EL MESON DE SAN JUAN
On a beaucoup écrit sur la façon leste et inhospitalière dontles hôteliers espagnols et siciliens re^ çoivent les voyageurs que Dieu leur envoie.
Il est prouvé pour nous que ceux qui ont parlé ainsi de ces hôteÛers ne connaissent pas même par
i& LA FIÈVRE D^OR.
OUÏ- dire les mezoneros ou hôteliers mexicains ; sans cela, il est hors de doute qu'ils auraient, à leurs risques et péi ils, réhabilité ces braves gens pour décharger tout le poids de leur indignation sur les* huespedes (aubergistes) de la Nouvelle-Espagne.
Une justice à rendre aux hôteliers espagnols et siciliens, c'est que s'ils sont dans la complète impossibilité de satisfaire, de quelque manière que ce soit, aux exigences des voyageurs, en leur donnant les provisions que ceux-ci réclament , en revanche ils leur font un visage si affable, voilent leur refus sous les apparences d'une si exquise politesse, que la plupart du temps le voyageur est forcé de reconnaître qu'il a eu tort de ne pas se munir des provisions et des objets nécessaires, et il est contraint de se confondre en excuses.
Au Mexique, les choses se passent tout différemment.
Sur les quelques grandes routes jadis construites par les Espagnols, et que l'incurie des différens gouvernemens qui leur ont succédé laisse dans un état d'abandon tel que bientôt elles disparaîtront complètement, s'élèvent à de longues distances de vastes bâtimens qui de loin ressemblent assez bien à des maisons fortes, étant la plupart entourés de hautes murailles crénelées et garnies de meurtrières.
Ces bâtiments sont des mesons ou hôtelleries.
L'intérieur se compose d'abord d'une énorme cour avec une noria^ ou puits destiné à donner à boire aux chevaux. Des corates pour les bêtes de somme prennent les quatre faces de cette cour. Dans un bâtiment réi?ervé se trouvent les cuartos des voyageurs, c'est-à-dire de misérables bouges meu-
blés seulement d'un cadre en chêne garni d'une peau de vache, et qui sert de lit.
Ces cuarios sont numérotés et s'ouvrent tous sur de longs corridors.
Tout voyageur doit apporter avec lui ses vivres et les objets de literie indispensables» car rhôlelier ne fournit absolument que l'alfalfa pour la provende des chevaux et l'eau de la noria.
Il était environ dix heures du soir, lorsque don Sébastian Guerrero arriva devant la porte du meson de San- Juan,
Cette porte était hermétiquement fermée.
Aux coups répétés frappés par un des domestiques, une lucarne percée dans le mur, à deux pieds environ de la porte, s'ouvrit enfin ; une tète de mauvaise humeur se montra, et une voix bourrue cria d'un ton hargneux :
— Qui ose faire un tel vacarme à la porte d'un me^an aussihonnêteet aussi respectable quecelui-ci?
— Ce sont des voyageurs qui vous arrivent, don Gristoval Saccaplata, répondît le colonel; allons, ouvrez-nous vivement ; nous avons fait une longue route et nous sommes fatigués.
— Httm I ils disent tous la même chose, reprit le huesped* Qu'est-ce que cela méfait à moi ! je n'ouvrirai pas, il est trop tard ; ainsi allez, et que Dieu vous garde I
Et il fit un geste pour refermer la lucarne.
— Un moment, que diable ! s'écria le colonel; vous ne nous laisserez pas camper à la belle étoile, à votre porte, cela ne serait nullement honorable
.,, pour vous.
^ . — Bah I une nuit est bientôt passée I répondit
16 LA FIÈVRE D'ORé
l'hôte en ricanant; d'ailleurs voua pouvez aller au meson del Sattol là on vous ouvrira.
— Ne savez-vous pas qu'il y a huit milles d'ici au meson del Salto ?
— Certes, je le sais.
— Voyons, ouvrez-nous, senor Saccaplata ; vous n'aurez pas la barbarie de nous laisser ainsi dehors!
— Pourquoi donc ?
— Parce que si vous ouvrez vous serez récompensé de façon à ne pas vous en repentir.
-^ Oui, oui, tous les voyageurs sont les mêmes ; ils font beaucoup de promesses tant qu'ils sont dehors ; mais une fois dedans, du diable s'ils lâchent les cordons de leur bourse.
— Cela ne vous arrivera pas avec nous.
— Qu'en sais-je ? fit le huesped en hochant la tête ; ma maison est pleine, je n'ai plus de place.
— Nous nous en ferons, cher Saccaplata,
— Oui-dàl et qui donc êtes-vous, vous qui méconnaissez si bien ? Ne seriez- vous pas par hasard un de ces caballeros de la noche (seigneurs de la nuit) qui depuis quelque temps courent la tuna aux environs?
— Vous vous trompez grossièrement, et je vais vous le prouver, répondit le colonel, désirant couper court à cette conversation en plein air. Prenez d'abord ceci, ajouta-t-il en jetant deux onces d'or par la lucarne ; maintenant, pour éviter tout malentendu, sachez que je me nomme le colonel don Se* bastian Guerrero.
Le digne hôtelier, ainsi que son nom le laissait suffisamment deviner (1), n'était sensible qu'à un
(i^ Saeea piaia signifie littéralemeat tire-argmiU
LA riftmi o^oiu 17
seul argument, celai que le colonel avût ai judicieusement employé pour vaincre sa résistance ; il se baissa, ramassâtes deux onces, qu'il fit immédiatement disparaître, et s'adressant de nouveau aux voyageurs, mais cette fois avec un ton qu'il senw blait chercher à rendre plus aimable :
— Allons, dit-il, il faut faire ce que vous voulez.. • je suis trop bon. Avez-vous au moins des provisions?
— Nous avons tout ce qu^l nous faut
— Tant mieux, car je n'aurais rien pu vous fournir; ne vous impatientez pas, je descends.
En effet, il disparut de sa lucarne, et au bout de cinq minutes on l'entendit commander en grommelant de tirer les barres et de débarricader la porte.
Les voyageurs entrèrent enfin, dans la cour du meson.
Le huesped avait menti comme un véritable hôtelier qu'il était; il n'y avait dans sa maison que deux ou trois muletiers avec leurs mules et trois voyageurs qui, à leur costume, paraissaient être des hacienderos (gros fermiers) des environs.
— Holà! cria don Sébastian, quelqu'un pour prendre mon cheval.
— Si vous commencez ainsi, cela n'ira pas longtemps bien, répondit le huesped da ton aigre qu'il avait précédemment employé ; ici chacun se sert, grand ou petit, et panse soi-même son cheval.
Le colonel Guerrero était loin d'avoir un caractère patient ; s'il avait précédemment supporté les insolences de rhôtelier, c'était uniquement par la raison qu'il lui était impossible de le châtier, mais celte raison n'existait plus maintenant. Mettant vi-
it LA ni?RB D*OR«
vement pied à terre, il prit ses pistolets dans ses fontes, les passa à da ceinture, et s'avançant résolument vers le senor Saccaplata, il le saisit au collet et le secoua rudemement
• -^ Ecoutez, maître larron, lui dit-il, trêve à vos insolences et servez-moi, si vous ne voulez vous en repentir.
L'hôtelier fut tellement étonné de cette brusque façon de lui répondre et de cette atteinte à son inviolabilité, que pendant un instant il demeura muet de confusion et de colère ; son • visage devint cramoisi, ses yeux roulèrent effarés dans leur orbite, et il s'écria enfin d'une voix étranglée :
— A moi I à moi I don Cristoval Saccaplata I une telle insulte I par le corps du Christ, cela ne se pas» sera pas ainsi. Sortez de chez moi à l'instant.
— Je ne sortirai pas, répondit paisiblement mais fermement le colonel, et vous allez me servir Immé-^ diatement.
-— Oh I mais c'est ce que nous allons voir. Holà I à moi ! Pedro, Juan, Jacinto, venez tous I sus à ces larrons 1
Sept ou huit domestiques se précipitèrent hors des corales à la voix de leur maître, et vinrent se. ranger derrière lui.
— Fort bien, reprit le colonel en levant ses pistolets ; le premier drôle qui fait un pas vers moi dans une mauvaise intention, je le brûle.
II va sans dire que les peones demeurèrent immobiles comme s'ils eussent été subitement changés en blocs de granit.
Un des domestiques du colonel avait aidé doSa Angela à mettre pied à terre ; il l'avait accompa-
U niVBB D'OR* if
gnée jasqne dans un cuarto/où il Tavait iostallée ; puis il était revenu en toute hAte rejoindre son maU tre^ prévoyant que de la manière dont la scène se dessinait, son intervention ne tarderait pas à 6tre nécessaire.
Le patio (cour) du me^onoffndt en ce moment un aspect des plus ffinguliers» à la lueur des torches de bois d'ocote attachées le long des murs dans les anneaux de fer i
D'un côté se tenait l'hôtelier et ses domestiques.
De Fautre les quatre valets de don Sébastian, la main sur leurs armes, et le joueur de guitare, sa jaranà sur le dos et les mains croisées sur la poitrine.
Un peu à l'écart, les voyageurs et les arriéres arrivés précédemment, et au.milieu, seul, les pistolets à la main, le colonel, les sourcils froncés et l'œî) étincelant :
->*- Finissons-en, misérableij't reprit-il. Depuis assez longtemps vous rançonnez et insultez les voya* geors que la Providence vous envoie. Vive Dieu i si vous ne me demandez pas à Tinstant pardon de votre insolence, et si vous ne me servez pas avec toute la politesse que j'ai le droit d'exiger de vous, je vous inflige, séance tenante, une correction dont toute votte vie vous vous souviendrez I
•^ Prenez garde à ce que vous allez faire, mon maître I répondit avec ironie le huesped. Vous voyez que y sa du inonde avec moi; Si vous ne décampez das au plus vite, tant pis pour vous ; j'û des témoins, etleyti^;^ de letras (juge criminel) jugera.
— Tête de Dieu I s'écria le colonel, voilà qui est trop fort et lève tous mes srupules t Ce misérable
20 ■■ LA F1È¥RE d'or.
ose me menacer de la justice I Eq joue, vous autres, et feu sur le premier qui bouge I ' Les domestiques obéirent.
Don Sébastian saisit alors Tbâtelier malgré ses cris et sa résistance désespérée, et en un tour de main il l'eut renversé à terre.
— Je crois rendre service à tous les voyageurs que leur mauvaise étoile amènera désormais dans ce bouge^ continuait-il, en cbâtiadt ce drôle comme il le mérite.
Les témoins de cette scène, peones^ arrieros ou voyageurs n'avaient pas fait un mouvement pour venir au secours de l'hôtelier. Il était évident que \ous, pour certaines raisons, étaient intérieurement satisfaits de ce qui lui arrivait.
Nul d'entre eux n'aurait osé prendre sur lai la responsabilité d'un tel acte ; mais puisqu'il se trouvait une personne qui consentait à l'assumer, ils se gardaient bien d'apporter le moindre obstacle à ce qu'il voulait faire.
Sur l'ordre péremptoire du colonel, le pauvre diable d'hôtelier fui attaché par deux de ses propres domestiques à la longue perche de la noria^ et mis dans l'impossibilité de faire un mouvement.
— Maintenant, continua le colonel, prenez cba-* cun une reata (corde) et frappez à tour de bras sur ses reins jusqu'à ce qu'il s'avoue vaincu et consente à ce que j'exige de lui.
Malgré leur feinte répugnance, force fut aux deux peones de l'hôtelier d'obéir à l'injonction du colonel, injonction soutenue par quatre carabines et deux pistolets, dont les gueules menaçantes étaient dirigées sur eux à bout portant.
LA PlftTRE d'or. 31
Pour rendre hommage à la vérité, nous devons avouer que, soit frayeur, soit toute autre cause, les deux peooes s'acquittèrent en conscience de leur office de bourreaux.
L'hôtelier beuglait comme un bœuf ; il était fou de rage et se tordait comme une vipère, dans les liens qu'il cherchait vainement à rompre.
Le colonel se tenait impassible auprès de lui
Seulement, de temps en temps, il lui demandât d'une voix ironique comment il trouvait ses arguments et s'il se déciderait bientôt à s'y rendre.
Les forces humaines ont des limites qu'elles ne peuvent dépasser ; malgré toute sa rage et tout son entêtement, l'hôtelier fut enfin contraint de convenir» à part soi, qu'il avût affaire à plus entêté que lui, et que s'il ne voulait mourir sous les coups, il lui fallait se résoudre à subir l'humiliation qui lui était imposée.
— Je me rends I cria-t-il d'une voix éteinte et brisée autant par la colère que par la douleur.
— Déjà I répondit froidement le colonel ; peub I je vous croyais plus brave I A peine avez-vous reçù une trentadne de coups. Arrêtez, vous autres, et dé- Eez votre mattre.
Les peones obéirent avec empressement. Lorsqu'il fut libre, l'hôtelier voulut se relever, mais les forces lui manquèrent et il tomba sur le sol, où, pendant quelques instants, il demeura étendu.
Enfin il fit un effort désespéré et se redressa.
Son visage étaài pâle, ses traits contractés, une sueur abondante perlait à ses tempes, qui battaient à se rompre ; il avyit des bourdonnements dans les oreilles et des larmes de honte coulaient de ses yeux.
22 LA FIÈVRC D^OR.
II fit en cbancelant'quélques pas pour se rapprocher du colonel.
— Je suis à vos ordres, caballero, dit-il en baissant humblement la tête, parlez, que faut-il faire? — Bien ! reprit celui-ci, vous voici enfin raisonnable ; vous êtes beaucoup mieui^ aiusi. Faites donner la provende à mes chevaux et aide« mes domestiques à me servir,
— Pardon, caballero, reprit le hue$ped% me permetrez-vous de vous dire deux mots?
Le colonel sourit avec dédain .
— A quoi bon 7 je les sais, et je vais vous les dire moi-même : vous me voule» avertir que, contraint de plier sous une force supérieure, vous vous rendez, mais que vous vous vengerez à la prochain ne occasion, n'est-ce pas ?
— Oui, murmura-t-il d'une voix creuse.
— Eh bien I à votre aise, mon hôte, faites ; seu^lement, prenez bien vos précautions, car si vous me manquez, je Vous avertis que moi, je ne vous man** querai pas. Maintenant servez-moi, et surtout hâtez-vous.
Et haussant les épaules avec dédain, lecolonel loi tourna le dos en ricanant.
L'hôtelier le regarda s'éloigner avec une expression haineuse qui donna à sa physionomie quelque chose de hideux; puis lorsqu'il vit le colonel hors de la cour, il secoua la tête deux ou trois fois eQ murmurant à demi-voix :
— Oui, je me vengerai, démon, et plus tôt que tu ne le supposes.
Après cet aparté, il composa |pn visage et s'oc-* cupa du soin de sa maison avec une actiyité et une
LA nÈVRE D'OR. S5
apparente indifférence qui donna beauconp à penser à ses domestiques, qui connsdssaient son caractère rancunier. Cependant il ne se plsûgnait pas, il ne faisait aucune allusion au cruel supplice qu*il avait subi ; mais au contraire, il soignsdt ses voyageurs avec une attention et une politesse auxquelles jamais jusqu'à ce jour néfaste il ne les avait accoutumés, ce dont ceux-ci profitaient tout en se tenant sur leurs gardes, tant cette mansuétude subite leur inspirait peu de confiance.
Cependant rien ne vint, en apparence, justifier leurs soupçons, tout se passa tranquillement ; les voyageurs s'allèrent coucher les uns après les autres, puis l'hôtelier fit sa ronde pour s'assurer que tout était en ordre, et se retira à son tour dans le corps de bâtiment affecté à son logement particulier.
Le colonel était couché depuis plusieurs heures déjà ; il dormait profondément lorsqu'il fut réveillé en sursaut par un bruit qu'il entendit à sa poite.
— Qui est là?demanda-t-il.
— Silence I répondit-on du dehors ; ouvrez, c'est an /uni.
— Ami ou ennemi, dites-moi qui vous êtes, afin que je sache à qui j'ai affaire.
— Je suis, répondit la voix, l'homme que vous avez rencontré sur la route.
— Hum ! que me voulez-vous /pourquoi ne dormez-vous pas à cette heure au lieu de me venir ainsi réveiller?
— Ouvrez, au nom du ciel ! j'ai d'importantes nouvelles à vous apprendre.
Le colonel hésita un instant ; mais bientôt, réilé-
24 ).A FJÈVRË D'OR.
cbîssânt que cet homme, auquel il u* avait fait aucun mal n'avait pas de raison d'être son ennemi, il se décida à se lever; toutefois, par prudence, il s'arma de Yixn de ses pistolets, qu'en se couchant il avait déposés près de lui, en cas d'alerte, et il alla ouvrir.
L'inconnu entra vivement et referma la porte derrière lui.
— Parlons bas, dit rapidement l'inconnu. Écoutez-moi; l'hôtelier machine quelque chose contre vous.
— Je m'en doute, répondit le colonel, qui, tout en parlant, avait allumé le candil\ mais, quoi qu'il fasse, je suis hors de son atteinte» et le drôle se brisera contre moi.
r— Qui sait ? fit l'étranger.
■— Enfin, vous savez quelque chose de positif. Est-ce dans l'intérieur de cette maison que j'ai quelque complot à redouter ?
— Je né le crois pas.
— Dites-moi ce que vous avez découvert, alors.
— C'est ce que je vais faire. Mais d'abord, comme je vous suis parfaitement inconnu, laissez-moi vous dire mon nom.
— A quoi bon ?
— On ne sait pas ce qui peut arriver dans ce monde ; il est utile d'être à même de distinguer ses amis de ses ennemis.
— Parlez, je vous écoute.
— Sauf mon nom, vous m'avez presque deviné !
Sous mon apparence famélique, je cache une certaine valeur monétaire : Je me nomme don Cornelio Mendoza ; je suis étudiant. J'avais à Guadalajara
LA PlÉrRB D'OlU 96
une tatite qui, en mourant, m'a fait son héritier; j'emporte avec moi en ceinture cent cinquante onces d'or (1) , et dans mon portefeuille des traiies pour égale somme payables à San-Blas. Vous voyez que je ne suis pas aussi pauvre que j'en ai l'air 1 Mais, la route est longue et périlleuse de Guadalajara à San* Blas> et j'ai pris ce déguisement afin d'échapper aux voleurs, si cela est possible.
— Fort bien, don Comelio; vous pouvez maintenant, si cela vous plaît, changer de costume, car j'espère que nous ferons route ensemble.
— De grand cœur; mais, si cela vous est égal, je conserverai provisoirement mon costume de lepero.
— Comme vous voudrez ; maintenant allons au fait : qu'avez-vous à m'apprendre 7
— Pas.grand'chose, mais cependant assez pour nous mettre sur nos gardes. Notre hôte, après avoir fait sa ronde et s'être assuré que chacun était retiré, a réveillé un de ses domestiques, tenez, justement celui qui frappait de si bon cœur.
— Oui, je me rappelle la figure de ce coquin.
— Fort bien I Après l'avoir fait entrer dans sa chambre, il est resté enfermé dix minutes avec lui^ puis il a ouvert une fenêtre, le peon a sauté sur la route et est parti de toute la vitesse de ses jambes.
— Oh I oh ! fit le colonel.
— L'hôtelier l'a suivi des yeux jusqu'à ce qu'il eût disparu, puis il a marmoté quelques mots que je ne pus comprendre, excepté un nom qui est arrivé, grâce à Dieu, jusqu'à moi.
(1) A peu près 12,750 fr. de notre monaie.
96 l'A FIÈVRE d'or.
-^ Quel nom?
— El Buitro (le Vautour), ^^ Hum, c'eat tout»
-^ Oui.
-^ Cela De m'apprend pas grand chose ; m^is comment avez^^vous appris ces nouvelles? L'hôtelier ne vous a pas pris pour confident, je suppose?
— Non, pas le moins du monde; je suis devenu son confident inailgré lui, de la manière la plus naturelle ! mon cuario est au dessus de son logement, je l'ai entendu ouvrir une fenôtre, et j'ai écouté.
r^ Oui, mais malheureusement vous n'avez rien sntendu.
-— Si, un nom.
-^ Mais un nom qui n'a aucune signification pour nous.
•-^ Au contraire, elle en a une énonuQ.
-^ Gomment cela ?
-^ Le fameux chef de salieadores^ dont la cuadrilla (bande) désole toute la province depuis un an, se nomme £1 Buitre; comprenez-vous maintenant?
— Corps du Christ I s'écria le colonel en se levant précipitamment, je le crois bien, que je comprends 1
LES GENTILSHOMUES PE GRANDE HOUTIE.
Nous abandonnerons provisoirement le meson de San-Juan pour nous transporter h deux lieues plus
LA PjftVRI D*OR. 27
loin environ, où sont réunis certains personnages avec lesquels le lecteur doit faire connaissance.
A cent cinquante pas à peine du meson de San* Juan, la route commence peu à peu à se rétrécirt les mouvements de terrain deviennent plus sensibles, les montagnes se rapprochent comme si elles voulaient se donner la main, et cela d^une façon tellement brusque et peu préparée, qu'elles forment tout à coup une gorge longue et étroite, étranglée entre des escarpements à pic composés de blocs de basalte de cent à cent dnquante mètres de haut, cette gorge est connue dans le pays sous le nom de Barranca del mal paso.
Lorsque enfin on a franchi cette gorge, le paysage quitte son apparence abrupte et sauvage pour reprendre un caractère riant, la route s'élargit de nouveau, un charmant vallon, coupé en deux par une rivière, s'offre à la vue, et de tous les côtés les yeux planent sur un vaste horizon délicieusement accidenté.
Or, de chaque côté de la barranca^ et un peu en avant, commencent d'impénétrables forêts où l'on ne peut se frayer un chemin que la hache à la main, à moins de posséder une connaissance «approfondie des sentes étroites et à peine tracées qui» après des méandres sans nombre, conduisent dans i'intérieun
C'est dans un des repaires les plus cachés et les plus ignorés d'une de ces forêts, que nous prions le lecteur de nous suivre.
Dans une vaste clairière, au centre de laquelle brûlait en se tordant, avec des pétillements continuels, un cèdre de quatre-vingts pieds de haut.
allumé en guise de torche, une vingtaine d'hommes aux vêtements sordides, mélange horrible de luxe et de misère, aux visages où le crime était écrit en toutes lettres, mais tous armés jusqu'aux dents, étaient réunis en groupes de trois ou quatre individus buvant, mangeant, fumant et chantant.
Non loin d'eux, leurs chevaux, tout sellés^et prêts à être montés au premier signal, broyaient leur provende d'alfalfa et de pois grimpants, et sur la lisière du couvert quatre ou cinq sentinelles, immobiles comme des statues de bronze, surveillaient attentivement les environs.
Un peu à l'écart, deux hommes assis sur des souches presqu'à niveau de terre, causaient, en s' envoyant d'énormes bouffées de tabac au visage.
Le premier et le plus âgé de ces deux hommes était un individu de vingt-sept à vingt-huit ans; ses longs cheveux blonds tombaient en épaisses boucles sur ses épaules ; ses traits étaient efféminés, mais son nez en bec d'oiseau de proie, ses yeux d'un bleu clair et son iront étroit imprimaient à sa physionomie un cachet de bassesse et de froide cruauté. Il portait le splendide costume des riches faacienderos mexicaiQs, et jouait nonchalamment avec Ic2$ ressorts d'un rifle américain damasquiné en argent.
Son compagnon formait avec lui un frappant coiv traste : autant le premier était grand, bien fait, doué de manières avenantes, autant le second était petit, trapu, louM et repoussant dévisage, de gestes et même de paroles. La richesse de ses vêtements ne servait pour ainsi dire qu'à faire ressortir et rendre plus saillante la hideur empreinte comme
on indélébile stigmate sur cet odieux personnage.
Tout en lui annonçait le chacal à la suite, qui a toute la férocité du lion, sans en posséder ni la noblesse ni le courage.
La clairière que nous venons de décrire était un des principaux rendez-vous del Buiire^ c'est-à-dire le Vautour, le redoutable bandit, qui, à cette époque, désolait TEtat de Guadalajara. Les hommes réunis dans cette clairière composaient sa troupe, et les deux individus que nous avons décrits en dernier lieu étaient, le premier^ el Buitre lui-même, et le second, tl Garrucholo^ son lieutenant et son ami le plus cher.
Au moment où nous les mettons en scène, ces deux intéressants personnages étaient, ainsi que nous l'avons dit, engagés dans une conversation confidentielle.
Nous observerons, chose assez étrange, que cette conversation n'avait pas lieu en espagnol, mais en anglais.
— Hum I fit d Garrucholo en aspirant une bouffée de tabac, qu'il rendit immédiatement par la bouche et les narines, que trouvez-vous donc de désagréable dans notre métier, John ? Je le trouve charmant, moi, au contraire; ces dignes Mexicains sont doux comme des agneaux, ils se laissent dépouiller avec une patience sans égale, et vous conviendrez avec moi, mon cher, que nous gagnons plus à découdre les boutons de leurs calzoneras (pantalons) qu'à dévaliser le plus riche gentleman de là-bas.
— Tout cela est possible, mon ami, répondit el Buitre en jetant sa cigarette avec un geste d'impatience ; je ne vous dis pas le contraire. Certes, les
20 LA FIÈVr.E d'or.
bénéfices sont grands et les dangers nuls, je vous l'accorde; mais...
— Eh bien ! pourquoi vous arrêtez-vous ? Continuez.
'— . Enfin, je n'éta,is pas né pour un pareil métien El Garrucholo partit d'un éclat de rire»
— Est-ce donc là que le bât vous blesse 7 fit^il en haussant les épaules ; vous êtes fou , compagnon x^ tout homme est né pour le métier qu'^iLexercet.Burtout quand c'est lui qui Ta choisi.
— » Voulez-vous prétendre par là. .é ,
— Ce qui est, pas autre chose. Lorsque je vous relevai à Mexico, sous les portâtes (arcades) de la plaça Mayor, avec un poignard enfoncé dans la poitrine jusqu'à la garde, et pas un réal dans la poche, j'aurais mieux fait, le diable m'emporte I de vous Idsser c]:ever comme un cbien sans maître, au lieu de vous guérir ; du moins je ne vous entendrais pas déraisonner.
— Pourquoi ne l'avez-voiis pas fait alors? au moins je serais mort s^s déshonorer un noq^onorable.
— Au diable soit le nom hono{abIe et celui qui le porte I Vous me faites damner, mon cher, avec Vos ridicules prétentions; vous oubliez toujours, avec votre manie de noblesse que vous n'êtes qu'un enfant trouvé.
El Buitre fronça les sourcils, et saisissant le bras de son lieutenant :
— Assez sur ce sujet, Redblood 1 Vous savez que déjà je vous ai averti que je ne voulais supporter aucune plaisanterie de ce genre.
•^ Bah I qu'est-ce que cela signifie, d'être enfant
LA FiÈVRS D*OR. 3^
trouvé ? Il n'y a pas de quoi se fâcher pour cela ; c'est un des accidents dont le plus honnête homme ne peut être responsable.
— Vous êtes mon anû, Redbloodt «m du moins vous semblez l'être.
— A votre tour, noble sir John Stanley, interrompit vivement le bandit, n'émettez pas, je vous eu prie, de tels doutes à mon égard, ils me blessent et me froissent plus que je ne le saurais dire ; je suis à vous comme la lame de mon bawnie kniff (couteau) est à sa poignée, à vous corps et âme ; je n'ai que cette vertu, si c'en est unoi ne m'en dépouillez pas.
El Buiire demeura un instant alencieux, puis il reprit d'une voix conciliante :
— J'ai tort, pardonnnez-moi, frère ; en eflet, j'ai eu assez de preuves de votre amitié pour ne pas avoir le droit d'en douter ; cependant elle me semole si étrange que parfois je me demande comment il se fait que vous, Redblood, qui haïssez l'humanité eâ bloc, vous, poui* qui il n'existe rien de respectable ni de sacré, vous ayez pour moi une amitié qui va jusqu'à la plus complète abnégation et la plus in* signe faiblesse. Cela me parait si extraordinaire que je à^msÊÊ^ beaucoup pour trouver la solution de ce protSRe insoluble pour moi.
— Vous êtes fou, John, reprit le bandit d'un ton railleur; à quoi bon vous dire pourquoi je vous aime ? vous ne me comprendriez pas ; qu'il vous suffise se savoir que cela est. Me coyez-vous donc complètement une bête féroce, incapable d'instincts généreux ?
— Je ne dis pas cela.
34 LA FIÊVRB D*OR.
comvùB je le suppose, vous appréciez mon caractère à sa juste valeur , vous savez que je ne cherche qu'une chose : régénérer ces malheureux peuples^ qu'une sujétion abrutissante a plongés depuis tant de siècles dans une dégradante barbarie.
«^ Vous ne voulez que le bien de l'humanité, c'est entendu! fit le bandit avec un rire ironique. Nous ne serions pas l'un et l'autre de dignes fils de Yuncle Sam^àe cette terre de liberté et de phîlan*^ thropie théorique, si nous ne rêvions pas l'amélioration de la société. Voilà pourquoi, en attendant, pour rester dans les bons principes nous l'avons misé en coupe réglée, en nous faisant de notre autorité privée, redresseurs de torts et gentilshommes de grands chemins , charmant métier, soit dit en fusant, et que nous exerçons en conscience !
— Allez au diable, Prêtée indéchiffrable ! s'écria le jeune homme avec colère ; ne saurai-je donc jamais ni comment parler, ni comment agir aveë vousf
-^ Non, répondit-il sérieusement, non, John, tant que vous voudrez jouer au fin avec moi, qui vous connais jusque dans vos replis les plus secrets. Cessez d'étaler de faux semblants d'honnête homme, qui ne trompent personne, pas même vous, et soyez franchement un chef de bandits jusqu'à Ce que vous puissiez être autre chose; lorsque ce mo^ ment sera arrivé, il sera temps de prendre un manteau d'hypocrisie qui trompera les sots, et consolidera la position que vous aurez conquise.
En ce moment, le cri de la chouette se fit enten« Jre dans l'épaisseur des bois.
— Qu'est cela? demanda el Buitres qui n'était
pas fâcbé de rompre une conversation qui prenait une touronre de personnalité assez désagréable pour lui.
—- Un signal donné par une sentinelle, répondit el GarrucholOs un espion qui nous apporte des nouvelles, sans doute. Nous attendons, comme vous le savez, le passage de certains voyageurs.
-^ C'est vrai, mais on les dit bien armés et bien
— Tant mieux ! ils se défendront alors ; cela nous changera.
-^ Le fait est que ceux que nous avons arrêtés depuis quelque temps semblaient s'être donné le mot xx)ur se laisser dépouiller sans se plaindre.
— Si les renseignements que j'ai reçus sont exacte, il n'en sera pas de même de ceux-ci.
Le cri de la chouette retentit une seconde fois, mais beaucoup plus rapproché.
— Il est temps, observa el Carruchoio^
Les deux chefs se . couvrirent alors le visage de masques de velours noir.
Presque aussitôt parut un homme conduit par deux bandits.
En entrant dans la clairière, cet individu jeta autour de lui uu regard plutôt étonné qu'effrayé, rien dans sa démarche ne laissait voir qu'il fût tombé dans une embuscade, son visage était calme bien qu'un peu pâle et son pas était assuré.
Les bandits qui l'escortaient le conduisirent en présence des deux chefs.
Ceux-ci l'examinèrent attentivement à travers les trous de leurs masques, puis el Builre prit la parole en espagnol en s' adressant aux bandits ;
36 LA FliVRE D*0]I«
— Où diable avez-vous pris ce drôle? fit-îl d'une voix rude ; il n'a pas un ochavo sur lui. Pendez-le, et que tout soit dit
— Oui, observa le lieutenant, il n'est bon qu'à cela, puisqu'il a été assez stupide pour venir se jeter à l'étourdie dans des filets tendus pour prendre un plus noble gibier.
•^ Permettez, excellence, observa un des bandits en saluant respectueusement, cet homme n'a. pas été pris par nous. .
--^ Alors, comment est-il ici?
— Parce que, illustre capitaine, il noua a instamment demandé à être conduit en présence de Votre Seigneurie, ayant à vous révéler des choses de la dernière importance.
— : Ah I fit le chef. Mais^ ajouta-t-il, je reconnais ce quidam : c'est, si je ne me trompe, le huesped du meson de San-Juan.
Le prisonnier s'inclina affirmativement.
C'était en eiTet le digne Saccaplata lui-même. Après avoir expédié son criado (domestique) et pendant que don Comelio était auprès du colonel, l'hôtelier avait réfléchi que l'on ne fait bien ses affaires que soi-même , et comme probablement il avait à cœur que celle-là réussit, il s'était mis à la poursuite du peon, qu'il n'avait pas eu de peine à atteindre, car le pauvre diable ne se souciait que fort peu d'accomplir la mission dont son maître l'a?vait chargé.
Saccaplata l'avait renvoyé au meson, et tandis que le peôn retournait tout joyeux sur ses pas, il avait tenté lui-même l'aventure.
— Ah-çàl observa le lieutenant, est-ce que^RH^
•seigneur Saccaplata désirerait entrer en rapport d's^aires avec nons? ce serait une excellente idée,
— Je ne dis pas non, honorable caballero, répondit l'hôtelier d'une voix mielleuse; lès affaires vont très-mal en ce moment, et il est certain que quelques bénéfices de plus honnêtement gagnés ne servent nullement mal venus; msds provisoirement je ne désire...
— Au fait ! interrompit brusquement el Bmtre, nous n'avons pas de temps à perdre en sots discours.
L'hôtelier comprit qu'il fallait être bref, s'il ne voulait s^attirer certains désagréments.
— Le fait, le voici, dit-il ; j'ai chez moi, en ce moment, plusieurs voyageurs riches.
— Nous savons cela. Après?
— Parmi eux se trouve le seigneur colonel. ..
— Don Sébastian» Guerrero, se rendant à Tepic avec sa fille et quatre domestiques, interrompit le lieutenant. Après?
— Après, fit l'hôtelier décontenancé.
— Oui, après? reprit le lieutenant.
— C'est tout.
— Gomment, drôle, et c'est pour nous dire une chose que nous savons aussi bien que toi, que tu as l'effronterie de te risquer parmi nous? s'écria el Garruçholo.
— Je croyâs vous rendre service.
— Tu voulais nous espionner I
— Moil
— Parfaitement. Nous prends-tu pour des niais de tou espèce, misérable? Mais tu te souviendras de
S8 U FlkYRR P'OR.
cette visite. Vorejada, ajouta-t-U en ae tournant vers les deux bandits qui étaient demeurés près de l'hôtelier.
— Un instant, fit le capitaine.
Saccaplata croyant en être quitte pour la peur, grimaça un sourire.
— Je vais te dire, moi, reprit le capitaine, pourquoi tu es venu; tu veux te venger du colonel Guerrero, qui, il y a quelques heures, t'a infligé une correction méritée,
-— Mais, hasarda F hôtelier. ..
— Silence I n'essaie pas de nier, j'étais là, j'ai vu <:e qui s'est passé ; comme tu es trop lâche pour oser te venger toi-même, tu as pensé à nous, supposant que nous ne refuserions pas de te rendre ce petit service. Qu'en dis* tu, est^e vrai?
— Hum t je ne me permettrai pas de démentir Votre Excellence, répondit F hôtelier, qui commençait & regretter de s'être fourré dans ce guêpier.
Les bandits, attirés par le colloque, s'étaient peu à peu rapprochés et formaient le cercle autour d«« interlocuteurs en riant soumcHsement entre eux. Cependant, bien qu'accoutumés aux bénignes excentricités de leur digne chef, ils étaient . loin de s'attendre au dénouement de cette scène.
Après avoir prouvé clair comme le jour à Saccaplata qu'il n'était pas dupe du motif qui l'avait poussé à venir offrir ses bons offices aux salteadores, le capitaine continua en ces termes^ en souant d'un air narquois :
*— Cher buesped de mon cœur, nous ne refusons pas de nous charger de ta vengeance, d'autant plus
hà, Flft?aE I>*OB* 89
qae nous avions déjà rinteniion d*arr6ter le coloneL
— Ab I fit rhôtelier , qui commençait à se rassurer.
— Oui ; seulement, après y avoir mûrement réfléchi, nous avions renoncé à ce projet ; le colonel est brave, il se défendra ; de plus, il a avec lui quatre hommes déterminés et bien armés... ma foi, il y avait trop à risquer ; mais si tu y tiens...
— Énormément, s'écria l'autre, trompé par le ton de fausse bonhomie du bandit
— Fort bien, reprit celui-ci en changeant de ton ; alors c'est une affaire que nous faisons ensemble. Or, toute affaire se paie, tu ne l'ignores pas, mon drdle.
Saccaplata fit un geste de désappointement en se tournant involontairement vers les salteadores , qui le regardaient d'un m goguenard.
'^ En t^onséquence, continua impassiblement le capitaine, tu vas me payer vingt onces pour ta vengeance, que je prends à mon compte, et dix pour ta rançon.
— Dieu me garde t s'écria l'hôtelier en joignant les mains avec désespoir, je n'ai jamais, même en rêve, possédé pareille somme.
— Cela ro'eist parfsdtement indifférent. Je ne reviens, dans aucune circonàtance, sur une détermination ; un autre jour, tu y réfléchirais à deux fois^ avant de venir te mettre à l'étourdie dans les serres del Buitre. L'orejada.^.
— Oh ! monseigneur I s'écria le malencontreux Saccaplata, en tombant à genoux, je suis un pauvre diable, ayez pitié de moi, noble capitaine, je vous en supplie.
40 LA FIÈYLC d'or.
— Allons I qu'on en finisse I
Maigre ses cris et ses supplications, l'hôtelier fut saisi et emmené par ses gardiens, au milieu des rires et des sarcasmes des bandits, que le spectacle promis par le capitaine mettait en joie.
— Arrêtez I s'écria tout à coup l'hôtelier, je croîs avoir sur moi un peu d'argent.
— Non I non 1 s'écrièrent les salteddores, qu'il donne tout ou bien Yorejada...
El Garrucholo fit un geste.
L'ordre se rétablit.
— Voyons ? dit-il.
Le misérable poussa un soupir, et avec une dificulté extrême, après avoir fouillé dans toutes ses poches avec force protestations qu'il était ruiné de fond en comble, lamentations et protestations que les bandits écoutèrent avec une indiflTérence stoîque, il parvint enfin à compléter un peu plus de la moitié de la somme.
— Hum I fit le lieutenant en empochant l'argent, ce n'est guère ; mais je suis bon diable. Tu n'as pas davantage?
— Oh I je vous le jure, excellence, fit-il en retournant toutes ses poches.
— Enfin, reprit philosophiquement el Garru^ cholOf à l'impossible nul n'est tenu, et puisque tu n'as que cela...
— Bien sûr I fit l'autre, dont le visage se rasséréna et qui se crut sauvé.
— Eh bien I continua le lieutenant, qu'il ne soit attaché que par une oreille ; il faut être juste.
Un éclat de rire inunense de toute la troupe ac-* cueillit cette décision.
LA rikTRB D*OR* Al
L'h6telier fut enlevé, porté près d'un arbre, et avant qu'il eût compris ce qu'on voulait de lui, il poussa un cri de douleur horrible ; un bandit, d'un coup de poignard, l'avait cloué à Farbre par l'oreille droite.
— Là, voilà qui est fait, dit le lieutenant. Maintenant, je t'avOTtis que si tu continues à beugler ainsi, on te bâillonnera.
— Traîtres I bourreaux I assassins I tuez-moi I
— Non, mais écoute : cette blessure n'est rien, il t'est facile de te délivrer en tirant un peu ; ton oreille sera déchirée, il est vrai, mais on ne peut pas tout avoir ; aussitôt libre, retourne chez toi ; un de nos amis t'accompagnera, et tu lui compteras le reste de la somme.
— Jamais I hurla l'hôtelier. Jamais I j'aime mieux mourir.
— Alors, fort bien, tu mourras, et puis après nous enlèverons ce que renferme la cachette que tu as si adroitement dissimulée dans le mur de ton cuartOf en plaçant devant un tableau de Nuesira Senora de Guadalupe, Hein ? Qu'en penses-tu ?
A peine le lieutenant finissait-il de parler que l'hôtelier, par un brusque niouvement, avait recouvré sa liberté.
Sans songer à son oreille affreusement mutilée, il se jeta aux genoux d'e/ Garrucholo.
— J'accepte» monseigneur, j'accepte ; mais, je vous en prie, ne me ruinez pas.
—'Je savais bien que tu comprendrais. Pars, drôle, et si cela peut te consoler, sache que tu seras vengé du colonel.
— Oui, murmura à part lui Thôtelier, mais qui me
A2 LA FiÉVRE pW.
vengeras de toi ? Merci, dit-il à haute yoix, tîette promesae me fait oublier ma douleur.
— Taut mieux I surtout pas de trahison, ou sans cela nous saurons te retrouver,
Saccaplata baissa la tête sans répondre. ^
Il comprenait que mieux eût valu pour lui demeurer tranquille dans sa maison, et, sans chercher une vengeance problématique qui lui coûtait trente onces d'or et une oreille , laisser les événements suivre leur cours.
Arrivé chez lui, il acquitta le reste de sa rançon, et, fermant sa porte au nez du bandit qui l'avait accompagné et le remerciait d'un air goguenard, il se laissa tomber sur un banc, et, accablé par tant d'émotions terribles, il s'évanouit.
LA BARRANCA DBL HAirPASO.
Le reste de la nuit, en apparence du moins, se passa calme et tranquille, et rien ne vint troubler le repos dont jouissaient les hôtes du meson de San- Juan.
Vers quatre heures du matin, les portes des cuorft?sdes voyageurs commencèrent à s'ouvrir les unes après les autres ; les lumières coururent dans les patios. Les cris des muletiers et les grelots de leurs montures réveillèrent le colonel et sa lille, en les avertissant qu'il était temps de se préparer au départ»
IiA FIÈVRE D*OIU U
Don Sébastian, d'après les soupçons que lui a?ait suggérés don Gornelio, ne se souciait nullement, ayant avec lui une jeune fille, de se mettre en route avant le lever du soleil, surtout se trouvant dans l'obligation de traverser la gorge que nous avons décrite dans le précédent chapitre, où il était excessivement facile de tendre une embuscade, dette gorge, comme nous l'avons dit, nommée la barranca del mal paso^ était fort mal famée. Depuis quelques mois, plusieurs meurtres s'y étaient accomplis, et le redoutable chef de salteadores el Buiire^ passait pour y avoir établi son quartier généraL
Nous savons à quoi nous en tenir sur cette dernière assertion.
Bien que doué d'un courage à toute épreuve, le colonel ne se souciait nullement d'aller pendant les ténèbres se jeter dans un guêpier, dont il aurait été impossible de sortir sain et sauf.
A la lumière du soleil, il avait meilleur espoir, pour deux rsdsons : c'est que les domestiques qui l'accompagnaient étaient de vieux soldats aguerris au feu et fort attachés à sa personne ; la seconde, c'est que les brigands mexicains sont généralement fort lâches, et que dès qu'ils trouvent une résistance sérieuse de la part de ceux qu'ils attaquent, ils renoncent immédiatement à la partie.
Ces deux raisons d^abord, et ensuite la crainte d'effrayer sa fille et de l'exposer inutilement à des dangers impossibles à neutraliser pendant Tobscurité, engagèrent donc le colonel à laisser partir devant lui tous les autres voyageurs du meson ; ceux-ci ne tardèrent pas, en effet, à quitter
àU LA FIÈYRE D'OK»
l'hôtellerie et à se disperser dans diverses directions.
Le seSor Saccaplata, le visage pâle, les sourcils froncés et la tête enveloppée de bandes et de compresses, se promenait de long en large dans le patiOf les bras derrière le dos, levant de temps en temps les yeux d'un air dé mauvais humeur vers la fenêtre du colonel, tout en grommelant à voix basse.
— Corps du Christ I est-ce qu'il ne se décidera pas bientôt à partir^ ce pimpant colonel, si leste à faire donner la bastonnade aux pauvres gens? Msds il aura beau faire, il n'échappera pas au sort qui l'attend.
En ce moment, un homme parut dans le patio en raclant une jarana (guitare) et chantant à demivoix :
No sabe donde mirar> De todo terne y rezela , Si al cido terne su furia Porque hizo al delo ofensa (i^«
Ces vers, tirés de la romance du roi Rodrigue, bien que chantés peut-être sans intention maligne, se rapportaient cependant si bien à la position présente de l'hôtelier, qu'il se retourna tout effarouché du côté du malencontreux chanteur en l'apostrophant brutalement de sa voix la plus rauque.
(i) Il ne sait où regarder,
Il redoute ou se méfie de tout. S'il a peur de la colère du ciel, Pourquoi roffeasa-t'il?
— Au diable vos chansons I lui dit-il. Qu'avezvous besoin de venir glapir ainsi à mes oreilles» lorsque vous devriez, au contraire, faire vos préparati& de départ 7
— Eh msdsl c'est notre digne huesped en personne, répondit don Comelio avec l'accent joyeux qui lui était habituel ; comment 1 vous n'aimez pas la musique ? Vous avez tort, mon hôte, car ce que je vous chante est réellement beau.
-— C'est possible, fit l'autre d'un ton bourru ; mais je vous serai obligé de me dispenser d'en entendre davantage.
— Oh I oh I vous n'êtes pas de bonne humeur, ce matin ; mais qu'avez-vous donc, que vous voilà si enmitouflé? Sur mon âme I seriez-vous malade. Oh 1 je vois ce que c'est, vous aurez dormi la fenêtre ouverte et attrapé une rage de dents.
L'hôtelier devint vert de colère impuissante. -^ CabaUero! s'écria-t-il, prenez garde l
— A quoi ? répondit paisiblement don Comelio ; le mal de dents ne se gagne pas , que je sache. Pauvre homme I la douleur le fait divaguer. Soignez-vous, mon bon, soignez-vous, je vous le conseille.
Et sans plus de cérémonie, il loi tourna le dos et reprit, au point où il l'avait laissé, le chant qui agaçait si fort l'hôtelier.
— Hum I murmura celui-ci, en lui montrant le poing par derrière, j'espère bien que tu attraperas quelque chose dans la bagarre, toi, avec ton dix narquois I Ah I ajouta- t-il, voilà le soleil qui se lève, il se décidera peut-être enfin à descendre.
Eu effçt, en ce moment le soleil apparaissait danâ
M LÀ FIÈVRE d'or.
un flot de vapeure, et après un crépuscule dont la durée fut presque nulle, le jour succéda pour aînsî dire immédiatement à la nuit.
Don Gornelio, aidé par les domestiques du colonel, pansait les chevaux et sellait les mules, préparatifs qui .eurent le privilège d'amener sur les lèvres renfrognées de rbôtelier un sourire, soit diten passant, dont l'expression plus que suspecte aurait peut-être donné fort à réfléchir au colonel, a'il avait pu Ta* percevoir. -
Soudain un bruit de chevaux se ôt entendre au dehors, et par la porte laissée ouverte après le dé* part des arriéras et des autres voyageurs , deux hommes à cheval firent au grand trot leur entrée dans le patio.
A cette arrivée inattendue, l'hôtelier se retour&a comme si un serpent l'avait piqué.
— Allons 1 murmura-t-il, à peine fait-il jour, que cette engeance maudite me tombe sur les bras i
Les deux arrivants, sans se préoccuper de la mauvaise humeur de l'hôte, mirent pied à terre, etôtant la bride à leurs chevaux, ils les conduisirent à la noria afin de les faire boire.
Ces voyageurs étaient revêtus du costume des habitants des frontières , ils paraissaient âgés de quarante à quarante-cinq ans. De même que tous les voyageurs de ce bienheureux pays, où chacun ne doit compter que sur soi, ils étaient armés ; seulement, au lieu de la lance ou du fusil usités dans l'intérieur, ils avaient d'excellents rifles mexicains, particularité qui outre leurs zarapés de facture indienne et leurs mustangs pleins de feu et à demi sauvages» les faisait reconnaître pour des Sonoriens,
ou da moios pour des hommes domiciliés daus cet État.
L'hôtelier, voyant que les nonvesux-yenus ne semblaient nullement s'occuper de lui, se dâcid* enfin à faire quelques pas Ten eux et à leur adre»> ser la parole»
— Que demandes-vous? leur dit-il,
— Rien, quant à présent, répondit le plus âgét mais dès que nos chevaux auront fini de boire, vous leur donnerez à chacun une mesure de mab et une botte d'alfalfa.
— Je suisie mesanero et non un pean; ce n'est pas à moi de vous servir, fit-il brutalement
Le voyageur qui avait parlé regarda l'hôtelier de travers.
^— Que ce soit par vous ou par vos criadoê, peu m'importe, répondit-il sèchement; pourvu que l'ordre que je vous donne soit exécuté promptement, parce que je suis pressé.
Devant cette rebufiade, et surtout à . cause du coup d'œil qui l'avait accompagnée, le huespedjn^ gea prudent de rentrer ses cornes et de prendre un ton plus conciliant
Depuis quelques heures, le pauvre Saccaplata n'était pas heureux avec ses voyageurs; tous ceux que le ciel lui envoyait avaient l'air de novtllas (jeunes taureaux) échappés du toril.
— Vos excellences sont sans doute pressées de se remettre en route? dit-il d'une voix insinuante.
Les étrangers ne répondirent pas.
— Sans être trop curieux , reprit l'hôtelier qui ne se décourageait pas, puis-je savoir quelle direction comptent prendre vos honorables seigneuries f
L'un des voyageurs releva alors la tète» et regardant bien en face l'indiscret mesonero :
— Si on vous le demande, fit-il d'un ton goguenard, vous répondrez que vous ne le savez pas. Allez, mon brave homme, faites r nous servir, et soufflez votre propre puchero (1) sans vous occuper du nôtre ; vous pourriez le trouver trop chaud pour vous.
L'hôtelier baissa les épaules, et s'esquiva d'autant plus lestement qu'il venait d'apercevoir le colonel, qui en ce moment même entrait dans le patio^ et qu'il ne se souciait pas de se rencontrer avec lui.
Les deux étrangers échangèrent un sourire entre eux, et sans plus de conversation, ils surveillèrent le péon, qui faisait manger à leurs chevaux la provende qu'ils avaient commandée.
Don Sébastian étsdt prôt à partir ; il venait donner un dernier coup d'œil aux chevaux avant de faire descendre sa fille.
Don ilomelio s'approcha de lui dès qu'il l'aperçut, et après lui avoir souhaité le bonjour, il le tira un peu à l'écart, et lui parlant bas :
— Voyez donc, colonel, lui dit-il en lui désignant les étrangers, voilà de rudes compagnons, si je ne me trompe. '
— En effet, répondit don Sébastian ; je ne les avais pas encore aperçus.
— Ils ne font que d'arriver ; ce seraient de bonnes recrues ajoutées à notre troupe, s'ils consentaient à venir avec nous. Qu'en pensez-vous ?
{^) Expresaion proverbiale qui signifie .littéralement : soufflez v«tre pot-au-feu.
Lk niTfti d'or. à9
— Je peûse qae vous avez raison « mais le voudront-ils?
— Pourquoi pas ? s'ils suivent la même route que noTis, ils retireront autant d'avantages de notre présence que nous de la leur.
— C'est vrai. Leur avez-vous parlé 1
— Non ; je vous Yaî dit, ils arrivent à l'instant ; vous devriez essayer de les décider.
— Je ne vois pas d'inconvénient à le tenter du moins, répondit le colonel.
Quittant alors don Comelio, il s'avança vers les étrangers, et les saluant poliment :
— Vous avez de magnifiques chevaux, caballeros, leur dit-il ; je les reconnais pour être des prsdries.
— Ce sont effectivement des chevaux des prairies, caballero, répondit un des étrangers en rendant le salut qui lui était fait.
— Vous terminez votre journée de bien bonne heure, continua le colcmeL Avec des noontures comme les vôtres, on doit cependant pouvoir faire de longues traites.
•^ Qui vous fait supposer, caballero, que notre journée soit finie 7
— Maisf votre arrivée dans cette hôtellerie d'aussi bon matin.
— Ah I... vous pourriez vous tromper.
— Pardonnez-moi mon indiscrétion, caballeros* Venez-vous de Guada]ajara,ou bien y retournez-vous?
— Caballero, répliqua sèchement celui des étrangers qui, jusqu'alors, avait porté la parole, nous vous pardonnons d'autant plus votre indiscrétion qu'il paraît que dans cette hôtellerie tout le monde
M LA flifBl »*OBi
paase Mm temps à faire des qôestîoDS. Seulement, VOQS me permettrez de ne pas répondre à la vôtre ; nous sommes de vieux voyageurs, mon ami et moi, et nous savons qne sur les routes de ce pays on se repent souvent de trop raconter ses affaires, maïs jamais de les garder pour soi.
Le colonel se redressa d'un air piqué.
— A votre aise, caball^t), réponditril froidement» je ne puis vous en vouloir de votre prudence ; seulement je vous ferai observer que vous aves mal compris mes intentions ; je ne voulais, au cas où vous auriez été dans la titrra calienie^ que vous offrir mon escorte pour traverser un passive mal famé, où est embusquée en oe moment la troupe d'un bandit redoutable nommé et Buitre.
^^ Je connais l'bomme de réputation, fit Tétran- Iger d'un ton un peu plus affable ; mon ami et moi nous sufSroDS, je l'espère, pour nous débarrasser de lui ; cependant, bien qu0 je n'accepte pas votre offre, je Vous remercie de la cordialité qui, sans me connaître, vous a poussé à me la f»re,
La conversation en demeura là ; les deux hommes se saluèrent avec toutes les marques de la plus ex-^ quise politesse et se tournèrent le dos.
Le colonel, froissé de la façon dont ses avances avaient été reçues, donna l'ordre du départ et alla chercher sa fille*
Un instant après il reparut avec elle» La troupe se mit en selle, et sur un signe de don Sébastian, elle partit.
En passant devant les étrangers qui regardaient défiler la petite troupe, le colonel ôta son chapeau, ainsi que don Gornelio; dofia Angola fit un salut
LA FliTAB D*(MU H
gracieux qu'elle accompagna d'un charmant sourire.
Les étrangers se découvrirent respectueusement
et s'inclinèrent profondément devant la cavalcade.
— Tiens, drôle, dit le colonel en jetant une onoe à rhôtelier, qui assistait d'un air souraoia au départ, voilà pour panser tes blessures.
Saccaplata ramassa vivement Tonce, la serra dans sa poche et fît le signe de la croix en murmurant :
— Il t'en faudra beaucoup d'onces, à toi» pour guérir tes blessures 1... BabI ajouta-t-il avec un rire sinistre, c'est maintenimt l'affaire del Buitre ; qu'ils s'arrangent ensemble I
Lorsque don Sébastian eut quitté l'hôtellerie, il divisa sa troupe en trois corps, c'est-à-dire que deux de ses domestiques marchèrent en avant, le fusil sur la cuisse, deux autres en arrière, tandis que lui et don Comelio, gardant dofia Angola entre eux, se tinrent au milieu. Tout étant ainsi disposé, et l'ordre donné de veiller avec soin de tous les côtés, la cavalcade partit au grand trçt.
Cependant, ainsi que nous l'avons dit» les deux étrangers étaient demeurés au meson.
Ils suivirent des yeux la petite troupe pendantassez longtemps, puis comme leurs chevaux avaient fini de manger, ils s'occupèrent à leur remettre le mords et à resserer les sangles.
— Ma foi, doù Luis, dit enfin le plus jeune à l'autre, tant pis, je n'y puis résister, il faut que je vous avoue ce que j'ai sur le cœur, ou sans cela j'é loufferais.
— Dites, mon ami, répondit son compagnon avec un sourire triste ; pardieu I je sais aussi bien que Vous ce qui vous préoccupe.
53 LA FjiVAB D*ûft.
— Peut-être ; pourtant cela m'étonnerait.
-- Écoutez donc alors, Belhumeur; vous vous demandez en ce moment pourquoi j'ai été si rude envers ce gentilhomme, que je ne connsds pas, et que j'ai vu il y a un instant pour la première fois de ma vie.
— Ma foi I vous avez deviné ; telle est en effet ma pensée ; je cherche vainement la raison d'une conduite si extraordinaire de votre part , je vous avoue que je renonce à la trouver.
— Ne cherchez pas davantage, ami, j'û été malgré moi guidé par un pressentiment secret, par une espèce d'instinct incompréhensible qui me poussait contre ma volonté à agir ainsi que je l'ai fait.
— Voilà qui est étrange.
— Oui, n'est-ce pas ? Vous savez Timpression de répulsion instinctive que l'on éprouve à l' attouchement d'un reptile ?
— Sans doute.
— Eh bien ! lorsque cet homme s'est avancé vers moi, avant même de le vdr, je le sentais, pour ainsi dire; mon cœur battait avec force; lorsqu'il m'a parlé, j'ai éprouvé une douleur subite incompréhensible, je me suis senti défaillir.
Belhumeur l'examina un instant avec la plus grande attention
— Et vous concluez de cela ? fit-il.
— Je conclus que cet homme doit, à un moment donné , être mon ennemi ; qu'il se dressera devant moi, sombre et implacable, et qu'un jour il me sera fatal !
— Allons, mon ami, cela n'est pas possible : vous quittez ce pays pour n'y revenir jamais , puisque i
LA FliTftE D*01« M
malgré toutes vos recherches, vous n'avez pu découvrir celui pour qui vous étiez venu ici. L'homme que vous avez rencontré ce matin est officier supérieur dans Tannée mexicaine^ il est peu probable qu'il quitte son pays ; tout s'y oppose ; où pourriez-vous vous rencontrer 7
— Je ne sais, Belhuroeur^ je ne cherche ni à deviner ni à prévoir l'avenir. Il est évident qu'après vous avoir laissé à l'hacienda del Milagro je me rendrai à Guaymas, où je m'embarquerai, je ne sais encore pour quelle contrée , et que mon intention formelle est de ne jamais remettre le pied sur le sol mexicain ; cependant , je vous le répète, bien que cela parusse absurde , je suis convaincu que cet homme sera mon ennemi un jour, et que l'un de nous deux tuera l'autre.
— Allons, allons, je ne veux pas discuter avec vous sur ce sujet; mieux vaut, je crois, nous mettre en route ; nous avons aujourd'hui une longue traite à faire.
— C'est vrai , mon ami, partons, et ne pensons plus à mes pressentiments ; il en sera ce qu'il plaira
à Dieu.
— Amen 1 répondit Belhumeur, voilà comme j'aime vous voir ; vous ressemblez ainsi à mon braye Rafaël , mon cher Cœur - Loyal , à qui , avant de vous quitter, je veux vous présenter.
— Vous me ferez le plus grand plaisir.
Ils montèrent leurs chevaux, payèrent l'hôte et quittèrent à leur tour le meson de San Juan, prenant au pas le chemin de la barrancadel malpasOj sur lequel le colonel les avait précédés.
— Ils cheminèrent pendant quelque temps silen-
b& LA FliTRI D*aR.
deux auprès l'un de l'autre; enfin le Canadien, qui ne pouvait longtemps rester sans parler, prit la parole :
•«*- Ne trouvez-vous pas, don Luis, lui dit-il, que, en supposant que le colonel nous ait dit vrai^ deux hommes comme nous lui seraient fort utiles ?
— Que nous importe ^ répondit brusquement don Luis.
*— A nous, tien ; et certes, s'il ne s'agissait que de ce soldat qui vous est si antipathique, je ne m'en occuperais pas davantage, et je le laisserais comme il Tentendrait se tirer d'affaire avec les bandits*
— Eh bien?
— Ne me comprenez-vous pas T
— Non, sur Thonneur.
— N'avez-vous pas vu la charmante enfant qui l'accompagne ?
-^ Sans doute.
'-^ Ne serait-il pas affreux, ••
— Vive Dieu ! interrompit vivement le comte de Prébois-Crancé, que le lecteur a sana doute reconnu déjà, (1) ce serait épouvantable I Gomment cette pensée ne m'est-elle pas venue ? Pauvre jeune fille I En avant, Belhumeur, en avant I il faut la sauver I
-^ Ah I s'écria le Canadien, je savais bien que je trouverais l'endroit sensible, enfin I
Les deux hommes se courbèrent sur le cou de leurs chevaux, et partirent rapides conune la tempête.
A peine avaient-ils fait un mille, que des cris et des coups de feu parvinrent à leurs oreilles*
(i) Voir (a grande Flibuste, i yol, in-i3« d^i Axnyot, libndrd* éditeur, 8, rue de la Paix, à Paris.
LA riiVRI D*OR. 65
— En avant! morbleu i en ayant I hurla le comte en excitant encore son cheval.
— En avant I répéta Belbumeur.
Ils s'engouffrèrent dans la barranca avec une ra« pidité vertigineuse^ et tombèrent comme deux démons au milieu des bandits, qu'ils saluèrent de deux coups de feu ; puis^ saisissant leurs rifles par le canon, ils s'en servirent comme de massues^ bondissant dans la mêlée avec une rage indicible.
n était temps que ce secours arrivât au colonel ; trois de ses domestiques étaient tués, don Gomelio gisait blessa sur le soL don Sébastian, appuyé contre la paroi de granit, se défendait en désespéré contre cinq ou six bandits qui l'assaillaient.
£1 Buitre s'était emparé de dona Angela, et l'enlevant dans ses bras robustes, il l'avait jetée en travers sur sa selle» malgré ses cris et sa résistance.
Mais tout à coup don Luis asséna un coup de crosse sur le crâne du bandit, le fit rouler à terre comme une masse et délivra la jeune' fille.
Belbumeur, pendant ce temps, ne restait pas inactif ; il blessait et foulait aux pieds de son cheval tous ceux qui osaient s'opposer à son passage.
Les salieadores, surpris par cette attaque subite à laquelle ils étaient loin de s'attendre, effrayés du carnage que les arrivants faisaient de leurs compagnons, ne sachant combien d'ennemis ils allaient avoir sur les bras, furent pris' d'une peur panique, et s'enfuirent dans le plus grand désordre en escaladant les rochers.
Grâce à el GarrucholOy qui, au péril de sa vie, chargea sur ses épaules son capitaine, qu'il ne vou-
lut pas abandonner, el Buitre échappa cette fois encore au garote.
Les salteadores avaient dans cette écbaufourée perdu les deux tiers de leurs compagnons.
Lorsque le calme fut rétabli et que les bandits eurent complètement disparu, don Sébastian remercia chaleureusement les deux aventuriers du secours qu'ils lui avaient porté si à propos.
Don Luis reçut poliment, mais très-froidement, les avances du colonel, se bornant à lui dire que s'il avait été assez heureux pour lui sauver la Vie» il trouvait sa récompense dans son propre cœur , et que cela lui suffisait ; mais, malgré les vives instances du colonel, il refusa de lui faire connaître qui il était , alléguant pour iseule raison qu'il allait quitter pour toujours le Mexique, et qu'il ne voulait pas le charger d'un .fardeau aussi lourd que la reconnaissance.
A cette parole, dona Angela s'approcha de don Luis, et avec un sourire de doux reproche :
— Il est tout naturel, lui dit-elle, que vous qui nous avez sauvé la vie, vous l'oubliez ou du moins n'y attachiez qu'une minime importance ; mais mon père et moi nous en conserverons un étemel souvenir.
Et avant que don Luis pût s'y opposer, la charmante enfant bondit comme une jeune biche, lui jeta les bras autour du cou et lui présentant son front pur et encore un peu pâle :
— Embrassez-moi, mon sauveur, lui dit-elle avec des larmes dans la voix.
Le comte, ému malgré lui par cette action d'une si naïve franchise, déposa un respectueux baiser
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sur le froDt de la jeune fille en se détoornant poor ne pas laisser lire l'impression douce et douloureuse àlafoîs que lui faisait éprouver une action si simple. Dona Angela, souriante et rougissante , se réfugia, honteuse, dans les bras de son père, en laissant dans la main de don Luis une petite relique qu'elle portait habituellement au cou.
— Gardez-la, lui dit-elle, avec cette douce superstition espagnole si remplie de grftce, elle vous portera bonheur.
— Oui, je la garderai, senorita, répondit le comte en la cachant dans sa poitrine, pour me souvenir du moment de bonheur qu'à votre insu vous m*avez fait éprouver aujourd'hui, en me prouvant que malgré mes malheurs mon cœur n'est pas encore aussi mort que je le croyais.
On fit les préparatifs de départ. Don Sébastian, privé de ses domestiques, ne pouvait songer à continuer son voyage ; il voulait retourner à Guadalajara, afin de prendre une autre escorte qui lui permit de ne plus exposer sa fille à un danger semblable à celui auquel elle n'avait échappé que par miracle. Seulement le colonel était fort embarrassé de don Gomelio, qu'il ne voulait pas abandonner, et que cependant il ne savait comment transporter.
< — Je me charge de cet homme, caballero,lui dit alors don Luis ; ne vous en occupez pas davantage ; mon ami et moi, nous ne sommes pas fort pressés, nous le conduirons au meson de San- Juan, où nous ne le quitterons qu'après complète guérison.
Deux heures plus tard, les deux troupes se séparèrent devant le meson de Saccaplata, qui les vi
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revenir d'nn air effaré ; mais le colonel jugea à propos, dans l'intérêt de don Gornelio, de paraître ignorer la part que l'hôtelier avait prise à l'attaque dont lui et sa fille avaient failli être victimes.
Don Sébastian et don Luis se quittèrent en se saluant froidement comme des hommes qui sont persuadés^u'ils ne se reverront jamais.
Mais nul ne peut prévoir l'avenir, et à leur insu le hasard devait les placer plus tard face à face dans des circonstances étranges dont, certes, en ce moment, ni l'un ni l'autre ne soupçonnaient la réalisation.
FIN P4J PnOLOGUE,
UKl VALTI DI NUIT.
Avant la découverte des riches placèrent des environs de San-Francisco, la Californie était complètement sauvage et à peu près iDConnue. Le port de San-Frandscoj le plus beau et le plus vaste du monde, appelé dans un avenir prochain à devenir l'entrepôt du commerce dans le Pacifique, n'était alors fréquenté que par les baleiniers, qui à Té* poque où les baleines se retirent dans les eaux basses, venaient les y pécher^ les dépecer et fondre leur huile*
Quelques Indiens Tèles-Plates erraient à l'aventure dans les vastes forêts qui couvraient le littoral, et dans cette contrée, dont l'industrie s'est aujour* d'hui emparée et qui entre à pleines voUes dans le mouvement du progrès, les bêtes fauves régnaient seules en maitresses.
Un ancien officier de la garde suisse du roi
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Charles X avait fondé une colonie malingre sur le territoire de San-Francîsco, et exploitait tant bien que mal des bois de construction, qu'il débitait et mettait en planches au moyen de quelques mouUns à eau.
Voilà quel était à peu près Tétat dans lequel croupissait cette magnifique contrée, lorsque sou-* dain éclata comme un coup de foudre la nouvelle de la découverte des riches placeres en Californie.
Alors, comme si ce pays eût été subitement touché par la baguette magique d'un puissant enchanteur, il fut instantanément transformé. De tous lès coins du monde, les aventuriers y affluèrent, apportant avec eux cette fiévreuse activité et cette audace sans bornes qui ne connaissent pas de difiicultes et surmontent tous les obstacles.
Là où quelques jours auparavant s'étendaient de sombres et jnystérieuses forêts vieilles comme le monde, une ville fut créée, improvisée, et en quelques mois à peine compta ses habitants par dizaines de milliers; son port, si longtemps désert, regorgea de navires de toutes sortes et de toute grandeur , et la fièvre de l'or renouvela les saturnales des conquérants espieignols du moyenâge.
Alors, pendant quelque temps, ce pays offrit à l'œil de l'obs^vateur le spectacle le plus hideux, le plus grandiose, le plus navrant et le plus saisissant qui se puisse imaginer.
Tout était mêlé, confondu, bouleversé ; c'était un tohu-bohu, un chaos, un gâchis impossible à décrire, où rien n'existait plus, où tout lien était trompu, tout idée sociale à néant, et dans cet
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épouvantable pèle -mêle, dans cette effroyable course aux placeras, se vautraient les truands et les gentilshommes, les soldats et les prêtres, les diploroates et les médecins, tous courant, hurlant, se bousculant, jouant du poignard ou du revolver, n'ayant plus qu'une idée, qu'un instinct, qu'une passion, l'or.
Pour de l'or ces gens eussent tout vendu : conscience , honneur , probité , tout, jusqu'à euxmêmes I
Nous n'entrerons pas dans de plus grands détûls sur cette période inouïe, pendant laquelle !a Californie sortit du néant pour venir enfin, après dix ans de luttes terribles, prendre rang parmi les peuples civilisés. D'autres plumes bien s^utrement éloquentes que la nôtre oût entrepris la rude tâche de nous faire Thistoire de ces péripéties saisissantes.
Nous nous bornerons à constater qu'à l'époque où se passa l'histoire quenousnous proposons de raconter, l'or venait à peine d'être découvert et la Californie se débattait convulsivement* sous le coup de son plus fort accès de delirium tremens.
C'était environs trois ans après les événements que nous avons rapportés dans notre précédent chapitre.
Dans la sierra Nevada^ sur lès versants pittoresques qui descendent graduellement jusqu'à la mer, au sein d'une immense forêt vierge, à cent lieues de San-Francisco, entre cette dernière ville et los Angeles j la chaleur avait été étouffante pendant le jour; au coucher du soleiU la brise de mer s'était élevée et avait un peu rafraîchi l'atmosphère. Cependant la brise était tombée presque aussitôt, et
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la température était redevenue lourde et accablante.
Les arbres , immobiles , cachaient sous leurs épaisses ramures les oiseaux de toutes sortes, qui, tapis sous la fouillée, ne révélaient par intervalles leur présence que par des cris aigus et discordants ;. de hideux alligators, vautrés dans la fange des marécages ou cramponnés aux troncs des arbres morts, épars çà et là, étaient les seuls êtres vivants qui animassent le paysage, rendu plus sombre et plus morne par la lueur pâle, incertaine et tremblottante des rayons de la lune, qui filtraient à grand' peine à travers les rares éclaircies du dôme de verdure de la forêt et se jouaient capricieusement et fantastiquement sur les arbres et les branches sans parvenir à diminuer la mystérieuse obscurité qui régnait sous le couvert.
Un bruit de pas de chevaux se fit entendre dans une des innombrables sentes tracées par les pieds dés bêtes fauves, et dont les réseaux inextricables se croisent dans tous les sens pour aboutir à des cours d'eau inconnus , servant d'abreuvoirs aux redoutables bêtes du désert ; et deux hommes débouchèrent dans une clairière formée par la chute de plusieurs arbres morts de vieillesse, et dont les troncs moussus étaient déjà en décomposition.
Ces deux hommes que nous mettons en scène étaient tous deux revêtus du costume des chasseurs ou coureurs des bois, armés du rifle américain, du long couteau et du macheie; une reata roulée et attachée à l'arçon de la selle les faisait reconnaître pour des partisans des frontières mexicaines,
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Tous deux semblaient avoir passé le milieu de la vie.
Mais là finissait entre enx la ressemblance ; car au premier coup d*œil il était facile de deviner que l'un appartenait à la race européenne du Nord, tandis que son compagnon, au contraire, par la teinte olivâtre de sa peau et les traits anguleux de son visage offrait le type parfait des Indiens originaires du Chili, si éloquemment célébrés par Ercilla, et connus dans rAroérique du Sud sous le nom de Araucanos, race forte, intelligente, énergique, la seule de toutes les nations aborigènes du Nouveau- Monde qui ait su jusqu'aujourd'hui conserver sa na* tionalité et faire respecter son indépendance.
Ces - deux hommes, que le lecteur a sans doute reconnus déjà, s'il a lu nos précédents ouvrages, étaient Valentin'Guilois, le chercheur de pistes^ et Curumilla, son silencieux et tout dévoué compa* gnon, depuis que le hasard avait, tant d'années auparavant, conduit Valentin en Araucanie.
Les années, en s'accumulant sur la tète des deux hommes, n'avaient apporté que peu de changement dans leur apparence extérieure ; ils étaient toujours aussi droits et semblaient aussi vigoureux.
Seulement, quelques plis de plus s'étaient creu« ses sur le front rêveur du Français, et quelques fils argentés ajoutés aux mèches de sa chevelure ; ses traits, plus anguleux, avaient maintenant des lignes fermes et arrêtées, que seules produisent la réflexion et les longues luttes vaillamment soutenues ; son œil était toujours aussi franc, mais l'éclair qui s'en échappait était plus profondément incisif, et sa phy* sionomie avait cette expression mélancoliquement
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résignée que les déceptions de tontes sortes et les grandes douleurs impriment d'une façon indélébile sur le visage des hommes forts que les terribles orages de la vie ont souvent courbés, sans pourtant jamais les aDattre.
L'Indien était toujours morose, concentré ; Tâge, qui avait eu encore moins de prise sur son. organisation, que sur celle de son compagnon, avait seulement augmenté dans d'énormes proportions la taciturnité habituelle du digne Araucan et jeté sur son visage sombre un voile plus épais de ce fatalisme impassible particulier à la race aborigène de l'Amérique-
Les deux hommes s'avançaient lentement, côte à côte, semblant plongés dans de sérieuses réflexions.
Parfois Valeotin s'arrêtait, jetait un regard inves* tigateur autour de lui, puis il reprenait sa marche en secouant la tête d'un air de doute.
Chaque fois que le chasseur retenait ainsi la bride de son cheval, Gurumilla l'imitait^ mais sans témoigner par aucun signe, ni par aucun geste qu'il s'intéressât le moins du monde à la manœuvre à laquelle se livrait son ami.
Cependant la forêt se faisait à chaque pas plus épaisse, les sentes devenaient plus étroites, et tout semblait présager que bientôt les chevaux ne pourraient plus avancer, empêchés par les lianes qui se croisaient, s'enchevêtraient et s'enroulaient de façon à former presqu'un rideau devant eux.
Les deux cavaliers atteignirent enfin, après des difficultés extrêmes, la clairière dont nous avons parlé plus haut; arrivé là, Valentin s'arrêta, et poussant un soupir de soulagement :
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— Pardieu ! dit-il, Curumilla, mon ami , j'ai été bien fou de voas croire et de vous suivre jusqu'ici ; il est évident que nous sommes perdus.
L'Indien secoua négativement la tète.
— Hum I je sais que vous antres tous avez an merveilleux talent pour suivre une piste, et que sans jamais être venus dans un endroit, U est rare que vous vous égariez. Cependant, ni vous ni moi n'avons jusqu'à présent parcouru ces parages, qui noua sont parfaitement inconnus ; l'obscurité est si complète, que c'est à peine si je distingue les objets à deux pas devant moi. Croyez-moi, convenez-en, nous sommes perdus. Pardieu I ces choses-là arrivent à tout le monde. Je suis d'avis de nous arrêter ici et d'attendre le lever du soleil avant que de reprendre nos recherches, d'autant plus que, depuis près de deux heiu'es, il nous a été impossible de découvrir la moindre trace qui nous prouvât que nous sommes toujours sur la bonne voie.
Curumilla, sans répondre, mit pied à terre, explora la clairière dans tous les sens ; puis, au bout de quelques minutes, il revint auprès de son ami et fit le geste de remonter à cheval.
Valentin avait attentivement suivi ses mouvements.
— Eh bien I lui dit-il en l'arrêtant, vous n'êtes pas encore convaincu ?
— Une heure de plus, répondit l'Indien en se dégageant doucement et se remettant en selle.
— Parbleu I fit Valentin, je vous avoue que je commence à me fatiguer de jouer ainsi à cachecache dans cette inextricable forêt, et si vous ne me donnez pas une preuve positive de ce que
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VOUS ayancez, je suis résolu à ne pas bouger d'ici. Curumiila se pencha vers lui, et lui montrant uq objet d'assez petite dimension qu'il tenait à la main*
— Regardez, dit-il.
— Eh ! fit Valentin avec étonnement, après avoir soigneusement examiné l'objet que lui avait remis son compagnon, que diable est-ce là ? Eh ! mais» reprit-il presque aussitôt, comment ne l'ai-je pas reconnu de suite ? C'est un porte-cigare et fort beau, ma foi ; il y a même, si je ne Tùe trompe, encore un cigare dedans.
Il demeura un instant pensif.
— 11 est vrai, reprit-il, qu'il y a bien longtemps que je n'ai vu ces produits luxueux de la civilisation, que j'd reniés, pour mener la vie d'un franc chasseur. Où avez-vous trouvé cela, Curumiila ?
-— Ici, répondit-ii en étendant le bras.
— Bon I le propriétaire de cet étui ne doit pas en effet être fort loin de nous, poussons donc en avant*
Il cacha le porte-cigare, et les deux cavaliers re* prirent leur route.
Après avoir traversé la clairière, la sente dans laquelle ils s'engagèrent, après s'être encore rétrécie la longueur d'un mille à peu près, commença peu à peu à s'élargir, et bientôt, grâce à quelques rayons de lune qui les éclairèrent, ils reconnurent que cette sente était foulée par un grand nombro d'animaux à pieds fourchus qui à droite et à gauche, avaient froissé les buissons et brisé les branches : ces traces étaient toutes fraîches encore.
— Allons, fit gaiement Valentin, j'avais tort tout à l'heure, Curumiila ; mw étions bien réellement
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dans la bonne voie » je crois que nous ne tarde* rons pas à rencontrer enfin ceux que nous cherchons depuis si longtemps.
Quelque chose comme un sourire sembla youloir contracter les traits de Tludien ; mais cette tentative ne fat pas heureuse et s'arrêta à la grimace. Soudain Gurumilla posa la main sur la bride du cheval de son compagnon, et se penchant en avant : — Ecoutez lui dit-il.
Valentio prêta Toreille attentivement, malgré cela quelques minutes s'écoulèrent avant qu*il pût distinguer autre chose que ces bruits confus et mystérieux, qui ne s'éteignent jamais au désert ; enfin quelque chose comme une note musicale, apportée sur l'aile de la brise, vint doucement mourir à son oreille.
Le chasseur se redressa avec surprise.
•^ Ah I pardieu ! s'écria-t-il, voilà un musicien qui choisit bien son temps pour se donner un concert. Je suis curieux de voir de plus près un tel original. En avant I en avant I
Après avoir encore marché pendant à peu près la longueur d'un quart de mille, ils commencèrent à voir briller les lueurs d'un feu à travers les arbres, et ils entendirent distinctement une voix mâle et sonore qui chantait en s'accompagnant sur hjarana. Les chasseurs s'arrêtèrent étonnés et écoutèrent — Vive Dieu ! murmura le Français, c'est le romancero du roi Rodrigo, chanté par une voix inconnue pendant la nuit au fond d'une forêt vierge de l'Amérique ; jamais cette puissante poésie ne m'était autant arrivée au cœurl En effet, tout ici est en harmonie avec ce chant si triste et si véritablement
désespéré. Quel qu'il soit, je veux voir rhomme qui vient à son insu de me donner quelques instants d'une si douce émotion ; serait-ce le diable en personne, je lui serrerai la main avant que les dernières mesures de l'air aient fini de vibrer à travers les cordes de ssLjarana.
Et sans plus délibérer, Valentin, après avoir fait signe à Gurumilla de le suivre, entra résolument dans le cercle de lumière.
Au bruit du pas des chevaux, par un mouvement prompt comme la pensée, Tinconnu rejeta sa y^zran^ derrière son dos, et il se trouva debout, un sabre de la main droite et un revolver de la main gauche.
— Holà I cria-t-il résolument, arrêtez-vous, s*il vous plaît, caballero, ou bien je fais feu.
— Gardez-vous-en bien, senor, répondit Valentin, qui jugea cependant prudent d'obéir à Tordre qui lui était donné, vous risqueriez de tuer un ami, et ils sont assez rares au désert pour que, lorsque par hasard on en rencontre, on ne les reçoive pas le pistolet au poing.
— Hum I je souhûte que vous disiez vrai, caballero, reprit l'autre toujours sur la défensive ; cependant je vous serai obligé de m' expliquer en deux mots qui vous êtes et ce que vous cherchez, avant que la connaissance devienne plus intime entre nous.
— Qu'à cela ne tienne , caballero ; je ne vois aucun inconvénient à satisfaire votre désir d'autant plus que la prudence est une des vertus théologales recommandées dans les régions où nous nous trouvons.
— Vive Dieu I vous me faites l'effet d'être un bon
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compagûon ; j'espère que nous deviendrons amis ayant peu, et pour vous prouver que j'en ai ferme* ment le désir et en même temps, pour exciter votre confiance, je commencerai à vous faire connaître qui je suis, ce qui ne sera pas long.
— Dites donc, je vous en prie.
L'inconnu repassa alors son revolver à sa ceinture, fit deux ou trois pas en avant, ôta de la main gauche son large chapeau dont la longue plume balaya la terre et saluant respectueusement son interlocuteur.
— Seuor caballero, dit-il avec une grâce et une politesse infinie, je me nomme don Cornelio Mendoza de Ârrizabal, gentilhomme des Âsturies, âoble comme le roi et gueux en ce moment comme Job de bohémienne mémoire ; les quelques novtllos (jeunes taureaux) couchés autour de moi sont ma propriété et celle de mon associé absent, quant à présent, à la recherche de quelques membres égarés de notre commun troupeau, mais que j'attends d'un instant à l'autre; Ces animaux ont été achetés par nous à Los Angeles, nous les conduisons à San-Francisco, avec l'intention de les vendre de notre mieux aux chercheurs d'or et autres aventuriers réunis dans cette ville fantastique.
Après avoir prononcé ce petit discours, le jeune homme salua de nouveau* remit son chapeau sur sa tête, piqua la pointe de son sabre sur sa botte et attendit le pied en avant et le poing sur la hanche.
Valentin l'avait écouté attentivement, «t lorsqu'il avait parlé de son associé un éclair de joie avait brillé dans sesyeux«
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-^ Cabaltero, répondit-il en se déconvrant à son tour» mon ami et moi nous sommes deux coureurs des bois, chasseurs ou trouvenrs de traces, selon qu'il vous plaira de nous nommer ; attirés par la lumière de votre feu et le chant harmonieux qui a frappé notre oreille, nous nous sommes dirigés de votre côté dans le but de réclamer de vous cette hospitalité qui ne se refuse jamais au désert, offrant de partager nos provisions avec vous et de vous être bons compagnons tant que nous demeurerons en votre agréable compagnie.
— Soyez les biens-venus, caballeros, répliqua noblement don Gornelio, et veuillez considérer comme vous appartenant le peu que nous possédons.
Les chasseurs s'inclinèrent et mirent pied à terre.