DE LA TRANSSUBSTANTIATION DRAMATIQUE
, L'art implique, comme élément essenliel, une transsubslanliation qui semble tout d'abord faire défaut au théâtre. — II, Comment Ibsen introduit cet élément dans ses drames.
Un élément fait défaut à la représentation théâtrale, qui se rencontre dans tous les autres arts, un artifice à vrai dire, mais essentiel, et qui seul sépare nettement le monde artiste du monde réel : le fait d'une transsubstantiation.
Toute œuvre d'art, — musicale, littéraire, picturale, — correspond dans le monde naturel à quelque objet dont elle forme un équivalent. C'est exprimer que la nature, d'une part, et l'art, de l'autre, suscitent une même apparence, mais par des procédés différents et avec des substances ditle-
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rentes. Le fait artiste consiste d'une façon précise en celte transsubstantiation et en cette identité. Il consiste en cela uniquement, tous les autres éléments qui peuvent se trouver inclus dans une œuvre d'art étant de nature idéologique ou sentimentale.
A particulariser ces généralités, on observerait qu'une même apparence, évoquée ici parla nature, là par les arts du dessin, est constituée ici par des corps pesants occupant dans l'espace trois dimensions, làpar des lignes sur une surface plane sans profondeur. L'art littéraire exprime ces mêmes objets pesants, colorés, odorants du monde naturel au moyen d'un seul signe abstrait : le mol, cette substance amorphe et multiforme, hiéroglyphe muet ou sonorité invisible, création impalpable et qui se dilate à contenir l'univers. Ainsi les ails du dessin retirent en une certainemesure les objets réels de l'espace; ils les dégagent de leur matérialité, les allégeant de leur poids, réduisant leur volume à des surfaces, et, ce qu'ils retranchent ainsi du monde extérieur et visible, ils le ressuscitent par la suggestion des lignes dans le monde intérieur de l'esprit. La littérature fait de même et d'une façon plus complète.
La musique inversement exprime ce qui est intérieur et silencieux, ce qui se manifeste au sens intime, l'émotion — de sentiment ou de pensée
— par un assemblage de sonorités qui, heurtant le tympan, apparaissent à l'esprit sous la forme d'une perception extérieure. Dans ce cas, comme dans les précédents, la transsubstantiation est complète et une impression naturelle est reconstituée selon son* identité au moyen d'éléments différenls de ceux par lesquels elle se manifestait sous sa forme vitale.
On pourrait formuler que l'œuvre d'art est d'autant plus parfaite qu'elle exprime ce qu'il y a de plus intérieur par. ce qu'il y a de plus extérieur, ce qui est le plus abstrait par ce qui est le plus concret, ou qu'elle procède inversement avec le plus de rigueur, — selon qu'elle reproduit l'apparence d'un objet au moyen de matériaux plus complètement différents de ceux employés par la nature, notifiant ainsi des correspondances entre deux mondes plus distants.
De ce point de vue apparaîtrait nettement la bassesse de la représentation scénique dans l'échelle des arts.
Il faut accorder cepe;jidant que le théâtre dérobe aux lois de la causalité les événements et les actions qu'il représente. L'actrice qui joue Cléopâtre ne meurt pas en réalité chaque soir de la morsure de l'aspic, et la fiction a ici sa part. Mais à cette abstraction, par où le théâtre se classe encore sous la catégorie d'art, se restreint
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LA FICTIÛX UNIVERSELLE
son effort pour difFérencier le inonde dans lequel il nous transporte du nionJe naturel, et il va, pour écliafduder ses œuvres, emprunter à la nature tous les moyens dont celle-ci se sert pour former les siennes. Qu'il s'an^isse de représenter le duel de Roméo avec Tybalt, là où la peinture utilisera quelques ligneset quelques tons, des oppositions d'ombre et de lumière, là où. la musique saura inclure les sentiments des deux antagonistes et les répercussions de l'acte surlesambianccsen quelques sons juxtaposés selon des intervalles numériques, le théâtre va mettre en jeu des personnag"es de chair, vêtus et fjg-urés selon la ressemblance supposée dos héros réels ; et, ainsi que dans la vie même, drs muscles pour exécuter des mouvements, des g-osiers pour crier, des bouches pour arliculer des paroles et des yeux pour manifester l'àme, vont être les interprètes de l'acte. L'emploi de tels moyens, ou d'une partie seulement de ces moyens, dans les arts plastiques, aboutirait au trompe-l'œil, à la polychromie la plus grossière, aux figures de cire et aux tableaux vivants, à tout ce que condamne, ou relègue du moins hors la catégorie d'art, le l^oùt unanime de toutes les écoles. Or ces procédés sont tolérés sur la scène ; non seulement ils sont tolérés, mais ce sont les seuls dont la scène dispose. Ainsi, faudrait-il conclure fjuc le théâtre ne comporte aucune transsubstantiation, et qu'il
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est, de ce chef, privé d'une condition essentielle à l'existence d'une oeuvre d'art.
Cependant, après avoir exposé sous leur meilleur jour les motifs de ce jugement, ne serait-il pas équilablederechercher sil'onn'en peut faire appel? Aussi bien, s'il s'agissait ici d'une étude complète sur le théâtre, ne serait-ce pas une tâche attrayante de montrer par quelle magie, entre les mains des maîtres, il devient un grand art et par quels procédés ceux-ci savent lui restituer cet élément abstraitd'une transsubstantiation qui toutd'abordsemble lui manquer. A défaut de cette entreprise trop vaste, on va tenter de rendre manifeste, par l'exemple particulier du théâtre d'Ibsen, cette idéalisation de l'art dramatique.
D'après ce qui précède l'infériorité de l'art théâtral viendrait de ce que, mettant enscène le personnage humain, le théâtre use aussi, comme moyen de représentation de ce même personnage humain.
Or, cette tare ne pourra plus être imputée au dramaturge si , conservant pour moyen de repré sentalion le personnage humain, ilse propose d'exprimer par ce moyen une chose autre : — une idée
IIO LA HCTION UNIVERSELLE
on un système d'idérs. El la valeur artiste tlii drame sera ici d'aulanl plus i|;^rande que des actes plus concrets et plus vulg-aires seront les représentants d'une idée plus abstraite et plus élevée, que l'écart sera plus considérable entre le fait significatif et l'idée sig-nifiée.
Celte conception du tht'àtre, qu'Ibsen a réalisée avec une perfection croissante en chaque œuvre nouvelle, diffère absolument de la pièce à thèse de M. Dumas fils, 1rs Idées de J/""^ Aiibrni/ ou l'Ami des femmes. La pièce à thèse est un plaidoyer transporté du Palais, de la chaire ou du salon sur la scène. Elle ne renferme aucune transposition. Comme dans la vie réelle, les idées y sont émises par des personnages que leurs intérêts ou « une fièvre aig-uë d'équité » contraignent à soutenir telle ou telle théorie. Tout artifice fait défaut, et, à vrai dire, tout art aussi. Une telle pièce est une arme dibataille adroite souventet efficace. Elle oblige pendant quelques instants au travail de la pensée des spectateurs que leurs habitudes intérieures n'y inclinent point et que l'austérité du livre rebute. Mais elle n'est autre chose qu'un procédé de polémique.
Il en est très différemment du théâtre d'Ibsen. Si parfois ses personnages, comme ceux deM, Dumas, discutent entre eux ou avec eux-mêmes, le triomphe de l'une ou l'autre opinion n'est pas le but que s'est proposé l'auteur; mais les théories prêtées à