‹ La fiction universelleChapitre 5 sur 15 · IBSEN I I I · texte numérisé non relu

IBSEN I I I

chacun d'eux et qu'ils expriment ne sont qu'un moyen de préciser la valeur en quelque sorte alg-ébrique des personnag"es et des faits. Toute la difficulté et toute la réussite de l'art d'Ibsen consistent à instituer entre les éléments qu'il met en scène un système fixe de relations. Or, il détermine le rapport des personnages entre eux au moyen d'une intrigue et de la peinture des caractères, et, parfois, il forme encore entre ces mêmes personnages, au moyen d'un développement idéologique, un second rapport, en relation rigoureuse avec le premier, en sorte que le drame se présente alors sous l'aspect d'une proportion dont les deux termes sont donnés... L'intrigue comporte parfois quelque intérêt par elle-même, dans la Maison de Poupée ou dans les Revenants : d'autres fois, elle est insignifiante et presque puérile, — dans Solness, — et, d'autres fois, fantastique à la manière d'un conte d'Hotfmann, — dans la Dame de la Mer. Cela importe peu pourvu que la suite des événements, l'opposition ou la similitude des caractères forment une première trame avec des dessins précis en regard de laquelle situer, selon un parallélisme symétrique, le développement idéologique.

Importe-t-il d'ailleurs, pour la beauté de l'œuvre, que ce deuxième terme de la proportion, le développement idéologique, soit entièrement énoncé? Non , mais ceci seulement doit nous être notifié

112 I..\ FICTION U.MVERSELLE

avec rii^ueui", que l'intrigue évoluant au premier plan du drame veut être transposée, qu'un facteur doit lui être appliqué, — qui l'exliausse. Cet éveil donné, il suffira que la sig-nification d'un personnae^e ou d'un fait soitpar quelqueartificedénaturée, qu'une valeur autre que l'apparente et l'immédiate lui soit attribuée pour que toutes les circonstances, de la pièce et tous les personnag-es s'ordonnent selon un sens nouveau autour de ce siçcne mental, — sous l'action de ce facteur idéoloi^ique.

Dans toutes les pièces d'Ibsen, cet avertissement est prodigué et cet élément symbolique désii^né.

« Vous pouvez bien vous fi^jurer. Monsieur Werlé, qu'Ekdal n'est pas un photographe ordinaire. » C'est Gina qui dans le Canard saava(je souligne par cette leçon la parabole. Puis, lorsque la famille d'Hialmar assemblée montre à Grégoire Werlé toutes les merveilles contenues dans le fameux grenier, les poules, les lapins, les pigeons, et, dans son panier tressé par Hedvig, la bète mystérieuse que celui-ci reconnaît pour un canard, la petite Hedvig, humiliée pour son oiseau comme sa mère pour son Ekdal, rectifie dans les mêmes termes : « Ce n'est pas un canard ordinaire. » Seule avec Grégoire, elle lui parle du grenier. « Voilà, dit-elle, toutes les fois que je pense à tout ça ensemble, à ce qu'il y a dedans, je me dis que le grenier et ce qu'il contient s'appelle d'un seul nom: le fond des

mers. Mais c'est si bète! — Ne dites pas cela. — Si, puisque c'est simplement un grenier. — Vous en èles sure? » interrog"e Gréi?;"oire, et par son doute il bouleverse soudain, dans l'esprit de l'enfant et dans l'esprit du spectateur en même temps, la notion du réel.

Dans celle pièce de sa malurité, d'un art si consommé, Ibsen, en faisant ainsi parler les uns et les autres, s'adresse à un public à travers un autre et toutes ces phrases, qui donnent aussi l'éveil aux esprits avisés, ont encore un sens comique et servent à peindre un personnag-e. « Drôle d'idée tout de même de dire qu'il voudrait être un chien ! » s'écrie la simple Gina parlant de Grégoire Werlé. — « Je vais te dire, maman, je crois qu'il pensait à autre chose. — Ou'esl-ce qu'il pouvait penser? — Je ne sais pas, mais il avait l'air tout le temps de penser à autre chose qu'à ce qu'il disait. » L'auteur nous met donc en g-arde en termes clairs. Il nous enseigne par la bouche de la petite fille comment son théâtre veut être interprété, comment chacun de ses personnages exprime autre chose encore que ce qu'il semble dire, est le représentant de quelque valeur plus haule, le sig-ne concret et particulier sous lequel il faut savoir distinguer une idée plus générale. Et toule son habileté s'emploie à contraindre l'esprit du spectateur à un effort d'interprétation, à une transposition.

Il/j LA FICTION l'NlVEnSELLE

Pour réaliser ce but, il use de mille moyens, se fait ins^énieux, a recours à mille exliorlalions. C'est parfois la réflexion étonnée d'un personnage naïf, comme Gina, les paroles d'un ivroi^ne ou d'un fou. incohérentcset qui dépassent le sens vulgaire, c'est aussi du mystère massé en des coins du drame et qui force les intelIi5;^ences,pour éclairer les faits, à chercher un foyer de lumière autre que le réel et l'immédiat.

Et, en même temps que par ces avertissements il rend les esprits attentifs, il leur désigne aussi parfois le facteur idéologique qu'ils pourront appliquer au scénario et dont le pouvoir fera surgir pour eux une signification nouvelle. Il arrive que ce sens nouveau soit dévoilé en ujie énoncialion précise, qui,' l'un des personnages l'exprime, qu'il fasse parti(^ du développement idéologique. Dans les Revenants ]\jme Alving explique : « Ce n'est pas seulement le sang de nos père et mère qui coule en nous, c'est encore une espèce d'idée détruite, une sorte de croyance morte et tout ce qui en résulte. Cela ne vit pas, mais n'en est pas moins au fond de nousmêmes et jamais nous ne parvenons à nous en débarrasser.» Cette seule phrase transpose toute la pièce. Le cas d'hérédité pathologique d'Oswald, avec les incidents qui en découlent, s'enrichit d'une portée sociale, devient le représentant d'une idée plus vaste. Le titre de la pièce, ingénieuxdéjà comme

image d'un fait d'hérédité phvsiolog-ique, s'amplifie jusqu'à embrasserdes phénomènes plus complexes, ceux qui caractérisent l'évolution mentale d'une société. La théorie du Mensonge vital exposée par Relling est de même effet dans le Canard sauvage. D'autres fois, le récit d'un conte ou d'une légende, une particularitéd'un faitque souligne une allusion, un lie attribué à quelque figurant sont les moyens employés par l'auteur pour évoquer l'idée qui transposera le drame. Le vieil Ekdal raconte comment le canard sauvageblessé plonge au fond des marais et, pour ne pas remonter à la surface, se relient de son bec aux herbes de la vase. M'^e Helseth dit la légende des chevaux blancs de Rosmersholm, et les quelques paroles dont Rébecca West commente le récit assignent clairement à l'apparition des chevaux blancs, à la demeure même du pasteur Rosmer leur fonction de symboliser la tradition passée. L'Etranger, dans la Dame de la Mer, avec le pouvoir qu'il exerce sur Elliria, affirme la suprématie de l'inconnu sur le réel. Rallested bégaie toutes les fois qu'il prononce certain mot : acclacli-acclimater, dit-il, et son bégaiement fixe l'attention sur ce mot, sur l'idée qu'il renferme et qui enrichit la pièce d'une portée nouvelle.

En s'ingéniant à donner au .public cette double indication, l'auteur restitue à l'œuvre dramatique l'élément d'art qui lui manquait : une transsubs-

tantiation. Par la métamorphose ({u'il suscite dans l'espiit du spectateur, il hiist; la similitude qui existe de fait outre l'objet et le moyeu de la re[)réseutation théâtrale, il enseigne que l'objet véritable de cette représentation n'est pas l'aventure apparente et que celle-ci, avec les personnalises qui la composent, n'a qu'une valeur de sii^ne. Ainsi use-til, sans le modifier, du moyen de représentation que lui fournit l'art théâtral, la vie humaine, le personnage humain, mais il déforme et transpose l'objet de la représentation et figure au moyen de ses personnages humains, non pas seulement des personnages humains, mais une suite d'idées dont l'application embrasse et aussi dépasse la vie des individus. On conçoit déjà, d'après ce qui précède, ce qu'est une pièce d'Ibsen : un merueilleiLT appareil idéologique. Cet appareil estconstituéjdansseséléments essentiels, par rinlrigne d'une part, — scénario et développement des caractères, — et par l'indication d'un facteur idéologique, la clef, qui, a[)pliquée au mécanisme, va le mettre en mouvement dans les esprits. Aces ressorts essentiels, Ibsen, a-t-on dit, ajoute parfois lui-même un développement idéologique : il faut alors se garder de croire qu'à ce développement soit restreint le pouvoir évocateur du drame, et qu'à en avoir pénétré le sens soient limités la tâche ou le plaisir de l'esprit. Ce développement n'est, à vrai dire, qu'un exemple; l'auteur

ayant inventé un appareil nous apprend à nous en servir; il en fait usage devant nous et nous enseigne comment, en regard du tissu des contingences réelles tramé par l'intrigue, il est possible déformer, avec la substance idéologique, un dessin décalqué sur le modèle précédent, qui en reproduira les arabesques et les détours, mais sera tracé au moyen d'un fil dilïérent, de la soie pour de la laine.

Voici une pièce qui renferme, outre les éléments primordiaux constitutifs de toutdrame d'Ibsen, un exemple de cette sorte : la Dame de la Mer.

Evoluant au premier plan du drame, c'est l'intrigue que l'on connaît : les fiançailles d'Ellida avec un marin, personnage dont on sait à peine tout d'abord s'il est réel, mais qui exerce sur la jeune fille un étrange pouvoir, puis, le mariage d'Ellida avec le Dr AVangel, ses vains efforts pour se soustraire à la tyrannie du souvenir^ sa maladie de langueur, les lettres de Johnslon qui, bien qu'averti du mariage de sa fiancée, semble l'ignorer et promet toujours de venir la prendre, l'attente anxieuse de la jeune femme, dominée par une fascination irrésistil)le: enfin l'apparition de l'homme derrière la haie du jardin et le débat final qui se formule pour le sj)ectateur de curiosité rudimentaire en cette alternative : Ellida va-t-elle suivre Johnston, son premier fiancé, ou va-t-elle demeurer auprès

Il8 LA FICTION iMvrusr.i.i.E

du Docteur Wau^el, son mari? Mais en ce dernier acte, Jolinston déjà n'est j)liis Johnston : par l'apparence à moitié réelle et à moitié fantastique qu'il lui a prêtée, Ibsen a posé sa valeur de symbole, il l'a sif^iiaié comme le facteur idéologique de son drame. En effet, de la sii^nification qui sera attribuée à son personnage, va suivre l'interprélalion de la pièce tout entière. Or, cette siy^nification est ici, d'une part, merveilleusement larg-e et indéterminée. — en sorte qu'elle ménage à l'esprit du spectateur toute libre initiative, — et, en même temps, elle est précisée presque grossièrement en vue du développement idéologique dont l'exemple particulier est joint. Le fiancé d'Ellida, qui a nom Jolinston au premier acte, lorsqu'il matérialise le rêve sentimental de la jeune lille, devient ensuite l'Américain, puis l'Etranger; il est tantôt celui-ci et tantôt celui-là, comme s'il pouvait prendre l'infinilé de toutes les formes delà vie. Mais il se nomme aussi Frimann, et cette dénomination évoque d'une façon transparente la thèse de liberté qu'Ibsen développe dans sa pièce, thèse exprimée au dernier acte lorsque Ellida, hésitante entre les deux hommes, choisit spontanément Wangel dès qu'elle est libre de choisir.

Ainsi, dans cette dernière scène qui dénoue l'intrigue sentimentale, la pièce philosophique apparaît. — '< Oui, oui, je vous assure, madame Wangel, que

IRSEN Iig

nous nous acclimatons. — Oui, monsieur Ballested, [pourvu que nous soyons libres. — Et responsables, ma chère Ellida, » ajoute Waugel. — « Et responsables, tu as raison, » acquiesce Ellida. La responsabilité morale a donc pour condition la liberté absolue dont elle est le corrélatii". Tout individu porte en lui une tendance intérieure qui constitue sa personnalité, qui est, àvraidire,sa réalité essentielle. Tant que cette tendance ne peut s'exercer librement, la réalité individuelle est abolie, elle est inexistante, en sorte que l'individu, n'étant pas, ne saurait être responsable d'actes dont il n'est pas, à vrai dire, l'auteur.

Au moyen de cet énoncé philosophique, voici le rôle de Frimann précisé. H est, matérialisé pour 'es besoins delà représentation théâtrale, l'élément personnel irréductible qui existe en chaque être, et qui, contrarié par quelque circonstance, par quelque décision prise à son encontre, élève la réclamation de son droit contre le dommage qu'il a subi. Ainsi d'un ressort comprimé par une force étrangère et dont toute l'énergie est tendue à se redresser. A quel point Ibsen est parvenu à différencier l'objet de sa représentation de l'élément dont il S2 sert pour le figurer, on le voit d'après cet exemple. L'étranger devient ici le signe concret d'une entité abstraite. Une valeur autre que celle qu'il figure extérieurement lui a été attachée ;

désormais à chacun de ses mouveraenls extérieurs va correspondre un déplacement de l'idée qu'il siijniHe. De plus, tous les autres persojinag^es du drame, pour se mellred'accord avec la valeur symbolique de ce personnage clairement exprimée par l'auteur, vont être tenus de signifier eux-mêmes quelque aspect particulier de l'idée en scène, en sorte qu'au moyen de cette clef qui nous ouvre la signification algébrique de tous les figurants, pris comme de simples signes, une pièce nouvelle cl purement idéologique va se jouer devant nous.

Voici trois femmes pourvues de personnalités plus ou moins fortes. L'Etranger tient lieu de commune mesure entre elles. Il représente pour chacune, en opposition avec le réel, tout le possible «i il extériorise aussi l'énergie, avec son degré précis, de la tendance intérieure qui constitue leur individualité distincte. Son pouvoir va donc grandir en raison de la violence de chaque personnage. Wangel représente, pourElIida, la contrainte d'une réalité trop étroite, qui, limitant l'hoiixon de la jeune fille, excluant tout le possil)le, semble supprimer le choix. Car Ellida a vécudans l'isolement duphare, loin du contact multiple des réalités. Elle est de plus une individualité puissante, une force qui refuse de s'exercer, si elle n'est pas assurée de suivre sa loi. Ces deux conditionsréuniesautourd'elle cl en elle-même, et qui fondent le pouvoir de TE-

IBSEX 121

trang;-er sur un être, jusUfient la violence dramati- (}ue de sa long-ue hésitation.

Bolette avec Arnliolm reproduit avec une intensité amoindrie le même conflit. La maison où elle vit retirée, près de l'étang' des corassins, a pour elle la môme sig'nification symbolique que pour Ellida le phare solitaire. Pourtant la vie, avec ses figurants, longe la haie qui borde le jardin. Bolette est d'ailleurs d'individualité moins forte et moins tranchée que la Dame de la mer. On seul en elle une malléabilité de nature capable de se prêter à plusieurs adaptations et, de fait, sans crise douloureuse, après un bref sursis, elle accepte de limiter à Arnholm son désir d'inconnu.

Il en est bien autrement de la petite Hilde vis-àvis de Lyngsfrand. fîilde représente un degré d'énergie tout à fait supérieur. Incapable de sacrifier quelque part de sa personnalité, ni par faiblesse, ni par bonté, elle est indemne de nos vertus comme de nos vices. Son charme procède de cette indépendance et de ce qu'une nouveauté irréductible est en elle. Lyngstranda demandé à Bolette deluiconsacrer une pensée chaque jour quand il sera parti, afin que son art en profite, etdéjà il suppute qu'Hilde, devenue plus grande, pourra remplir vis-à-vis de lui le même office. Mais la petite Hilde n'accepte pas de subordonner son existence à une autre existence, et c'est elle qui railleusement assigne à Lyngstrand

122 i.A rii'.TioN i;nivehsemk

Il M rôle sacrifié dans le décor de sa vie. « Croyezvous, lui demaiide-l-clle, que cela m'ira i)ien d'être tout en noir? » Et comme l'artiste imay;ine d'elle un délicieux portrait, « une jeune veuve en grand deuil, ))elle rectifie : « une jeune fiancée en deuil. » En contraste avec EUida et bien au-dessous de Bolelle, l'étonnant Ballested bouffonne sur les tréteaux comme un clown entre deux exercices. L'Etranger n'a qu'un bien faible empire sur Ballested. Ballested est sourd à ses revendications. Mais il supplée la liberté de choisir sa vie par une souplesse infinie à s'accommoder de toutes les circonstances. D'individualité amorphe, il est prêt toujours à s'acclac/i, à s'acc/i/naler sur quelque sol que le hasard le transporte. Pour noter en lui cette absence de personnalité, Ibsen lui attribue loutes les professions. Epave d'une troupe de comédiens dispersée après faillite, c'est lui qui, au premier acte, en qualité de factotum, hisse le pavillon chez les Wangel en l'honneur de l'arrivée d'Arnholm. En même tenjps, il brosse une toile disposée sur un chevalet et se sauve précipitamiîient en voyant arriver le bateau sur le fjord, car il va offrir ses services aux passagers : il est coiffeur, maître de danse, et le voici, au deuxième acte, guidant les touristes vers « le point de vue ». Ballested « ne marche pas par paire w, comme EUida avec Wangcl, BoUetle avec Arnholm, Ililde avecLyngslrand.

Il est seul, et non sans intention de l'auteur, qui sollicite ainsi l'esprit du spectateur à chercher, en dehors de la thèse matrimoniale qu'il développe, une application plus ample de l'idée de liberté et des symboles qu'il a construits.

En dehors de l'intrigue fantastique, en dehors de la pièce à thèse qui paraît prendre parti pour une émancipation de la jeune fdle et s'adresse aux sociologues, il y a en effet dans la Dame de la mer une troisième pièce faite pour passionner une nouvelle catégorie d'esprits, et cette troisième pièce est, à vrai dire, la seule et véritable, dont les deux autres ne sont, en quelque sorte, que le moyen ; pièce multiple d'ailleurs qui s'élève avec l'intelligence plus haute de chaque spectateur et selon l'idée maîtresse qui, plus ou moins sug"gérée par l'auteur, devient le thème et le coefficient du nouveau drame idéologique.

Ce qu'il nous faut donc considérer comme essentiel dans le drame d'Ibsen, c'est cela seulement qui rend possible cette troisième et multiple pièce.

Or, cette pièce est possible dès qu'un système précis de relations estétabli entre les différents personnages, tel qu'on vient de le voir fixé entre les personnages de la Dame de la Mer, Ellida, Bolette, Hilde, Ballested qui s'ordonnent tous vis-à-vis de l'Etranger selon une hiérarchie rigoureuse et en

la/j LA. FICTION UNIVERSELLE

quelque sorte nunit^rique; car, dans son rapport avec lui, chacun d'eux pourrait être représenté par un chiffre. L'ensemble de ces cliilTres séparés les uns des autres par des intervalles inviolables, qui paradoxalement les joig-nent en un organisme, cet ensemble forme le premier terme d'une proportion: plus ou moins touffu, plus ou moins chargé d'incidences, il a une physionomie ])ersonnelle et distincte. Or, on sait que cette républicpie de nombres ne sera pas désagrégée, quant aux rapports entre eux de chacun de ses éléments, si l'on applicpie à chacun d'eux un même numérateur. Ce numérateur est ici \t facteur idéolog iq ne, cesi-À-d'irc l'idée qui transforme la signification soit d'un fait, soit d'un personnage, — comme c'est le cas pour l'Elranger dans la Dame de la Mer — et par là transpose l'aventure tout entière. Ce facteur idéologique est un élément essentiel de la représentation : il en est le levier. L'auteur n'est pas tenu de préciser sa signification comme il l'a fait, sur un point, dans la Dame de la Mer, mais il doit nous faire sentir que ce facteur existe et qu'il veut être appliqué, le spectateur demeurant libre de l'imaginer, de tirer de la substance de sa pensée le motif au moyen duquel féconder le drame.

Constatons d'ailleursqu'au lieu d'un facteuridéologif|uc Ibsen a coutume d'en désigner plusieurs que des allusionsplusoumoinstransparentcs signa-

lent. Il indique à l'investigation des chercheurs plusieurs pistes où l'herbe plus ou nioins foulée laisse entrevoir ou dissimule la ligne brune du sentier. Les esprits avertis et rompus déjà à la gymnastique des idées préféreront sans doute, parmi les pièces de son théâtre, celles où une semblable désignation est plus obscure, celles en même temps, dont Solness le Constructeur réalise le type, qui, allégées detoute explication, sont réduites aux éléments essentiels de la suggestion dramatique : une aventure si bien liée dans toutes ses parties qu'elle est une forme merveilleuse où couler toute idée^ une aventure d'intérêt si puéril, que l'allusion la plus légère ou la plus lointaine suffit à la transposer. A d'autres esprits un apprentissage est nécessaire : c'est pour ceux-ci qu'Ibsen ajoute parfois à l'exposé de Taventure un développement idéologique. C'est à eux qu'est dédié le thème matrimonial de la Dame de la Mer exprimé de façon transparente par le jeu des trois couples et fait pour accoutumer les néophytes à déchiffrer sous les faits les attitudes de l'idée. Ce thème ne constitue pas au même titre que le facteur idéologique un élément essentiel du drame : il peut être retranché et, de fait, il n'apparaît pas dans certaines pièces. Dans la Dame de la Mer, Ibsen l'a utilisé à préciser la relation numérique des personnages entre eux, mais cette relation eût pu être établie, comme dans Solness, par

ivG

LA FICTION L'NIVEnSELLE

les contingences du scénario et, exhaussée par le symbole, elle eût suscité le drame idéologique dont elle est la fiijuralioii concrète.

Le théâtre d'Ibsen, comme toute œuvre d'art véridique, dote l'esprit dans le même temps, d'une liberté sans limite et d'une méthode ritjoureuse. Ainsi le spectateur est libre de varier à l'infini le développement idéologique contenu dans cette Dame de la Mer qui vient d'être analysée : mais sitôt qu'il a attaché à l'Etranger un sens nouveau, la relation instituée par Ibsen entre tous ses personnages va nécessiter la signification de chacun d'eux, en rapport avec l'idée nouvellement élue. Car des intervalles, comme musicaux, séparent tous ces personnages, les situant les uns vis-à-vis des autres, et il en est de môme des circonstances de la pièce qui, si puériles qu'elles apparaissent parfois, n'en sont pas moins coordonnées entre elles selon un ordre strict. Tout cet arrangement forme un appareil précis et conditionne rigoureusement le développement du thème nouveau. Des intelligences diverses sauront faire tenir dans cet appareil des éléments dissemblables ; mais ces éléments une fois donnés s'amalgameront entre eux selon des lois fixes, s'opposeront et se concilieront au même endroit du drame que les personnages euxmêmes qui les signifient, avec des degrés égaux dans la violence, et selon des correspondances

inflexibles. Ainsi le même air, posé tour à lour sur des paroles profanes ou sacrées, évoque dans l'esprit une succession d'images différentes, selon uiie progression passionnelle identique. K entendre le drame ainsi transposé par le motif personnel qu'il y a fait tenir, le spectateur goûte la joie de considérer son idée se mouvoir et vivre selon chacune des péripéties de l'aventure, évoluer et progresser avec les gestes de la petite Hilde et avec le débat de la Dame de la Mer, se distinguer et se préciser par le contraste des propos de Ballested, par les conversations de Bolette avec Arnliolm, Tous ces personnages, avec leurs mouvements et leurs paroles visibles, vont évoquer pour lui un drame abstrait, composé d'attitudes cérébrales invisibles et fait à la ressemblance de l'intrigue concrète qui se joue sur les tréteaux. Entre les deux pièces, l'identité d'apparences résultera de ce qu'un même système de grandeurs proportionnelles imposera sa forme à l'une et à l'autre.

Ainsi ce qu'il convient d'admirer d'abord chez Ibsen, c'est, en dehors de toute valeur immédiatement intelligible et avant toute application, la beauté architectonique de l'œuvre, le balancement harmonieux des lignes qui la composent, la symétrie des proportions, la pure mathématique des grandeurs. Car c'est tout cet ensemble qui compose le merveilleux appareil de transposition qui est la création

propre de l'aitiste : une forme aux contours précis, mais vide, en sorte que tous les intellects y peuvent libiemcnt apporter des substances nouvelles. A cette beauté purement formelle, l'œuvre d'art emprunte son pouvoir de s'alfr;>,ncliir du temps : ses proportions sont telles qu'elle peut abriter des intelli^jences futures, riches de notions inconnues à l'époque de sa formation. D'où parfois son caractère d'apparence prophétique. Une phrase bien faite, par la seule vertu de sa construction, voit sa sig-nilication s'approfondir et se multiplier à travers la durée avec le progrès de la connaissance. C'est pourquoi, si vaste que l'on suppose l'inlellii^ence d'un artiste, son œuvre s'élève, au point de vue de ce qu'elle embrasse, bien au-dessus de cette intellig-ence même. Elle tire sa valeur absolue, non pas des concepts eux-mêmes que l'artiste y a inclus, mais de toute la hauteur dont elle domine ces concepts, de toute l'ouverture j)ar où elle offre accès à de nouvelles idées. Son litre authentique est d'être une forme inaltérable. Par là l'œuvre d'art essentielle reproduit le phénomène de la vie qui, à travers l'écoulement indéfini de la substance, maintient, dans une ri^jidité, des formes pareilles. L'artiste qui crée, en vertu d'un don, une forme intellectuelle, — par la méthode insérée dans son œuvre et qui s'impose à tous les intellects se penchant sur elle, — s'associe tout elTort, revendique

tout apport idéolog-ique du temps actuel et futur. Parmi ces appareils de rêve et de mentalité que sont les œuvres d'art, le théâtre d'Ibsen est, entre tous, d'une extraordinaire perfection. On va en faire usage ici pour dég-ag-er, en toute indépendance, de la Dame de la Mer d'abord, puis de l'œuvre dramatique tout entier, l'un des aspects de cette troisième pièce invisible et multiple dont l'inlrig-ue apparente, avec toute sa délicate ingéniosité et son charme souvent incomparable, est le signe et le moyen. On profilera de la liberté d'interprétation plénière, que laisse «à chaque esprit l'œuvre d'art, pour insérer dans le magique appareil une idée de choix personnel, confiant dans la perfection du subtil mécanisme pour conférer à cette idée sa forme et la revêtir de prestig-e. Ainsi d'un mangeur d'opium qui se contente d'assurer à son demisommeil l'audition de quelque phrase mélodique préféiée et se fie à la bonté du poison pour développeren symplioniece thème chétif. En cette troisième pièce, le fait essentiel d'une transsubstantiation va donc se manifester avec évidence, car chaque geste, chaque parole, chaque acte et chaque circonstance apparaîtront dépouillés de leur intérêt immédiat, pour n'être plus que les signes concrets qui, à la ressemblance d'une apparence naturelle, représenteront des apparences abstraites évoquées selon le gré d'une volonté particulière.

LE thj':atre d'ibsen sous le jour de l'idée d'évolution.

L'évolution biologique symbolisée par la Dame de la Mer. — Application au monde moral des lois de la biologie. — II. Le mode conservateur de la Vie : l'hérédilé. Etats de santé et de déchéance physiologiques dans leurs rapports avec l'idéal proposé par l'éducalion et formulé naguère par l'ancêtre typique. — Brand : période de prospérité de l'espèce : la race, en se concevant semblable à l'ancêtre, se conçoit telle qu'elle est. — Les Revenants. Maison de poupée. L'Ennemi du peuple. Le Canard sauvage : l'espèce déchoit. La race, en se concevant semblable à l'ancêtre, se conçoit autre qu'elle n'est : le mensonge vital. — Rosmersholm. Iledda Gabier. Solness. Jean-Gnhriel Dnrkmann : La tendance à varier avorte dans respèceeu créations de monstres. La race se conçoit semblable à un modèle étranger. Elle est impuissante à réaliser celle conception. — III. Le mode nouveau : la tendance à varier.

Le levier dont on fera iisai^c ici pour transposer le théâtre d'Ibsen est l'idée iVévoliilioii. Sous ce mot, oh entend l'ensemble des attitudes adoptées

IISSEN l3l

par la Vie pour se manifester et pour durer. Ecartée l'idée inaccessible d'une création et d'une fin, quelle est la loi du devenir? Cette interrogation se décompose en deux autres :

Comment le présent maintient-il les acquisitions du passé? c'est-à-dire : Quel est le mode conservateur de la vie ?

Comment l'avenir parvient-il à se différencier du présent? C'est-à-dire : Quelle est la loi du changement?

Une telle question est d'une extrême généralité, car elle embrasse le monde moral aussi bien que le monde physique. Et comme celui-ci, si obscur qu'il soit, se manifeste pourtant à nos yeux avec plus de sincérité que le monde moral, c'est aux sciences physiologiques qu'il convient de demander l'hypothèse dont la formule vaudra ensuite pour régir les phénomènes du monde moral.

L'art d'une époque, comme l'eau reflète les vols d'oiseaux qui ladominent, reflète lesidéesqui durant cette même époque ont traversé les cervelles humaines. Aussi, n'y a-l-il pas matière à s'étonner si l'œuvre dramatique d'Ibsen reproduit un ordre de préoccupations qui a tenu tout le siècle attentif.

D'ailleurs, parmi toutes les pièces de son théâtre, la Dame de la Mer est la seule qui trahisse ou tout au moins évoque, par des allusions directes ce souci

l32 LA FICTION UNIVERSELLE

scientifique. liallesled, peintre symboliste à Vuccasion , ex{)liqiie à Lyngstrand le sujet de son tableau : au fond d'un Ijord, sur un récif, une sirène mourante. Elle ag^onise dans celte eau saumàtre « parce qu'elle s'est ég-arée et ne sait plus retrouver le chemin de la mer ». La noslalçie d'Ellida, exilée aussi desrivag^es marins, commente ce symbole par un nouveau symbole. Mais dans une conversation avec Arnholm, M™" Wannel précise l'hypothèse. « Nous n'appartenons pas à la terreferme?» demande Arnholm. « Non. Jecrois que si nous nous étions accoutumés, dès notre naissance à vivre sur mer, dans la mer même, nous serions peut-être beaucoup, beaucoup plus parfaits que nous ne le sommes. » Et elle pense que les hommes ont fait fausse route en devenant des animaux terrestres au lieu de devenir des animaux marins. Du point de vue que l'on a adopté ici et en fonction du facteur idéologiquedonton a fait choix pour transposer le drame, le personnage d'Ellida hésitante entre Frimanet Wangel, entre deux états ditférents de la vie, va symboliser pour nous à travers le vertig-e des siècles, vers quelque date géolog^ique imprécise, l'épisode le plus poignant de la légende scientifique, la métamorphose de l'animalité marine en une animalité terrestre. La vie, enclose jusque-là comme un embryon dans l'œuf marin, voit son enveloppe brisée; elle apparaît sur

IBSEN l33

le limon terrestre, dans ua milieu hostile, nue parmi l'atmosphère qui la touche et la baig-ne. Ya-t-elle s'adapter à ces conditions nouvelles ? Va-t-elle mourir? La Dame de la Mer parviendra-t-elle à s'acclimater? Oui, pourvu qu'elle soit libre, c'est-à-dire, dans la langue des lois physiques, pourvu que spontanément un changement s'accomplisse en elle qui la dote d'un organisme en harmonie avec les conditions du nouveau milieu. Or le changement s'accomplit. Wangel résilie le marché, le contrat qui les liait l'un à l'autre. « Maintenant, choisis ta route. Tu es libre, complètement libre, » et aussitôt, à l'Etranger qui l'appelle : « Entends-tu, EUida! On sonne maintenant pour la dernière fois. Viens donc ! » Ellida répond d'une voix forte : « Jamais je ne vous suivrai après ce qui vient de se passer. » Après la long-ue crise douloureuse la métamorphose vient de se réaliser soudain. Ellida avec des poumons dilatés va pouvoir respirer maintenant parmi l'atmosphère qui l'environne.

Cet exode de l'animalité marine vers l'existence terrestre apparaîtlagrandecrisede puberté de la vie organique, et, aux approches de la métamorphose, c'est l'effroi d'une agonie que traduit l'angoisse d'Ellida. Avantcetexode, c'est, dansle milieu marin, l'enfance de la vie : des formes s'ébauchent, s'essaient en des avatars sans fin et jamais ne s'a-

l34 I-A FICTION LNIVEnSELLE

clièvent. C'est une souplesse sans limite à revôlir toutes les apparences, à se diversifier à l'infini. C'est aussi une indépendance, un besoin nomade, un instinct de liberté qui ne se complaisent qu'en ce perpétuel changement, qui ne sauraient s'astreindre à se figer en quelque aspect particulier. Mais avec l'avènement de la Vie sur la surface terrestre, une loi de fixité succède à cetle loi de changement. Des formes déterminées apparaissent et persistent. Une différence de milieu aussi complète, qui commandait un remaniement profond du plan organique, a épuisé la virlualité des êtres et leur a imposé sans doute des caractères spécifiques désonnais peu modifiables, — en déterminant leurs formes, a aboli leur pouvoir d'en prendre par la suite de nouvelles.

L'Etranger représente vis-à-vis d'ElIida la virtualité première de la Vie, cetle faculté protéique à laquelle elle va renoncer pour l'avenir en l'exerçant une fois pour toutes et, lui remémorant tout le poème des possibles, il la fait hésiter longtemps sur le seuil de sa décision. « La décision! La décision irrévocable à jamais ! » s'écrie-t-elle avec désespoir, alorsqu'il lasommede choisir librement entre Wangel et lui. Aussi, tandis (jue dans la pièce concrète l'Etranger demeure pour Ellida le fiancé, l'irréalisé, le rêve, Wangel est le mari, c'està-dire la réalisation et en môme temps la borne du

IBSEN l35

rêve. Ellida, qui appartient désormais à Wang'el, s'interdit toutes autres aspirations. Sa vie, dans le présent et dans l'avenir, est définie; il n'est plus que de maintenir les termes du contrat, de perpétuer à travers les années l'ensemble de sentiments et de devoirs dont la formule idéale vient d'être posée.

Au point de vue symbolisé de l'évolution, l'Etranger représente, en un lieu inconnu de l'Espace et du Temps, la variabilité de la Vie orj^anique, la jeunesse de la vie, sa virtualité, son pouvoir d'évoluer et de se transformer. Wangel représente au contraire la Vie adulte munie d'une forme invaria- !)le qu'elle va maintenir aussi longtemps que les circonstances le lui permettront^ et quelle n'abandonnera que pour mourir.

Sous le jour de cette idée, l'Etranger et Wangel reflètent et concilient les deux hypothèses biologiques qui ont partagé le siècle et dont Cuvier et Lamarck ont fixé les lignes essentielles : celle de Vinvariabilité des espèces et cel le de la niiitahilité des formes organiques sous l'influence du milieu. Ces deux hypothèses ne font elles-mêmes que traduire le double procédé de la Vie pour vivre. Etc'est, d'une part, un procédé de nouveauté, une tendance à varier et à recevoir les modifications de l'extérieur; c'est, d'autre part, un procédé conservateur qui maintient et fixe, en les répétant, les proprié-

l36 KA FICTION i:NIVEnSELLE

tés acquises par la londaiice à varier. L'existence sinmllanée de ces deux forces crée cnlre elles un antai^onisnie : maiscet antag-onisme est lacondiiiou même et le support du phénomène de la Vie. Supprimée la modalité conservatrice , aucune fornune parviendrait à se manifester, les condition^ extérieures en perpétuel cliançoment détruisant ;'i peine ébauchés les avatars d'une substance tro]» malléable. Mais sitôt rpie le principe conservateur triompherait en une forme et lui interdirait définitivement de varier, celle-ci serait condamnée a mourir et elle s'éteindrait en effet dès que les conditions extérieures auxquelles elle aurait perdu le pouvoir de s'adapter ne seraient plus compatibles avec son organisation spéciale.

On ne saurait prétendre avec une rigueur scientifique, est-il besoin de l'exprimer, que le passage de la vie marine à la vie terrestre marque en réalité pour les organismes la fin du pouvoir d'évoluer. Mais on ne saurait douter non plus, les espèces éteintes apportent ici leur témoignage, qu'à une certaine date de la vie organique ce [)ouvoir ne prenne fin; or, c'est cette déchéance rpie dénonce pour nous l'exode zoologique symbolisé dans la Dame de là Mer. Le triomphe de Wangel sur l'Etranger dans le cœur d'Lllida, voici donc pour nous l'épisode suprême qui soustrait la Vie à l'empire de la tendance à varier et la soumet définili-

A'ement àl'aclion de riiéiédité. Désormais, l'espèce est créée; en elle toute virtualité est éteinte. Elle . ne pourra plus recevoir de l'extérieur que des modifications restreintes, celles qui ne lui feront pas perdre son caractère spécifique. Une action trop violente du dehors pourra l'abolir, mais non plus la chang-er. De ce point vue, l'espèce pourrait être définie, an organisme paruenu au point de détermination on l'extérieur est impuissant à le modiy?er.Lesespècesqueronseraittentédedirenouvelles ne sortiraient donc pas des espèces plus anciennes. Elles prendraient leurorig^ine à une date antérieure à la décision d'EUida, dans la même matrice où les espèces anciennes ont pris- la leur, dans cette matière première de la Vie, docile encore à l'action de l'extérieur. — Telles sont les conclusions qu'il était nécessaire d'enreg-istrer : car, appliquées au monde moral, elles vont entraîner des conséquences inattendues dont les pièces d'Ibsen seront le commentaire.

Tel est aussi le drame idéolog-ique que peut suggérer, à l'état de rêve, la Dame de la Mer, drame dont les décors devraient alors être brossés en un paysage préhistorique sur les indications d'un paléontologue. Dans nul autre, on l'a remarqué déjà, Ibsen n'a fait d'allusions aussi directes aux lois qui régissent la formation et l'évolution des espèces. Mais cette indication, une fois donnée, va suf-

l3iS I.A FICTION UNIVERSELLE

fire pour ('vofjiicr désormais en notre esprit, à l'occasion des autres pièces ipii semblent traiter seulement des attitudes morales de la Vie, cette correspondance physiologique .

Si les deux lois opposées, dont l'une tend à maintenir les caractères acquis, l'autre à faire surg^ir d'une source inconnue des caractères nouveaux, sont étendues, de la biologie qui nous les sig-nale, aux phénomènes pluscomplexes du monde moral, l'espèce se représentera dans ce nouveau milieu par une race humaine (i). La race sera donc, par analogie, un groupe humain parvenu au point de détermination précis on l'extérieur ne le peut plus modifier. L'organisme propre à une espèce sera représenté dans la race par une formule morale. 11 faudra donc conclure que celte formule, flottante, invertébrée, malléable selon les hasards des conditions climatériques ou autres avant la for-

(i) Ainsi que dans tout le cours do celle clndc, ce terme. « la race ■>, est pris ici dans un scnsdétourné quelque peu de l'ordinaire et qu'il faut préciser. Par opposition à /'t's/)èce désiajnant un milieu où l'action plnjsiologique s'exerce à l'exclusion de toule autre. In rare. désigne au contraire tout milieu où se manifeste l'intervention dr la incnlalité .• une civilisation prise dans son ensemble, une nation, tout groupe social, sous un jour plus resireint, une généraliou d'hommrs. considérée à part dans la vie d'un peuple et assemblée aulour d'une même sensibilité, d'un idéal commun.

insEN 189

inatioa de la race, est invariable dès que la race existe. C'est ce que fera voir le commentaire dramatique qui va suivre : une race, une fois formée, va s'y montrer impuissante à modifier son idéal.

Aux yeux de qui voudrait voir en l'auteur dramatique un ferment d'actes, un excitateur d'énergie, une première part de l'œuvre d'Ibsen offre un caractère d'apostolat analogue à l'entreprise plus directe de Tolstoï. Celte part de son œuvre, de laquelle relèYeni Brandy les Soutiens de /a Société, les Revenants, Maison de poupée, V Ennemi du peuple consacre un retour vers l'esprit évangélique. Elle fait appel du protestantisme corrompu, tombé à l'utilitarisme et à l'hypocrisie d'une religion sociale, à la sincérité et à la rigueur du christianisme originel.

A se placer à un point de vue de pure esthétique, il ne s'agit pas de rechercher quelle peut être l'action sur les esprits d'une pareille œuvre, mais de préciser quel est le modèle idéologique représenté par l'artiste. Orce qu'Ibsen met en scène dans cette première partie de son théâtre aussi bien que

1^0 LA FICTION UMVF.nSELI.E

dans les drames qui snlvronl, cesl le jirnrrd''' conservateur de la Vie. Cfniimcnt /c présent maintient-il les acfjiiisitions du passé dans V Espèce et dans la Race ?

Tant qu'il s'ag-it de l'Espèce, le procédé vital apparaît d'une extrême simplicité. L'existence do l'Espèce suppose que le type parfait de celle ci a été posé dans le passé. Il n'est donc pour le.s descendants qu'à répéter, à travers la durée, les modalités de ce mèuie type; c'est à quoi s'applique l'hérédité. Or, tant que les circonstances extérieures qui, à une date donnée, ont imposé à l'espèce son organisme, demeurentles mêmes, l'espèce, par la vertu de l'hérédité, prospère. Dès que ces circonstances se modifient, l'espèce, impuissante à modifier parallèlement son plan organique, puisque l'hérédité s'obstine à répéter le type ancestral, l'espèce pâlit. Sa force déchoit, son pouvoir reproducteur s'amoindrit, son activité diminue. Si une tendance à varier persiste en quelques individus, l'effort de cette tendance, vaincu par l'hérédité, avorte en créations de monstres, incapables de vivre dans la plupart des cas, incapables de se reproduire, toujours.

Les drames d'Ibsen correspondent à ces diverses phases qui marquent, avec la prospérité ou la dégénérescence d'une espèce, l'efficacité du principe

IBSEN l/|I

conservateur de l'hérédilé ou sou danger, en tous cas, son indexibilité. Drand date la période de prospérité de l'espèce. Déjà avec les Revenants, Maison de poupée, l'Ennemi du peuple, les conditions extérieures commencent à se montrer hostiles : autour de quelques individus, en qui persiste encore dans sa perfection le type ancestral, déjà l'espèce dégénère. Avec le Canard sauvage, la déchéance est complète. Rosniersholni, Solness, Borkman racontent l'épopée de l'impossible, l'efTort de la tendance à varier pour adapter au milieu des organismes enchaînés par l'hérédité. Rosmer, Lœvborg-, Borkman sont des monstres condamnés à ■ mourir par la loi qui interdit aux espèces anciennes d'eng-endrer les nouvelles.

La loi est, à vrai dire, aussi simple appliquée à une race humaine, c'est-à-dire au milieu moral. Car l'idéal de la race est lié indissolublement à son organisme physiologique et, selon que celui-ci prospère ou décline, il se modifie selon la même courbe. Mais un phénomène nouveau intervient dans l'humanité, qui semble compliquer la simplicité de la loi: c'est celui de la conscience. Cette apparition de la conscience suscite un mirage, une série de fictions par lesquelles se représentent les lois physiques et dont l'ensemble constitue la psychologie. Or, c'est le jeu de ces fictions qui constitue l'intérêt de toute

l/^rî l.A KtOriON tNlVKHSEI.LE

représeulation dramatique et, pour goûter le sens profond des drames d'Ibsen, il nous faut péni'- Irer l'artifice au moyen duquel le monde phjsifjue se dég"uise en monde moral, il nous faut aussi déterminer les correspondances qui existent entre l'un et l'autre.

Constatons donc que le monde moral prend naissance et se dégaine du monde physique lorsqu'une force ajoute à son pouvoir d'açir le pouvoir de connaître son action et de se la représenter. Tel est le phénomène de dédoublement qui se produit avec l'apparition de la conscience. 11 en résulte aussitôt une première fiction : de ce que l'homme voit s(; refléter dans sa conscience l'acte de son énerg-ie, il attribue à sa conscience le choix préméditéde l'acte et le pouvoir de le susciter. // se croit libre, et cette croyance lui est confirmée par tous les cas où la représentation qu'il se fait de l'acte à accomplir coïncide avec l'imag-e de l'acte accompli. Mais cette confusion ne se produit pas toujours, car chaque conscience individuelle a la propriété d'enregistrer des représentations d'actes réalisés non seulement par l'énergie particulière à laquelle elle est liée, mais aussi par des énergies étrangères. Or, si ces énergies diffèrent de celle à laquelle la conscience est liée, un écart va se produire fatalement entre l'image anticipée de l'acte et la forme de cet acte dans la réalité. L'honune pourrail, scmble-t-il, en

lUSEN l43

conclure que la conscience n'a pas qualité pour diiiger une énerg'ie et que son office se limite à la retléler; mais la fiction contraire est acquise ; aussi iinpule-l-il à celte conscience agissante dont il a imaginé la fable et avec laquelle il s'identifie, la défaillance qui s'est révélée dans le phénomène physique. 11 estime qu'il ne s'est pas efforcé suffisamment et s'en tient responsable. Aussi, la satisfaction d'une conscience pure et le remords^ les concepts de mérite et de démérite vont-ils se substituer désormais au fait d'une coïncidence ou d'un écart entre la conception préméditée de l'acte et sa réalisation.

Ces quehjues indications, si sommaires qu'elles soient en comparaison de l'importance du sujet, nous permettront pourtant de situer en face de chacune des phases de prospérité ou de décadence d'une espèce, telles que nous les montreront les drames d'Ibsen, le paysage moral approprié, c'est-àdire l'ensemble de hctions qui, à travers le prisme mensonger de la conscience, représentent la simplicité du phénomène physique.

Raconter l'histoire d'une espèce, sa grandeur et sa décadence, c'est faire une monographie du procédé conservateur de la Vie, puisque la tendance à varier, le procédé de nouveauté abandonne son pouvoir sur les organismes au seuil même de l'Espèce. Or, à l'hérédité ([uï, par voie de répétition,

l44 'A FICTION UNIVEUSELLE

maitilienl et perpétue dans TF-lspèce les acquisitions (lu passé, correspond, dans le milieu moral d'une race humaine, la fiction de ï effort volontaire. Cette fiction a pour complément rédacntion^ qui assigne son but à l'elfort. C'est /'éducation qui a pour mission de projeter dans la conscience de chaque descendant l'idéal moral formulé par l'ancêtre typique. Nous la verrons, lorsque la race sera déchue, jouer le rôle d'un thermomètre maxitna qui continue d'indiquer un degré thermique réalisé par une température extrême, après que celte température s'est depuis long-temps abaissée. Se concevoir et se réaliser semblable à l'ancêtre typique, tel est le but proposé à chaque descendant. L'idéal a été posé dans sa perfection, il n'est comme dans l'espèce, que de le répéter. Par quel moyen? Par l'effort. Supprimée donc toute valeur intellectuelle au profit d'une valeur volontaire, l'homme le meilleur est celui qui s'efforce le plus. Tel est Brand.

Brand est la m'se à la scène d'une volonté tendue à réalser un idéal donné. L'idéal est posé, il s'y faut conformer avec absolutisme. Le type de l'espèce est fixé, il ne doit pas dévier. Tout ce qui s'écarte de ce type est décadence et non nouveauté.

iîrand. qui s'est proposé pour idéal l'amour divin.

n'admet donc aucun compromis avec l'amour divin. Prêtre, il refuse d'assister sa mère mourante parce qu'elle n'abandonne aux pauvres que les neuf dixièmes de ses biens. C'est l'Evang-ile contre les riches. Tout ou rien... Brand est dans une région malsaine; s'il y demeure, son fds mourra. Brand doit rester. Il reste, et le petit Alf meurt... Ag-nès sa femme éprouve une suprême consolation à conserver les vêtements de son enfant. Brand la contraint de donner ces reliques. Ce n'est pas assez qu'elle ait donné : « As-tu donné sans regret? » Agnès s'efforce de réaliser cette sérénité surhumaine et meurt. Brand continue cette lutte de la volonté contre l'instinct, c'est-à-dire qu'il s'efforce vers le renoncement absolu qui fut prêché et pratiqué par le Christ. Aussi, lorsqu'il est parvenu au sommet de la montagne symbolique qu'il gravit, Gerd la folle, qui l'a précédé, lui dit, voyant ses mains sanglantes: « Je te reconnais; tu es Christ.» Il faut écarter ici les autres .symboles qui abondent en cette pièce si riche en significations et ne retenir que ce qui a trait à notre développement. La dernière phrase de Gerd est pour nous essentielle, car elle notifie que l'idéal à réaliser a posé son modèle dans le passé, qu'il n'en est désormais que des reproductions.

Si Brand réussit à répéter dans sa perfection le modèle chrétien qu'il s'est proposé, c'est parce que

l/|C LA FICTION UNIVERSELLE

les circonstances qui onl donné naissance nay^uère à ce modèle n'ont pas encore varié pour lui. Braml date la péiiode de prospéiilé de l'espèce. Les conditions extérieures qui onl imposé à l'espèce son org-anisme définilifne se sontpas modifiées. Cliaque individu reproduit donc dans sa perfection le type de l'ancêlre puisque la même loi qui rég^issait l'organisme de celui-ci commande le leur^ parmi des circonstances analog-ues.

Mais ce qu'il importe de préciser, c'est la fiction morale qui correspond ici au mécanisme du phénomène physique. Elle consiste en ceci : tandis que l'animal phvsiolo^i(jue, — cheval, homme, oiseau, — iyn )re l'ancêtre dont il re[)roduit spontanément la forme, l'homme, en tant qu'être moral, voit se refléter dans sa conscience la formule du passé. Il en a connaissance comme d'une attitude prise par un autre et qu'il répète volontairement. Sa similitude avec V ancêtre^ qui est le résultat d'une activité pareille en un même milieu, lui apparaît le résultat d'une imitation. Tandis qu'il se réalise selon la loi de son énergie propre, il se conçoit déjà et pense s'être réalisé à la ressemblance d'un autre. Le mensonge qui constitue l'essence même du monde moral est déjà posé et dupe l'individu, bien qu'en raison d'une similitude fortuite entre toutes les conditions qui président à la formation de l'acte ce mensonge ne se trahisse pas encore

IBSEN l/|7

par une impuissance ou une maladresse à réaliser l'acte. C'est en raison de cette similitude t|u'en se concevant à 1 imaye du Christ, Biand se conçoit tel qu'il est en réalité. « Tu es Christ )),lui dit Gerd la folle, découvrant sous le mensonge qui abuse l'humanité normale la simplicité du phénomène physique.

Mais, tandis que la loi d'hérédité continue de régir immuablement l'espèce et la race, voici que les conditions du milieu autour de l'une et l'autre se modifient. Dans ledumaine physiologique qu'advient-il? L'espèce, impuissante à modifier son plan organique, dégénère et tend à disparaître. C'est ainsi que les grands reptiles, dont l'organisme s'est formé parde hautes températures ambiantes, voient leur activité diminuer si on les transporte des régions équatoriales, où persiste encore la température qui les fit naître, en des climats tempérés. Dans nos muséums ils deviennent hibernants, et se réfugient dans un sommeil d'une saison. Ils reproduisent ainsi sous nos yeux les conditions qui présidèrent sans doute à leur disparition dans toutes les contrées glaciales ou tempérées et réduisirent leur habitat aux pays silués entre les tropi({ues. lis nous

■ 48 LA tlCTlON UNIVERSELLE

montrent coinnienl riihaissenicnl de leur éner/^ie les eût rendus impuissants à saisir les fortes proies nourricières, si le lon'j sommeil auquel le froid les condamnait ne les avait voués déjà à l'extermination, du fait des espèces voisines et mieux adaptées. Ainsi, ils nous confirment cju'un organisme, né par des conditions extérieures déterminées et à (jui l'hérédité interdit de varier, produit des actes de moindre énergie dès que les conditions auxquelles était attachée l'efficacité de l'org-anisme viennent à disparaître.

Cette diminution de l'énerijie en face d'une modification du milieu ne tarde pas à se manifester dans l'œuvre d'Ibsen. Dans Brand déjà elle est visible. Le héros seul de ce drame date en réalité, avec le maintien du milieu favorable, la prospérité de l'espèce etdela race. Autour de luidéjà, la foule qu'il veut fanatiser se montre déchue. Elle est capable encorede concevoir l'ancien idéal: mais, dans le milieu modifié, cet idéal n'est plus efficace à la souleverjusqu'à l'accomplissementdesactes anciens. Le sacrifice que Brand exige d'elle est trop absolu ; la proie est trop forte pour ([u'elle la puisse attaquer et vaincre. L'espèce a vu sa force diminuer, cette foule a perdu le pouvoir de s'efforcer. Elle se révolte contre Brand qui la veut surélever, s'apprête à le lapider et, à la nouvelle qu'un banc de poissons est signalé dans le fjord, elle redescend

IBSEN l49

vers sa lagune, vers ses filets abandonnés, retourne à la vulgarité de son souci.

Cette foule, qui entoure Brand, notifie donc déjà la dégénérescence de la race, l'impuissance désormais de la formule morale qui la régit à susciter son énergie.

Voici cette même foule assemblée autour du docleurStockmann manifestant le même symptôme. Car elle s'est réunie pour accabler l'homme qui réclame d'elle un saci ificc. Contre cet ennemi commun, tous ceux que guident des intérêts, d'ordinaire antagonistes, ont formé une conjuration tacite. Les distinctions politiques sesont évanouies ; conservateurs et libéraux se sont trouvés identiques. Le préfet Stockmann, l'imprimeur Aslaksen, représentant des opinions modérées, les rédacteurs du Journal du peuple, Hovstad et Billing, les fonctionnaires, les bourgeois^ le peuple se sont coalisés, et « à l'unanimité, sauf la voix d'un homme ivre, cette assemblée de citoyens a déclaré le médecin des bains, Thomas Stockmann, un ennemi du peuple ».

Voici dans leur vérité ces représentants d'une race dont la période de grandeur est révolue. Comme les représentants d'une espèce déchue, ils se montrent impuissants à accomplir les actes d'autrefois. Mais dans cette phase de décadence, comme au temps de la prospérité, le phénomène moral se traduit par des attitudes complexes que n'a pas le

l5o LA FICTION CMVEnSELLE

phénomène physioloi^ique. La dt'cliéance de la race ne se manifeste pas senlement comme la déchéance de l'espèce par une faiblesse; elle se manifeste par un mensonge. La race, déj^énérée dutypeancestrai, continue de se concevoir à la ressemblance de l'ancêtre. L'éducation maintient devant les consciences et donne pour modèle aux énergies l'ancien idéal de la race. C'est par cette fausse conception que la race prend d'elle-même, que se représente dans le milieu moral l'impossibilité pour l'espèce de modifier le plan organique. En se concevant à l'image de l'ancêtre, la race se coiiroit désormais autre qu'elle n'est; c'est pourquoi elle est impuissante à réaliser cette conception. Pour dissimuler cette impuissance, pour masquer l'écart entre les buts qu'elle envisage et les buts qu'elle atteint, elle imagine un travestissement. Elle accomplira de petits actes avec les gestes amples de l'ancêtre, elle fabriquera de beaux masques empreints de toute la noblesse des traits anciens, et cachera derrière ces masques la dégradation des visages. Les armures de jadis, trop vastes pour les poitrines rétrécies, seront bourrées d'étoupe. Enfin les actes mêmes à accomplir seront remplacés par une mimique, des valeurs nominales seront substituées aux valeuis réelles et des pratiques extérieures strictement observées tiendront lieu du sacrifice. Le pasteur Manders rétablit les indulgences abolies par Luther; le

IBSEN l5f

protestantisme voit refleurir avec lui le formalisme (le la cour romaine au xv^ et xvi^ siècles.

Le pasteur Manders n'a pas la foi; aussi doilil la simuler. Il sait bien que l'asile dédié à la mémoire du capitaine Alving-, malgré son caractère religieux, peutbiûler; mais il se donne les apparences de la foi en refusant de garantir, au moyen d'une assurance, un immeuble dont la Providence doit prendre soin. Jacques Engstiand est un exemple de la plus basse hypocrisie protestante. Torvald Ilelmer, dans la Maison de poupée^ nous apprend comment la crainte du châlimenl social a pris la place de l'ancienne notion morale : il reproche à Nora le faux qu'elle a commis pour lui, la déshonore de son insulte et de son mépris, tant qu'il redoute les conséquences pénales du crime; le voici pardonnant et joyeux dès que la lettre de Krogstad assure l'impunité. Les Helmer, les Mandeis, les Pierre Stockmann sont les hommes vertueux de ce temps-là, c'est-à-dire qu'ils sont renseignés sur les correspondances établies entre les actes et les mots, qu'ils sont au fait de la phraséologie décorative propre à ennoblir le trafic des inléiêts. Ils fortifient l'autorité de la mascarade par la discrétion (ju'ils apportent à ne jamais détacher les masques; à force de vouloir ignorer les visages réels qui derrière ceux-ci s'abritent, ils sont parvenus à les oublier. Aussi, tant que ces initiés sont entre eux,

l52 LA FICTION UNIVERSELLE

s'enleiulent-ils fort bien; car ils ii'éclianyent que (les appareiicessur lasiijnificalion desquelles ils se sont mis d'accord. Par ce concours mutuel, ils réussissent, s'étant conçus autres qu'ils ne sont, à se persuader qu'ils ont réalisé leur modèle idéal, sans qu'il leur en ait coûté unsacrilice. Il fautcomprendre dès lors la haine qui les anime et les assemble contre un Tliomas Stockmanu. Un pareil homme déciiire les masques, semble ignorer les conventions que ces habiles comédiens ont instituées entre eux; au lieu des poids en carton qu'ils ont coutume de soulever avec des contorsions, il leur propose de véritables poids en fonte qu'ils ne peuvent mouvoir. Au lieu de gestes feints, il demande des actes, des sacrifices, un ell'ort (ju'ils ne peuvent donner. 11 constitue parmi ces dégénérés un iléau véritable, car il fait apparaître l'écart qui irrémédiablement existe entre la conception (jue tous ceux-ci se forment d'euxmêmes etce qu'ils sont en réalité,

Nora, M"'<^ Alving, le médecin des bains, Thomas Stockmanu figurent ici le dernier effort du principe conservateur de la vie pour maintenir dans son intégrité et dans son el'ticacilé la formule morale de la race. Mais, dans l'œuvre d'Ibsen, cet effort avorte. Le verdictprononcé contre le docteurStockmann par sa ville natale marque la déchéance irrémédiable de la race. Aussi tandis que dans l'Ennemi du peuple^ dans la Maison de poupée^ dans

IBSEN lo;

les Reuenants, Nora, M^^e Alving-, Slockmanri conquièrent les sympathies au détriment des Manders, des Heimer, des Aslaksen, bafoués par la satire de l'auteur, maintenant que tout espoir est perdu de régénérer la race, Grégoire Werlé qui, dans le Canard sauvage, s'obstine à présenter à des insolvables la réclamation de l'idéal, Grégoire Werlé encourt le ridicule de qui se trompe d'auditoire. Le mensonjje se traduisait dans les pièces précédentes par des conséquences funestes ou grotesques : dans les Reuenants le mensonge du pasteur qui, en n'assurant pas l'asile, simule une foi qu'il n'a pas, a pour suite immédiate l'incendie de l'asile; le mensonge de Mf»e Alving qui a caché le secret de la naissance de Régine menace de se réaliser en inceste. Dans le Canard saiwage, au contraire, voici les rôles intervertis, lesresponsabilités déplacées etc'est la Vérité qui va se résoudre en conséquences funestes : c'est la Vérité mise au jour par les soins de Grégoire Werlé qui tue la petite Hedvige.

Désormais, la race est également impuissante à réaliser la conception qu'elle se forme d'elle-même et à modifier cette conception, car elle est enchaînée par l'éducation comme l'espèce l'est par l'hérédité, et la tendance à varier n'a pas plus de prise sur l'une que sur l'autre. Dans ces conditions, quelle sera l'attitude utile à ses représentants? Celle qui convient à la faiblesse : le mensonge. Quel sera

l54 r.A FICTION UNIVERSELLE

pour eux !e l)on léijislaleiir ? Celui qui leur fournira le moyen de réalisera leurs yeux, par quelque simulacre, la fausse couceplion qu'ils se forment d'eux-mêmes : llellinç, l'inventeur du Mensonge vital.

Hialmar est ici le symbole de la race dég'énérée. Son énei'gie malade ne peut accomplir que des actes inefficaces. Il est impuissant même à appréhender les proies nourricières ; Gina et Iledvige se substituent à lui pour l'exercice du métier qui doit faiie vivre sa famille, pour l'accomplissement de sa tache de photOi^raphe. I^^-noranl, paresseux, d'instincts vulg^aires, préparé par sa faiblesse à toute bassesse, il est inca()ablede faire face à l'adversité, d'exercer une protection, de fonder un foyer. Mais son édu cation lui a fait concevoir un idéal de force, d'inlelli|^ence, de noblesse et de dévouement. Il demeure épris de cet idéal, et Hialmar aime trop Hialmar pour ne pas revêtir la pauvreté de ses actes de cette parure héréditaire, pour ne pas substituer à l'ombre triste qu'il projette sur la vie cette image plus belle.

Pour opérer à sa propre vue ce travestissement, pour se duper lui-même, il faudra qu'Hialmar re[>renne et perfectionne l'œuvre des Manders, qu'il fasse tenir l'idéal en des formules faciles à prononcer et qui dispensent des actes, (ju'il développe ses facultés d'illusion, ([u'il s'accoutume à

IBSEN l55

se payer tle mots et qu'il prête aux images, qui dépendent de lui, la réalité dont il tentera de dépouiller les phénomènes qui n'en dépendentpoint. De fait il parvient, pour ce qui le concerne, à frelater la vie. Un beau geste, un accès de sensibilité lui sont garants de la perfection de sa nature, lui constituent la personnalité qu'il s'est choisie et prennent la place des actes qu'il n'a pas accomplis. « Pas de bière en un pareil moment, donne-moi la fkile. )) Certes son imagination réalise. Pour reml)ourser à M. Werlé les avances qu'il en a reçues, il lui suffit de prendre une attitude et d'adresser à M'"*^ Soerby quelques phrases, a Présentez mes compliments à voire futur mari et dites-lui que je compte me rendre prochainement chez son commis Graberg... Je veux payer cette dette d'honneur... Veuillez dire à votre fiancé que je travaillerai sans repos à mon invention... » « Eh bien, Grégoire, me voici débarrassé de cette dette que j'avais sur le cœur. )) Pourtant, si enclin qu'il soit à se leurrer lui-même, Hialmar ne réussirait peut-être pas à réaliser pleinement son personnage feint, si llelling n'avait entrepris de le traiter selon sa méthode ordinaire et « d'entretenir en lui le Mensonge vital ». Relling a su lui persuader qu'il devait faire une grande découverte. Dès lors, Hialmar est définitivement ennobli par cette vocation, il sait ce qu'il est en droit d'attendre de lui-même. La perspective

iTlÔ LA FICTION UNIVEUSELLE

de celte g-i ancle découverte qu'il fera un jour l'égale entièrement à la conception qu'il s'est formée de sa personne ; elle le dispense de tout effort, est un équivalent de la force qui lui manque, fait face à tout. C'est g"râce à la découverte (ju'il n'est pas un photographe ordinaire. « Tu te figures bien, n'estce pas, explique-t-il à Grégoire, que si je me suis voué à la photographie, ce n'est pas pour faire tout simplement les portraits de ceux-ci et de ceux-là ?... Je me suis juré que, du moment où je consacrerais mes forces à ce nu'liei', je saurais l'élever à la dignité d'un art en même temps que d'une science. C'est alors que je me décidai à faire cette grande découverte. » C'est aussi par la vertu de la découverte qu'il réveillera en son vieux père « le sentiment de sa dignité en couvrant de gloire et d'honneur le nom d'Ekdal ». C'est la découverte qui le fait protecteur du foyer, comme père et comme fils. « Tu seras heureux jus(]u'à la tin de tes jours », dit-il à Hedvige en essuyant ses larmes. « Je demanderai quelrjue chose [)Our toi, — une chose ou une autre. Ce sera la récompense du pauvre inventeur. » Et dans une autre effusion : « Mon pauvre vieux père! Tu peux compter sur ton Ilialmar. 11 a de larges épaules, — des épaules solides en tout cas. Un beau jour à ton réveil... » Et c'est encore 1 inépuisable découverte qui lui fournira les fonds pour rembourser M. Werlé : « C'est même là le mobile

IBSEN l57

de rinveiiLion, dit llialmar à M™® Soerby. Tout le bénéfice sera employé à solder les avances de votre futur époux. »

Ainsi la découverte est bien le talisman merveilleux qui dispense à' agir, qui tient lieu de t impossible. Elle joue le rôle d'une indulgence. Elle est ici le signe par excellence, mais un signe entre beaucoup d'autres, car en cette symbolique famille Ekdal tout est simulacre. Le grenier, avec ses arbres de Noël desséchés, représente, pour le lieutenant Ekdal, la forêt dans sa fraîcheur. Le vieux tueur d'ours fait son tour de chasse chaque matin dans ce domaine peuplé de poules, de pigeons et de lapins, et des bruits de fusillade signalent ses exploits aventureux. «Bonjour, messieurs. Chasse heureuse. Aujourd'hui j'en ai tué un grand. » Et il traverse la salle brandissant la peau fraîchement enlevée d'un lapin. Son vieux fusil est accroché au mur du grenier et ce fusil aussi n'est plus qu'un simulacre. « On ne peut plus s'en servir, » explique Hialmar. « U y a quehjue chose d'abîmé au chien. » Quant au pistolet d'arçon que voici à côté, il est encore en bon étal. Aussi pour que les choses demeurent au point de la mimi(jue, pour qu'aucun acte réel ne vienne anéantir l'efficacité du mensonge parmi ces impuissants, on n'accomplit que des gestes avec ce pistolet dans la famille Ekdal. Après le jugement qui condamna

l58 LA FICTION rSlVERSELLE

nai^uère le lieutenant Ekdai « quand il allait être mis en j)rison », raconte llialmar, « il a saisi le pistolet ». « Il voulait? » demande Ciréjjoire. « Oui, mais il n'a pas eu le couiay;^e, il a été lâche.» Et llialmar continue son récit. Lui aussi, llialmar Ekdal, lorsqu'on a vêtu son pèrede gris pour le mettre au verrou, lui aussi à ce momenl-ià « a a[>pliqué sur sa poitrine le canon de son {)istolet ». — « Toi aussi tu voulais ?» — « Oui !» — « Mais tu n'as pas lire?» — « Non. Au moment décisif, j'ai triomphé de moi-même. » Et ce même pistolet qui lue des lapins pour des ours, ce pisso/et lon^^temps condamné à tenir em[)loi de caholin dans celte parodie, délivré de l'ensorcellement qui pesait sur lui va redevenir l'arme tragique qui tue la petite Hedvii^e, dès que la vérité ap[)OJtée par Grégoiie Werlé rompt l'harmonie du mensonge édifié par Relling. Voici, avec la petite Iledvige, la race éteinte, la race impuissante à modifier la formule de l'ancêtre, comme l'espèce est impuissante à renouveler son organisme; voici la race éteinte, sitôt que les conditions du milieu, qui naguère favorisaient sa croissance, se sont tournées contre elle. Le mensonore vilal, imaginé grossièrement par Manders, consciemment par llelling-, masquait et traduisait, sous la duplicité du monde moral ce fait précis : la déchéance de l'espèce et de la race. La race, en se concevant semblable à l'ancêtre, se concevait autre

IBSEN iSg

qu'elle n'était. Elle s'est montrée impuissante à réaliser la conception qu'elle formait.

Le Canard sauvage est une pièce unique dans l'œuvre d'Ibsen. Elle constate d'une façon définitive la dég'énérescence de la race. Que le fait soit réel, qu'il soit la vision hypocondriaque d'un esprit découragé, c'est une question hors de cause ici et dont il n'y a pas à faire d'applications particulières. On nous présente une race dégénérée; la période de prospérité d'une espèce est close. Tels sont les faits qu'il nous faut accepter: ils sont acquis. Or, quels vont être les derniers spasmes de la vie dans cette espèce dégénérée? Voici qui est fait pour nous intéresser et qu'on va nous montrer. La vie créée selon un certain type, en harmonie avec des circonstances données, a vu changer les conditions qui présidèrent à sa g-enèse. Dans le milieu physiologique, l'Espèce a maintenu son type et l'a développé à outrance; elle en a sans doute épuisé la perfection, avant d'être vaincue par l'hostilité de l'extérieur ou par la concurrence des espèces pourvues d'un organisme différent. Dans le milieu moral, la race a également maintenu la formule ancestrale et, avec l'héroïsme de Brand, l'a tendue jusqu'à la briser, avant de masquer sa défaite sous

iGo LA FICTION UNIVERSELLE

le meiisom^-e d'IIialinar, Désormais la voici coiidaimice. C'est un verdict détiiiitif.

Mais la Vie, ni dans l'Espèce ni dans la Race, ne se résig-ne aisément à mourir. Elle a constaté rini[)uissance du procédé conservateur à la maintenir en présence d'un milieu ennemi. Elle va demander au principe de variabilité de faire pour elle ce que n'a pu faire le principe d'hérédité. L'espèce va tenter de modifier son organisme, la race, sa formule morale. Le théâtre d'Ibsen, qui n'atteint le fait physioloi;^i(jue qu'à travers le fait moral, ne traduira plus désormais que l'anxiété des esprits supérieurs, conscients de la déchéance de l'idéal ancien, en quête des formes neuves que va prendre la Vie. Et, par une sorte de vertu prophétique inhérente à l'œuvre d'art, l'auteur aboutit en toutes ses pièces à appliquer au fait social l'intlexibilité de la loi biolog^ifjue : La tendance à varier ne s'exerceqiie dans les organismes les plus élémentaires. Les espèces une fois formées nont plus le pouvoir de se dif[érencier et de donner naissance à des espèces nouvelles : passée l'ère de leur prospérité, elles n'ont plus qu'à s'éteindre. Par cette loi stricte l'effort des Rosmer, des Solness, des Lœvborgpour créer la modalité nouvelle de la vie est condamné. Les uns et les autres nous offrent du moins le spectacle patiiétif[ue d'un élan vers l'irréalisable. Avant de s'éteindre, la race, par ses repré-

IBSEN l6l

sentants les plus nobles, va tenter l'impossible.

Comment expliquer, dans la Race et dans l'Espèce, le mécanisme de cet effort stérile? En ce qui concerne la race, cette explication nous sera fournie par le même principe qui nous rendit compte des attitudes précédentes, par le dédoublement qui résulte du phénomène de la conscience, par le pouvoir dévolu à l'homme de se concevoir autre qu'il n'est.

On a vu Brand exercer cette faculté et se concevoir à la ressemblance de l'ancêtre typique. Or, il s'est trouvé qu'à cette époque de santé de la race, en se concevant à l'imitation d'un autre, il s'est conçu tel qu'il était. Avec flialmar, une dissociation s'est produite entre la représentation que la race se fait d'elle-même et ce qu'elle est en réalité. Hialmar s'est conçu à la ressemblance de l'ancêtre typique. Mais la force lui a manqué pour accomplir les actes prescrits: on l'a vu réduit à les simuler et tous ses g-estes trahirent la parodie. Rosmer, Solness, Borkman ne se conçoivent plus semblables à l'ancêtre typique ; car ils savent que la vertu de ses gestes est épuisée. Mais la dissociation est plus complète encore, entre les modes de leur activité et l'idéal qu'ils se proposent de réaliser, qu'elle ne se manifestait en llialmar. Car ils imaginent des modalités, dépendant d'énergies autres que celle de leur race, soit qu'ils les empruntent à la formule

l6a LA FICTION UNIVERSELLE

(ruiie race étrangère, soit qu'ils les construisent jiar une 0[)ératiun [)uienient logique. Or ces modalités peuvent bien se refléter clans leur conscience, elles peuvent leur apparaître comme des images à contempler, mais ils sont impuissants à les mettre en œuvre, parce que les leviers de leur énergie sont adaptés à d'autres actes. Leur erreur est la même que celle d'Ilialmar, (|ue celle de Brand : ils demandent à la conscience un principe d'énergie dont la source réside ailleurs.

Ce vain effort d'une race épuisée pour s'attribuer les prérogatives des germes et inventer une formule morale qui la vivifie semble avoir aussi son équivalent dans l'Espèce. Il est permis, à titre tout au moins d'hypothèse, d'interpréter le phénomène des monstres comme la tentative suprême d'une espèce qui s'éteint pour se créer un organisme nouveau en harmonie avec le milieu nouveau. On peut imaginer qu'une malléabilité est demeurée en quelques individus de rEs[)èce, et que, pendant la période de gestation, alors que l'embryon semble participer encore delà souplesse ancienne de la Vie, cette malléabilité se [)rète à des essais d'organes différents adaptés aux circonstances différentes. Mais l'hérédité, qui maintient avec rigueur l'ancien plan organique, s'oppose à ces innovations, comprime ces organes ébauchés, ne leur permet pas de secoordonner. Si, par (juelque réussite e.xcepiion-

IBSEN l63

nellc, une de ces formes aventureuses parvient à vivre, son existence est précaire. Elle est du moins liinilce à sa durée individuelle, car il ne faut pas compter que, dans ce milieu soumis à l'hérédité, elle rencontre une forme, pareille à la sienne, à laquelle elle puisse s'unir pour faire souche. Nous retrouverons ces monstres dans les drames d'Ibsen, et, si Rosmer, si Solness semblent symboliser plus spécialement le vain effort de la tendance à varier dans la race, Rebecca West, Lœvborg-, Borkman ne réaliseront leur signification plénière que s'ils représentent pour nous cette tentative héroïque et condamnée dans les profondeurs obscures de la vie physioloo-ique.

Roaniershohn, Hedda Gdhli'r, Solness, Borkman dénoncent une môme date idéologique : une espèce s'éteint, une race se désagrège, une société meurt. Dans chacune de ces pièces, cette date est écrite: ici, c'est le suicide de Félicie ; elle s'est crue stérile, et, obéissant à la vertu la plus haute du mode ancien, la vertu du sacrifice, elle s'est tuée pour faire place auprès de Rosmer à Rébecca, à celle qui semble porter gravée dans son (lanc la forme du futur. Là, c'est la mort de tante Rina, la mort naturelle de l'ancien ordre de choses, de l'ancien mode qui a conservé jusqu'à la fin son illusoire, sa foi efficace. Dans Solness, c'est un incendie qui détruit la demeure du passé. Le passé lui-même, comme ceux

l64 LA FICTION UNIVERSELLE

qui sonl déjà blessés, cl dont les gestes sont malliahiles, aide à sa j)roprc ruine, Aline, victime maniaque des verlus héréditaires, croit remplir son devoir en nourrissant encore les jumeaux, alors qu'après l'incendie elle est atteinte d'une fièvre de lait. Les jumeaux meurent empoisonnés par le lait maternel, et voici le passé aboli dans sa descendance- L'ancien mode meurt en exil dans Boi-Lnum. Cet exil, c'est l'isolement des deux sœurs dont l'une, ]Vlme Borkman, représente le passé dans son intransigeance et qui défend ses droits, et l'autre, Ella Renlheim, le passé qui charme encore par sa douceur. Pourtant la vie s'éloigne de l'une et de l'autre : le traîneau aux grelots d'argent fuit sur la roule, emportant M""" Willon, Erhart et la petite Foldal, renversant au passage levieux Foldal, celte autre formule du passé, du passé joyeux d'abdiquer. A cette date crépusculaire, voici apparaître Rosmer, Solness, Borkman. Ils appartiennent à l'ancien mode, dont ils savent que la vertu est épuisée. Comme des Moïse sur la montagne biblique, ils entrevoientles territoires promis aux races de l'avenir. Mais l'intelligence qui contemple n'est pas l'acte qui réalise; c'est autre chose de loucher des yeux ou d'étreindre: une muraille de cristal les sépare de leur vision que d'autres manieront. C'est là ce qu'aucun d'eux n'acct^ple : le pouvoir dévolu à l'humanité de se concevoir autre qu'elle n'est

manifeste en Jeurs personnes son plus haut conllit, son antinomie la plus pathétique. Leur vue se détourne obstinément des actes qu'ils pourraient accomplir pour ne fixer que des actes attachés à d'autres sensibilités : rivés au passé, ils voudraient pénétrer dans le futur dont ils imaginent les contours. Leur ang"oisse à tous est la même: elle s'exprime en cette plainte de Borkman, le dernier d'entre eux : « Ne pouvoir en être, rien n'est si dur. » Et ils préfèrent en eifet mourir, manifestant par ce dénouement que, sous les apparentes complexités du monde moral, la loi qui défend à l'espèce de varier régit la race avec une égale rigueur.

Rosmer est un représentant de l'ancien mode selon sa plus haute valeur. Les vertus du passé, dépouillées de toute sanction, vivent en lui. C'est dire que l'hérédité, sous forme d'éducation et d'effort moral, s'est exercée, avec une suite non interrompue en ses ancêtres et en lui-même, répétant indéfiniment un même type jusqu'à en fixer les caractères de façon immuable. Cette ancienne formule n'a plus qualité pour régir la vie; elle est ruinée. Rosmer a conscience de cette ruine. Il pénètre, par l'esprit critique, l'inefficacité des anciennes croyances: il conçoit les modalités nouvelles de la vie. Pourquoi ne tenterait-il pas de les faire naî-

l06 LA FICTrON UNrVKRSEIXE

Iro? L'hypothèse n'esl-elle pas séduisante, d'iniagiiier que la Vie va conserver dans son nouvel avalar les perfections acquises en ajoutant à cellesci des qualités nouvelles, d'iniaçiner que les plus hauts représentants du passé vont façonner l'avenir? Mais la loi précise s'oppose à la réalisation de cet espoir. Rosmer est d'autant plus incapaide de donner naissance au futur, qu'il représente l'ancien mode avec plus de perfection. Son intellii^ence lui permet d'admettre des idées qui ne procèdent pas desa sensibilité. Mais ilne peutmetlreen œuvreque celles-là seules qui en dépendent; celles-là seules, et qu'il dédaigne, pourraient être pour lui des leviers pour des actes. Les autres demeurent eu lui à l'état d'idées pures, c'est-à-dire qu'elles se représentent dans son intellect comme l'image d'actes accomplis par des énergies étrangères. Il a beau s'éprendre de ces actes, il est impuissant à les accomplir. « Traversera t-il la passerelle? Non, voici qu'il rebrousse chemin comme l'autre jour et remonte le long du courant. Un long déîour. » Rosmer ne traversera pas la passerelle du haut de laquelle Félicie s'est précipitée dans le torrent. Il ne modifiera pas sa sensibilité ancienne. D'ailleurs luimême prend conscience de la dissociation qui existe entre son intelligence et cette sensibilité, de ce défaut de synergie qui lui interdit d'agir, h Je suis incompétent », répond-il à Kroll qui lui pro-

IBSEN l6

pose de prendre en main la direction du journal conservateur. Sa nouvelle vision idéologique lui défend de s'employer pour les modalités anciennes de la vie. Mais dès qu'il sait par quelles manœuvres Kébecca, qui est ici le mode nouveau de la Vie, a déterminé Félicie, ce symbole du passé, au sacrifice et au suicide, il se sent impuissant à réaliser les actes nouveaux qu'il avait conçus. Il a perdu « le sentiment doux, gai, confiant d'une conscience pure », ce senliment-là qui était en lui la source de l'énergie, le principe des actes. C'est avec cet ancien moteur qu'il avait entrepris d'accomplir les actes nouveaux et, à la première expérience, le défaut d'adaptation éclate entre ce moyen d'autrefois et la fin nouvelle.

Rébecca, l'organisme neuf, n'a pas réussi à se substituer à l'ancien. « Il ne saurait y avoir de triomphe pour une œuvre qui a sa racine dans le crime », dit Rosner. Cela signifie que la tendance à varier ne parvient pas à se faire jour dans la race ni dans l'espèce, là où elle trouve déjà des forces organisées, des êtres qu'il faudrait supprimer d'abord par un meurtre : car l'accomplissement de ce meurtre* épuiserait l'énergie qui était destinée à s'épanouir en formes neuves. Dans cette lutte entre les deux femmes, entre l'avenir et le passé, c'est Rébecca qui est vaincue. « Rosmersholm m'a brisée, dit-elle. J'ai perdu la faculté d'agir... Ma

l68 LA FlCnON UNIVERSELLE

volonté a été courhée sous des lois qui lui étaient étrangères.,. Je vois aujotird'lini la vie comme on la voit à Rosmersholm, Je suis coupable. Il est juste que j'expie. » Elle se diriç;-e avec Rosmer vers la passerelle, et tous deux, s'étreig-nant, se précipitent dans le torrent. « Madame les a pris », s'écrie M"^'" Ilelselt, et cette version superstitieuse de l'unique témoin du drame notifie le triomphe de l'hérédité sur la tendance à varier.

Ce sont les mêmes personnages qui vont cire en scène dans Solness, — les forces du passé, les forces du futur, — et c'est aussi la même lutte, comportant la même solution : /a tnidance à varier irréalisable dans la race. Mais la vie de maître Solness embrasse une période de temps considérable, l'histoire totale d'une race depuis sa formation jusqu'à sa décliéance. Le personnage de Solness comporte une double et contradictoire incarnation. Avant de nous certifier, par sa chute vertigineuse, l'impuissance de la race à se modifier, avant de symboliser, comme Rosmer, le vain effort du passé pour créer l'avenir, il a été naguère le symbole de la génialité, de la nouveauté de la Vie, Vers une époque contemporainedela suprême métamorphose d'Ellida, Solness fut l'être encore virtuel, en qui, pour la dernière fois, la tendance à varier s'exerça, avant de se figer en une forme définitive. Il fut le

fondateur de la race, et le récit de cette phase léj-endaire, en nous initiant aux circonstances parmi lesquelles la Vie, dans son enfance, évolue et se métamorphose, nousfera mieux comprendre ensuite pour quelle cause tout changement est interdit à la Vie constituée par l'hérédité en race ou en espèce. Solness à ses débuts agit sans préméditation. Il ne s'efforce point. Les circonstances le façonnent. Il est en harmonie avec elles; il est leur expression. Il n'a pas à lutter pour exercer la suprématie. Des aides mystérieux le servent. Le passé, dès qu'il est venu, s'est abîmé dans les décombres d'un incendie : les jumeaux sont morts, les poupées de M™« Solness ont été détruites, toutes les traditions, qui tirent leur charme dece qu'elles ont long-temps duré, ont été anéanties. Solness n'est pas intervenu dans celte œuvre de destruction; c'est plus tard seulement, lorsque sa conscience sera devenue débile, qu'il se croira responsable de la connivence des aides à détruire sa vieille maison. « Admettons, dira-t-il alors, que la maison eût appartenu au vieux Knut Brovik, jamais elle n'aurait brûlé si à propos, n — En effet, cet incendie l'a servi : il a construit, à la place de l'ancienne maison, une demeure familiale, sur un plan nouveau, et il s'est trouvé que les hommes, autour de lui, voulurent tous posséder de semblables demeures. Abolie l'ère des églises avec de hautes tours, ce fut l'heure

I /O LA FICTION UNIVEIISCLLR

d'une luimanilé clierchaiit sa joie en elle-rnèdie, sans recours ù un idéal irnai^inaire. Durant cette période, Solness a liioin[)lié, éloufranl autour de lui toute manifestation d'une pensée dillérente.

Mais voici <[ue cette phase de g'randeur touche à son déclin; la formule créée par Solness ne va plus étie la meilleure pour vivre. Il est le premier, le seul peut-être, à le sentir, car sa renommée et sa puissance sont à leur apogée. Lui cependant s'inquiète. Il craint une expiation de sa long^ue prospérité, il craint le revirement. Il considère les maisons familiales qu'il a construites et se demande : rt Oui sait si désormais on voudra deces demeures?» Hilde lui sii^nific rim{)alience des formes nouvelles qui veulent suri^ir : <( Oui, les dix ans sont révolus et je ne veux [)lus attendre. Allons, allons, vile mon château ! » Au lieu de s'obstiner, comme l'hérédité l'exig-erait et comme eût fait Brand, à construire les mêmes maisons dont il fut l'inventeur, à les i)erfectionner sans en modifier le type, Solness, l'être de génie en qui une première fois se réalisa naguère la Icndance à varier, Solness va tenter d'être encore une seconde fois l'instigateur du changement, et il va concevoir des demeures selon un plan nouveau. Et, comme le pouvoir d'évoluer u'ap[)arlient à la vie que vers ses origines, la conceplion de l'idée ncjuvelle que Solness entreprendra de mettre au jour va être située par Ibsen en

IBSEN l-Jl

une période aiitéiieiire de la Nie de son héros, vers le (enips de sa géiiialilé première. C'est ce qu'exprime la scène merveilleuse du premier acte, au cours de laquelle Hilde ryppelle à Solness oublieux tout ce qu'il a fait dix ans auparavant : comment il l'a soulevée de terre, embrassée à maintes reprises et comment il lui a promis un royaume. Ainsi celte divination propliéii<pie des formes futures surfit, chez Solness vieilli, à l'état de vision antérieure, sans lien avec ses dernières conceptions, sans effort de raisonnement, mais comme un fait (le mémoire suscilanl une réalité préexislanle dont l'activité long^temps sommeilla pendant (jue d'autres manifestations de la vie s'épanouissaient. C'est celle vision qu'il va tenter de mettre en œuvre ; mais sa tentative est condamnée, car Solness désormais ne sera plus en harmonie ni avec les circonstances présentes ni avec lui-même. II ne sera pasen harmonie avec les circonstances, car, par le fait de son génie, il devance son tem[)S, par là s'isole. H n'aura plus les aides qui favorisèrent sa [)remière entreprise. Il ne sera plus en harmonie avec luimême, car la modalité nouvelle de la vie qu'il entrevoit exi^^e, pour être pratiquée, une sensibilité différente de celle qu'il s'est formée, tandis qu'il habitait et construisait ses demeures familiales. Aussi, quand bien même il parviendiait maintenant à édifiei sur un plan nouveau d'autres demeu-

res, celles-ci ne sauraient être pour lui un foyer. Un divorce est prononcé entre sa faculté d'imai^ineret sa faculté de réaliser, et Ibsen exprime cette dissociation par la sensation de vertige qui s'empare de Solness lors(ju'il tente de monter au sommet delà maison ornée d'une haute tour qu'il a fait bâtir. Pour assister à ce spectacle, les ouvriers qu'il a employés et tenus sous lui durant toute la période accourent. <( Pourquoi veulent-ilslevoir?» demande Ililde. (( Parcequ'il a peur, répond Ragnar, de monter sur sa propre maison, et qu'ils tiennent à le constater. » Solness donne ainsi le spectacle tragique d'une force qui essaierait de dépasser ses propres limites, d'une plante qui, au lieu de reproduire avec ses graines des plantes send>lables à elle-même, tenterait de se transformer directement en une autre. Ces tentatives, impossibles dans le monde physique, se représentent un moment dans le monde moral par le pouvoir dévolu à l'homme de se concevoir autre qu'il n'est. Mais l'événement prouve aussitôt que cette fausse conception n'emporte aucun pouvoir de réalisation

D'ailleurs, depuis que Solness tente de créer l'avenir au delà des limites assignées, toutes ses conceptions manquent d'une base réelle, comportent une incohérence, une part absurde. Ililde l'interroge sur sa nouvelle maison : « Y aura-t-il des' chambres d'enfant là aussi ? — Trois comme ici. —

Et pas d'enfants? — Il n'y en aura jamais. — Eli bien! n'est-ce pas comme je vous le disais? — Quoi? — Que vous êtes tout de même... un peu fou. »

Dans une pièce précédente, Ibsen, avec Hedda Gabier, nous a donné le spectacle complet de cette incohérence, résultat d'une dissociation entre l'activité réelle d'un être et les butsqu'ilassigne à son énergie. Hedda sait que l'ancien mode vital est condamné. L'idéal qu'il comportait a perdu sur elle tout empire et ne s'objective plus à ses yeux en aucun illusoire, cause d'actes. Elle méprise les vertus qu'il engendre. Elle n'a pas de devoirs à remplir puisqu'elle ne reconnaît plus l'autorité de la formule qui les impose. « Qu'on ne vienne pas me parler de devoirs à moi, » s'écrie-t-elle. INIéprisant le passé, elle voudrait comme Rosmer, comme Solness créer l'avenir et les modalités nouvelles de la vie.. Mais, de mépriser certains actes ne confèrepas le pouvoir d'en exécuter d'autres. Son énergie, détournée des buts anciens auxquels elle était adaptée, ne tendra plus vers aucun but et ne se dépensera qu'eu actes stériles. De sa fenêtre elle tire au pistolet. « Sapristi ! vous continuez donc à cultiver ce sport w, s'écrie l'assesseur Brack, en entrant par la porte du jardin. « Sur quoi tirez-vous donc? — Oh ! sur rien, répond FIcdda, je m'amuse à tirer en l'air dans le ciel bleu. » Hedda nous donne, à

174 LA FICTION UNJVF.nSLLLE

vrai dite, le spectacle d'une impuissance. Celle impuissance éclate par le besoin qu'elle a de se prouver sa force. Ses actes ont pour ressort un doute, une angoisse. Ils sont une parodie de la force. Il lui faut constamment démentir par des ex[)ériences la sensation (Tinipuissance qui la hante :•« Je veux une fois dans ma vie peser sur une destinée humaine », dit-elle, lorsqu'elle a décidé Lœvborg à accepter l'invitation de l'assesseur Brack.

Lœvhorg est un de ces monstres physiologiques dont on a formé précédemment l'hypothèse. Par quel([ue persistance mystérieuse des virtualités primitives, la tendance à varier, à recevoir des circonstances nouvelles une forme nouvelle, s'exerce encore en lui, dans le milieu rij^ide de l'espèce. Il entrevoit les formes du futur. Il vient de composer un livre dans lequel « il s'agit de l'avenir ». Dans la région et le temps inconnus où la Vie s'évertue encore en métamorphoses, ce germe de nouveauté eut pu sans doute se réaliser; il n'eut pas été l'apanage d'un seul individu, mais plusieurs celhdes voisines, façonnées par des circonstances idenlicjues, se seraient fortifiées par des associations ; surtout, ce groupe émergeant n'eût pas eu à redouter l'hoslililé d'un milieu fort. 11 en sera tout autrement dans l'espèce: toute alliance sera interdite à cet individu différent. Pourtant un instinct a attiré Lœvborg vers Hedda, vers l'èlre]^qui, à défaut d'une

g-énialité semblable à la sienne, s'est délaché du moins des anciennes modalités. Jeune fille, il a voulu la posséder ; mais Hedda, bien que devinant en lui le germe de la vie nouvelle à laquelle elle aspire, Ifedda l'a menacé de son pistolet, par peur de l'opinion, malgré son désir secret. L'hostilité des circonstances se représente, dans le milieu de la lace, par le défaut d'éneigie de tout ce qui tend à s'affranchir. ITedda redoute le scandale : <( Oui, Hedda, vous êtes lâche au fond w, dit Lœvborg, et Iledda répond : « Du courage ! Ah ! oui, si on en avait! — — Peut-être alors pourrait-on supporter la vie ! » Mais, après avoir repoussé l'attaque passionnée de Lœvborg, elle a épousé Tesman, ce représentant de riiérédilé sous son aspect déchu, cette caricature étonnante de la faculté d'éducation, Tesman (jui s'écrie avec naïveté : « Mettre de l'ordre dans les papiers d'autrui, c'est bien là mon affaire. » Heddaconfesse plus tard sa lâcheté et son secrel désir lorsque, Lœvborg lui reprochant de ne l'avoir pas tué naguère, elle murmure cetteconfidence : «Avoir manqué de courage pour vous tuer. . . ce ne fut pas là ma plus grande lâcheté, ce soir-là. » En se refusant à l'homme qui détenait les virtualités de la vie, elle a conscience d'avoir compromis l'avenir. Or tandis qu'elle épousait Tesman, Lœvborg portait à une insignifiante, à la douce et niaise Théa Elvsted, la semence du futur.

I7O ï A FICTION UMVF.nSKLLE

Avec le don de nouveauté qui est en lui, Lœvbort" porte une ardeur conleniporainedes virtualités primitives. Il paraît excessif dans le milieu déjà fossile de l'Espèce : « Et dire que cet homme, doué comme il l'est, restera incorrigible. — Tu veuxdire, répond lledda, qu'il a plus d'ardeur et de vie que les autres. » Physiolog^iquement, les org-anes nouveaux qui ont commencé à se former en lui n'ont pu se coordonner avec les anciens : il est déséquilibré, et c'est une cause de faiblesse. Ivre, il a perdu dans la rue le manuscrit de son livre sur l'avenir. Or l'œuvre de nouveauté qu'il a une fois ébauchée, lui-même ne saurait plus la recommencer. Iledda, qui possède le manuscrit ramassé par Tesman, demande : « Tu crois qu'un tel ouvrage est impossible à refaire, qu'on ne peut pas l'écrire deux fois. » Et, sûre de celte impossibilité, elle symbolise ici sous les apparences d'une jalousie d'amour, la fureur exaspérée du passé, qui, incapable de survie, impuissant à créer l'avenir, s'efforce de l'anéantir; elle brûle le manuscrit du livre qui fut dicté à une autre : « Maintenant, je brûle ton enfant, Théa, la belle aux cheveux crépus... L'enfant que tu as euavecEylertLœvborg...IMaintenantje brûle, je brûle l'enfant. »

Lœvborg-, l'être anormal, le monstre physiologique et qui n'était point viable, va disparaître. Il se tue avec le pistolet qui naguère le menaça. Hedda,

cerlaine désormais que le germe nouveau qu'elle n'a pu porterne fécondera pas d'autres flancs, Hedda, à son tour, se tue., abolissant avec elle la modalité du passé qui s'obstinait à vivre, l'enfant de Tesman qu'elle vient de sentir remuer en elle.

Après Lœvborg-, Borkman est aussi une de ces tentatives monstrueuses de la nature, pour réaliser brusquement, dans un individu de l'espèce, une forme nouvelle. Borkman est un organe nouveau qui cherche à prendre place et à se développer parmi les vieux ooumons et le vieux cœur et l'estomac traditionnel de l'animal ancien. 11 est une subs tance virtuelle, demeurée au delà des limites normales, dans un corps façonné par l'hérédité, et prête à recevoir encore, à travers les parois rigides nui l'enferment, l'influence directrice des circons-

tances extérieures. « De tous les points du pays, s'écrie Borkman, du cœur des roches et du sein des montagnes, m'appelaient les millions captifs implorant leur délivrance... Personne n'entendait leur appel... excepté moi. » Et cette réceptivité physiologique va se représenter dans le milieu moral par une puissance. « J'avais le pouvoir et j'obéissais à une suggestion intérieure d'une irrésistible puissance... Je voudrais savoir comment auraient agi les autres s'ils avaient eu le pouvoir. »

17''^ 1-^ KM IIHN r\lVEI\SKI,l,E

Jjt; j)t)ii'> nr est ici 11' laclenr idôolo^iijue du draiiiL'. Il re()r<';siMile, qu'on ne l'oublie pas, la tnidiincc à varirr. la virtualité propre à créer les modalités nouvelles de la vie. Il faut se souvenir aussi de la date et des circonstances du drame : le principe d'hérédité est déclin de son privilèije de créer des êtres en harmonie avec le milieu. Nous sommes transportés parmi le paysag^e mélancolique dessiné par Verlaine dans Jadis et Naguère : « Je suis Vempire à la fui de la décadence. » La race, lassée de lang-uir, regarde venir les g^rands barbares blancs qui mettront fin à son ag-onie. El c'est aussi, parmi les énergies distendues, l'attente anxieuse d'un miracle : Qui de nous qui de nous va devenir un Dieu ? » Pour parler la langue des anciennes sensibililés.le pcrsonnag-e sympathique sera donc ici la tendance à varier, le pouvoir, l'effort de Borkman pour conquérir le futur, effort auquel s'oj)poseiil toutes les vertus anciennes, tous les org^anes héréditaires. Ces vertus seront en conséquence les forces mauvaises que Borkman devra vaincre, et qui, pour confirmer l'inflexibilité de la loi biolog-ique, vont triompher de lui. Par l'entremise de ce synd)ole, la transsubstantiation la plus complète qu'on rencontre dans le théâtre d'Ibsen va se trouver réalisée dans Borkman. Car il y aura contradiction directe entre la valeur ordinaire des actes qu'il accomplit et leur valeur aljjébrique.' Pour

les spectateurs non avertis, Borkman sera un ambitieux d'égoïsme démesuré chez qui la passion de parvenir a étouffé tout scrupule. Ceux-ci lui reproclieront l'abus de confiance par lequel il a fait un usage illicite des dépôts de la banque, ils s'indigneront surtout de ce qu'il a renoncé à la femme qu'il aimait pour la troquer contre l'appui du rival puissant qui la convoitait. Mais ils lui sauront gré du sentiment qui le pousse à laisser intact, dans les caves de la banque, le dépôt d'Ella Rentheim. Les initiés éprouveront des mouvements contraires : pour eux, l'amour du pouvoir qui dévore Borkman étant l'action de la tendance à varier, ils feront abstraction de tout ce qu'une pareille ambition peut signifier d'autre dans le cours ordinaire des choses; elle est ici la recherche du mode nouveau de la vie. Aussi et sommairement, tout ce que Borkman va entreprendre pour faire triompher cette recherche sera loué, tout ce qu'il fera contre ce but sera blâmé. Et d'applaudir tous ses efforts pour étouffer en lui les vertus anciennes; d'applaudir le héros voleur lorsqu'il descend dans les caves de la banque et fait main basse sur les dépôts pour les destinera l'accomplissement de l'œuvre; de l'applaudir encore lorsqu'il consomme un forfait plus inouï, lorsqu'il renonce à Ella en faveur de Hinkel, blessant notre sentimentalité dans son point le plus sensible, faisant plus, transgressant la loi profonde

l8o U\ FICTION UNIVERSELLE

de la jalousie des sexes. Mais les initiés détournent leur esprit de la si^-nification apparente de l'acte pour ne considérer que sa quantité, son intensité, pour lire le coefticientd'énerg-ie qu'il fig-ure. Cet acte est pour eux un sig'ue alg-ébrique : ils le traduisent par l'idée de l'eflort le plus formidable que pouvait accomplir Borkinan pour s'arracher au passé. Et frénétiquement ils applaudissent. Au contraire, ils désapprouvent Borkman rappelant à Ella comment il respecta son dépôt, alors qu'il s'emparait de tous les autres: « Quand on est venu m'arrêter, on a trouvé intact dans les caves de la banque tout ce qui était à toi. » Ils le condamnent en entendant ce dialog-ue où, se comparant à un aéronaute prêt à s'élever dans les airs, il dit : <( On ne prend pas avec soi ce qu'on a de plus cher en s'embarquantpour un tel voyage... — Ce que tu avais de plus cher, c'était moi? » demande Ella. Et Borkman répond : « Oui, je crois m'en souvenir. » Par cet acte, Borkman signifie que, malgré tous ses efforts, il n'a pu se défaire de l'ancienne sensibilité, qu'il est enfin vaincu par elle et qu'elle condamne à périr l'être de nouveauté qui se formait en lui. Borkman respectant le dépôt d'Ella, c'est Solness se sentant coupable vis-à-vis d'Aline, c'est Solness craignant l'expiation, Solness précipité du sommet de la tour — et déjà c'est la victoire des forces du passé sur- Borkman, c'est l'étreinte « de la main

IBSEN l8l

de g-lace et de fer « qui va lui broyer le cœur. Le symbole éclate à chaque pag^e de cet admirable drame, et partout l'idée trouve à se poser sur une image ou sur un fait. Borkman, né dans la mine, sort des entrailles de la terre. Il vient avec des secrets nouveaux; on ne lui connaît pas d'ancêtres. Mais à peine a-t-il commencé à grandir, que le voici cerné par l'amour des deux sœurs; il épouse Gunhild; il habite la demeure familiale des Rentheim. Cette force, prête à varier, est circonscrite entre les formes dupasse: — Gunhild, lepassé sûr de ses droits, fidèle avec rigueur à ses devoirs : « Des gens dans notre position ont bien autre chose à faire qu'à songer à leur bonheur ))^ le passé qui connaît et respecte la formule ancienne, qui a des buts d'existence tout faits vers lesquels il se dirige et qu'il impose, Gunhild qui destine Erhart à la réhabilitation du nom paternel : « Oublies-tu le but auquel tu as voué ton existence? — Eh! dis plutôt que c'est toiqui l'y as vouée; tu as substitué ta volonté à la mienne...», Gunhild, le passé résistant et inflexible et dont Borkman dira : « Elle est dure, Ella, dure comme ce fer que je rêvais autrefois d'arracher aux montagnes. » — Ella, non moins incapable dans sa douceur de concevoir autre chose que l'ancienne formule de la vie, non moins sourde aux appels de l'extérieur, Ella, dont la dernière préoccupation, parmi les ruines qui

iSa LA KICIION UNIVERSELLE

renviroimenl, est de transmettre son nom de Renllieim, son nom qui va périr, au fils de Borkman, admirable trait par lequel elle exprime l'acharnement de la vie à perpétuer ses anciennes apparences, la persistance de l'hérédité à maintenir l'invariabilité du plan organique.

Pris entre ces deux lormes du passé, l'être de nouveauté qu'était Borkman au début va être étouffé. Ainsi d'un cœur anormal et monstrueux que comprimerait et briserait la pression des organes sous les parois inflexibles du thorax. Lui qui disait à la petite Foldal: « Xe faites jamais la folie de douter de vous-même », qui répétait à son vieil ami : « Si tu doutes de toi-même tu es perdu d'avance », il a désormais besoin, ainsi que le constate M™*^ Borkman, d'une approbation venue du dehors, et il dit à Ella : « Je ne sais plus qui de nous deux a raison. » C'est la mort de l'être nouveau qu'avait développé en lui une persistance anormale delà tendance à varier. Il doutede lui parce qu'il ne perçoit plus l'appel chantant des forces dufutur. Les parois du passé se sont rapprochées pour l'enserrer et l'isoler des circonstances extérieures dont, seul, parmi tous ceux de la race, il entendait les ordres. Comme la glace immobilise la surface changeante des eaux, le passé a mis sur lui son étreinte et son silence et quand il est mort Ella dit bien : «Une main de fer et de glace lui a broyé le cœur.»

IBSEN l83

L'épisode qui nous montre Borkman laissant intact dans les caves de la banque le dépôt d'Ella Rentheim évoque un épisode parallèle, qui fut signalé dans l'un des premiers drames, dans Brand. C'est, après la mort du petit Alf, l'exigence de Brand contraignant sa femme à donner à une pauvresse les vêtements de son enfant conservés par Agnès comme une relique. « Les as-tu donnés joyeusement? » Borkman aussi a réservé une reliquequ'ilne se résout pas à sacrifier. « On ne prend pas avec soi ce qu'on a de plus cher en s'embarquantpour un tel voyage », et cette restriction stérilise son effort.

Cen'est passeulementpour jouirdela belle symétrie de l'œuvre d'Ibsen qu'il faut considérer cette même exigence d'absolu en deux personnages qui représentent un moment si différent de la race. Mais ce traitnous éclaire sur le vice essentiel qui condamne à un sûr désastre la tentative de Rosmer, de Solness ou de Borkman pour créer l'avenir. Que Brand exige de la volonté le triomphe le plus complet sur l'instinct, qu'il condamne toute restriction et fasse deVeJJbrt moral, pour réaliser un modèle donné, la condition du salut, cela se justifie puisque le modèle de la vie parfaite est donné, puisque le type spécifique a été posé parl'ancêtreet que les descendants n'ont d'autre mission que celle de le repro-

l84 LA FICTION UNIVEHStLLJi

iliiire par l'hérédité ou par l'éducation. Mais, que les inventeurs du mode nouveau de la vie se servent du môme moyen, voilà qui nous assure de l'inefficacité de leur recherche. Car on ne s'efforce à reproduire que des modèles connus, et c'est l'inconnu que l'on attend d'eux, c'est proprement le miracle. La conception scientifique d'Ibsen rencontre ici la conception mystique de l'épopée wagnérienne : Sieyfried, Parsifal, les héros sauveurs sont des simples et des inconscients. De même Solness, Borkman, tant qu'ils symlDolisent dans le drame la nouveauté de la vie, sont aussi ces inconscients. Ils ne vont pas vers un but, mais ils sont poussés et dirigés par des forces auxquelles ils n'opposent point de résistance. Ils sont entièrement passifs. Soiness, au temps de sa génialité, n'agit pas nominativement; il a des aides qui préparent et lui dictent sa tâche : les circonstances dessinent la forme de son action. Borkman obéit à. une suggestion d'une irrésistible puissance. Mais, sitôt que l'un et l'autre cessent de symboliser la tendance à varier pour devenir des représentants du passé voués à la tâche impossible de réaliser l'avenir, leur entreprise se montre chimérique par un défaut d'adaptation entre la fin et les moyens. Ils essayent de faire mouvoir la modalité nouvelle avec l'ancien levier. Ils appliquent une énergie où il faut une passivité. Ils s'efforcent lorsqu'il fau-

IBSEN l85

drait attendre et subir. Solness ne peut monter sur le sommet de la tour qu'il a élevée. Il sait que le vertig'e va le prendre. Mais il a recours aux vertus anciennes : il dompte son instinct, monte et s'eirondre. Borkman aime Ella Rentheim ; il prévoit que cet amour va faire échouer son entreprise; le voici tenu, pour parvenir au but qu'il s'est fixé, (l'exercer l'ancienne vertu, — avec une force incroyable, de dompter sa sensibilité, de surpasser l'héroïsme de Brand, de consentir un renoncement que n'eut pas à réaliser ce pur représentant de l'ancien mode de la Vie. Et, de même que Solness ne triomphe pas du sentiment de vertige qui le jette du sommet de la tour, de même Borkman est terrassé par sa sensibilité ancienne : son effort avorte. Les plus hauts représentants du passé, au prix de l'effort le plus formidable, ne peuvent accomplir ce que réalise légèrement le héros joyeux du mode nouveau. En présence d'un but nouveau à atteindre, là où le passé, qui ne peut modifier sa formule, ie développe jusqu'aux dernières limites de sa perfection, le mode nouveau invente un procédé différent et simplificateur, résout la difficulté autrement. L'histoire de l'industrie humaine offre un exemple typique de ces luttes inégales avec la découverte de la vapeur, qui est un moyen nouveau et comme un nouveau plan organique appliqué aux êtres créés par l'homme.

l86 LA FICTION UNIVERSELLE

Dès que les moteurs à vapeur apparaissent, voici la race des bateaux à vtûle devenue fossile. Quelques perfectionnements extrêmes qu'on apporte à leur gréement, ils sont condamnés à céder la suprématie des eaux aux navires pourvus des organes nouveaux.

Solness, Borkman, dès que la tendance à varier les abandonne, méconnaissent cette nécessité de modifier l'ancien mécanisme pour faire face à des circonstances modifiées. Ils la méconnaissent d'autant plus que ce mécanisme joue en eux avec plus de perfection, et qu'ils en peuvent tirer son maximum de force. Ils persévèrent avec acharnement dans leur méthode. C'est qu'il ne dépend pas d'eux d'asir autrement : ils ne sont pas maîtres de susciter en eux la spontanéité qui tracera sur le mur blanc de l'avenir la formule de la loi nouvelle. Ils continuent d'avoir une foi aveuçle dans le procédé ancien de leffort et, loin de s'apercevoir que c'est ce procédé qui ne vaut plus, ils s'accusent de ne pas l'appliquer avec assez de violence. Solness vieilli se demande s'il n'a pas la conscience débile, et c'est par cette anxiété que se traduit le défaut d'adaptation entre son énerg-ie réelle et les buts qu'il lui assigne. Il s'éprend des êtres jeunes qui dotèrent autrefois la vie de ses formes neuves, qui furent des fondateurs de races. Il demande à Hilde si elle a lu les récits des Sagas. Les Wikings exci-

IBSEX 187

tent son envie, Ie,s Wikings qui « faisaient voile vers les pa3'S lointains où ils allaient piller, incendier, tuer les hommes... et enlever les femmes... C'était là, dit-il, des gaillards à conscience robuste. Quand ils rentraient chez eux, ils pouvaient manger et boire. Et ils étaient, avec cela, gais comme des enfants. Et les femmes donc! Souvent elles ne voulaient plus les quitter. » Lui, s'apitoie maintenant sur le passé qu'il a détruit, sur la triste Aline qui avait, elle aussi, une tâche à remplir. Il redoute l'expiation. Aussi juge-t-il les Wikings en représentant du passé qui ne connaît qu'une seule modalité pour engendrer des actes, rejfort... « Il y a dans la vie des forces que vous paraissez ignorer w, dit M"*" Wilton à Gunhild. Ces forces, Solness les ignore aussi, et ce sont celles là qui se manifestent chez les Wikings. Car ceux-ci n'ont pas la conscience robuste qu'il leur attribue; le vrai est qu'ils n'ont pas de conscience. Ce sont des germes sans racines dans le passé. Ils n'ont pas à observer ou à violer les règles d'une sensibilité ancienne. Ils ne connaissent pas d'autre sensibilité que la leur. Les modes de cette sensibilité vont promulguer la loi nouvelle. Loin qu'ils relèvent d'une morale, ils la créent, et, parce que leurs actes spontanés datent la force et la santé de la race, ils sont des modèles pour l'avenir.

N'avoir pas de passé, ignorer tout passé, telle

l88 I.A IJCTION L'NiyEnSKLI.E

est la condition ([ue doit réaliser tout être destiné à promulguer l'avenir. C'est de ce point de vue qu'il faut interpréter le mot de Rosmer : « Il n'y a pas de triomphe pour une œuvre qui a ses racines dans le crime » et la prédiction d'Ella à Borkman: « Tu as tué la vie d'amour dans la femme qui t'aimait et que tu aimais aussi autant qu'il était en toi. Et c'est pourquoi je te le dis, Jean-Gabriel Borkman, tu ne toucheras jamais le prix du meurtre. Jamais tu n'entreras en triomphateur dans ton royaume de glaces et de ténèbres. >> Commettre un crime sur le passé, c'est prouver qu'on ne l'ii^nore pas. Lutter contre la sensibilité ancienne, c'est montrer qu'on en relève; ainsi de Borkman f[ui s'efforce pour l'étouffer. Il applique, à la recherche du mode nouveau, le procédé même qui était la vertu de l'ancien mode et par là montre ses racines plong-eant dans le passé. Or les véritables champions du futur ne détruisent pas le passé, les aides pour eux ont rempli cette tache. Eux, vont joyeux ; ils ignorent les ruines sur lesquelles ils s'élèvent. Ils ne commettent pas plus un meurtre qu'un promeneur dont la marche écrase sur le sol les milliers de bestioles qu'il ne voit pas.

inSEN

Ignorer le passé, n'y tenir par aucune attaclie, telle est donc la condition réalisée par tout fondateur d'une nouvelle formule sociale. Cette condition est, dans le milieu moral, un corollaire de la loi physiologique : il n'y a pas de lien de filiation directe entre espèces.

Aussi, toutes les fois qu'Ibsen nous montre dans son œuvre des personnages qui symbolisent le mode nouveau de la vie, ne manque-t-il pas de leur assigner une origine douteuse, de briser pour eux, par quelque trait, ou de relâcher le lien héréditaire . Rébecca West est enfant naturelle, son atavisme est rompu, elle n'est pas de la race dont elle paraît être, et, pour accentuer cette impression, marquer Ig, solution de continuité, elle vient aussi d'une région imprécise, de l'extrême Nord, desbrumes, de l'inconnu, de là-bas, — là-bas où s'élaborent, loin de l'observation possible, les espèces nouvelles. Borkman est sans aïeux, il sort de la substance anonyme de l'humanité. M^'' Wilton, qui représente dans Borkman l'action même des circonstances extérieures sur les forces virtuelles de la vie, qui essaie sur Ehrardt « son pouvoir magnétique », M*^^ Wilton a rompu un lien social,

igO I-V FICTION l'MVERSEIXE

elle est divorcée. Quant à la petite Ilildc, elle a brusquement quitté les siens et, comme Solness lui demande : « Il y avait donc à la maison quelque chose qui ne vous convenait pas ? dites. — Non, répond Hilde, ce qui m'en a chassée est en moi. Je me suis sentie éperonnée et poussée jusqu'ici. C'était si attrayant d'ailleurs. »

Cette loi stricte, qui condamne toute nouveauté à périr si elle surfit dans un milieu ancien, est fortement exprimée dans So/nf'ss par les altitudes de la petite Hilde, par des mimiques et des jeux de scène. M'"^ Solness, qui représente le passé par rapport à Solness, ne demeure point en sa présence, a Avez-vous remarqué, Hilde, qu'elle s'en va sitôt que je viens ? — J'ai remarqué que, chaque fois que vous venez, elle sesent obli^'^ée de partir. » Et Hilde, qui est ici la nouveauté même de la vie, est prised'un frisson après avoir entendu la plainte résignée d'Aline lui racontant ses deuils. « Avezvous froid, Hilde ? on le croirait », demande Solness. — « Je sors d'un sépulcre», et, plus loin:« Je veux partir... Je ne puis faire de mal à une femme que je connais : je ne prendrai rien de ce qui lui appartient A une étrangère, c'est bien différent.

Quelqu'un que je n'aurais jamais vu... Mais à une femme chez qui je suis venue... Ah ! non, non, 11 1 » La petite Hilde, la tendance à varier, ne pourra plus se réaliser dans Solness, parce qu'elle

IBSEN igi

s'est trouvée, dans sa demeure, en contact avec le passé dont la vue apitoie et débilite la conscience.

AvecRébeccaWest^ avec Lœvborg, avec Solness et Borknnan, Ibsen nous a déjà fait connaître dans quelles conditions la tendance à varier se développe dans la vie. Mais tous ces personnages sont placés dans le milieu hostile de l'espèce et cette tendance, qui a persévéré en eux de façon anormale, est vaincue chez chacun d'eux par les forces du passé.

Après nous avoir montré le triomphe nécessaire de l'hérédité dans l'espèce, de l'éducation et de la tradition dans la race, sur les formes nouvelles de la vie, il a représenté, en l'un des personnages de son œuvre, en la petite Hilde, la tendance à varier et la modalité nouvelle de la vie dans sa pure essence, telle qu'elle saura se réalisera l'heure marquée et dans le milieu propice. « Hilde... savezvous ce que vous êtes? — Oui, oui, un oiseau étrange? — Non, vous êtes un jour naissant; quand je vous regarde, je crois voir un lever de soleil. »

En effet, la petite Hilde symbolise, dans sa fraîcheur, le pouvoir des métamorphoses. Elle est l'inéclos, le germe de jeunesse qui dotera l'avenir de formes neuves. « De l'avenir, mais, grand Dieu! nous n'en savons absolument rien », dit Tesman à Lœvborg qui lui annonce le sujet de son livre. Ce niais deTesman araison et Ibsen se garde de le contredire. Aussi la petite Hilde ne se réali-

sera-l-ellepas devant nous. Elle nous apparaît, dans la Dame de la 3/^r, presque un enfant encore, une sorte d'enfant terrible, toute spontanée et indocile. Ce qu'elle est, ce qu'elle sera, nous ne le savons g-uère, nous voyons plutôt ce quelle n'est pas. Et, tout ce qu'elle nie par ses attitudes, c'est la sensibilité du passé : de ses vertus, de ses défauts , de ses préjugés, elle se montre indemne, et cela, avec le charme d'une g-amine qui peut tout dire et dont la jeunesse est le seul titre. Elle se moque de la sentimentalité de Boletle, amoureuse naguère de son professeur Arnholm. Elle ne supporte pas les faibles et les malades; elle bafoue Lyngstrand; marchant à ses côtés, le quitte brusquement et se met à courir parcequ'il se traîne trop lentement. Lyng-sfrand symbolise, sans grandeur, le passé qui s'efforce de se renouveler. Comme tous ceux à qui une activité réelle n'impose pas leur destinée, il se cherche des buts d'existence, il se propose une vocation, il décide d'acquérir par V effort un don. Il n'est rien dans le présent, mais il a décidé d'être sculpteur : « Non, je ne suis pas peintre, répond-il à Ballested , mais j'espère devenir sculpteur. » Ililde, initiée aux secrets de l'avenir, perce à jour ce mensonge vital et se réjouit de ce que les moribonds, ceux qui sont faits pour mourir, vont enfin mourir. « Je ne le plains pas. Seulement, cehi me semble attrayant. — Quoi donc? demande Bolette.

IBSEN igS

— Derexaininer avec intérêt et ensuite de lui faire raconter qu'il n'est pas dang-ereusement malade, qu'il va partir pour l'étranger et devenir un grand artiste. Il croit à tout cela et c'est son bonheur. Eh bien! non, rien de tout cela ne sera jamais réalisé. 11 mourra avant, et je trouve que cette pensée ne manque pas de saveur. »

Dans Solness, Hilde continue de nous notifier la loi nouvelle, la loi du changement. Ibsen accumule autour d'elle tous les traits qu'il a déjà groupés autour de Rébecca et de Borkman , dans leur période de nouveauté. Lorsqu'elle nous apparaît dans la demeure de Solness, sans malles, sans vêtements de rechange, insoucieuse, elle a quitté les siens, rompu toutes amarres avec le passé. Autre fait en g'uise de symbole, Hilde ne lit jamais. (( Ah non, plus jamais, jamais, dit-elle; j'aurais beau lire, le sens m'échapperait toujours, n Par cette abstention, elle se soustrait à la tradition et montre que la faculté d'éducation ne s'exerce pas en elle. Elle relève du spontané, de l'inconscient et du m3'stère des croissances naturelles. Elle va sans préméditation vers un but inconnu. Elle attend sa réalisation des circonstances. Elle est passive et ne s'efforce pas ; une heure un milieu favorables feront éclore le g'erme qu'elle est, inconscient de sa forme future, incapable de diriger sa croissance. « Pouvez-vous m'employer à quelque chose , maître

ig4 LA FICTION t'NIVERSELLE

Solness? — Vous êtes ce qui me manquait le plus. — Oh! joie et Iriomplie, je tiens donc mon royaume ! »

Désormais, c'est de Solness que va dépendre la réalisation d'elle-même. Aussi par des coquetteries, et des promesses, et des défis, rexcilet-elle à tenter l'entreprise impossible. « Est-ce vrai, oui ou non? demande-t-elle. — Que je suis sujet au vertiqi'e? » interrog-e Solness, et Hilde spécifie : « Oue mo/i architecte n'oscpsLS...ne peut pas monter aussi haut qu'il bâtit. » Et, lorsqu'après avoir atteint le sommet de la tour, Solnesschancelleet tombe, lesentiment qu'elle éprouve n'est pas de la douleur, mais une émotion seulement etune émotion triomphante. <c Mon maître ! » s'écrie-t-elle. Car elle a entendu un chant, un chant puissant dans l'air et vibrer des sons de harpe. Solness est mort, mais il a fait luire un instant aux yeux de Hilde la forme future dont les circonstances la doteront; et il a donné en même temps une preuve admirable de ce pouvoir dévolu à l'homme de devancer par l'intelligence les modes de la sensibilité, de concevoir au delà de ce qu'il peut accomplir.

Celte figure de la petite Hilde nous enseigne du mode nouveau de la vie tout ce que nous en pouvons savoir, c'est-à-dire surtout ce qu'il ne sera pas. Il nous enseigne que les vertus de l'ancien mode ne vaudront plus pourcette èrenoiivelle. C'est

IBSEN ig5

la constatation de l'inutilité de l'efFort pour créer la vie nouvelle, et c'est, par contraste, une g-lorificalion de l'inconscient et des forces mystérieuses de la Vie. Hilde est la congénère de ces organismes premiers, qui, ignorant encore le pouvoir de l'hérédité, élaborent, en des ébauches incessamment remaniées, les formes des espèces futures. Elle évolue pour nous dans une vague région à peine défrichée par les savants, elle émerge du fond des mers et du fond des siècles, d'un lieu et d'un temps où, parmi les lentes combinaisons des protoplasmes et parmi les jeux des monères, la Vie hésitante encore s'essaie à mille attitudes, mue et se transforme au gré des circonstances.

Telle est donc la thèse abstraite et scientifique qu'il fut possible de développer parallèlement aux intrigues concrètes nouées dans les drames d'Ibsen : la Vie organique fut-il exposé, affirme sa volonté de vivre par deux procédés opposés : dès qu'elle s'est constituée en e5/)ec^, elle s'obstine à maintenir, malgré l'hostilité croissante du milieu, — dans son intégrité, — la forme acquise : l'hérédité s'acharne à cette tâche. Mais^ avant d'avoir fait le choix qui la fixe dans une espèce^ la Vie témoigne el use d'une autre qualité, d'une souplesse infinie à s'adapter à toutes les circonstances, d'un don de métamorphose égal à l'instabilité du milieu et qui défie la destruction. Ce double procédé se repro-

igÔ I.A FICTION UNIVKHSEIXE

duit avec sa rigueur et sa perfection dans le milieu moral. Par la vertu du facteur idéologique dont ou tit choix, une transsubstantiation complète s'est ainsi montrée réalisée dans le théâtre d'Ibsen. Tandis que l'héroïsme de Brand et la suite des actes moraux qu'il accomplit nous signifiaient l'efficacité du principe d'hérédité, tandis que les tentatives désespérées de Solness et de Borkman nous notifiaient sa rigueur, les gestes d'une jeune fille, traduisant pour nous la loi de variabilité qui gouverne la Vie dans les régions obscures où elle s'apprête, nous initiaient à la vertu première des métamorphoses.

I. Comment se forme un j^roupe social distinct ; la morale et la coutume inventées par le groupe prises comme des attitudes d'utilité propres au is^roupe. — II. Comment un groupe se dissocie s'il se conçoit à l'image de la coutume idéologique et morale composée, en vue de son utilité, par un groupe étranger. La religion universitaire, moyen de celte dissociation pour le groupe français : la foi en la raison comme source de la morale, attitude d'utilité propre au génie allemand, prise pour un dogme métaphysique et vrai en soi. — III. Psychologie du Boulangisme : tentative de réaction contre cet état de dissociation, il en est aussi le symptôme.

Dans une étude publiée naguère, empruntant à Flaubert le nom de sa principale héroïne pour désigner un cas très général de psychologie, on définissait le Bovarysme le pouvoir départi à l homme de se coneevoir autre quil n'est, et on montrait la personne humaine constituée par deux facteurs. L'un de ces facteurs, disait-on, est l'hérédité. L'hérédité fixe « les tendances et les goûts qu'imposent à l'individu la qualité de son tempérament, la composition de son sang, la tension et la délica-

200 I.A FIi.TlON UNIVERSEI.IE

lesse de son système nerveux » ; elle prédispose éc^alement à des représentations intellectuelles et sentimentales, d'une nature déterminée et spéciale. L'autre facteur est l'éducation, si l'on prête à ce terme son sens le plus larçe, si l'on y fait entrer, avec les notions positives qui par elle sont transmises, toutes les représentations intellectuelles et sentimentales que propose à l'individu, non plus son hérédité, mais le milieu où il est plongé. La véritable personnalité est constituée par l'hérédité puisqu'en naissantl'enfant ne possède aucune autre réalité et qu'il tient rigoureusement d'un déterminisme héréditaire, en quantité et en qualité, sa faculté d'éducation elle-même, c'est-à-dire le pouvoir de transformation plus ou moins grand dont il est doué.

Voici donc d'im coté, avec l'élément héréditaire, tout le réel, tout l'intérieur de la personne humaine; voici, avec l'éducation, tout le milieu circonstanciel, toute la réalité extérieure. Voici deux forces, deux réalités qui embrassent l'Univers et qui entrent entre elles en conflit ou en concours constant. S'accorden telles, la personne humaine s'accroît et se montre dans une période d'évolution ascendante. Se contrarient-elles, la personne humaine diminue et s'affaiblit : la série des moi successifs qui composaient cette réalité individuelle cesse de former une ligne droite; les moi nouveaux ne s'inscrivent plus

LE liOVAHYSME DES DERACINES 201

dans le prolongement des nîoi anciens. Or chaque point où la ligne droite se brise ou se courbe marque un triomphe de l'extérieur sur l'intérieur, une désagrég-ation de l'individu. Telle est la réalité du phénomène mécanique.

En tant qu'il se reflète dans la conscience, il se présente sous l'aspect d'un défaut de critique. On a vu que l'hérédité détermine chez l'individu des aptitudes, et des inaptitudes, des possibilités et des impossibilités. Il en résulte que, parmi les conceptions de toutes sortes que lui propose l'éducation, il en est pour lui qui doivent demeurer de purs objets de connaissance, des notians et des spectacles, tandis que quelques autres seulement peuvent être des objets de pratique, des mobiles d'actes et des buts. S'il méconnaît les sug-gestions de sa véritable nature, il va assigner à son activité des buts auxquels elle n'est pas adaptée. C'est dans ce sens qu'il se concevra autre qu'il n'est, destiné à des actes, à des sentiments, à des vouloirs auxquels il est impropre. Or l'individu méconnaît les suggestions de sa véritable nature toutes les fois que l'impulsion des forces héréditaires cesse d'être assez puissante pour entraîner dans la ligne de son propre mouvement toutes les impulsions venues du dehors. L'individu se conçoit alors autre qu'il n'est, parce qu'en réalité une direction étrangère lui est imposée. Le Bovarysme n'est autre

20a LA FICTION UNIVEnSSLLE

chose que le reflet dans la conscience de ce triomphe de l'extérieur sur l'intérieur. On voit ainsi qu'il se forme aux sources mêmes de l'énergie individuelle, qu'il en marque la déchéance et qu'il tend à la dissocier. Le Bovarysme est un cas malchanceux du mouvement, un cas morbide de l'évolution. Vaincu dans sa réalité héréditaire par les forces extérieures, l'individu se conçoit autre qu'il n'est: or, tout le comique et tout le drame de la vie humaine viennent s insérer dans l'intervalle qui se forme entre ces deux expressions d'un même être : ce qu'il est réellement et ce qu'il croit être. Le comique éclate, s'il s'agit d'une énergie inférieure aux prises avec de petites circonstances. Il fait place au drame dès qu'il s'agit d'une énergie majeure dont une longue suite de mouvements heureux avait constitué l'harmonieuse réalité et que viennent assaillir de redoutables circonstances adverses.

Tous les personnages de l'œuvre de Flaubert relèvent de cette fausse conception qu'ils se forment d'eux-mêmes, burlesques, comiques et pitoyables avec Homais, avec Bouvard et Pécuchet ou avec les ternes héros de r Education sentimentale^ singulièrement tragiques avec Emma Bovary. Tous nous montrent la tare qui les déshonore comme une consé(]uence excessive et vicieuse de la faculté d'éducation dont le jeu, sous ses formes heureuses,

LE BOVARYSME DES DÉRACINES 2o3

rend seul possible le progrès humain aboutissant à la civilisation. Tous, au lieu de se transformer et de progresser, à la faveur d'une éducation favorable, dans le prolong-ement de leur hérédité, se transforment sous l'influence d'une éducation adverse, dans le prolong-ement d'hérédités étrangères. L'unité de direction qui faisait leur individualité est par là brisée.

C'est pour plong-er dans la profondeur de ce mécanisme biologique que l'œuvre de Flaubert possède une grandeur et une importance souveraines. Or, la même cause confère au Roman de r Energie nationale de M. Maurice Barrés son intérêt poig-nant et sa valeur considérable.

Le Romande V Energie /za^i'o/ia/e(i) est l'illustration d'un cas de Bovarysme social. Les Bovaryques de M. Barrés sont des déracinés. Imag-e excellente pour montrer le phénomène sous son aspect réaliste. Voici une plante arrachée du sol où elle a g-randi : transportée dans un sol différent, elle va pâtir en raison croissante de la perfection et de la distinction de son espèce. Plus ses racines, son tronc, ses branches et ses feuilles auront été spé-

(i) Voir, les Z)e;>ac('rtes, Fasquelle ; l'Appel au soldat, Fasquelle, et leurs Figures, Juven,

ao/| I.A IICTION UNIVERSELLE

cialisc's par l'ellorl d'une hércdilé plus ancienne oi par des circonstances plus particulières, plus tout cet org-anisme sera impropre à retirer sa nourriture d'un sol et d'un air étrangers, d'un milieu difff'rent de celui en vue duquel ils se sont formés. Cette plante va pàtir : telle est la loi de cette réalité végétale.

M. Barrés nous montre la réalité d'un croupe social soumise à la même loi. En un chapitre des Déracinés (i) et dans V Appel au soldat, avec le récit du voyage dans la vallée de la Moselle entrepris par Sturel et Saint-Phlin, pages si essentielles pour la production de la thèse, on nous rend sensibles, par un exemple particulier, les conditions sous lesquelles des molécules humaines s'agglomèrent et se forment en un groupe social distinct. II faut accepter comme un fait la tendance au groupement chez la molécule et chez l'individu : cette tendance existe puisque nous la voyons constamment se réaliser à tous les degrés de la vie, puisqu'il existe des corps composés et des nations. Or, du fait qu'elle existe elle se montre pour l'individu une condition de puissance, car l'individu qui ne réalise pas cette tendance va se trouver dans des conditions d'infériorité vis-à-vis de ceux qui sont parvenus à s'unir : il est menacé de devenir pour ceux-ci une proie. C'est donc, selon la belle analyse

(i) Dans leurs familles.

LE BOVARYSME DES DÉRACINÉS 2o5

de Nietzsche dans le Zarathoustra, la volonté de puissance qui eng-age l'individu, — le plus fort comme le plus faible, — à entrer dans une association où le plus fort commande, où le plus faible obéit. Par l'association, l'individu limite sa liberté et augmente sa puissance afin de ne pas perdre la vie. Il accepte une règle que fixe l'utilité. Le g-roupe social, constitue par la volonté de puissance des individus, crée donc, sous forme de religions, de morales, de coutumes et de lois, des attitudes d'utilité; il crée des valeurs, selon l'expression du philosophe, nomme bien ce qui lui est utile et mai ce qui pour lui est dang-ereux. Sous peine de disparaître, il obéit à cet ensemble de commandements qui sont la formule de son utilité. « Tout ce qui est vivant est une chose obéissante, » prononce Zarathoustra, résumant en cette maxime ce déterminisme vital. Mais pour qu'un groupe social parvienne à se former et à persister parmi la concurrence des autres g-roupes, il faut qu'il répète longtemps les mêmes suites de mouvements afin de les fixer dans l'organisme social, afin de créer,par ces répétitions, l'organisme social avec ses dépendances et sa hiérarchie. Et c'est ce que Nietzsche encore résume en cette formule de Par delà le bien et le mal: « Le principal au ciel et sur la terre, semble-t-il, pour le dire encore une fois, c'est d'obéir long-temps dans une même direction, »

ao6 LA FICTION UNIVERSELLE

Il faut entendre ces paroles, indépendamnient de tout souci moral, au sens purement scientifique et pour cela iiiflexil)le, (jui leur est attribué et concevoir (pi'une réalité quelconque ne se constitue que sous cette condition d'obéissance lon^^ue et continue qui coordonne entre eux selon une hiérarchie des éléments isolés s'essavant à former un tout: il faut concevoir qu'il s'ag-it ici pour cette réalité virtuelle d'être ou de ne pas être.

Sous le jour de cette analyse voyons avec Sturel et Saint-Phlin se former dans la vallée de la Moselle un g-roupe national. En réaliste, M. Barrés nous donne pour les éléments premiers d'une nationalité « des habitudes accumulées ». Or, la nature et la config-uration du sol, la distribution des montagnes et des eaux, voici les facteurs immuables qui vont imposer aux hommes venus dans cette vallée de la Moselle, prise ici comme exemple d'un cas g^énéral, un emploi toujours pareil de leur énergie et va les contraindre à accumuler des habitudes, à exécuter avec suite les mêmes actes, à obéir longtemps dans une même direction. A l'époque gallo-romaine, aux temps féodaux comme aux temps actuels, cette configuration du sol établit entre le propriétaire de la villa romaine et ses esclaves, entre le seigneur et ses serfs, entre le potentat industriel et ses ouvriers des rapport qui toujours se rénovent selon de tlagrantes analogies.

Parallèlement, voici une autre cause également constante, qui, elle aussi, va imposer à cette nationalité lorraine, en tentative de formation, un rythme org-anique uniforme. Le terroir et sa conformation ont défini les rapports des individus entre eux; la situation du lieu, dans sa relation avec les autres lieux de l'espace, va définir l'attitude des individus du groupe à l'égard des individus des autres groupes. Or, il se trouve que cette vallée de la Moselle est une route suivie à toutes les époques par ceux du Nord émigrant vers le Sud, un lieu de passage que traverse continuellement un flot étranger déposant sur le sol des sédiments, un champ de bataille aussi où des races différentes viennent en conflit pour la puissance. Cette action constantedes circonstances extérieures va donc créer, parmi les hommes assemblés qui ont fixé sur ce sol leurs foyers, un ensemble homogène de réactions qui contribueront à les rendre pareils entre eux et distincts de ceux des autres groupes : car cet ensemble de faits positifs s'exprime en la communautéde]alangue,de la coutume et des mœurs.

On ne peut donner ici que le contour. abstrait de cette description d'une genèse nationale que M. Barrés a vivifiée par l'évocation émouvante du décor et de l'histoire. Il importe toutefois de retenir ceci: que le fait national, tel quel'exposeM. Barrés

208 LA FICTION TJNIVEnSF.LI.E

se montre constitué par des réalités physioloçiques et par des attitudes positives; que la relig-ion, la coutume et la moralen'apparaissent ici que comme des dépendances do ces réalités, qu'elles sont des valeurs créées par les besoins d'une physiologie particulière, aux prises avec des circonstances données, et (ju'elles n'ont d'existence réelle et d'eflicacité que dans leur rapport avec celte physiologie. On verra en effet bientôt que, pour dissocier le groupe national, une prétention contraire et dénature théolog-ique sera substituée à cette conception scientifique: la morale, qui n'existequ'autant qu'on l'extrait d'un tempérament, et ne vaut que pour le tempérament dont on l'extrait, sera donnée pour une réalité existant par elle-même, comportant une application universelle, indépendante de toute physiologie, supérieure à toute convenance particulière.

Enonçant, en une formule unique, les réflexions que sug-gère à Sturel et à Saint-Phlin leur enquête méditative, on peut définir une nation: une association d'énerg'ies humaines « où des âmes de même qualité se sont additionnées » en « un lieu où de toute éternité un même phénomène s'écoule ». Pour un g-roupe social ainsi constitué, et pour suivre l'imagée créée par M. Bdrrcsâyecses Déracinés, concevons que la religion, la morale et la coutume particulières a ce groupe social sont pour lui ce qu'est

pour une plante l'humus particulier où elle puise sa nourriture avec des racines adaptées.

Au cours des deux chapitres qui viennent d'être signalés, on nous fait voir comment, à la faveur d'une évolution heureuse, un g-roupe national s'associe. On nous expose, avec les Déracinés, comment un groupe national se dissocie. Ici encore la pensée scientifique et positive de M. Barrés se montre en remarquable parallélisme avec la pensée du philosophe qui, en Allemagne, a ruiné le bas mysticisme de la religiosilé métaphysique:

<( Chaque peuple, dit Nietzsche, a sa langue du bien et du mal: son voisin ne la comprend pas. Il s'est inventé sa langue pour ses coutumes et ses lois... Aucun peuple ne pourrait vivre sans évaluer; mais s'il veut se conserver, il ne doit pas évaluer comme évalue son voisin. » Sturel et Saint-Phlin résument en une pareille constatation l'expérience qu'ils ont acquise au cours de leur pèlerinage dans la vallée de la Moselle. « Nous avons vu, disent-ils, qu'une nationestun territoire où les hommes possèdent en commun des souvenirs, des mœurs, un idéal héréditaire. Si ellene maintient pas son idéal,

si elle le distini^iie mal d'un idéal limitroplie, ou bien le subordonne, elle va cesser de persévérer dans son existence propre et n'a plus qu'à se fondre avecle peuple étranger qu'elle acceplepourcentre.» Ceci est dit à propos de la Lorraine prise à titre d'exemple particulier. jMais dans les Déracinés c'est l'énerg^ie française elle-même qui est en scène; on la voit menacée d'abdiquer son idéal et de s'éprendre d'un idéal étranjjer, c'est-à-dire, pour rappeler ici notre thèse, de se concevoir autre qu'elle n'est. On a indiqué comme cause de Bovarysme une éducation qui contrarie le sens de l'iiérédité. Or, c'est là en effet la cause dont M. Barrés nous fait voir l'action néfaste au lycée de Nancy. Siurel, Rœmerspaclier, Sainl-Phlin, Suret-Leforl, Renaudin, Racadot, Mouchefrin, élèves de la classe de philosophie dans le lycée de Nancy, sont ici pour nous le symbole de l'énergie nationale. « Des particularités insaisissables de leur structure, nous diton, décident ces jeunes Lorrains à élaborer des raisonnements d'une qualité parliculière. » \o\c\ le legs héréditaire: il indique dans quelle direction ces jeunes gens sont aptes à se développer; une telle indication commande aussi le sens dans lequel l'éducation devra leur être distribuée. Or, l'internat les retire deleurmilieu naturel, du sol où, avec leurs racines adaptées, ils sauraient puiser dans la famille les sucs de la coutume. L'internat déjà les

LE BOVARYSME DES DEnACINES 2 1 I

déracineet c'est ence lieu, merveilleusement propre à favoriser chez de jeunes hommes l'éclosion d'un idéal contraire à celui qui leur fut légué, que M. Barrés nousmontre, avecleprofesseur Bouteiller, l'énerg-ie nationale détournée de ses fins naturelles vers des tins proposées par une éner^'ie étrang-ère.

Bouteiller est ici le symbole de l'enseignement universitaire; il représente ce facteur de l'éducation dont on a dit l'importance prépondérante pour la formation d'une individualité. Or, en la personne de Bouteiller, l'idéal particulier propre à la race se montre vaincu par un idéal étranger, précisément en ce lieu psychologique où se soude la personnalité d'un être, où son passé s'articule avec son avenir, où se décide l'aléa de son évolution.

Chez Bouteiller, des deux termes qui constituent l'individu, l'unest très faible, c'estl'hérédité, l'autre s'est montré très puissant, c'est l'éducation. Néd'ouvriers dans une grande ville, orphelin, boursier dans un collège, normalien, on ne lui voit point de racines ; « c'est un produit pédagogique, un fils de la raison, étranger à nos habitudes traditionnelles locales ou de famille, tout abstrait et suspendu dans le vide. » Ainsi composé et faute d'une personnalité héréditaire qui le commande, il a adopté sans résistance la conception de lui-même qui lui était proposée par l'école. Il est un cas de Bovarysme triomphant; il réussit à se concevoir autre qu'il

212 LA FICTION IJNIVEnSELLE

n'est parce qu'il n'est à vrai dire presque rien. Il se réalise enlièrenient dans le sens artificiel de l'éducation qui lui est donnée.

Or, pénétrée des idées encyclopédiques, cette éducation est purement idéoloi^ique : à employer les mots dans leur sens véridique, et malgré l'apparence paradoxale, il faut dire que cette éducation est métaphysique et relig-ieuse : une religion, c'est une morale fondée sur un principe qui n'est point tiré de l'expérience et qui se voit érigé en vérité universelle. Sturel et Saint-Phlin, à la recherche des éléments de la nationalité lorraine, ont découvert non point des idées abstraites, mais des faits, parfois très humbles, desquels ils ont pu ensuite abstraire des idées : ils ont trouvé des habitudes accumulées, des manières d'être pratiquées par des hommes en commun, imposées par les mêmes nécessités territoriales et circonstantielles. Ces réalités, en même temps qu'elles leur montraient la genèse d'une nationalité, leur montraient aussi, en des attitudes d'utilité propres au groupe natiotional, les éléments de sa moralité. C'est qu'en effet, selon l'excellente formule de M. Pierre Lasserre, « toute morale,... toute règle des mœurs qui a été reconnue pour bonne ici ou là, en même temps qu'elle marque ses directions à l'énergie humaine est une œuvre de cette énergie (ij».

(i) La Morale de Nietzsche, p. aC. Ed. du Mercure de France.

LE BOVAUYSME DES DÉRACINES 2l3

Voici une conception positive, elle n'entraîne pas la préoccupation de savoir si une morale a une valeuruniverselle, mais elle se satisfait entièrement à constater que cette morale, telle qu'elle est, convient à tel groupe déterminé. Ainsi au regard de l'esprit scientifique, à la racine de toute croyance, se montrent des manières d'être tournées en habitudes par une pratique héréditaire. Toute la vertu d'une morale consiste en ce fait qu'elle existe, qu'elle est représentative de l'utilité d'un groupe humain qui a su se constituer en obéissant longtemps dans le même sens. Il en résulte que tout l'intérêt vital d'un individu consiste à reconnaître à quel groupe il appartient afin de savoir quelle morale lui convient. « Importance, constatent Saint-Phlin et Sturel, pour notre bien-être et pour la conservation de nos énergies supérieures, d'accepter un ensemble d'où nous dépendions. »

Combien est éloignée de ce point de vue positif la conception d'un théologien à la manière de Bouteiller. Bouteiller croit à l'existence d'une loi morale que l'on découvre dans la raison. Il refuse de se soumettre à cette nécessité, dont Nietzsche fait mention et qui contraint les hommes à rechercher dans l'illogique — qui est tout le réel — leur relation naturelle avec les choses, le principe et la règle de leur conduite. C'est qu'en effet Bouteiller est privé de racines plongeant dans l'illogique: il

Jtl4 LA FICTION UMVEKSELLE

n'a point de sol, point de société, point de traditions. Kantien de la dernière manière, il s'eiïorce d'oublier que le logique ne fournit à l'esprit que des formes pour appréhender le réel. Façonné par un long- apprentissag^e scolastiqne à la croyance, il demande encore au logique de lui créer sa réalité. Il est le représentant de l'esprit religieux sous sa forme la plus neuve et, en raison de cette nouveauté, la plus fanatifjue. Il est arrivé en effet ceci que, sous l'influence dos idées encyclopédiques »•( d'un prétendu rationalisme, la philosophie d'état a rejeté du fait religieux tout ce qui est en lui coutume, superstition traditionnelle, tout ce qui porte la marque d'une intervention intéressée du groupe, tout ce qui est geste hérité, tout ce qui est attitude d'utilité; mais il a conservé ce qui est l'essenco même du fait religieux, la croyance dogmatique qu'âne vérité universelle existe. Situer le principe de cette vérité dans une révélation divine ou dans une catégorie imaginaire de la raison, c'est tout un, c'est dans l'un et l'autre cas faire appel à des causes situées hors de la réalité vivante qui seule nous est donnée. Cette prétention de la philosophie d'état à fonder en dehors de la révélation un nouveau dogme a trouvé sa réalisation dans le Kantisme de la Raison pratique. C'est à cette philosophie de l'imjiératif catégorique qu'a adhéré le professeur Bouteiller et c'est au moyen de cette

LE BOVARYSME DES DÉRACINES 2l5

philosophie qu'il prétend imposer à ses élèves la notion et le culte du devoir.

C'est ici que la croyance de Bouteiller mérite un examen attentif: la morale kantienne est une philosophie d'état comme le fut chez nous pendant un temps, avec moins d'autorité toutefois, le spiritualisme de Cousin . Elle est une philosophie qui se proposa d'accorder ensemble le christianisme protestant des races germaniques avec l'enseignement métaphysique : abstraite de la religion nationale en Allemagne, elle est encore en ce pays une attitude d'utilité, elle fait partie des moyens de conservation sociale particuliers à la race. Il n'est en effet d'idée abstraite, qu'abstraite de quelque réalité, il n'est d'idée morale qu'abstraite de la sensibilité d'un individu ou d'un groupe humain. La foi en la raison comme source de l'idée morale, qui a pris naissance en Allemagne avec la doctrine de Kant, cette foi n'apparaît donc, au reg-ard intellectuel, que comme une forme astucieuse et nouvelle de la relig-ion nationale en ce pays, comme l'artifice coutumier selon lequel une attitude d'utilité particulière se fortifie en s'érigeant en règle universelle. Mais Bouteiller «qui a pris sur Kant son point d'appui, qui désormais ne le vérifie pas plus que ne fait un croyant pour la vérité révélée », Bouteiller, ce parvenu dans le monde de la mentalité, s'en laisse imposer par les idées abstraites, il se laisse pcrsua-

:'. iG I.V KICIION" U.MVICKSELl.E

(1er qu'elles existent j>ar elles-mêmes indi'pendaïument des réalités dont elles ne sont que la foinmle; il les adore dans le ciel de la raison. Contremaître en l'usine de la philosophie officielle, il se livre aux pratiques de la plus basse idolâtrie. Si cette attitude ne blessait que l'inleHij^œnce, ce serait de peu de conséquence pour la vie qui s'accommode fort bien de la sottise. Mais cette niaiserie philosophique de l'individu dissinmle, en même temps qu'elle sig^nifie une défaite de la physiolog^ie de son j,n-oupe. Sous les apparences d'un parvenu de l'Intellect et qui construit de mauvais raisonnements, Bouteiller est un vaincu. En la personne de Bouteiller, l'énergie française, dont l'idéal encyclopédique marqua naguère un amoindrissement, se montre si affaiblie qu'elle ne perçoit plus son rellet; elle avait cessé déjà de se concevoir telle qu'elle est; avec Bouteiller, elle se conçoit à l'image d'une énergie étrangère. « On commande à celui qui ne sait pas s'obéir à lui-même. C'est là la coutume de ce qui est vivant )>, formule Nietzsche. — Or si un peuple vit de sa propre sottise, il meurt de la sottise du voisin : un groupe de conquérants qui se donne une religion se commande à lui-même; il se commande, au nom de la fiction, tout ce qui lui est utile; mais un groupe de vaincus qui reçoit sa religion d'un conquérant se voit ordonner tout ce qui est propre à lalfaiblir encore et à fortifier son

LE lîOVAUYSME DES DEKACINES 217

vainqueur. Le Kanlisme sous forme de morale n'est autre chose qu'une religion accommodée à la convenance et mise au point de la crédulité moderne, c'est une attitude d'utilité pour un groupe social qui n'est pas le nôtre. Expression philosophique d'un déisme à forme chrétienne, la religion kantienne proclame l'existence d'une loi morale universelle applicable àtousles hommes sans tenir compte des différences qui les distinguent.

A quelle catégorie d'individus, dans un groupe social déjà spécialisé par un long travail des siècles va profiter cette morale allégée de toutes nuances ? Pour quelle catégorie va-t-elle être une attitude d'utilité ? Pour celle de tous les nouveaux venus dans le groupe ancien. Celte morale soi-disant rationnelle a priori se montre donc, selon la loi de toute morale, l'expression des intérêts d'un groupe humain. Succédané du christianisme, elle est, au point de vue social en tout pays pourvu d'une vie autonome, et [)articulière, ce que fut à Rome le christianisme lui-même, une coalition inconsciente de tous les éléments étrangers absorbés dans l'empire, — pour l'empire, une cause de désordre et de désagrégation. Ainsi le Kantisme universitaire.de Bouteiller est représentatif chez nous de l'idéal cosmopolite, attitude d'utilité propre à une catégorie. La supé riorité rationnelle attribuée à la notion cosmopolite sur la notion nationale n'est pas autre chose qu'une

2r8 LA FICTION UNIVERSELLE

posture ijuerrière de celte altitude d'utilité, derrière laquelle s'abritent des hommes et non des idées pures, ces fantômes à l'usage des mentalités faibles. En croyant et en s'elforçant de faire croire ce qui leur profite, les hommes du groupe étranjçer, dans l'intérieur de chaque nation, témoignent de leur vitalité et cela n'est point méprisable. Mais ceux du groupe ancien qui se laissent persuader par eux et s'associent à leur propagande, sous leur niaiserie servile, laissent voir une défaillance de l'organisme national. A ce point de vue, Bouleiller est un admirable symptôme ; avec lui, l'énergie française montre l'endroit précis où elle a été vaincue par une énergie étrangère. Il dénonce dans les parties les plus vives et les plus hautes de l'énergie nationale, dans l'enseignement universitaire, l'invasion d'un idéal étranger proposé à la race pour modèle. Avec Bouteiller la race est invitée à se concevoir autre qu'elle n'est.

Ce fait de Bovarysme social ne comporterait pas de conséquences funestes pour une race neuve, non encore pourvue d'un organisme héréditaire. Une telle race pourrait même trouver profit à s'assimiler d'un seul coup le bénéfice d'une longue élaboration sociale, sauf, avec la vigueur de la jeunesse, à déformer cette matière dans le sens de son propre besoin. Au contraire, dans un groupe social ancien, pourvu d'un organisme spécialisé et propre à des

mouvements déterminés, cet idéal nouveau aimantant l'énergie nationale vers des fins auxquelles elle n'est pas adaptée n'a d'autre effet que de la détourner des actes où elle excelle, ainsi, de la paralyser et delà ruiner.

Bouteiller, [à qui fait défaut toute hérédité, est parvenu à soumettre son énergie aux exigences d'un idéal étranger. Il n'en sera pas de même des jeunes Lorrains auxquels il enseigne la philosophie kantienne. JM. Barrés nous a montré les fortes racines qu'ils ont formées dans leur province. Bouteiller parviendra à extirper ces racines du sol où elles se nourrissaient: il ne pourra pas faire qu'elles s'adaptentà se nourrir ailleurs. Ces jeunes Lorrains goûteront toute la partie négative de la métaphysique de Kant, et toute cette part du Kantisme est excellente en effet au point de vue intellectuel. Mais pour n'être pas dangereux au point de vue social, ce nihilisme veut qu'on l'exagère et non qu'on le contredise. H faut montrer l'impuissance pour la raison de créer l'être et ses lois, pour apprendre à respecter l'être dans toutes ses manifestations particuhères et dans les lois qu'il s'est spontanément données; il faut s'être détaché du préjugé de la vérité pour n'être pas choqué par les fictions où la vie prend sa force et devenir capable de les juger, d'un regard politique, au seul point de vue de leur efficacité. Bouteiller, qui est un croyant d'une

•Î'ÎO l.A KlCTltN INIVi:r\SELl,E

espèce pailiciilière,ne saura, cnfaisanl de ces jeunes S^ens de purs intellectuels, leur conserver le sens du rj^el. Après avoir ruiné avec Kant les idées métaphysiques, il ne manque pas, avec Kant, de les rétablir. Les jeunes Français qui l'écoutent tiennent de leur hérédité une mentalité trop claire pour confondre avec un acte intellectuel l'acte de foi qu'on exige d'eux. Formée dans le prolongement de l'enseignement protestant, la morale kantienne impose peut-être avec utilité son sophisme à des cerveaux germaniques façonnés par un rationalisme dogmatique à penser dans cette direction. Il n'en saurait être de même pour des cerveaux accoutumés, par le formalisme catholique, à distinguer ce qui est scientifique de ce qui est dogmatique, pour dos esprits dressés à ne point compromettre leurs facultés critiques dans l'aventure religieuse. Il en résulte que l'idéal étranger proposé à ces jeunes gens par Bouteiller aura pour effet de leur faire mépriser leur idéal héréditaire, sans les rendre propres aux actes, non plus qu'à la croyance qu'exige d'eux le nouvel idéal. Les voici donc dissociés; il y a contradiction entre ce qu'ils sont et ce qu'ils veulent être. Leur énergie malade est désormais incapable de s'objectiver en un but vers lequel ses éléments convergent.

LE nOVAUVSME DES DliaVCINES 22 t

M. Barrés a noté les conséquences de cet état pathologique dans un épisode étrang-ement sig-nificalif des Déracines. Après avoir analysé et mis en scène toutes les causes et les circonstances diverses qui ont contraint ses sept jeunes Lorrains à prendre une fausse conception d'eux-mêmes, il nous les montre assemblés autour du tombeau de Napoléon exaltant leur énergie au contact de cette mémoire héroïque, résolus à s'unir dans une action commune. Mais de ce que leur énergie se surpasse et al teint en cette minute sa tension la plus haute, elle ne réussit pas pour cela à se coordonner et toute cette fougue avorte; avec nécessité en un acte inutile « C'est un grand problème, constate M. Barrés, de s'expliquer pourquoi de jeunes bacheliers français ayant pour tout lien, pour religion, des ardeurs qu'ils assemblent sur le nom de Bonaparte en arrivent à concevoir qu'ilsdoivent fonder un journal. »

Mais ce singulier avatar, — l'élan exaspéré de ces jeunes gens impuissants à se donner pour but une réalité efficace et aboutissant à la fondation d'un journal, — c'est, en un raccourci, le symbole même du Boulangisme. L'énergie nationale, comme

celle de ces éluiliants lorrains qui nous en montrent l'image, est dissociée. Elle est en proie à un malaise, et s'exalte pour le dissiper. Or, cette exaltation n'aboutit qu'à faire saillir avec un reliet exagéré le défaut de synerg-ie qui la paralyse.

« Nous ne connaissons pluscequc nous sommes» ni par suite ce que nous devenons, » constate excellemment M. Barrés dans son Appel an soldat, et il nous montre avec le Boulangisme les conséquences de ce Bovarysme social.

L'énergie française neseconnaît plus elle-même. Selon l'expression de Nietzsche, elle a perdu ses instincts : elle ne sait plus ce qui lui est bon et ce qui lui est mauvais. Tous ses mouvements portent à faux et avec la même nécessité qui contraignit Sturel,Rœmerspacheret leurs amis à objectiver leurs ardeurs vers unefin stérile, l'énergie française s'invente un leurre. Ce leurre, c'est le g-énéral Boulanger. Des éléments adverses qu'un même mécontentement stimule, royalistes, radicaux, napoléoniens, socialistes ou césariens, unissent, sur le nom d'un homme, l'ardeur qui les soulève contre un mal inconnu; ils prennent leur souffrance commune pour un commun accord. Le Boulangisme, nous dit M. Barrés, fut une fièvre française : une fièvre en effet avec le délire qu'elle détermine, avec le même pouvoir de déformer le réel. A la faveur de ce délire, un mécontentement qui se présume \-^

LE BOVARYS.ME DES DÉH.VCINÉS 2 23

volonté de quelque chose, une négation qui se prend pour une affirmation, de la haine qui se reflète en amour, un enthousiasme si fort qu'il ne reconnaît plus ses causes et devient à soi-même sa propre raison d'être, tel fut le Boulangisme. La merveille est ceci, que l'énergie nationale dénonce en Boulanger le degré précis de son malaise, de sa dissociation, de son ardeuret deson impuissance. Boulanger n'est pas un individu, il n'est rien qu'une résultante : selon que la nation exprime en luilemécontentement où elle s'accorde ou selon qu'elle aspire à des actes positifsqu'elle ne parvient pas à vouloir, il apparaît tour à tour comme une force et comme une faiblesse, comme une écume, tantôt étincelante au sommet d'un flot battu et que le remous, l'instant qui sait, entraîne au creux des vagues. Il est exactement, selon la formule de Rœmerspacher, « le produit. des circonstances » .

Il le faut concevoir, en tant que politique, entièrement vide : des personnages volontaires, avisés et désunis, évoluent autour de lui ; mais lui-même n'a pas de dessein ; il n'est là que pour refléter avec précision l'image de l'énergie nationale, et, comme cette énergie est dissociée, malade et excitée, il exprime avec magnificence les élans croissants de sa fièvre jusqu'à cette crise suprême du 27 janvier 1889, qui met le pouvoir à portée de sa main. Boulanger candidat du malaise général, élu

2 24 L* DICTION UMVEnSELLE

triomphalement contre le représentant du pouvoir, est, durant rpielques heures, maître de Paris. Aussitôt l'homme dtMionce la signification de son personnage. Sonéleclion atteste le malaise delà nation. Elle ne saurait signifier qu'une harmonie s'est formée entre les éléments de l't'nergie nationale, ni qu'un accord s'est fait dans un but positif. Toutes les forces venues de toutes les directions delanation et qui, soulevées par un même mécontentement, conversaient vers le point d'intersection de ce moment et de cette heure, vont maintenant manifester leur divergence, parce qu'en réalité elles divergent. Pour ne point faillira la suggestion qui le mène. Boulanger va se comportera la manière d'un hvpnotisé qui, ayant reçu l'ordre d'accomplir au réveil quelque action absurde, s'efïorcede légitimer l'acte par des motifs plausibles et montre une étonnante ingéniosiléà le faire entrer dansle cadre de ses déterminations naturelles. Il traduit par une attitude personnelle, il transpose en une motivation individuelle les raisons profondes qui, à cette heure, interdisent au pays de prendre une véritable conscience de ses besoins et d'exprimer sa volonté par une réforme. Voici unBoulangersenlimental,d'àme naïveet gardant des préjugésd'éducation,se souvenant que (( son père récitait les invectives de Victor Hugo contre l'hommedudeuxdécembre », redoutant « le jugement des rédacleursde l'histoire», ignorant

LE BOVARYSMli DtS DKUACINES 22;)

le métier littéraire ets'époiivantant« d'un bruit de plumes ». A Renaudin lui criant dans celte soirée du 27 janvier l'impatience de la foule : « Dites un mot, mon général, nous marchons : ordonnez, » il répond durement : « Floquet ne me parlerait pas autrement. » 11 refuse d'employer les moyens révolutionnaires qui l'eussent fait triompheret demeure sur le terrain parlementaire, où il est désavantagé. « Dès lors, constate M. Barres, sa propre personnalité contrarie, dessert les heureuses circonstances qui se succèdent. »

Derrière ces prétextes de premier plan ({ui semblent déterminer le général Boulanger à repousser le pouvoir, sachons distinguer les causes plus profondes qu'on nous laisse entrevoir et qui sont liées plus intimement à la psychologie du phénomène. Lefaitquidominecette aventure, c'est que l'énergie nationale ne se conçoit plus telle qu'elle est; il en résulte qu'elle est impuissanteà construire un désir qui corresponde àquelque réalité. Dès qu'elle agit, c'est-à-dire aussitôt qu'elle entre en contact avec une réalité, il lui faut, pour pouvoir l'utiliser au service de son délire, la percevoir autre qu'elle n'est, il lui faut faire abstraction de ce qu'elle est en soi et des rapports naturels et positifs qu'elle comporte. Ainsi en use avec ses amants M"^® Bovarv : aveusrle et sourde devant leur réalité, elle les imagine constamment autres qu'ils ne sont et, avec

220 LA FICTION UMVLnSLLI.E

une adniiraljle l'rénésie, elle ne sciasse pas défausser, par l'inlerprétalion qu'elle en fait, chacun de leurs actes, afin qu'ils ne blessent pas sa chimère: ce sont ces représentations artificielles etdénaturées qu'elle emporte comme des proies dans la caverne de son rêve pour s'en assouvir.

Ainsi en use également l'énert^ie françaiseà l'égard de son héros. Afin de le pouvoir mieux façonner à sa guise, on a vu qu'elle l'avait, avec son instinct sûr de malade, choisi vide de tout dessein politique, (h ace à ce choix du général Boulanger qui ne froisse aucun parti et, autour de lui, cristallise en enthousiasme toutes les haines, l'énergie nationale se donne durant trois années la représentation d'une intrigue où elle dépense une passion sans objet. Toutefois, que Boulanger fût entièrement vide de tout dessein politique, cela n'eût pas suffi pour que le Boulanyisme demeurât ce qu'il a été, une représentation exacte de la dissociation nationale ; cela n'eût pas suffi pour que le phénomène prît fin au moment précis où il venait de refléter l'image de la maladie et d'en donner le cliché. Si Boulangeravait été l'homme entièrement dénuéquel'on vient d'imaginer, il se fût soumis, dans la nuit du 19 janvier, à la volonté de ses partisans lui transmettant l'appel de la rue. Le Boulangisme eût été alors autrechose qu'une fièvre symptomatique où le malade révèleà l'observateur la nature 'de son mal, il se fût mani-

testé comme un accès de fièvre chaude où, quittant brusquement son lit et brisant ses vitres, le malade se précipite sur lepavé. S'il n'en fut pas ainsi, c'est que le général Boulanger qui abandonne àTâmepopulaire, en proie au délire politique, lapart la plus extérieure de lui-même, est possédé avec une magnifique intensité d'une autre passion. Cette passion amoureuse, qui est sa raison d'être, est une réalité à laquelle va se heurter le délire halluciné de l'énergie nationale. Avec cette passion nous possédons l'explication profonde de cette disposition personnelle par laquelle Boulanger désormais contrarie les circonstances et dans la nuit du 27 janvier repousse le don de la nation. L'hom.me aime ailleurs. Tandis que ses amis le poussent vers l'Elysée, tandis que la clameur populaire l'y veut porter, tandis qu'en un contraste pathétique François Sturel associé à la fièvre politique de la nation déserte sa maîtresse, la douce Thérèse de Nelles, lui, qu'il le sache ou non, et tandis qu'il prétexte son respect de la légalité, songe à rejoindre l'objet où il a placé sa passion.

Voici la volonté irréductible que Boulanger oppose à la volonté du Hasard et par où il conserve au Boulangisme son véritable caractère de maladie avertisseuse. Cette volonté d'amoureux qu'une séparation épouvante décide la^fuite à';^Bruxelles, alors que l'intérêt politique commande d'accepter la pri-

son, et M. Barrés, avec un art précis et délicat, nous inoiilre désormais, aux diverses étapes de l'exil, cette passion {grandissante où le général se réfugie comme en un opium. Il nous montre à Bruxelles, à Londres, à Jersey, le soin d'une femme malade et idolâtrée primant tout autre souci, interrompant les plus y^raves entretiens, pesant sur les décisions ; il nous dit enfin ce refus exaspéré, lorsque après un dernier désastre ses partisans accourus auprès du chef le viennent supplierde rentreren France pour soulever un mouvement populaire où il risquerait sa liberté. « Uieu lui-même, vous m'entendez. Messieurs, viendrait me chercher que je ne rentrerais pas ». De quel ton ces paroles sont prononcées où toute la passion qui le possède se tourne en colère et comme il chasse Déroulède qui s'obsline! Voici l'homme qui n'eut plus qu'à mourir lorsque son amie « s'anéantit malgré qu'il lui criât de demeurer ». Voici l'homme qui fait faillite au rêve désordonné d'une nation dissociée.

Faut-il donc, dans le roman de Flaubert, accuser Rodolphe si Emma Bovary l'a imaginé autre qu'il n'est et attend de lui des actes que son énergie ne produit pas? Et dans ce roman de Vénergie nationale, faut-il accuser Boulanger si la nation qui méconnaît sa propre réalité a méconnu celle de son héros, si elle >se voit délaissée lorsqu'elle demande à cet amoureux les actes d'un ambitieux politique?

LF, BtJVAlVYSMK DfcS DERACINES 220

Du point de vue de pure psychologie auquel on se place ici, on ne peut qu'admirer l'appropriation de l'homme au phénomène. Il est fonction de l'énergie nationale et doit nous rendre sensible comment un être qui se conçoit autre qu'il n'est dénature selon une logique nécessaire les autres êtres et les choses, les imag"ine autres qu'ils ne sont, et voit se briser ses faux désirs aux réalités qu'il a méconnues. Dissociée dans ses centres supérieurs, l'énerg-ie française pàtit et s'enfièvre. Surexcitée elle n'arrive pas à reconstituer la conscience qu'elle a perdue d'ellemême ; ses instincts égarés la desservent : dans un sursaut, elle fait appel à César; c'est Eros qui, sous des dehors militaires, lui donne le chang-e. Voici le drame admirable qui anime avec l'Appel au soldat le récit pathétique du Roman de VEnergle natio' nale. Et c'est aussi, dans un élarg-issement des perspectives, le spectacle d'un conflit émouvant : Eros contre César, voici la passion amoureuse, l'une des puissances les plus vénérables de la physiolog-ie, celle qui préside à la formation de l'Espèce, aux prises avec cette passion plus intellectuelle et plus récente qui préside à la formation de la Cité. Et comme en un corps qui se désagrèg-e les parties les plus anciennes persistent les dernières, l'antique divinité triomphe ici de la plus jeune.

a3o LA FICTION UNIVERSELLE

Notons toutefois qu'au cours de cette fièvre française que fut le Boulan<^isme la dissociation dont soutYre l'énergie nationale a montré ses causes. En même temps, elle a désigné son remède. Avec les Déracinés^ M. Barrés nous a montré, en la personne de Bouteiller, une influence étrangère se substituant à une influence française dans l'enseignement universitaire. Dans l'Appel an soldai, Bouteiller est devenu un homme politique : voici donc avec lui l'influence étrangère établie au pouvoir. Sous le phénomène psychologique d'un être qui se conçoit autre qu'il n'est, se cache, a-t-on dit, une réalité plus brutale : la substitution dans l'intérieur d'une société, des individus d'un groupe étranger à ceux du groupe autochtone. Ainsi le phénomène de dissociation dont souff're l'énergie nationale se voit ramené à ses termes positifs- Psychologiquement, l'énergie française se conçoit autre qu'elle n'est, d'où la stérilité de ses mouvements: cela signifie que physiologiquement des cellules étrangères se sont substituées dans les parties vives de l'organisme aux cellules nationales et, commandant à leur place, mettent l'organisme en péril. La suprématie d'un élément étranger tel est

LE BOVARYSME DES DÉRACINES 23 1

le fait qui domine la question. En regard de cette constatation plaçons cette autre, formulée par M. Barrés : nécessité pour ce pays de « faire de la matière française avec des éléments étrangers », Dès lors et puisqu'il faut tenir compte de cette nécessité, le remède au mal actuel se dénonce de lui-même: il consiste d'une part en un resserrement de tous les éléments autochtones dans le but de lutter d'influence par les moyens de polémique verbale contre toutes les formes de l'idéal étranger, — d'autre part, — en un remaniement des lois sur la naturalisation, en la création de lois nouvelles sur les conditions requises pour accéder aux fonctions publiques.

Telles seraient, semble-t-il, les conclusions pratiques de ces belles études instituées sur le temps présent sous la forme du roman. On n'a voulu les considérer ici que d'un point de vue indifPérent de psychologue et les montrer comme une admirable illustration d'un cas de Bovarysme social. Flaubert nous a fait voir le vice de l'éducation sentimentale et comment de jeunes hommes qui se conçoivent autres qu'ils ne sont se stérilisent. M.- Barrés nous a montré, avec sonBouteiller, le mal causé par une sentimentalité rationaliste et comment une nation décline lorsqu'elle s'éprend, sous couleur de philosophie, d'un idéal étranger. Tel est le thème idéologique du Roman de l'Energie nationale. Dans

282 L,\ Kli:iIOS UVIVKIISKI-LI';

les IJérdcinés, dans l'Appel (in soldat^ il trouve à cliaque paçe son application directe, historique et concrète, et, comme un contour précis, cerne le drame passionnel dontil utilise à ses fins la beauté et l'émotion.

I. Uoe PiCnaîssaDce Hindoue. — II. Rôle d'utilité de cette Renaissance. — III. Ce que fut naguère pour les Barbares le Christianisme. — IV. La Renaissance Hindoue et son utilité symbolisées dans l'œuvre d'un poète : Jean Lahor.

On observe dans le développement des êtres ce phénomène cuiieux : c'est pendant la première période de la vie que la tendance à varier, à se différencier des parents, ag-it chez chacun d'eux avec la plus grande intensité. Combattue par l'éducation, masquée par l'esprit d'imitation, cette tendance s'exerce pourtant avec violence dans les profondeurs de l'organisme et s'efl'orce de faire surgir un être nouveau de la lignée desancêtres. Puis, la fougue de la croissance s'amortit, des hérédités s'affirment. Un tic apparaît, une passion prédomine, une idée institue sa tyrannie. Soudain, faisant un geste, l'individu, s'il a des habitudes d'analyse, reconnaît que ce geste n'est pas de lui : son père vient de lui soulever le bras de ce mouvement saccadé. Désormais, les revenants le hantent:

2'i6 LA FICTION UNIVERSELLE

ils lui apportent leurs bons et leurs mauvais instincts; ils renouent la chaîne que les morts individuelles semblaient avoir brisée et manifestent, en la suite bariolée des g^énéralions/ridentité d'un même être grimé à travers des temps difTérenls.

Il en est pour les races comme pour les individus : voici qu'issus de la même souche caucasique, les Hindous puis les Grecs déroulent durant plus de deux mille ans le cycle de leur évolution et meurent. Levés plus tard du même berceau, les barbares s'épandenl sur l'Europe ; ils la possèdent. Pendant quinze siècles ils g^randissent. Francs, Germains, Celtes, Goths, développant les phases d'un germe nouveau en des attitudes, semblait-il, inconnues. La littérature des xir% xni^ et xive siècles ne relève d'aucune des manifestations de l'art ancien. Mais voici qu'au xvi^ siècle l'âme de l'aïeule, réchauffée à la flamme de l'adulte sort, de l'Erèbe, ressuscite et contraintces jeunes organes du monde nouveau à la servir, à faire éclater encore sous la lumière ses anciens sentiments, ses idées, sa conception de la beauté. Le moyen âge, possédé par le Démon de Socrate, parle les idiomes delà Grèce et de Rome ; l'âme moderne s'alourdit et se complique de l'âme ancienne. Durant les siècles qui suivront, elle va, parmi des débats, chercher son harmonie.

Il semble que notre civilisation européenne ait été

Page 1