciel de l'art les mots rebelles. Elle ressort aussi des aveux de lassitude d'Edmond de Goncourt et de la plainte qui se lamente dans les confidences du Jour-

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16 de

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le. Derrière les

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plus proche de ses

ga LA FICTION UNIVERSELLE

des personnag^es de salon un peu quelconques; des altitudes extérieures, quelques boutades et des jeux de piiysionomie leur composent une figure, mais sous le travail de marqueterie qui présida à leur genèse, la vie profonde est absente qui les eût posés en une atmosphère d'humanité. Notre impression n'est-elle pas analogue et de qualité plus glaciale encore à l'égard de M™'' Gervaisais, durant toute la première moitié du livre, si intangible et si falote, parmi les musées, au seuil des églises, prétexte à descriptions de cérémonies, de fresques, de tableaux, si bien que le mal physique de la femme, éclatant en manifestations morales dans les derniers chapitres, confère seul à l'héroïne une personnalité, — une personnalité pathologique.

Par bonheur, au miheu de leur universel renoncement, deux émotions intenses tinrent dans la vie des Concourt : elles suscitèrent leur humanité, créèrent en eux un modèle intérieur dont ils copièrent les lignes avec cette puissance d'observation et cette clairvoyance qu'avait développées en eux la perfection de leur attitude contemplative. De cette heureuse rencontre de leur talent à son apogée et d'un sursaut de leur sensibilité galvanisée jaillirent de maîtresses pages et cette Germinie Lacerteux, leur chef-d'œuvre, où l'art constamment touche au pathélicjuc sans cesser de dominer et de cerner l'émotion qu'il fait naître.

LES CONCOURT ET l'IDÉE d'aKT qS

L'une de ces émotions, sans cesse renouvelée et

toujours jaillissante, fut leur passion d'hommes de

lettres, si naïvement confessée en maintes notes du

Journal. Dans sa forme supérieure, elle leur révéla

oar intuition ce conflit naturel qui- s'érig-e entre la

'emme, prise comme ferment des activités, et le

sens esthétique, le pur intellectualisme, principe de

l'enoncement au vouloir-vivre. L'homme seul accède

Vidée par la compréhension directe; la joie de la

ontemplation Initient lieu du profit que nous avons

outume de retirer des choses, elle crée en lui un

ésintéressement parce qu'elle l'a réellement désin-

éressé.La femme ne retire pas de la contemplation

sthétique ce plaisir immédiat, l'amour étant pour

lie le seul principe de désintéressement et qui l'é-

ale à l'homme en noblesse. .De là, dans Charles

)e mail/ y, daiiis Manette Salomon, cet antagonisme

datant entre l'intellectualisme de l'homme de let-

'es ou du peintre et la combativité prosaïque de

i femme, de la femme que n'exhausse pas l'amour.

|".insi que dans la tragédie antique, le drame s'enoblit de l'intervention, en ce conflit des personages, des puissances mêmes de la vie. Derrière les imiques et les paroles de Marthe et de Charles emailly, se heurte^ en une brutalité inconsciente, intinomie de deux principes. Et peut-être en anette, ce drame apparaît-il plus formidable icore, parce que simplifié et plus proche de ses

sources profondes. Marthe est une manière de personne, égoïste, féroce, sèche et volontaire. La petite cabotine, parmi cette bataille d'éléments, élève sa voix criarde et croit donner la réplique pour son compte. Manette au contraire semble une force indolente et sûre de la Nature; elle a»it sans but, par émanation; elle échappe aux grimaces de la personnalité : des forces surgissent en elles selon les phases de son développement et nécessitent ses actes selon des rites, spécifiques d'abord, qui l'inclinent aux passivités femelles de l'amour, ataviques ensuite, qui l'astreignent aux pratiques anciennes de sa race; et tour à tour s'exhalent d'elle d'invincibles arômes de volupté, puis de subtiles chimies qui modifient autour d'elle l'atmosphère et la rendent mortelle au travail de la pensée.

Les Concourt se gardèrent des Marthe et des Manette; — mais la frayeur qu'ils en eurent s'objectiva en un vivant cauchemar dont ils transposèrent dans les mots la forme mouvante.

Quelques pages très vibrantes du Journal nous ont révélé l'autre source d'émotion féconde de laquelle s'épanchèrent dans leur œuvre, issues des profondeurs de l'âme humaine, de nouvelles ondes tragiques. La révélation, à la mort de leur vieille servante, de l'existence secrète de la pauvre fille^ déchira du sillage d'un éclair l'abîme ténébreux où.

LES CONCOURT ET l'iDÉE d'aRT q5

parmi l'incohérence des mobiles, parmi les poussées contradicloires des instincts, des sentiments et des morales, s'ébauche, se constitue et se dissout, au gré des circonstances propices ou contraires, celle forme précaire et hasardeuse qu'est toujours un caractère individuel.

Le phénomène leurapparutici sans déformation dans sa cruauté de loi. Ils ne doutèrent pas de la noblesse d'âme de la créature, ni de la perfection de son cœur ; leur sensibilitéles guidant avec la sûreté d'un instinct leur imposait sur ce point une cerlilude : aussi pour combler l'intervalle béant entre celte noblesse originelle et la déchéance des actes, durent-ils faireentrer enscènelatare phvsiolog-ique, fille dufaium, dressant, parmi les centres nerveux qu'équilibra fragilement l'éducation pour constituer l'artifice de la personne morale, l'impériosité inéluctable de ses fatalités à brève échéance. Dans le roman d'abord, avec une ampleur fortifiée par la précision du détail, puis, sur la scène, en des raccourcis d'un art consommé, en une langue théâtrale d'une beauté et d'une vérité d'accent saisissante, l'horreur de cette lutte inégalenous fute.xposée avecun caractère de hautehumanilé qui assure la perpétuité de l'œuvre.

"qG la fiction universelle

Cela est suffisant pour lag-Ioire : avec Germinie^ avec quelques chapitres de Manette et de Charles Deniailly, les Goncourt ont réalisé d'eux-mêmes la conception qu'ils s'étaient formée. Par là, ils symbolisent la victoire douloureuse et l'efficacité de cette hypnose qui parvient à utiliser à la production de l'œuvre d'art des êtres que la joie d'agir déserte. , Mais cette étude serait incomplète si, à côté de ce résultat triomphal, on ne faisait voir les suites funestes— à l'art lui-même — qu'entraînecette inaptitude à vivre. Sicile a contribué, dans ses commen céments, à créer l'attitude esthétiquedes deux artistes, elle va, s'exagérant, restreindre le nombre des rapports possibles entre eux et les réalités, rétrécir le champ de leur vision. On a signalé déjà les défaillances dont elle entache quelques-uns des romans; mais, à considérer l'œuvre du survivant des deux frères, à lire les volumes du Journal postérieurs à 1870, il apparaît que cette tendance s'est dévelopj)ée chez Edmond de Goncourt jusqu'à devenir dominatrice, s'idéalisant en une attitude contemplative, dans un détachement de la vie qui devint de plus enplus une impuissance à vivre.

LES CONCOURT ET L IDEE D ART gy

Soit que dans cette intime collaboration, Jules, de Concourt eût apporté plus spécialement la dose indispensable de vie pour les créations artistes et les modèles passionnels à copier, soit que l'ultime douleur de la séparation eût tari chez le frère aîné les sources de l'émotion, toujours est-il qu'il se réfug-ia plus strictement, pour ne plus le quitter, en un poste d'observation extérieur à la vie, qu'au lieu de la sentir et de l'écouter sourdre en lui-même, il ne la connut désormais que par les manifestations perçues chez les autres.

Les inconvénients de cette attitude ont leur répercussion dans l'œuvre : celle-ci conserve encore son apparence artiste ; mais, avec le sens de la vie, totalement aboli, s'est évanoui le sens des proportions entre les divers éléments de la représentation: passions, sensations ou moindres contingences. Les livres ne paraissent plus avoir pour objet que de faire emploi d'une récolte de notes et de relier entreelles,par de minces scénarios, les observations d'une ou de plusieurs années. Et tandis que viennent en avant de la compositiontous lesdétailsde modernisme qui constituent le pittoresque éphémère d'une époque, la vie intense et profonde des personnages est absente de l'œuvre et les caractères d'humanité spécifique s'évanouissent.

L'extrême aboutissement de cette tendance éclate avec plus d'évidence encore dans les notes du

q8 l.\ FICTION rNlVEHSELLK

Journal, dans les tomes notamment qui relatent les événements de la çuerre et de la Commune; et rien n'est plus caractéiislique que ce désempare- ' ment d'un jçrand esprit en lequel s'est hypertrophiée, au détriment de loutle reste, l'unique faculté de voir. Autour de lui se déroulent les épisodes des deux sièges : on sent l'homme mal à l'aise et dérouté au milieu de l'action. Quelle altitude prendre ? que penser? que faire et involontairementon songe aux deux héros de Flaubert, essayant au Louvre de s'enthousiasmer pour Raphaël, et prenant des notes au cours d'arabe du Collège de France. Avec soin, avec scrupule, Edmond de Concourt recueille la pensée, les impressions des autres, des hommes de lettres, des bourgeois, du peuple. « Pélagie, constate-t-il, se vante de n'avoir aucune peur, déclare que cela lui semble de la guerre pour rire. En effet, la terrible canonnade de ce matin, ce n'est guère, comme elle le disait, que le bruit de tapis qu'on secoue. » En vain, il s'efforce de prendre part, d'éprouver des émotions personnelles. Il reste rivé à son point de vue d'observation, dans un lointain recul : il consulte la rue vivante comme il interrogerait une estampe du xvni** siècle. De cet éloignement, formes extérieureset manifestations tragiques de l'activité posent pour lui sur un même plan. Aussi la description d'une palissade, d'une sente de banlieue exécutée en pleine pâte,

acquiert-elle même relief et même importance que le récit de quelque pathétique épisode. A l'égard de toutes ces réalités encore palpitantes, en train de devenir, Edmond de Goncourt observe l'attitude d'un dilettante en présence d'un tableau à l'ordonnance duquel rien ne peut être chang-é. A quelque incident qu'il se trouve mêlé, ils'interdit avec scrupule d'intervenir de peur d'altérer à ses yeux le cours du phénomène.

De sa maison d'Auleuil, il se transporte à Montmartre, à la Chapelle ; il fait le tour de Paris par le chemin de fer de ceinture, pénétrant dans les ambulances, entrant parmi les faisceaux d'armes, dans les campements, zélé à remplir son rôle de regardeiir. Des zouaves en déroute rentrent dans Paris: il décrit la panique qui vit dans leurs paroles et dans leurs physionomies hagardes, puis il remarqueaussitôt « unjoli tableautin à la porte de Neuilly » et c'est, sur une brouette qui transporte un déménagement de banlieue, une fillette endormie sur un amas de meubles. « Partout la guerre. .. Et à chaque instant les plus charmants motifs pour la peinture. ))Etl'artiste nepeut contenirses reg'rets devant « les vifs et colorés tableaux composés à tout coin de Paris par le siège : tableaux que la peinture oubliera de peindre ou qui seront sentimentalisés par quelque Millevoye du pinceau comme Protais ». Tout lui est tableau, tableau mouvant,

lOO LA FICTION UNIVERSELLE

qu'il regarde curieusement sous ses aspects divers.

Mais toute une partie de la vie se dérobe au regard de l'observateur; la rétine du peintre fait écran entre lui et les réalités sous leur aspect le plus poignant. Edmond de Concourt ressemble à quelque habile artisan de l'Islam qui, enrôlé pour la guerre sainte^ j)assionné seulement pour son arf, ne verrait, dans le sang des batailles et dans les chairs tranchées , que des modèles de coloris pour nuancer les arabesques de ses tapis de prière. L'œuvre de l'écrivain en est amoindrie : les mois, préoccupés de suppléer la palette, négligent pour un emi)loi secondaire leur tâche véritable, la hiérarchie des valeurs est intervertie, la vie ne circule plus dans le lacis veineux des phrases, le décor caclie le drame.

Il ne nous était pas permis de dissimuler ces défaillances dans l'œuvre des Concourt ; car elles sont un trait caractéristique delà forme d'art qu'il nous représentent. Les constater nous divulgue le principe de suicide que celle-ci porte en elle. Elles se manifestent à point pour remémorer que la possibilité d'une représentation quelconque implique la nécessité d'un rapport commun entre l'objet représenté et le sujet qui perçoit et représente. La vie seule peut entrer en rapport avec la vie.

LES CONCOURT ET L IDEE D ART lOI

Toutefois, le but de cette étude fut avant tout de montrer, avec l'exemple deMM.de Goncourt, quel peut être le rôle utile au point de vue du rendement des activités , de cette présomption selon laquelle, l'homme soulevé par un enthousiasme, se conçoitau-dessus de lui-même. A toutes lesépoques, quelque conception maîtresse, créée par l'effort de l'humanité antérieure, se propose sous la forme d'un idéal directeur à l'admiration des hommes du temps présent, sollicite et tente leur énergie. On ne saurait penser que cette influence puisse avoir pour effet d'eng-endrer chez ceux-ci des qualités et des vertus dont ils n'auraient pas en naissant reçu les germes : toute imitation, en dehors de l'aimantation exercée par le modèle, suppose, chez celui qui imite, un pouvoir corrélatif d'être sensible et de répondre à Tappel. L'intervention d'un modèle héroïque n'en est pas moins nécessaire pour susciter des pouvoirs qui, sans cet éveil, ne sortiraient pas des limbes du virtuel. La conception proposée pour modèle se comporte donc ici à la manière d'un stimulant. Enfermée par l'industrie humaine dans des notions transmissibles, elle agit par la mentalité sur la physiologie et là où sommeillent des vertus latentes, les fait surgir. Tel fut le cas pour MM. de Goncourt; la fascination exercée par l'idée d'art sur un grand nombre d'intelligences contemporaines se réalisa à leur égard de la façon la plus efficace,

en sorte qu'ils |)enveiit ôtre donnes pour symboles d'un Bovarijsme de la culture propre à notre temps et dont on Irouverailéi'alement les traces à toutes les époques de civilisation avancée.

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