PRÈS QUINZE ANS. DB SÉPARATION
La réception faite par don Comelio aux chasseurs fut empreinte de cette gracieuse bienveillance et de cette charmante désinvolture qui distinguent si éminemment le caractère espagnol.
Bien que les ressources de l'aventurier fussent fort restreintes, cependant il offrit si complaisamment et avec tant de bonne humeur le peu qu'il possédait à ses hôtes, que ceux-ci ne surent bientôt comment le remercier des attentions qu'il leur prodiguait.
Après avoir soupe tant bien que mal avec dut
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toiajo et des tortiUéu de mab arrosées de pulque et de mescal, ils s'eoyeloppèrent avec soin dans leurs zarapès, s'étendirent sur la terre* les pieds aa feu, et bientôt ils semblèrent plongés dans un pro* fond sommeil.
Don Cornelio reprit sa jarana^ et s*ados$ant an tronc d*un mélèze il chanta à demi-voix, tout en s'accompagnant en sourdine, une de ces interminables chansons du romancero espagnol afin de se tenir éveillé en attendant le retour de son associé.
Le campement où se trouvaient nos personnages ne manquait certes pas d'un aspect pittoresque, aux luears incertaines du feu qui se reflétaient fantastiquement sur les tètes de cent ou cent cinquante nomllos couchés près les uns des autres, ruminant ou donnant, et des chevaux quibroyûent leurprovende à pleine bouche, en renâclant et frappant du pied, tandis que l'Espagnol raclait sa guitare et que les deux chasseurs dormaient paisiblement. Cette scène, si simple et si singulière à la fois, était digne du crayon de Gallot, le peintre de la fantaisie.
Deux heures s'écoulèrent ainsi sans que rien vint troubler le repos dont jouissait le campement ; la lune bûssait de plus en plus à l'horizon. Les doigts de don Cornelio s'engourdissaient, ses yeux se fermaient, et parfois, malgré ses efforts pour demeurer éveillé, sa tète tombait sur sa poitrine. En désespoir de cause, l'Espagnol, vaincu malgré lui par la fatigue, allait s'abandonner au sommeil qui l'accablait, lorsqu'un bruit soudain le tira brusquement de la somnolence qui l'envahissait, et lui rendit la plénitude de ses idées et de ses autres facultés. Peu à peu ce bruit, vague d'abord et indistinct, de-
vint plus fort, et un cavalier armé d'un long aiguillon déboucha dans la <:lairiëre, chassant devant lui une douzaine de noviUos et de taureaux à demi sauvages.
Après avoir été aidé par don Gomelio à parquer les animaux égarés qu'il venait de ramener, Tassecié, qui n'était autre que lé comte Louis de Prebois* Grancé, mit pied à terre, et s'assit devant le feu, avec cette nonchalance et cette mollesse de mouvements que produisent sur les natures énergiques, non pas la fatigue, mais le découragement et la lassitude morale.
— Ah I fit-il en jetant un regard de côté sur les deux hommes étendus devant le feu, et qui, malgré le bruli causé par son arrivée, dormaient toujours où du moins en avaient l'apparence, il nous est venu des visiteurs.
— Oui, répondit don Gomelio, deux chasseurs des grandes prairies ; je n'ai pas cru devoir leur refuser l'hospitalité.
• — Vous avez bien fait, don Gomelio ; nul n'a le droit au désert derefuser à l'étranger qui le demande courtoisement la chaleur du foyer et la moitié de son tasajo.
— C'est ce que j'ai pensé.
— Maintenant, mon ami, étendez-vous auprès de nos hôtes, et reposez-vous ; cette longue veille, après la dure journée d'hier, doit vous avoir fatigué outre mesure.
— Mais vous, don Luis, pourquoi ne dormez-vous pas quelques instants ? le repos vous doit être encore plus nécessaire qu'à moi-même.
— Laissez-moi veiller, mon ami, répondit le
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comte avec un sourire triste ; le repos n*est plus fait pour moi.
Don Gomelio n'insista pas ; habitué depuis longtemps au caractère de son compagnon « il jugea inutile de faire de plus longues objections. Quelques minutes plas tard, enveloppé de son zarapé et la tète snr sa jarana en guise d'oreiller, il dormait d'un profond sommeil.
Don Luis jeta quelques brassées de bois sec dans le feu, qm menaçait de s'éteindre, croisa les bras sur sa poitrine, et appuyant le dos contre un arbre, les yeux fixés devant lui, avec cette expression ta^ue de l'homme pour qui les objets extérieurs n'existent plus, il se concentra en lui-même et s'abîma dans ses pensées, tristes et bien amères sans doute, car bientôt deux larmes jaillirent de ses yeux et coulèrent lentement sur ses joues pâlies , tandis que des soupirs étou£fés s'exhalaient de sa poitrine et que des paroles entrecoupées s'échappaient de ses lèvres, brisées entre ses dents par la douleur.
Aussitôt que le comte , après avoir obligé don Comelio à prendre du repos, s'était laissé aller accablé au pied d'un ari)re,'^le chasseur, qui paraissait dormir si profondément, avait soudain ouvert les yeux, s'était levé, et doucement, pas àpas, s'était rapproché de lui.
Plusieurs heures s'écoulèrent, ainsi, Louis, toujours plongé dans ses tristes réflexions» Valentin. debout derrière lui appuyé sur son rifle et fixant sur lai un regard d'une expression étrange.
Cependant les étoiles s'éteignaient les unes après les autres dans les profondeurs du ciel ; une bande couleur d'opale commençait à rayer faiblement l'ho-
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rizon ; les oiseaux s'éveillaient sous la feuillée ; le lever du soleil était proche.
Don Luis laissa tomber sa tète sur sa poitrine.
— Pourquoi lutter plus longtemps? murmurait-il d'une voix basse et sombre ; à quoi bon aller plus loin ?
— Voilà des paroles bien désespérantes dans la bouche d'un homme aussi fort que le comte Louis de Prébois-Crancé, dit avec un ton dç reproche doux et sympathique une voix basse, mais ferme & son oreille.
Le comte tressaillit comme s'il avait reçu un choc électrique, un frémissement convulsif agita tous ses membres, et, d'un bond, il fut debout, examinant d'un œil hagard, le front pâle et les traits décomposés, l'homme qui venait si à l'improviste de répondre aux paroles que lui avait arrachées la douleur,
Le chasseur n'avait pas changé de position ; son œil restait obstinément fixé sur lui, avec une exprès*» sion de mélancolique pitié et de bonté paternelle.
— Oh ! murmura le comte avec épouvanta en passant sa main sur son front moite de sueur, ce n'est pas lui, ce ne peut être lui ! Valentin, mou frère I toi que je n'osais plus espérer revoir Iré-» ponds, au nom du ciel ! est-ce toi ?
— C'est moi, frère, répondît doucement le chasseur, moi que Dieu met une seconde fois sur ta rqute lorsqne tout semble de nouveau te manquer.
^ Ob I fît le comte avec , une expression impos-* sible à rendre, voici bien longtemps que je te cher"» cbe, bien longtemps que je t'appelle.
— Me voilà I
^ Qui, reprit-il en secouant h tête avec décou-
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ragement, te voilà, Valentin ; mais maintenant, hélds I il est trop tard. Tout est mort an moi désor* mais : foi, espoir^ courage ; il ne me reste plas rien, rien que le désir de me coucher enfin dans le sépulcre où sont enfouies toutes mes croyances et tout mon bonheur disparu, hélàs I à jamais.
Valentin demeura muet pendant quelques mlnutesf couvrant son ami d'un regard à la fois doux et sévère ; un flot de souvenirs monta au cœar du chasseur, deux larmes brillantes s'échappèrent de ses yeux et coulèrent lentement sur ses joues brunies.
Puis, peu à peu, sans effort apparent, il attira à lui le comte, appuya sa tête sur sa large et loyale poitrine, et le baisant au front :
• — Tu as donc bien souffert , mon pauvre Louis , lui dit-il avec tendresse. Hélas ! hélas I je n'étais pas là pour te soutenir et te protéger; mais, ajouta-t-il en dirigeant vers le ciel un regard d'amère tristesse et de résignation sublime, moi aussi, Louis, moi aussi, au fond de ces déserts, où j'avais cherché un refuge, j'ai enduré de cuisantes douleurs; bien des fois je me suis senti étreindre par le désespoir; souvent mes tempes se sont serrées sous la pression de la folie furieuse qui envahissait mon cerveau, mon cœur s'est brisé au choc des angoisses terribles dont j'étais abreuvé, et pourtant, frère, ajouta-t-il d'une voix douce et remplie d'une mélodie ineffable, pourtant je vis, je lutte et j'espère I dit-il si bas que ce fut à peine si le comte put l'entendre.
— Oh ! que béni soit le hasard qui nous rassemble enfin, lorsque je désespérais de te revoir, Valentin ?
76 lA FIÈVRE D*Ofi.
— Le hasard n'existe pas^ frère, c'est Dieu qui prépare i' accomplissement de tous les événements ; je te cherchais.
— Tu me cherchais, moi ! par ici ?
— Pourquoi non ? Toi-même, n'est-ce pas afin de me retrouver que tu es venu au Mexique ?
— Oui, mais comment l'as-tu appris ?
Valentin sourit.
— Il n'y a* rien d'extraordinaire là-dedans. 1^ tu le désires, en quelques mots je te prouverai que je suis beaucoup mieux informé que tu ne le supposes, et que je sais à peu près tout ce qui t'est arrivé depuis notre séparation à l'hacienda de \^Palama{l).
— Cela est étrange.
— Pourquoi donc. Il y a trois mois environ, toimême ne te trouvais^tu pas à Tbacienda del Milagro ?
— Eneflfet
— Ta la quittas après y avoir passé quelques jours au retour d'une course que tu avais entreprise dans le far We8t\ à la recherche d'an riche ^sèment aurifère.
— C'est vrai.
— Pendant cette expédition, pleine de péripéties sombres et terribles, deux hommes t'accompagnaient (2) ?
— Oui, un chasseur canadien et un chef comanche.
— Très-bien# Le chasseur se nommait Belhumeur et le chef indien la Tête-d' Aigle, n'est-ce pas celai
— En effet.
(i) Voir le Grand ehefdei Aueai» 1 vol. ia-i2. Âmyot, éditeur» (S) Voir la Grande Flibuste, i vol. in- j 2. Amyot, éditeur.
LA FliVRB D*OB, 77
— Ne te souviens -tu pas d'avoir découvert à Belbameur, digne et loyal chasseur du reste, les causes de la morne tristesse qui te dévore, et pour quelle raison, sans espoir de jamais réussir dans tes recherches, sur de vagues soupçons, tu étais venu au Mexique afin de retrouver ton ami le plus cher, dont, depuis bien des années, tu étais séparé ?
— Oui, je me rappelle lui avoir dit tout cela.
— Le reste n'est pas difficile à comprendre. lié depuis longtemps avec Belbumeur, Dieu sans doute nous mit face à facç pendant une chasse sur le rio Colorado. Un soir, assis devant le feu où rôtissait notre souper, après avoir causé de mille choses indifférentes, Belbumeur, que tu n'avais quitté que quelques jours à peine auparavant, en vint peu à peu à me parler de toi. Dans le premier moment, absorbé par mes propres pensées, je n'attachai que peu d'importance à ses récits; mais, lorsqu'il en arriva à me raconter les incidents de votre rencontre dans le désert avec le comte de Lhorailles, ton nom, prononcé sans intention sans doute par Belbumeur, me fit soudsdn tressaillir. Alors ce fut à moi de l'interroger à mon tour. Lorsque je fus parvenu à tout savoir en lui faisant vingt fois recommencer le même récit , ma résolution fut immédiatement prise ; deux jours plus tard, je me mettais sur tes traces. Voilà trois mois que je te suis à la piste ; enfin je t'ai retrouvé. Cette fois> j'espère que ce sera pour toujours, fit-il avec un soupir étouifé ; seulement j'ignore ce que tu esi devenu depuis trois mois, Conte-moi ce que tu as fait, je t' écoute.
— Oui, je vais tout le dire. Aussi bien, à part la joie que j'éprouve à te retrouver, mon but, en te
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cherchant était de réclamer de toi raccomplîssement d'une promesse solennelle.
Le front du chasseur se rembrunit, ses sourcils se froncèrent.
•^ Parle, dit-il, je t* écoute. Quant à la promesse à laquelle tu fais allusion, lorsque le moment sera venu, je saurai la tenir.
— Voici le soleil qui se lève, répondit Louis avec un triste sourire, il faut que je m'occupe du soin que réclame mon troupeau.
— Je t'aiderai , tu as raison, ces pauvres bêtes ne doivent pas être négligées.
En effet , en ce moment les ténèbres se dissipaient comme par enchantement, le soleil apparaissait radieux à Thorizon, et les milliers d'oiseaux de toutes sortes tapis sous le couvert célébraient galment sa venue en lui chantant leur hymne matinal.
Don Cornelio et Curumilla secouèrent la torpeur du sommeil et ouvrirent les yeux.
Le chef indien se rédressa, ,et du pas lent et majestueux qui lui était habituel il rejoignit Valentîn.
— Frère, dit celui-ci en preniant la main de l'Âraucan dans la sienne, je n'étais pas seul à te chercher; j'avais près de moi un ami dont le cœur et le bras n'ont jamais failli, et que j'ai toujours trouvé prêt à me venir en aide dans la joie ôomme dans la douleur.
Don Luis regarda d'un oe^il incertain celui que loi désignait le chasseur et qui se tenait immobile et impassible devant lui ; puis peu à peu ses traits se détendirent, le souvenir lui revint et il tendit aifectueusement la main à l'Indien en lui disant d'une tbix émue :
LA PIÈTRB D*OR« 79
-*- Curamilla, mon frère I
A cette preuve de souvenir et d*Amitié après tant d'années, à cette émotion si franche et si vraie de la part de l'homme auquel il avait donné jadis tant de marqués de dévouement, la couche de glace qm entourait le cœur de l'Indien se fondit tout à coup, son visage prit une teinte terreuse, un tremblement convulsif agita tout son corps.
— Oh ! mon frère Luisl s'écriârt-il avec un accent impossible à rendre.
Un sanglot semblable à un rugissement déchira sa poitrine, et honteux d'avoir ainsi dévoilé sa faiblesse, le chef se détourna vivement et cacha son i^age sous les plis de son manteau.
De même que toutes les natures primitives et énergiques, cet homme, contre lequel l'adversité ne pouvait rien, venait d'être brisé comme un faible enfant par la joie immense qu'il avait éprouvée en revoyant don Luis, l'homme que Valentin aimait plus qu'un frère et dont il pleurait depuis si longtemps l'absence.
— Ainsi, tu ne me quittes plus , frère? demanda Louis avec inquiétude.
— Non, rien ne nous séparera désormais.
— Merci, répondit le comte.
•**- Allons, allons» fit gs^tment Valentin, occupons* nous des bestiaux.
Tout fut bientôt en rameur dans le campement Don Comelîo ne comprenait rien à ce qu'il voyait; ces étrangers arrivés quelques heures à peine auparavant , déjà si liés avec son ami , causant avec lui comme de vieilles connaissances , faisaient naître en lui une série d'idées plus extravagantes les unes
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que les autres. Hais don Gornelio était philosophe, et, de plus, fort curieux. Certain que tout finirait tôt ou tard par s'expliquer à la satisfaction générale, il prit gaiment son parti, il ne songea même pas à, demander des renseignemements, d'autant plus que les deux aides que le hasard lui envoyait ne laissaient pas que de Lui être fort utiles pour la copduite des animaux indisciplinés dont le comte et lui s'étaient chargés et qu'ils, devaient encore mener si loin.
Il faut avoir fait soi-même le rudemétier de vaquero dans les grandes savanes américaines pour se faire une idée des difficultés sans nombre quel'on rencontre à guider, pendant des centaines de^ lieues à travers des forêts vierges et des plaines arides et sablonneuses, des îiQvillos et des taureaux indomptés, de les défendre contre les bêtes fauves qui les suivent à la piste et les happent jusque sous vos yeux si vous n'y prenez garde, efcomme le lion rugissant de l'Évangile, errant sans cesse autour du troupeau en quête d'une proieà dévorer. D'autres fois c'est contre la folie furieuse, ou estampide^ causé par le manque d'eau et la réverbération du soleil qu'il faut défendre les bestiaux pris soudain- de vertige, courant à l'aventure dans tous les sens, bramant, mugissant et frappant de leurs cornes ceux qui les veulent ramener.
Il fallait être un homme désespéré comme don Luis ou un philosophe insouciant comme don Cor* nelîo, pour ne pas avoir reculé devant tous les périls et toutes les difficultés d'un métier si hasardeux; car dans les éventualités que nous avons énumérées, nous n'avons pas parlé des temporales
00 tempêtes qui, en quelques minutes, bouleversent le sol, creusent des lacs et font surgir des montagnes là où la plaine était unie etlaronte ouferte, ni des Indias bravos ou Indiens nomades qui guettent les caravanes, volent les marchandises et massacrent les conducteurs on marchands.
Valratin se creusait vainement la tète pour comprendre comment son ami, qu'il avait connu û efiémné et si faible, avût pu se résoudre à adopter un tel genre de vie.
Mais son étonnement devint presque de Fadmiration Içrs qu'il le vit à Tœuvre et qu'alors il reconnut la complète métamorphose qui s'était opérée en lui au physique comme au moral , l'énergie froide et indomptable qui avait remplacé la nonchalante faiblesse du gentilhonune et l'irrésolution première de son caractère.
Il l'étudia ainsi silencieusement pendant tout le temps qu'il employa à mettre de l'ordre dans le troupeau et à tout organiser pour la traite de la journée.
— Oh ! fit-il à part lui, cette organisation d'élite s'est épurée par le malheur : il reste au fond de ce cœur à demi brisé quelques nobles fibres que je saurai faire vibrer lorsque l'heure sera venue.
Et pour la première fois depuis bien des jours, un sentiment de joie intime fit tressaillir doucement le chercheur de pistes.
89 LÀ PtÈVHC t)'UR.
UHB MàliADllSBBE.
Plusîetirs jours s'écoulèrent sans que les Qeux amis reprissent leur conversation interrompue.
Us avaient continué leur marche vers Sail*Francisco sans incident digne d'êtrenoté.
Grâce à rbabileté de Valentin 6t & celle de Curumilla^ bien que ce fût la première fois qu'ils s'avançassent aussi loin des régions qu'ils étaient habitués à parcourir, leur sagacité suppléait si adrni^ rablementàlaconnaissancedes lieux, qu'ils évitaient avec un bonheur êxtrêmeleii dangers qui menaçaient le succès de leur voyage et prévoyaient les obstacles encore éloignés, mais que Thabitude du désert leur faisait deviner comme par intuition»
Les deux anciens amis s'observaient , ils s'étudiaient pour ainsi dire : après une longue séparation, ils avaientbesoinde se remettre en communion d'idées Tun avec l'autre ^ cette communion de pensées et de sentiments qui si longtemps avait exîstéentre eux pouvait, par suite des ïnilieux différents dans lesquels ils s'étaient trouvés jetés, et des circonstances qui avaient modifié leurs caractères, s'être rompu pour toujours ; chacun d'eux, grandi par les événements, ayant acquis la conscience de sa valeur personnelle et de sa puissance intellectuelle, était peut-être en droit de ne plus admettre sans discussion préalable certaines théories qui jadis étaient reconnues sans conteste.
Cependant entre les deux Françfds, Taniitié était telleraent vive, la confiance si entière et le dévoue* ment si vrai * qu'après quinze jours de voyage côte à côte, quiiise jours pendant lesquels ils abordèrent tour à tour les sujets les plus difiérents sans cepen* daot toucher» même soperfidellement, à celui qu'ils avaient tant d'intérêt à traiter à fond « ils se coU'vûnquirent qu'ils étaient vis*à*vis l'un de Tautre absolumentdans une position identique à celle qu ils occupaient avant leur séparation.
Soit lassitude, srà; déférence, soit plutôt recon>naisaanee tacite de la supériorité incontestable de son frère de lait sur lui, pendant ces quinze jours, le comte Louis, heureux peut-être d'avoir trouvé rhomme qui l'avait habitué à penser et à agir pour loi, n'essaya pas un instant de prendre une position indépendante devant l'ancien spahis, et se replaça insensiblement Sous la tutelle morale que celui-d avait si longtemps exercée sur lui.
Les deux autres personnages vivaient entre eux dans la meilleure intelligence t don Gornelio par insouciance peut-^tre, Curûmilla par orgueil.
L'Espagnol, amoureux de la liberté , heureux de vivre au grand air, sans etiniii ni entraves d'aucune sorte, piquait ses nomitos, r&clait ss^jarana et chantait à perdre haleine l'interminable romancero det reyBodrigOy qu'il recommençait imperturbablement dès qu'il l'avait fini, malgré les observations réité-> rées de Vadentin sur le silence qui doit se garder au désert, afin d'éviter les embuscades que, comme autant de toiles d'araignées, tendent incessamment les Indiens sous les pas des voyageurs imprudents; l'Espagnol écoutait docilement et d'un air contrit
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les remoûtrânces du chasseur ; pms^ lorsqu'elles étaient terminées, il raclait une ritournelle et re-* prenait son romancero, philoiH)phie que le chercheur de pistes, tout en la blâmant, ne pouvsdt s'erapê* cher d'admirer,
Curunûlla était toujours l'homme que nous avons connu, prudent, prévoyant et silencieux, mais avec tme forte dose de prudence, de prévoyance et de tacitumité de plus; toujours l'œil ouvert et l'oreille tendue, le chef araucan voltigeait sims dire un mot d'une extrémité de la caravanne à l'autre, veillant si bien à sa sûreté, que, sûnsi que nous l'avons dit, auçyn accident fâcheux ne vint attrister le voyage, jusqu'au moment où nous reprenons notre récit.
Us descendirent ainsi les revers boisés de la Sierra-Nevada et entrèrent dans les plaines nues et sablonneuses qui s'étendent jusqu'à la mer et dans lesquelles, à part San -José çt Monterey, villes agonisantes et à demi ruinées, l6 voyageur ne trouve que des arbres rabougris et des buissons épineux disséminés à de longues distances.
Trois jours avant d'arriver à San- José, misérable pueblo (viUage) qui sert de lieu de repaire aux chasseurs et aux arriéres qui fréquentent ces para* ges, mais où la population décimée par les fièvres et la misère ne peut, malgré toute sa bonne volonté, être d'aucun secours aux forasteros (voyageurs) , qui, au contraire, la nourrissent et l'habillent, la caravane campa sur les bords d'un ruisseau perdu, à l'abri de quelques arbres du Pérou et mesquites étiolés qui avaient poussé là par le hasard, et que le vent de la mer secouait incessamment et couvrait
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de te sable fin des plages américaines, qui entre dans les yeux, les narines et les oreilles, sans qu'on puisse s'en garantir.
Le soleil se plongeait dans la mer sous la forme d'une grosse boule de feu ; il ventait grand frais ; au loin, sur l'azur du ciel, apparaissaient quelques voiles blanches qui, comme de légers alcyons redoutant la tempête , se bâtaient de gagner San« Francisco ; les coyotes commençaient à aboyer avec fureur dans la plaine, et les quelques oiseaux tapis çà et là sur les luranches, mettaient la tète sous Faile et se préparaient à dormir.
Les feux furent allumés, les bestiaux piqués, et après avoir soupe, chacun se hâta à réparer, par quelques heures d'un repos indispensable , les fafigues d'une longue journée de marche sous un ciel torride.
— Dormez, dit Louis^ je ferai la première veille, celle des paresseux, ajouta-t-il en souriant.
— Je prendrai donc la seconde, répondit Valentin.
— Non , fit Gurumilla, moi je la prendrai. Les yeux d'un Indien vdent clair dans la nuit.
— Hum ! reprit le chasseur, il me semble que ma vue n'est pas mauvaise, pourtant.
Gurumilla, sans répondre, posa son doigt sur sa bouche.
— C'est bon , reprit le chasseur, puisque vous le voulez, veillez donc à ma place, chef. Seu*lement, lorsque vous serez fatigué , vous me reveillerez.
L'Indien baissa affirmativement la tête.
Les trois hommes s'enveloppèrent dans leurs za-^
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râpés et s'étendirent sur le sol. Don Luis seul demeura éveillé.
La nuit était magnifique ; le ciel, d'un bleu pro^ fond, était moucheté d'une infinité d'étoiles qui scintillaient comme des clous de diamant \ la lune répandait à profusion sa lueur blafarde et fantastique; l'atmosphère , d'une pureté et d'une transparence sans égale, laissait distinguer les accidents du paysage à une énorme distance. La brise du soir s'était levée et rafraîchissait délicieusement l'air ; la terre exhalait des parfums acres et embeaumés , les flots venaient avec de mystérieut murmuifs mourir amoureusement sur la plage , et dans les lointains indistincts de la plaine on voyait errer les silhouettes noires et indécises des coyotes qui rôdaient en hurlant lugubrement^ attirés par les fumets des novUlos.
Louis, séduit par cette splendide soirée et&ffaissé, malgré lui, par cette langueur des savanes tfui abat les esprits les mieux trempés^ se laissait aller doucement à une molle rêverie.
lien était arrivé à cet état de somnolence intellectuelle qui n'est plus la veille sans être «noore le sommeil ; il savourait délicieusement là fantasmagorie évoquée par son esprit, lorsqu'il fut brusquement arraché à cette sensation pleine de charmes énervants par une main qui se posa lourdement sur son épaule, tandis qu'une voix murmurait faible-^ ment à son oreille ce seul mot:
— Prudence I
Louis, (rappelé tout à coup au sentiment de sa position présente^ ouvrit tout grand ses yeax à demi clos et se retourna vivement*
Là nftVIB 0'OR. 07
Curumilla était peûcbé sur lui, et lui réitërût par un geste d'une sigoification terrible ea recommandation.
Le comte saisit don rifle posé auprès de IuL
— Que se pas8e4-il donc? demaDda^t*il d'une voix sourde.
— Venei, en vous tenant dans l'ombre, répondit Cununilla sur le même ton»
Louis obéit à cette recommandation dont il re^ connut l'importance; s'étendant sur le sol, i) glissa doucement dans la direction que lui indiquait l'Indien.
Bientôt il se trouva à l'abri derrière un épais buisson, où il vit don Cornelio et Valentiu en embuscade, le corps penché en avant, et interrogeant les ténèbres avec anxiété.
— Pour Dieu ! mes amis, dit le comte, que signifie cela? Le plus profond silence règne autour de noQs, tout sembla tranquille; pourquoi cette alerte ?
— Curumilla a reconnu ce soir, une heure avant la balte, des traces d'Indiens Yaqui s. Tu sais, frère, que ces démons sont les plus effrontés rôdeurs qui soient ; il est évident qu'ils en veulent à nos bestiaux.
— Mais qui vous fait supposer cela ? Ces traces; dont je ne nie pas l'existence, peuvent appartenir à des voyageurs aussi bien qu'à des vagabonds ; rien, jusqu'à présent ne nous fait supposer que c'est à nous qu'en veulent ces gens , que nous n'avons pas même vus.
Un sinistre sourire pinça les lèvres minces du chef, et touchant du doigt le bras du comte, tandis
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qa'ea même temps il soulevait son manteau 9 il lui montra une chevelure sanglante pendue à sa ceinture.
— Ob I ob I fit don Luis, ces démons se sont-ils aventurés aussi près de nous ?
— Oui, et sans Gurumilla^ dont Tœil ne se ferme jamais et l'esprit est constamment en éveil , probablement nos bestiaux seraient enlevés il y a déjà plus d'une heure.
— Grand merci pour sa vigilance, alors, fit le comte avec une expression de dépit qu'il ne put entièrement dissimuler ; mais vous connaissez les Indiens, compagnons , dès qu'ils se voient découverts, ils ne sont plus à craindre, je crois que maintenant, après la leçon qu'ils ont reçue, nous sommes en sûreté et que nous n'avons pas besoin de nous occuper d'eux davantage*
— Non pas, frère, tu te trompes; regarde tes novillos , ils sont inquiets : à chaque instant, ils relèvent la tête et ne broient pas leur provende avec franchise. Dieu a^donné aux animaux uii instinct de la conservation qui ne les trompe jamais; crois-moi, ils redoutent un danger et sentent des ennemis non loin d'eux. ^
— Au fait, c'est possible ; veillons donc.
Les quatre hommes demeurèrent alors silencieux et attentifs.
Une heure environ se passa ainsi sans que rien vînt corroborer leurs soupçons.
Cependant les taureaux se pressaient les ans contre les autres ,• ils avaient cessé de manger ; leur inquiétude, au lieu de diminuer, semblait, d'instant en instant, s'accroître.
LA PIÈTKB jfOVU 89
La position devenait d'autant pins critique ponr les aventnriers , qae le silence le plus profond continuait àrégner, qae rien ne bongeait dans la plaine* qu'il n'apparaissait aucune silhouette indienne^ et que pas le plus léger indice n'indiquait de quel côté^ viendrait ce danger que chacun sentait imminent.
Soudain Gnmmilla allongea le bras dans la direction du N.-N.*Em et après avoir laconiquement murmuré d'une voix étouffée :
— Ne pas bouger I
Il donna son rifle à tenir à Valentin, s'étendit sur le sol, et avant que ses amis eussent eu le temps de soupçonner la direction qu'il avait prise, il avait disparu dans l'ombre.
Les trois chasseurs échangèrent un regard muet, et armèrent silencieusement leurs rifles, afin d'être prêts à tout événement.
Il n'existe pas au monde de position plus pénible que celle de Thomme brave qui , dans un pays inconnu, par une nuit sombre, est contraint de se mettre en garde contre un danger dont il ne peut calculer la portée. Eu butte à des inquiétudes aggravées par la silencieuse majesté de la solitude, il se crée des chimères cent fois plus redoutables que le dan* ger même, et sent son courage s'envoler par parcelles sous la dure pression de l'attente vaine qui le glace malgré lui.
Telle était la situation dans laquelle se trouvaient les trois hommes, et cependant c'étaient trois cœurs de lion, accoutumés de longue date à racbarnement des luttes indiennes, et que nul péril, si terrible qu'il eût été, n'aurait eu la puissance d'émouvoir
9a Là FIÈTftB D*OI.
soos les chauds rayons du soleil ; mais, pendant les ténèbres, Timagination se crée de si honibles fan«« tdmes, que, s'il jious, est permis d'employer une comparaison triviale, nous dirons qu'ils en étaient peu à peu arrivés & avoir peur« non pas du danger en lui*œôme, mais de la crainte de ce danger.
Les trois hommes étaient depuis assez longtemps déjà dans cette situation perplexe, lorsque tout à coup un cri horrible s'éleva dans l'air, suivi d'un bruissement de branches, de la chute d'un corps sur le sol et de la fuite de plusieurs hommes dont les noires silhouettes se dessmèrent dans l'ombre.
Les aventuriers tirèrent au juger et s'élancèrent rapidement du cdté où ils entendaient la lutte, qui semblait toujours continuer.
Au moment où ils arrivèrent, Gunimiila qu'ils reconnurent, tenait le genou droit appuyé sur la poitrine d'un homme renversé sous lui, tandis que sa main gauche lui comprimait fortement la gorge et le réduisait à l'impuissance la plus complète.
•— Ooahl fitTAraucan en se tournant vers ses compagnons avec une expression de férocité inex-* primable, un chef I
-^ Bonne prise I dit Yalentin ; plantes votre cott« teau dans la poitrine de ce drôle, et finissons-en.
Curumilla leva son couteau» dont la lame lança un éclair bleufttre.
— Un instant t s'écria don Luis ; voyons d'abord qui il est; nous serons toujours à môme de le tuer, si nous le voulons.
Yalentin haussa les épaules.
— Laisse le chef se charger de cette besogne, dit- il « il s'y entend mieux que nous« Lors*-
Ii4 FliTRt S*Ollé fi
qu'on tient une de ces vipères sous le talon » U faut l'écraser , de crainte qu'elle ne se redresse plus tard,
^ Non, reprit résolument le comte, Je ne con^ sentirû jamais à voir assassiner un homme devant moi I Ce pauvre misérable a agi selon sa nature \ d^iîasons, nous, selon la nôtre. Gurumilla , Je vous en prie, laisses ft votre prisonnier la faculté de se relever \ seulement» surveillez*le, afin qu'il ue s'é-^ chappe pas.
'«^ Tu as tort, frère, répondit Timplacable chas* seur^ tu ne connais pas aussi bien que moi ces dé* mons ; cependant fais à ta guise, plus tard tu recon^ naîtras que lu as commis une folie.
Le comte ne répondit pas, seulement il réitéra d'un geste à Gurumiila l'injonction de faire ce qu'il lui ordonnait»
L'Araucan obéit avec répugnance ; cependant il aida son pris(»nnier, à demi suffoqué à se relever, et tout en le surveillant avec soin, il le conduisit auprès du feu, où les chasseurs l'avaient déjà pré<oédé.
Le comte examina l'Indien d'un regard rapide»
C'était un homme d'une taillé herculéenne, vigoureusement charpenté. Jeune encore, aux traits hautains, sombres et cruels ; bref, bien que son extérieur fût celui d'un individu plutôt beau que laid» il y avait dans toutes ses manières une expression de fourberie, de bassesse et de férocité qui ne pré«venait nullement en sa faveur.
Il portait une espèce de blouse de chasse sans manches^ en calicot rayé et serrée aux hanches par un large ceinturon de cuir de daim non tanné ; des
92 tk PIÈVfiB D^OB.
caleçons de même étoffe que la blouse lui tombaient un peu au dessous du genou , le bas de ses jambes était garanti des piqûres des reptiles par des tuyaux de cuirs attachés au genou et à la cheville ; il portait aux pieds des moksens artistement tra«vailles, et garnis par derrière de plusieurs queues de loup, marque de distinction qui n'est permise qu'aux guerriers renommés; ses cheveux, nattés, étaient relevés de chaque côté de la tête, tandis que par derrière ils tombaient jusqu'au bas de son dos et étaient entremêlés de plumes de toutes couleurs; il avait pendu au cou plusieurs médailles, au nomdesquelles s'en trouvait une plus grande que les autres, représentant tant bien que mal le général Jackson, ancien président de TUnion américaine. Le visage de cet homme était peint de quatre couleurs différentes : bleu, noir, blanc et rouge«
Dès qu'il fut en présence des chasseurs assis devant le feu, il croisa les bras sur sa poitrine, rîedressa fièrement la tête, et attendit, impassible, qu'il leur plût de lui adresser la parole.
— Qui es - tu ? lui demanda don Luis en espagnol.
— Mixcoatzin (1).
— Hum t murmura à part lui Yalentin, le coquin est bien nommé ; jamais je n'ai vu ausâ ténébreuse face que la sienne.
— Que voulait Mixcoatzin dans mon camp î reprit Louis.
— Le yori (2j ne le sait - il pas T répondit im-
(1) Le SerpetU de nuage: de mixtli, nuage, et coaii, serpent.
(2) Nom que les Indiens de la honora donnent aux blancs*
LA FIÈVRE d'OB. 93
pertobablement rindien; Mixcoatzin est un chef parmi les Yaquis.
— Tu voulais voler mes bestiaux, n'est-ce pas?
— Les Yaquis ne sont pas des voleurs, tout ce qui est sur leur terre leur appartient; les visages pales n'ont qu'à retourner chez eux de l'autre c6té du grand lac salé.
— Si je te condamne à mourir, que diras-tu ?
— ^ Rien ; c'est la loi de la [guerre ; la face pile verra comment un chef yaqui supporte la douleur.
— Tu reconnais donc que tu mérites a mort 7
— Non ; le visage pâle est le plus fort « il est le mattre.
— Si je te laisse aller, que penseras-tu^ L'Indien haussa les épaules.
— Le face -pâle n'est pas fou, dit-il.
— Hais enfin ai j'agis de cette façon 7 '-^ Je dirai que le face-pâle a peur.
— Peur! et de quoi ?
-^ De la vengeance des guerriers de ma nation, Ce fut au tour de don Luis de hausser les épaules.
— Ainffl, dit-il encore, si je te rendais la liberté, tu ne m'en conserverais pas de reconnaissance ?
— Pourquoi serais-je reconnaissant? un guerrier doit tuer son ennemi quand il le tient. S'il ne le fait pas, c'est un lâche.
Les chasseurs ne purent retenir un geste d'étonnement à l'énoncé de cette singulière théorie. Don Luis se leva.
— Écoute, lui dit-il, je, ne te crains pas et je vais t'en donner la preuve.
D'un geste prompt comme la pensée il saisit la
dA LA FIÈVRB D'Oll»
longue queue de cheveux qui pendait derrière le dos du chef et la trancha avec son couteau.
— Maintenant, ajouta-t-il en le souffletant avec la tresse qu'il venait de lui ravir, pars , misérable, tu es libre ; je te dédaigne trop pour t'infiiger une autre punition que celle que tu viens de subir ; retourne dans ta tribu et dis à tes amis commentles blancs se vengent d'ennemis aussi méprisables que toi et ceux qui te ressemblent.
A l'insulte mortelle qu'il avait reçue, les traits de l'Indien, décomposés par la fureur, étaient devenus hideux ; il éprouva un instant de stupeur, causé par la honte et la colère;. mais par un effort surnaturel il dompta subitement l'émotion qu'il éprouvait , il saisit le bras de don Luis, et approchant son visage du sien :
— Mixcoatzin est un chef puissant, dit-il d'une voix creuse, que le yori se rappelle son nom, car il le reverra. •
Et bondissant comme un tigre aux abois , il s'élança dans la plaine, où il disparut presqu'aussilôt.
— Arrêtez ! s'écria Louis à ses amis, qui se précipitaient à sa poursuite, laissez le fuir; que m'importe la haine de ce misérable I il ne peut rien contre moi.
Les chasseurs revinrent de mauvaise grâce reprendre leur place autour du feu.
— Hum I ajouta Louis J'ai peut-être commis une sottise.
Valentin le regarda.
— Pis qu'une sottise, frère, lui dit-il, une maladresse; prends garde à cet homme , un jour ou l'autre il se vengera de toi.
— Qui sait ? fit le comte avec insoDciance. Hais depuis quand redoutes-tu donc autaut les Indiens, frère ?
— Depuis que j'ai appris à les connaître, répondit froidement le chasseur ; tu as fait à cet homme une de ces insultes qui veulent du sang, sois certain qu'il saura t'en fûre repentir,
— A la grâce de Dieu I peu m'importe I
Après ces quelques mots, les chasseurs reprirent leur sommeil interrompu.
Le reste de la nuit s'écoula sans nouvel accident,
Au lever du soleil, les aventuriers continuèrent leur route, et le soir, après une journée de fatigues incroyables au milieu dessables arides de la savane, ils arrivèrent enfin au jmeblo ou lugar de San José, où les habitants les reçurent avec des cris de joie, persuadés que les étrangers ne les quitteraient pas sans Jes fournir de quelques-uns de ces objets de première nécessité dont ils son! privés et qu'ils n'ont aucun moyen de se procurer.
Le^^utf^/odeSan Joséestla dernière étape sérieuse des caravanes avant d'arriver à San-Francisco ; les voyageurs avaient accompli, à travers des dangers et des difficultés sans nombre, un trajet de près de cent quatre-vingts lieues en moins de trois semaines, célérité dont jusqu'alors il n'y avait pas eu d'exemple.
98 LA PlIVRB B^OIU
prodigieuses, je vis surgir et tomber tout à coup les plus scandaleuses fortunes, et me plongeant alors résolument dans ce gouffre, jedemandai^ moiaussi^ au hasard ma part de joies fiévreuses et d'émotions enivrantes ; . mais la foi me manquait, rien ne me réussit. J'essayai tous les métiers, toujours poursuivi par cette fatalité implacable acharnée ajprès moi ; je ne parvins à grand'peine qu'à ne pas mourir tout à fait de faim ; tour à tour chasseur, portefaix, que sais-je encore , mes efforts n'aboutirent à rien dans cette Babel, où se coudoyaient incessamment les damnés de la civilisation , qui tous, marqués du sceau indélébile des réprouvés du Dante, entassaient ruines sur ruines pour se faire un piédestal de lingots immédiatement renversé par d'autres. Dégoûté de cette vie mêlée de sang, de boue, d'oripeaux et d'or , je partis en désespoir de cause, résolu à me faire conducteur de bestiaux s noble métier, n'est-ce pas, pour un comte de Prébois, dont les aïeux ont fait trois croisades , ajouta-t-il avec un rire amer ; mais j*ai connu des généraux décrotteurs, des marquis garçons de café ; je pou-^ vais donc sans trop déroger, moi qui n'ai jamais rien été, devenir marchand de bestiaux. Et puis, j'avais un autre but en choisissant cette profession. Depuis mon arrivée dans l'Amérique septentrionale, je te cherchais », j'espérais te retrouver enfin. Pour la première fois, le hasard m'a souri, tu le vois^puisr que je suis parvenu à te rencontrer. Voilà tout ce que j'avais à te dire. Maintenant, tu sais de ma vie autant que moi-même, ne me demande rien davantage.
Après ces paroles, prononcées d'une voix brève et saccadée, le comte se renversa sur la dossier de
«a botacoa, ralluma son dgare, qu'il avait laissé éteindre, se croisa les bras sur la poitrine et parut décidé à ne pas ajouter un mot.
Valentin l'examina longtemps avec l'attention la plos aoutenuei hoçbant parfois la tête et fronçant les sourcils avec mécontentement
Enfin il se résolut à renouer l'entretien.
— Hum I fit-il , je sais maintenant toute ta vie , je l'admets; elle n'a rien de bien extraordinaire dans un pays comme celui où nous nous trouvons, aile ne sort en rien de la loi commune ; tu aurais donc grand tort de te plaindre.
— Je ne me plains pas« s'écria vivement le Comte, je constate un frât» voilà tout.
*-- Parfaitement s dit Valentin ; seulement , dans tout ce que tu m'as raconté, un point demeure obscur pour moi.
— Lequel ?
*^ Tu m'as dit tout ce que tu as vouln faire, c'est bien ; mais, à part l'amitié fraternelle qui nous lie, et qui, quelque forte qu'elle soit, ne peut à mon sens sufBre pour déterminer une résolution aus^ arrêtée que celle que tu témoignais de me retrouver, tu ne m'as pas dit dans quel but tu tne cber'chais avec tant d'acharnement.
Le comte se redressa, un jet de flamme jaillit de sa prunelle.
— Ne l'as- tu pas deviné, Valentin 7
— Noù.
Le comte baissa la tête, et pendant quelques s^* coudes la conversation fut de nouveau interrompue.
-^ Au fait, tu as raison, Valentin , mieux vaof en finir de suite afin de ne plus y revenir. Du reste,
100 LA FXiVRE D*0]U
tu sais aussi bien que moi ce que je veux te dire , reprit le comte avec l'accent d'un homme dont le parti est pris.
— Peut-être ! répondit laconiquement le chasseur.
— Allons donc ! je ne suis pas un niais, et le matin du jour où tu étais venu chercher un abri à mon campement, au premier mot que je laissai échapper, tu me compris. ,
— C'est possible, fit imperturbablement Valentin ; cependant, comme je n'ai aucune prétention à la science divinatdre, sois assez bon pour t'expliquer clairement et catégoriquement.
— Tu l'exiges?.
Le chasseur hocha afSrmativement la tète*
— Eh bien 1 soit , reprit le comte, tu es toujours l'homme d'il y a quinze ans.
— N'est-ce pas à cette époque que nous nous reportons en ce moment? fit en souriant Valentin.
— Ah I s'écria le comte en frappant de la main sur le bras de sa butacca^ tu vois bien que tu m'as compris.
— T*ai-je dit le contraire ?
— Pourquoi, alors, exiges-tu?..,
— Parce qu'il le faut, répondit sèchement le chasseur.
— Sois satisfait, car je vais te répéter tes propres paroles.
— J'écoute.
— Tu te le rappelles, n'est-ce pas, c'était par une froide nuit d'hiver, dans la chambre à coucher de mon hôtel, à Paris.
— Le trente et un décembre 183&, à onze heures du soir, observa Valentin.
LA FiiVBB O'OB. iOl
— Oai , la pluie fouettait les vitres, le vent ûffiait dans les longs corridors de l'hôtel, j'attendais impatiemment ta venue ; tu amyas. Enfin , comme aujourd'hui, j'étais face à face avec la ruine ; je voulais mourir, tu m'en empêchas.
— C'est vrai ; eus-je tort?
— Peut-être, reprit le comte d'une voix creuse; seulement voici les paroles que tu prononças.
— Laisse-moi te les répéter moi-même, car malgré les quinze ans qui se sont écoulés» Louis, cette scène est aussi présente à ma pensée que si elle avait eu lieu hier. Après t'avoir prouvé que tu avais tort de désespérer , fit Valentiu d'une voix solennelle, que tout n'était pas perdu pour toi, sur une dernière objection que tu essayas de faire, je te dis : Sois tranquille, Louis ! sois tranquille 1 si dans deux ans je n'ai pas accompli ma promesse, moi-même je te rendrai tes pistolets et alors... — Alors? demandas-tu, — ^ Alors, repris-je, tu ne te tueras pas seul. — J'accepte, répondis-tu. Voici les mots tels qu'ils ont été prononcés entre nous pendant cette nuit qui décida de ton avenir et fit de toi uu homme ; est-ce bien cela ? ai-je oublié le moindre détail ? réponds (1).
— Non, tu n'as rien oublié, Valentin.
— Eh bien?
— Eh bien I maintenant que j'ai accompli fidèlement la promesse que je t'avais faite, je viens réclamer de toi l'exécution complète de notre pacte.
— Je ne te comprends pas.
(i) Voir te Grand ekefdei Auca$, 2 vol, ia-i2. Amyot, éditeur, 8, rue de la Paix,
IM Là riàVAK D'oft.
•M GotDttieiit I tu ne me comprends pssl B^écria le comte eh bondissaiit sursa^uiaccaetse trouvant subitemeiit débouté
-^ Non, répondit froidement Valentio. N'aî-je pAI tenu ma promesse? Ahl Louis, puièque tu Tetiges» vive Dieu I ajouta-t-il en s'animant à son tour, récapitulons, Je ne demande pas mieux. Que viens-tu me parler d'accomplir un pacte 7 n'ai^je pas rempli mes engagements ? Cette femme que tu désespérais de revoir jamais, ne te l'ai-je pas fait retrouver» moif ne Tas^U pas épousée? N'as-tu pas joui auprèê d'elle de dix aus d'un bonheur parfait? De quel droit viens-tu te plaindre de la fatalité qui s'acharne après toi ? de quel droit maudis-tu ton sort, hommd ingrat ! dont le bonheur a duré dix ans, dix siècleA sur cette terre? Regarde autour de toi, montre-mol un homme qui, dans sa vie tout entière, puisse compter une année de ce bonheur 4ont tu fais fi, et alors je te plaindrai, je pleurerai avec toi, et, s'il le faut, je t'aiderai à mourir! Oh! tous les hommes sont les mêmes, faibles devant la joie comme dand la douleur, oubliant en quelques jours d'adversité des années de bonheur ! Ainsi te voilà, après quinze anS) revenu au même point. Insensé I sais-tu seulô* ment, toi qui parles ainsi, sais-tu ce que c'est que d'avoir toute une existence de souffrances et de douleurs horribles, de sentir heure par heure, mi« nule par minute, soû coeur se déchirer, et cela tott* jours sans espoir, et sourire et paraître gai, et vlvrfe enfin ? As-tu, pendant un jour seulement, enduré cet atroce supplice, toi qui parles aussi délibérément de mourir ?
Peu à peu» en parlant, malgré lui» Valeotin s'é*
Là riÈVAE i>*oi« iôd
fait animé, ses traits s^étaient contractés et ses regards lançaient des flammes.
Louis regardait son ami sans le comprendre « effrayé de l'exaltation dans laquelle U le voyadL
^ Yalentin I s'écrîa-t^il, V&leûfin I au nom du del, CalmO'^toi I
— Ah I continna Valentiu avecul) ricanement terrible, tu souffres, dis-tu, tu es malheureux, et bien! écoute : cette femme que tu aimais, que j'ai retrouvée pour toi, que je t'ai fait épouser, enfin, eh bien I moi, moi, Ce n'était pas de l'amour que j'avds pour elle, c'était de l'idolâtrie ; pour pouvoir le lui dire, j'aurais avec joie donné pour elle mon sang goutte à goutte ; et pourtant , moi, à qui tu viens raconter tes douleurs, je vous ai mis daos les bras l'un de l'autre; j'ai souri, comprends-tu ? j'ai souri à votre amour, et sans une plainte, sans un mot qui décelât cette passion qui me rongeait le cœur, je me suis enfui dans le désert, seul avec mon amour I face à face avec lui, j'ai souffert pendant quinze ans! Oh I mon Dieul mon Dieu! aujourd'hui encore cette plaie est aussi vive que le premier jour. Dis-moi, Louis, maintenant que tu sais tout, car nous sommes à l'heure de la franchise, n'est-ce pas ? quelles sont tes douleurs auprès des miennes? de quel droit veux-tu mourir ?
— Oh I pardon, pardon, Yalentin, s'écria Louis en se jetant dans ses bras ; oh t tu as raison, je suis bien ingrat envers toi.
— Non, répondit tristement Valentin en lui rendant avec effusion ses caresses, non, Louis tu es homme, tu as suivi la loi commune ; je ne puis et ne dois pas t'en voulok ; pardonne-moi au con-
iO& LA FliVlUB D*OIU
traire, de m'ètre laissé entraîner à te révéler ce secret que j'avais juré d'ensevelir éternellement dans mon cœur. Hélas I nous avons tous, dans ce monde, notre croix à porter ; la mienne a été rude, Dieu l'a^ sans doute, voulu sdnsi, parce que je suis fort, ajouta-t-il en essayant de sourire. Maid revenons à toi. C'est vrai, la jeunesse s'est envolée loin de nous avec ses gais horizons et ses riantes illuûons ; la vie n'a plus à nous offrir que les pénibles épreuves de l'âge mûr ; autant que toi je suis fatigué de l'existence, autant que toi elle me pèse. Tu le vois, mon ami, j'abonde dans ton sens, non^seulement je ne t'empêcherai pas de mourir, mais je veux encore accomplir ma promesse jusqu'au bout eo te suivant dans la tombe.
— Toi, Valentin, oh! non, c'est impossible.
— Pourquoi donc ? notre position li'est-elle pas la même ; tous deux a' avons-nous pas également &:ouffert? Créancier implacable, tu viens me demander de faire honneur à ma signature ; fort bien, mais à une condition. ..
Louis connaissait trop bien le caractère ferme et résolu de son frère de lait pour essayer de combattre sa volonté.
— Laquelle î répondit-il simplement.
— Je choisirai le genre de mort.
— Soit.
— Oh I permets-moi, Louis ; ce n'est pas un suicide ordinaire que je prépare ; ainsi , il me ftiut ta parole de gentilhomme avant que je m'explique plus clairement.
- Je te la donne.
— Bien. Il y a pour l'homme dans le monde deux
LA FIÈTRK D*OK. 105
choses difficiles : savoir arranger sa vie , et savoir arranger sa mort. L'homme qui se tue froidement en se brûlant la cervelle » tont seul dans sa chambre, après avoir écrit à ses amis pour leur annoncer son suicide, est un lâche ou un fou. Ce n'est pas de ce suicide-là que je veux, il ne signifie rien, ne prouve rien et ne sert à rien. Mais il est un genre de suicide que j'ai toujours rêvé parce qu'il est noble et grand : c'est celui de l'homme qui, ne pouvant ou ne voulant plus rien faire d'une vie qu'il méprise, la sacrifie à ses semblables, sans autre but que celui de leur être utile, et tombe après avoir accompli sa tâche.
— Je crois te comprendre, Valentin.
— Peut-être ; laisse-moi terminer. Nous sommes dans le pays le mieux préparé pour un te Ibut : déjà plusieurs tentatives , malheureuses à la vérité, ont était faites, notamment par le comte de Lhorailles, dans sa colonie de Guetzalli (1) ; la Sonora, qui est la plus riche contrée du monde, râle et achève de mourir sous le système avilissant et inintelligent du gouvernement mexicain. Eh bien ! rendons la vie à ce pays; galvanisons-le, appelons à nous l'émigration française de Californie, et venons ici rendre la liberté à un peuple dont le caractère énergique nous comprendra. Que risquons-nous en cas de non succès? la mort? Eh I mais c'est justement elle que nous désirons. Au QK)ins, lorsque nous serons tombés, nous dormirons ensevelis dans notre gloire, en martyrs, emportant les regrets et les sympathies
(i) Voir la grande FUbiute» i vol, ia-iS« chez Amyot, éditeur, S« rue de 1& Paix, à Paris.
106 LA FifeVilK OOR.
de tous ; au lieu de nous tuer lâchement, nous rons morts sur la brèche, en héros I Ce martyre n'est-il pas le plus noble, le plus sublime de tous 7
-^ Oui| Yalentin, tu as raison , raison toujours. Oh I c'est ainsi seulement que peuvent et doivent mourir deê hommes comme nous.
«^ Bien I s'écria Valentin, tu m^as compris.
"^ Nonnaeulement je t'ai compris, frère, maid encore, je t'avais pour ainsi dire deviné.
-a- Gomment cela 7
-^ Lorsque j'ai pour la dernière fois rencontré le comte de Lhorailles dans le désert, je revenais avec BeUiumeur et un chef indien de visiter un placer d'une richesse incalculable que cet Indien avait découvert, et dont il avait cédé la propriété à Belhumeur ; cette propriété, Belhumeur m'en ût le complet abandon. A mon retour, je me rendis à Mexico, où j'entamai des négociations avec plusieurs personnes notables, entre autres avec le chargé d'affaires de France. Tu sais sans doute comme tout est lent & réussir dans c^ malheureux pays. Cependant, grâce aux riches échantillons que j'avais eu la précaution d'apporter avec moi, grâce surtout à la protection toute puissante de certaines personnes, je réussis à fonder une Société dcmt on me nomma chef, avec le droit de lever une compagnie française, armée et disciplinée, afin de prendre possession du placer et de le faire exploiter au profit de la Société.
«- Ëh bien ?
-^ Eh bien I je suis retourné à San Francisco, j^ai tenté quelques démarches ; mais deux choses me manqusdent, la patience d'abord , l'argent ensuite pour enrôler mes hommes et acheter les choses né-
LA FlàTRB D*01l. 107
eessaîMS, et, te raveiierai«*j6 » ce qui me foanqQait surtout, c'était le désir de réussir ; mais» Valentin, ta viens de le fieiire naître en moi ; ta présence m'a rendu toute mon énergie, je ne sais par quels moyens je parviendrai à lever les obstacles qui s'opposent à l'exécution de mon projet, mais je les lèverai, jeté le jure.
— Que venais-^tu donc faire en Sonor» ? •
-^ Je ne saurais trop te l'expliquer; ma spéca*lation sur les bestiaux était.plutôt uns fuite qu'autre chose ; j'étais dégoûté de tout, je oberobais 4 ep finir n'importe par quels moyens^
— A mon tour. Demain, au lever du aoteUt ta partiras ; tu te rendras à franc étrier t San-Ffimeisco ; ton excursion en Sonore n'aura été qu'une exploration; enfin, tu prendras le premier préttste venu et tu te remettras sérieusement à l'œuvre pour former ta compagnie ; pendant ce temps-là je vendrai ton troupeau et je fn' arrangerai de manière à te procurer les fonds dont tu as besoin ; ne t'inquiète de rien, pousse hardiment les choses.
— Mais con^ment feras-tu T la somme qui m'est nécessaire est considérable.
— Cela ne te regarde pim laisae-rmoi m'i^rrMger coname je l'entendrai ; à l'heure dite, je te fournirai plus qu'il ne te faudra. Ainsi, c'est biep convenu, au lever du soleil, ta partiraei.
^^ Je partirai. Mais quand et où te reverrai-jo?
1^ C'est juste. Le vingt-cinquième jour après celui*ei, au coucher du soleil, j'entrerai daqs ta chambre.
— Mais je ne sais pas epcore moi-môme où je logerai.
l08 LA riiTAB d'OR.
— Que cela ne t'embarrasse pas» je découvrirai ta demeure.
— Ainsi , le vingt-cinquième jour, au coucher du soleil?
— Oui, j'arriverai avec les galions, répondit en riant Valentin.
— Merci, frère, tu es mon bon génie ! Si ma vie a en quelques taches, en revanche, tu me prépares une belle mort I
— Plains-toi donc! je fais de toi un Francisco Pizarro et un Alinagro.
Les deux hommes se serrèrent affectueusement la main en s'adressant un triste et douloureux sourire.
Après avoir encore échangé quelques niots sans importance ils se jetèrent sur leur couche, où, vaincus par la fatigue, ils ne tardèrent pas à s'endormir.
Là StITB D'UNE RITOURNELLE.
Pendant gue la conversation que nous avons rapportée dans le précédent chapitre, avait lieu entre les deux frères de lait, des événements que nous devons expliquer au lecteur se passaient dans le cuarto où s'étaient retirés Gurumillaet don Gornelio.
A peine entré dans le cuarto, au lieu de se coucher sur le cuadro qui lui était desthaé, Gurumilla avait proprement disposé son zarapé sur le parquet carrelé de la salle, s'était étendu dessus et avait immédiatement fermé les yeux.
LA nÈTRB D*OS. 109
Don CorneKo, au contraire, après avoir pendu la iampe à un clou fiché dans la muraille, avait ravivé la mèche charbonneuse avec la pointe de son couteau, s'était assis sur le bord de sou cuadro, les jambes pendantes en dehors, puis, d'une voix éclatante, il avait imperturbablement commencé le romance du roi Rodrigo.
A cette musique tant soit peu hbrs de saison, Curumilla avait à demi ouvert un oeil, sans cependant protester autrement contre cette perturbation iusolîte de son repos.
Don Comelio s'était ou ne s'était pas aperçu de la protestation de l'Indien, mais, dans un cas comme dans l'autre, il n'en tint aucun compte et continua en donifant à sa voix assez forte toute l'étendue qu'elle comportait.
— Ooah I fit le chef en relevant la tète*
— Je savais bien, répondit don Comelio avec un sourire amical, que cette musique vous plairait
Et il redoubla ses fioritures.
L' Araucan se leva, s'approcha du chanteur, et lui touchant légëremeot l'épaule :
— Il faut dormir, lui dit-il de sa voix gutturale* avec une grimace de mauvaise humeur.
— Bah I laissez doue, chef, la musique délasse de tout, elle fait oublier le soinmeil ; Ecoutez, plutôt :
2 Oh si yo naciera ciego I |0 tù sin beldad nacieins !
Maldito sea el punto y (l}«*«
L'Indien paraisssdt l'écouter avec une attention
(1 ) Oh ! si j'étais aé aveugle l
Ou bien si tu étais née laide !
Maudit soit le jour et Theure...
iiO LA FliTBÊ D*OII.
soutenue, le corps penché en avant et les yeux obstinément fixés sur lui. Don Gornelio se féticitait intérieurement de l'effet qu'il s'imaginait produire sur cette nature primitiTe^ lorsque soudain Curumilia, le saisissant par les hanches, le serra dans ses mains nerveuses comme dans des tenailles de fer; et l'enlevant avec autant de ikcilité que s'il n'eût été qu'un enfant, il l'emporta malgré sa résistance jusque dans le patio, et le déposant suir la margelle du puits :
— Ooah I fit-il, ici la musique est bonne ; et sans lieu ajouter, il tourna le dos à l'Espagnol, regagna le ouarto, s'étendit sur son zarapë et s'endormit Immédiatement
Dans le premier moment, don Gornelio fut tout étourdi de cette brusque attaque, et ne sut s'il devait rire ou se fâcher de la façon asdez leste dont iOii compagnon s'était débarrassé de sft société; mais don Comelio était un philosophe doué d'Un excellent caractère. Ce qui loi arrivait lui sertiblà si drôle^ que, sans garder autrement rancune À l'Indien, il se laissa aller & un rire homérique qui dura plusieurs minutes.
— C'est égal, dit-il, lorsqu'il fut enflû parvenu à l^pt^ndre son sérieux, l'aventure est curieuse, et j'en rirai longtemps. Après cela, cet homme n'a pas tout à fait tort; je suis ici on ne peut mieux placé pour chanter et pincer ma jarana autant que cela me fera plaisir ; au tooins je ne risqué d'interrompre le sommeil de personne, puisque je suis seul.
Et, après cette consolation, qu'il s'administrait à lui-même pour satisfaire son orgueil un peu froissé, il se disposa à continuer sa sérénade.
LA FIÈVKB 0*OB* lli
La nuit était claire et sereine, le ciel, diapré d'une profttsion d'étoiles an milieu desquelles étincelait l'éblouissante croix du sud ; une légère brise chargée des parfums du désert rafraîchissait doucement Fair, le plus profond silence planait sur San-José, car, dans les pueblos retirés du Mexique, chacun rentre de bonne heure chez soi ; tout, dans le me* son, paraissait dormit* ; seulement, à quelques fenêtres brillaient derrière les rideaux de calicot la faible et motirante lueur des candiles.
Aussi don Gornelio, subissant malgré lui l'influence de cette magnifique soirée, laissa de côté les quatre premiers vers du romancero et entonna d'une voix harmonieuse, après un prélude savant, la sublime description de la nuit qui le suit :
A rescftso resplendor De cualqae^aciente esti^Hs, Que en el medroao silenciô Tristemeote centeliea (i).
Et il continua ainsii les yeux levés vers le ciel, le front brillant d'enthousiasme jilsqu'à la fin du romance, c'est-à-dire jusqu'à ce qu'il eût chanté les quatre-vingt-seize Vers dont se compose cette touchante poésie.
Les Mexicains, enfants des Atidalous, ces musiciens et ces dansedrs par excellence, n*ont pas dé-
A) A la faible lueur
De quelque claire étoile
Qui, au milieu du sombre BileDce«
Brille tristement.
généré en cela de leurs premiers pères ; an contraire^ ils ont — si cela est possible — exagéré encore ces deux passions, auxquelles ils sacrifient tout
Lorsque don Comelio ayait commencé à chanter^ le patio^ ainsi que nous Favons fait observer, était complètement désert ; mais peu à peu, au fur et à mesure que le musicien s'animait, de tous les coins de la cour, dés portes s'ouvraient, des hommes et des femmes apparaissaient, s'avançaient doucement vers le chanteur^ se groupaient autour de lui ; si bien qu'après la ritournelle finale il se trouva entouré d'un cercle d'auditeurs enthousiasmés qui l'applaudirent avec. frénésie.
Don Gornelio se leva de la margelle sur laquelle il était assis, ôtason chapeau et salua gracieusement l'assistance.
— Voilà, dit-il à part lui, ce^ui donnerait à réfléchir à cet animal d'Indien qui apprécie si peu la bonne musique.
— Gapa de Dios ! s'écria un arriero, voilà ce que j'appelle chanter.
— Pauvre senor don Rodrigo, a-t-il dû souffrir I observa une jeune criada au jupon court et au grand œil fripon.
— Et ce perfide picaro de comte Julien, qui a introduit les Mores en terre catholique I fit l'hôtelier avec un geste de colère.
— Dieu soit loué ! s'écria en chœur l'assistance, espérons qu'il rôtit au plus profond des enfers.
Don Gornelio était en proie à la jubilation la plus grande ; jamais il n'avait obtenu un tel succès.
LA WltfàM d'or, 118
Tous ses auditeurs le remerciaieut du plaisir qu'il leur avait procuré avec ces démonstrations bruyantes et ces cris de joie qui distinguent les races méridionales. L'Espagnol ne savait à qui entendre ni de quel côté se tourner ; les acclamations prenaient un tel caractère d'enthousiasme que le chanteur commençait à redouter de ne pouvoir de toute la nuit se débarrasser de son frénétique auditoire.
Heureusement pour lui, au moment où» moitié de gré moitié de force , il se préparait » à la demande générale, à' recommencer son romance , il se fit un mouvement dans la foule, elle s'écarta à droite et à gauche et livra passage à une grande et belle jeune fille aux traits mutins, à l'œil noir bien ouvert, bordé de longs cils de velours, à la jambe faite au tour emprisonnée dans un bas de soie à coins d'or, qui, le rebozo (voile^ coquettement drapé et la chevelure inondée d'une profusion de fleurs de jasmin, se posa résolument devant le chanteur, en lui disant avec un gracieux sourire qui laissa voir la double rangée de perles de ses dents :
— N'êtes-vous pas, caballero, un noble hidalgo d'Espagne nommé don Gornelio.
Nous devons jrendre à don Comelio cette justice d'avouer qu'il fut tellement ébloui par cette délicieuse apparition qu'il resta pendant quelques secondes les yeux effarés et la bouche ouverte sans trouver un mot.
La jeune fille frappa du pied avec impatience.
— Avez -vous donc été subitement métamorphosé en pierre? reprit-elle d'un ton légèrement moqueur.
— Dieu tti'en garde! seiiorita, dit-il enfin.
iiA LA FlàTRS D'OI.
-« Alors» veuillez répondre à la question que je vous ai adressée.
— Rien de plus facile, senorita. Je suis en effet , celui qu'on nomme don Cornelio Mendoza y Arrizabal, et j'ai Thonneur d'être gentilhomme espagnol.
-r- Voilà qui est parler cUirement et catégoriquement, fit-elle d'un petit air mutin. S'il en est sûnsi, caballero, je vous prierai de me suivre.
— Au bout du monde ! s'écria le jeune homme avec élan. Vive Dieu 1 jamais je ne voyagerai en aussi douce compagnie.
— J^ vous remercie du compliment, caballero , mus je n'ai pas l'intention de vous conduire aussi loin ; je veux aeulement vous accompagner auprès de ma maîtresse, qui désire vous voir et vous entretenir un instant.
— Rayo del cielo I si la maîtresse est seulement aussi jolie ane la camériste, je ne regretterai pas le voyage dût-U durer huit jours.
La jeune fille sourit encore.
r- C'est d^ns cette hôtellerie même, à quelques pas à peine, qu'habite en ce moment ma mattresse.
— T^nt pis, tant pis I j'eusse de beaucoup préféré avoir plusieurs lieues à faire avant que de la rencontrer.
— Trêve de galanteries. Etes-vous disposé à me suivre?
— A l'instant, senorita.
Et rejetant sa jarana sur son dos, saluant une dernière fois l'assemblée qui s'ouvrait avec respect devant lui ;
^^ Je sois A vos ordres» ditriL
— Venez, reprit-elle.
l^d jewe fille pe âétouma et a'êloigiift d'nn paft rapide, suivie de près par rEspagnol,
PoB GoivqUo, de même que tous lea aventuriers que lea hasards d'une vie beaucoup trop accidentfe ea Europe avaient jetés sur les pli^ américaines, nourrissait au fond du cœur un secret espoir, celui de rétablir tout à coup, par un riche mariage, sa fortune plus que compromise. Plusieurs eiemples , bien que rapea à la vérité, de miMlagea contractéa de cette façon romanesque, avaient ancré d'une manière immuable cette idée daps ^la cervelle tant soit peu éventée de TËspagnoL
Il était jeune, noble, beau, du moins il le croyait, il possédait donc tout ce qu'il fallait pour réussir ; il est vrai que, jusqu'à oe moment, la fortune n'avûtpas encore para daigner lui sourire ; aucune jeune fille n'avait semblé se soucier de ses œillades assassines, ni voulu répondre à ses avances intéres* sées ; mais ce mauvais suecôs ne l'avait nullement rebuté, et ee qui lui arrivait en ce moment avai|) l'air de donner raison à ses prévisions, en lui offrant* lorsqu'il y comptait le moins, cette occasion si longtemps attendue.
Une seule cbose attristait son front et troublait la joie intérieure qu'il éprouvait, le délabrement de son costume fort maltraité par les ronces, et éeor« ebé par les pointes ûgOes des rochers pendant le long voyage qu'il avait fait en Sonora; mais avec cette fatuité caractéristique qui est innée chez les Espagnols, i| se consola en réfléchissant que ses avantages personnels compenseraient largement le
iiff LA FlÈTRt D'OB.
délabrement de sa mise, et que la dame qui Taviait fait mander devait, si elle éprouvait pour lui un intérêt quelconque, attacher peu de prix à un manteau neuf ou à une plume fanée.
Ce fut dans ces ^positions conquérantes que don Gomelio arriva, à la suite de la camérista, à la porte d'un cuarto, devant laquelle elle s'arrêta.
— C'est ici, dit-eUe en se retournant vers Im^
— Fort bien, reprit-il en se redressant et «i tendant le jarret $ nous entrerons quand vous le voudrez.
^ Elle sourit d'un petit air narquois, en clignant malicieusement son oeil noir, et fit jouer la clé dans^ la serruror La porte s'ouvrit.
— Seiiora, dit la camériste, je vous amène le gentilhomme.
— Fais-le entrer, Violanta, répondit une voix douce.
La jeune fille s'effaça poar faire place à don Cornelio, qui entra en relevant la tête et en retroussant sa moustache d'un eir vainqueur.
La chambre dans laquelle il se trouva était petite, un peu mieux meublée que les autres cuartos de rhôtellerie, grâce sans doute aux choses maispensables que la personne qi;ii habitait provisoirement ce cuarto avait eu la précaution d'apporter avec elle ; plusieurs bougies iroses brûlaient dans des chandeliers en argent, et sur un sopha, enfouie dans la mousseline comme un colibri frileux dans un nid de roses, une jeune fille de seize à dix-sept ans au plus, belle à ravir, fixait sur le cavalier es*
LA PiftTJlS D*OI. 117
pagnol deux grands yeux noirs pétillants de finesse, de malice et de curiosité.
Malgré Timinense dose d'amour-propre dont il était cuirassé et la conviction intime qu'il avait de son mérite, don Comelio s'arrêta tout interdit sur le seuil de la porte et salua profondément sans oser faire un pas en avant dans Tintérieur de ce cuarto, qui lui semblait un sanctuaire.
Par un geste charmant, la jeune femme l'engagea à s'approcher d'elle et lui indiqua une butacca placée à deux pas du sopha sur lequel elle était étendue.
Le jeune homme béâta ; la camerista, en riant comme une petite folle, le poussa parles épaules et le contraignit à s'assemr.
Cependant la position de nos deux personnages en face l'un de l'autre étsût assez singulière : don Comelio, en proie à l'embarras le plus fort qu'il eût jamais éprouvé, tortillait entre ses mains les rebords de son feutre, en lançant à droite et à gauche des regards sournoisement interrogateurs, tandis que la jeune fille, non moins confuse, baissait craintivement les yeux et semblait à présent presque regretter la démarche inconsidérée à laquelle elle s'était laissée, malgré elle, entraîner.
Cependant, comme dans toutes les positions difficiles de la vie, les femmes possèdent une volonté d'initiative plus grande que celle des hommes, parce qu'elles se font une force de leur faiblesse et savent du premier coup prendre le biais des questions les plus ardues, ce fut elle qui reconquit d'abord son sang-froid et entama l'entretien.
— Me reconnaissez-vous, don Comelio? luide-
macda-l-^Ue d'un petit ton délibéré qui fit tressaillir l'Espagnol.
— Hélas ! senorita, répondit-il, en cherchant à marivauder, ou aurais-je pu avoir le bonheur de vous voir jamais ? je n'ai vécu jusqu'à présent que dans Fenfer, avec les damnés;
— Parlons sérieusement fit-elle avec un imperceptible froncement de sourcils ; regardez-moi bien en face, caballero, et répondez-nioi franchement ; me reconnaissez-vous, oui ou non ?
Don Gomelio leva timidement les yemr, obéit à Tordre qu'il avait reçu d'une façon si péremptoire, puis, au bout de quelques secondes :
— Non, senorita, fit-il avec un soupir étouflfé, je ne vous reconnais pas, je ne crois pas avoir eu le bonheur de me rencontrer avec vous avant aujourd'hui
— Vous vous trompez, répondit-elle.
^~ Moi I oh i c'est impossible I
— Ne jurez pas, don Cornelio, je vais vous prouver la vérité de ce que j'avance.
Le jeune homme secoua négativement la tète.
— Lorsqu'un homme a eu le bonheur de vous voir une fois, murmura-t-il...
Elle l'interrompit brusquement
— Vous ne savez ce que vous dites, votre galanterie est déplacée ; avant de me donner un démenti, vous feriez mieux d'écouter ce que j'ai à vous apprendre.
Don Cornelio se récria.
— Je vous répète, fit-elle nettement, que vous êtes fou ; pendant deux jours, vous avez voyagé dans la compagnie de mon père et la mienne*
Lk riftns ft'oiL il»
— Moif
-p- Oui, TOlUi
— Oh!
-r II y a trois aas d« cela. A cette épequd je n'étais qu'une enfant, j>vais quatorze ans à peina ; îl n'yadoncrîen d'eztratfdinaireàce que tous m'ayes onbliée» A cette époque vouschantiez votre ipévitabtf romance du m Rodrigo, dont je ne dirai pas de mal, au reste, ajoutait-elle avec un sourire encbaor leur, puisque c'e^ti ce chant que j'ai pu vous reconnaître. Mon père, maintenant gouverneur et chef politique de l'Etat de Sonora, n'étût encore que coloneL
L'Espagnol se frappa le front
— Je ine souviens^ s'écria-t-il, vous vous lendies de GuaniyoatQ au T^ic, lorsqu'au milieu de la nuH j'eus le bonheur de vous rencontrer.
— Oui.
— C'est cela ; votre père se nomme don Sébastian Guerrero, et vous...
— Et moi 7 fit-elle avec une petite moue interro^ gl^trice«
— Vous, senorita, répondit-il galamment, voua êtes dona Angola (1) ; quel autre nom pourriezvous porter?
— Allons I s'écria-t-elle en frappant ses mignonnes mains l'une contre l'autre en riant, je vois avec plaisir que vous avez plus de mémoire que je ne le croyais.
-^ Oh I murmura-t41 avec reproche.
— U nous arriva, je crois, avec des bandits,
fi) Angel, en tspagnol, yetitâire ange ; an^ela en est le féminin.
i8# Là FliVRB D'OB.
GODtmua-t-elle , une aventure assez désagréable.
— Fort désagréaUe, puisque je fua à demi massacré.
•— C'est ?rai , je me rappelle quelque chose comme cela. Ne fûtes-vous pas secourus par ud chasseur, ou coureur des bois 7 je ne me souviens plus sni juste.
-«- Un noble gentilhomme, senorita, répondit don Comelio avec feu, auquel je dois la vie.
— Ah I fit-elle avec distraction^ c^est possible. Cet homme vous secourut , vous sdgna, puis vous vous êtes séparés?
—^ Non pas.
•^Comment! non pasi s'écria-t-elle avec agitation ; vous avez continué à vivre ensemble?
— Oui.
-r- Toujours ?
— Oui.
— Hais maintenant 7 fit-elle avec une certaine hésitation dans la voix.
— Je vous répète, senorita, que nous ne nous sommes plus quittés.
— Ainsi... il est ici?
— Oui.
— Dans cette hôtellerie ?
— Il n'y a que la cour à traverser.
— Âh I murmura-t-elle en laissant tomber sa tête sur sa poitrine.
— Qu'a-t-elle donc? se demanda tout baâ TEspagnol.
Et respectant la rêverie subite dans laquelle était tombée la jeune fille, il attendit respectueusement qu'il lui plût de renouer l'entretien.
tk nivRs D'OB* 131
UNB BONNE FOETUNE.
JLa pO£fftion de nos deux personnages visr-i-vis l'un de l'autre était aesez ânguliëre.
TûQS deux senoblaient* s'épier ef se chercher rédproquement le défaut âe la cuirasse.
Mais dans cette lutte d'un homme cdhtre une femme, celle-ci devait incontestablement remporter.
Don G)melio avait de lui-même une opinion peut-être un peu exagérée;. ce fut ce qui le perdit et le livra pieds et poings liés à son redoutable adversaire.
. DoSa Angela appuyée coquettement sur le coude, le menton dans la paume de sa main mignonne, fix^t sur lui ses yeux pétiUans de malice, sans que l'Espagnol, pour ainsi dire fasciné par l'éclair de ce regard irrésistible , eût seulement la volonté de détourner la tête pour se soustraire au charme trompeur qui le maîtrisait.
— Violanta, dit la jeune fille d'une voix suave et pure comme le chant du cenlzonUCi le rossignol américain, n'as-tu pas quelques rafraîchissements à oifrir à ce cavalier.
— Oh que oui ! s'écria l'espiègle camérista, d'un petit air narquois à damner un saint.
Et elle se leva vivement pour exécuter les ordres de sa maîtresse.
ntt*
iS9 LÀ niVftB D^OA.
Don Céttkelio , intérieurement fiatté de cette galanterie à-laquelle il était loin de s'attendre, jngea cependant nécessaire de se confondre en excuses.
Mais doiia Angola y conpa court en lui durant elle-même.
— Vous me pardonnerez , caballero , de vous reoevoir si mai ; je ne comptais pas avoir l'honneor de votre visite. J'étais si loin d*espérer de vous rencontrer dans ce pueblo perdit I
Naturellement don Gopaelio, inftitné dés avantages qu'U^proyait posséder, prit ces paroles pour un compliraignt.
Angela pinça malicieusement ses lèvres rosées et continua en s'inclînant :
— Mais maintenant que j*ai été asseï hefureuse pour retrouver un ancien ami, car, observa-t-elto, f espère que vous me permettez de vous domner œ nom ?
— Oh t sefiorita, fit le jeune homme Mec nn mouvement de joie*
-—Je me flatte que j'aurai le plaisir de joidr quelques fois de votre compagnie.
— Sefiorita, croyez que je serais trop heureui««.
— Je connais votre galanterie, don Gomelio, interrompit-elle avec un sourire^ je sads que vous saisirez touted les occasions de me présenter vos hommages.
— Dieu m'en est témoin, seilorita; malheurensement/le destin contraire, qui s'obstine après moi| en ordonnera peut-être autrement
— Gomment cela ?
•r- Vous n'êtes que de passage dans eett9 mifiénk" ble hôtellerie.
— OnL Mon père se rend an Tepic, où sa nouvelle position de gouverneur de la profince exige qu'a réside.
— C'est vrai. Vous voyei bien , madame , qu'il est presqu'impossible que nous nous revoyions jamais.
— Le croyez-vous 7 lui demanda-t-elle.
— Hélas I j'en ai une peur atroce.
— Pourquoi donc ? fit-elle en penchant curieusement le corps en avant. .
— Parce que, selon toute probabilité, demain, au lever du soleil, nous prendrons chacun des directions diamétralement opposées, seBorita.
— Oh I ce n'est pas possible.
— Malheureusement il n'est que trop vrai.
— Expliquez-moi donc cette énigme.
— Je voudrais que cela en fût une, malheureusement rien n'est plus simple.
— Msûs je ne vous comprends pas du tout, moi*
— Je vais m'expliquer plus clairement
— Voyons.
— Lorsque demain, voue et votre père, madame, vous prendrez la direction du Tepic, mes amis et moi nous nous mettrons en route pour 9an-Francisco.
— Pour San-Francisco 7
— Hélas I oui.
— Et quel besoin avez-vous d^aller à Saa-Fran** cisco, vous 7
— Moi, aucun.
— Eh bien I alors,..
Don Gornelio fit le geste de tous les hommes em-^ barrasses , c'est-à-dire qu'il se gratta la tête.
i2A LA FiHm d'or.
— C'est , dit-il enfin , que je ne puis abandonner mes arois.
— Quels amis ?
— Mais ceux dans la compagnie desquels je me teouve.
-^ 11 ont donc besoin d'aller à San-Francisco, eux?
— Oui.
— Pourquoi faire?
— Ah 1 voilà, répondit l'Espagnol de plus en plus embarrassé par l'obligation d'avouer le trafic auquel il se livrait, trafic, qui , dans sa pensée, devait extraordinairement le rabaisser dans l'esprit de la jeune femme, dont il croyait avoir touché le cœur.
— J'attends, fit-elle en fronçant imperceptiblement le double arc de ses sourcils.
Don Gornelio, poussé dans ses derniers retranchements, résolut de trancher nettement la question.
— Il faut que vous sachiez, dit-il d'ude voix mielleuse, que mes amis sont chasseurs.
— Ah I fit-elle.
— Oui.
— Et alors ?
— Alors, dame, ils chassent, reprit-il, décontenancé par le ton de son interlocutrice.
— C'est probable, reprit-elle avec un petit rire cristallin. Et que chassent-ils ?
— Hum ! ils chassent tin peu toutes sortes de bêtes.
— Mais encore ?
— Les taureaux sauvages, par exemple.
— Fort bien ; nous disons donc qu'ils chassent les taureaux sauvages ?
LA Fli?HB d'or. 125
— Pourquoi plutôt ces animaux que d'autres t
— Je vais vous le dire.
— Vous me ferez plaisir.
Don Gomelio salua.
— Il faut que vous sachiez qu'à San-Frandscott.
— Encore San-Francisco I
— Hélas ! oui.
— Très-bien ; continuez.
— Les bœufs, les taureaux, et en général tons les animaux qui servent à l'alimentation sont fort cbers.
— Ah !
— Mon Dieu oui ! Vous comprenez , on s'occupe beaucoup dans ce pays à trouver de l'or, et fort peu à chercher de la nourriture.
— C'est juste.
— Alors, mon ami a fait un raisonnement.
— Quel ami ?
— Le chasseur don Luis.
— Don Luis ?
— Oui , celui qui, lors de l'attaque des bandits, il y a trois ans, est si heureusement arrivé et que je n'ai plus quitté depuis.
Doua Angela éprouva une émotion si vive qu'une p&leur subite envahit son visage. Don Gomelio, tout à son récit, ne s'aperçut pas de l'efTet qne ce nom jeté tout à coup à travers sa narration avait produit, et continua :
— Si bien, fit-il, qu'il se dit : les taureaux coûtent en Californie un prix fou ; au Mexique, ils sont presque pour rien. Allons en acheter ou en Imser au Mexique.
i9ft u fiÈTU d'ob.
— Si bien?
-T- Si bien qoê qous sraunes partis..
— Vous étiez donc en Californie ?
-— A San-Francisco, avec don Luis.
— Et maintenant 7
-rr Nous «VQns un inagnifique troupeau de povil- Iqs que nous amenons de fort loin 9 et dont nous espérons nous défaire fort avantageusement à San- Francisco.
— Je le souhaite.
— Madamet je vous remercie^ d'autaat plus que nous ayons eu une peine énorme à nous le procurer.
— Hais tout cela ne me dit pas piourquoi vous ne pouvez pas vous séparer de vos i^mis.
•— Pas avant du moins de nous être défaits du troupeau ; vous comprenez, senorita^qu'agir autrement serait eutiéremeiit manquer de procédés.
— Cest vrai, mais pourquoi vous obstiner à ne vendre vos bestiaux qu'à Sau-Francisco,
— Ce n'est nullement obstination de notre part, -r- Ainsi, e^ supposant que vofis en trouviez un
boi) prix ici, vous le donneriez ?
— Je n'y verrais aucun inconvénient
Pona Angela fit un mouvement de joie^ que naturellement don Cornelio interpréta à son avantage.
— Cela pourrait s'arranger, dit-elle, -r- Vous croyez ?
— Oui, si vous n'êtes pas trop exigeant*
— Vous ne devez pas le redouter, senorita.
— Mon père possède i quelques lieues d'ici une hacienda; je sais qu'il est dans l'intention de remonter son ganadOy c'est même afin d'avoir une
L4 nàTIIB n'pii, if?
eotrevue avec le mayordoroo que moo père s'est arrêté ici aujourd'hui.
— Oh I mais c'est m basard providentiel 1 . — N'est-ce pas î
— En effet. Estn^ que le mayordomo est arrivé t
— Pas encQre ; pous m TatteudoDS que demûn.
Je erois qu'uae journée de retard ne vous causera pas un grand préjudice.
'. — Pas le moindre.
— Eh bien 1 si voi)s y consentez, tandis que nous sommes ensemble, nous terminerons cette affûre ; c*est*à-dire, ajouta*t-elle en se reprenant, que voup me dire« les pri^, afin que j'en fasse part à mon père.
rr- Ah I (itril avcc une certaine hésitation , malheureusement je ne puis vous rien dire à ce sujet.
-r Comment cela 7 n'0tes*vous donc pas propriétaire du troupeau 1
— Pardonnez'^oi*
— Eh bien ! alors , interrompit-elle en le regar<dant fixement.
r— C'est-à-dire que je n'en suis pas seul propriétaire.
— Vous avez des associés 7
— Oui, j'en ai nn.
-^ Et cet associé?
— Tenez, madame, je préfère être franc avec vous et vous dire nettement ce qui en est*
— Je vous écouta, c9.baUero«
— Je suis propriétaire» sans l'être.. •
— Je ne vous comprends plus du tout.
— C'est cependant bien simple, vous allez voir.
— Je ne demande pas mieux.
128 LA FIÈVRK D^OIU
— Figurez -VOUS que don Luis, après m'avoir guéri de mes blessures, s'est épris pour moi d'une de ces franches et loyales amitiés de cbassçurâ qui n'ont pas de pendant dans la vie tles villea ; nonseulement il ne voulut pas consentir à ce que je le quittasse, mais, sachant que par suite de revers, trop longs à vous rapporter, je me trouvais à peu près sans ressources, il exigea que j'entrasse, bien que n'apportant aucune espèce d'apport social, dans toutes les opérations qu'il lui plairait de tenter ; si bien que sans avoir rien déboursé , je suis de moitié dans la propriété ; ^e façon, vous le comprenez, que je ne puis rien traiter ni faire sans avoir au préalable pris ses instructions.
— Ceci est on ne peut pas plus juste, il me semble.
— Et à moi aussi, madame ; voilà pourquoi, malgré le vif désir que j'aurais de terminer cette affaire séance tenante avec vous, je suis dans T impossibilité de le faire.
Dona Angela sembla réfléchir un instant, puis elle reprit avec un vif battement de cœur et un tremblement dans la voix qu'elle ne put complètement dissimuler, malgré tous ses efforts :
— Mais ceci, à mon avis , est la chose la plus , .ir/6Împle du monde et peut s'arranger très-facile-
'• ment.
— Je ne demande pas mieux ; seulement je vous avoue à ma honte que je ne vois pas trop quel moyen je pourrai employer.
— C'est la moindre des choses : demain , avant l'arrivée du mayordomo, je causerai avec mon père ; il sera, je n'en doute pas , charmé d'être agréable à
LA FiftTRK D*OR. 139
rbomme qui» dans une circonstance critique, lui a rendu un grand service. Vous avertirez votre ami, il viendra s'entendre avec mon père, et tout sera dit.
— En effet, madame, je n'avais pas songea cela; tout peut s'arranger ainsL
— A moins que votre ami, don Luis vous l'appelez, n'est-ce pas ?
— Don Luis, oui, madame. Il parait que c'est un gentilhomme d'une des plus nobles et des plus andennes familles de France,
— Ah 1 tant mieux I A moins, dis-jet qu'il ne consente pas à traiter avec mon père.
— Et pourquoi n'y consentiraitril pas, seuorita?
— Mon Dieu, je ne ssds ; mais lors de notre première rencontre, après nous avoir sauvé la vie è mon père et à moi, ce cabaliero s'est montré si singulier envers nous, que je crains...
— Vous avez tort, madame, de supposer que don Luis puisse refuser une offre aussi avantageuse que celle que vous lui faites ; du reste, je causerai avec lui, et je suis certain de l'amener à mon avis.
— Mon Dieu I fit-elle négligemment, je n'ai dans tout cela qu'un intérêt fort médiocre; je ne voudrais pas que cette proposition vous attirât la moindre contrariété avec votre associé ; je ne vois là-dedans que votre intérêt, don Cornelio*
— J'en suis convaincu, madame, et je vous en remercie humblement, répondit-il d'un accent pénétré.
— Je ne connais que vous seul. Votre associé, bien qu'il m'ait rendu un grand service, n'est pour
180 LA FIÈYRB D'OR.
moi qu'un étranger, surtout après la manière péremptoire dootilarefusé les avances d'amitié et les offres de service de mon père.
— Vous avez parfaitement raison, sefiorita; croyez bien que j'apprécie à toute sa valeur la délicatesse de votre procédé.
— Cependant, reprit-elle d'une voix insinuante et légèrement railleuse, je vous avohe que je iie serais pas fâchée de me hetrôuvet- face à face avec cet homme étrange, ne fût-ce que pour juger si je me suis trompée dans ro|)iQion que je me suis faite de lui.
— Don Luis, madame, répondit com|)laiëammënt l'Espagnol, est un Vrai caballero, bon, noble et généreux, toujours prêt à venir en aide de sabourseôùdb son épéë àceux qui réclamefat don appui ; A^phià que j'ai l'honneur de vivre en sa coinpà^iiie, j'ai été maintes fois à même d'apprécier la grandeur de son caractère.
— Je suis heureuse de ce que vous ni'apprêtiez, senor, car je vous avoue que ce caballéro m'avait laissé une fort mauvaise impression, sans doute à cause de la sauvagerie avec laquelle il s'est séparé de nous.
— Cette mauvaise impression était itijuste, madame ; quant à la sauvagerie que vous lui rept'ochez, hélas 1 ce n'est que de la tristesse.
— Comment! s'écria-t-elle vivement, tandis qu'une teinte rosée envahissait tout à coup son front, de là tristesse, dites-vous? ce gentilhomme serai t-11 malheureux ?
— Qui ne l'est pas î répondit don Cornelio avec an soupir?
itA riÈTU d'ob. 181
•— ' Mais peut-être tous trompez*yoii8«
— Hélas 1 ncHi» madame, don Luis a été victime d'afireux malheurs; jugez-en Tous-mème : il adorait une femme qui Tavût rendu père de plusieurs enfants charmants ; une nuit les Indiens surprirent 8on hacienda J'incendiërent, massacrèrent sa femme, ses enfants, toute sa famille, enfin^ et lui-même n'échappa que par miracle .
— Oh I c'est horrible I s'écria-t-elle en cachant sa tète dans ses maiûs. Pauvre homme I maintetiant je lui pardonne du fond du cœur ce que ses manières semblaient avoir de singulier. Bêlas I la société de ses semblables doit lui peser.
— Oui, madame, elle lui pèse^ sans doute, car ladoideur qu'il éprouve est de celles qui ne se peuvent consoler; et pourtant^ lorsqu'il sait une Infortune à soulager, un bien quelconque à faire, il s'oublie lui-même pour ne plus songer qu'à ceux qu'il veut secourin
— Oui, vous avez raison, oaballero, cet homme est un noble cœur*
— Hélas ! madame, je resterais toujours au-dessous de la vérité dans ce que je vous dirais de lui ; il faut vivre de sa vie, être continuellement à ses côtés pour le bien comprendre et l'apprécier à sa juste valeur*
Il y eut quelques instants de silence.
La nuit s'avançait, les bougies commençaient à pâlir ; la camérista, qui n'avait à toute cette conversation qu'un fort médiocre intérêt, avait renversé sa tête sur le dossier de la buUiccaqui lui servait de siège, ses yeux s'étaient fermés et elle s'était bravement endormie, mais de ce sommeil de chat parti-
133 lA FliSYAB D'OB.
culier aux femmes et &4a race féline, et qui ne les empêche pas d^ètre continuellement aux aguets.
— Dites-moi, don Gornelio, reprit en souriant dona Angela, est-ce que . pendant le long laps de temps qui s'est écoulé depuis notre rencontre, vous ne vous êtes jamais entretenu de notre rencontre avec don Luis.
— Jamais, madame.
— AhL.
— Une fois, ' une seule, je me rappelle que je voulus mettre, par quelques allusions assez directes, la conversation sur ce chapitre.
— Eh bien I
— Don Luis, qui jusqu'alors avait semblé i»^ter à ce que je lui disais une attention assez complaisante, me pria soudain^ dans des termes fort clairs, de ne jamais revenir sur ce sujet, me disant qu'en cette circonstance il avait agi comme il le devait ; que, le cas échéant, il ferait encore de même, et que cela ne valait pas la peine qu'on s'en occupât davantage, d'autant plus que, selon toutes probabilités, jamais le hasardne nous replacerait en présence des personnes auxquelles nous avions été assez heureux pour rendre ce léger service.
La jeune femme fronça les sourcils.
— Je vous remercie, dit-elle d'une voix légèrement émue, je vous remercie, don Gornelio , de la complaisance avec laquelle vous vous êtes prêté aux caprices d'une femme que vous ne connaissiez point.
— Oh I madame, s'écria-t-il en se récriant, depuis longtemps je suis votre humble esclave.
— Je connais votre galanterie, mais je ne veux pas en abuser plus longtemps. Croyez bien que je
LA FIÈYRI D\aR. 188
conserverai un bon souvenir de notre longue conversation. Veuillez ne pas oublier que je vous ai prié de faire part à don Luis de mes propositions.
— Demain, madame, à l'heure que vous jugerez convenable, mon ami et moi nous aurons l'honneur de nous présenter au général.
— Ne vous dérangez pas, caballero ; un criado ira vous avertir lorsque mon père pourra vous recevoir; adieu.
— Adieu, répondit-il en s'inclinant respectueusement devant la jeune femme, qui le congédia d'un geste gracieux.
L'Espagnol sortit la joie dans le cœur.
— Ohl murmura dona Angola dès qu'elle fut seule, je l'aime !
De qui parlait-elle ?
VU
BXPLICATIONS RÉTROSPECTIVES.
Avant de pousser plus loin notre récit, il nous faut donner au lecteur certains détails sur la famille et les antécédents de don Sébastian Guerrero , appelé à jouer un rôle important dans cette histoire.
La famille de don Sébastian était riche : il descendait en ligne directe d'un des premiers rois du Mexique ; le sang des Aztèques coulait pur dans ses veines De même que plusieurs grandes familles mexicaines, ses ancêtres n'avaient pas été dépossédés par les conquérants, auxquels ils avaient, dans
certaines circonstances, rendu d'importants services que ceux-ci avaient reconnus en leur conservant leurs propriétés, mais en les astreignant toutefois à ajouter un nom espagnol à leur nom mexicain , qui sonnait mal à des oreilles castillanes.
Cependant la famille Guerrero se vantait hautement de son origine aztèque» et si ostensiblement elle sediblait dévouée à FEspagne, elle conservait secrètement l'espoir de revoir un jour le Mexique, reconquérir sa liberté.
Aussi, lorsque Théroïque Hidalgo, rhunïble curé du petit village de Dolorès, leva tout à coup l'étendard de la révolte contre les oppresseurs de sa patrie, don Eustaquio Guerrero, bien que marié depuis peu à une femme qu^il adorait, et père d'un enfant de cinq à six ans à peine, fut-il un des premiers à répondre à l'appel des insurgés et à rejoindre Hidalgo, auprès, duquel il se rendit à la tête de quatre cents hommes résolus, levés sur ses immenses propriétés.
Singulière révolution que celle du Mexique, dont presque tous les promoteurs et les héros furent des prêtres, seul pays au monde où le clergé ait pris ainsi hautement l'initiative du progrès et révélé ainsi ses profondes sympathies pour la liberté des peuples.
Don Eustaquio Guerrero fut tour à tour compagnon de ces modestes héros , que la dédaigneuse histoire a presque oubliés, et qui avaient noms, Hidalgo, Morelos, Hermenegildo Galeana, Allende, Abasolo, Aldama, Valerio Trujario, Torrès, Rayon, Sotomayor, Manuel Mier y Teran,ettant d'autres dont les noms m'échappent, et qui, après avoir glo-
u riimB D*OR. 135
rieusement combattu pour la liberté de leur pays, reposent aujourd'hui dans leurs tombes sanglantes, protégés par l'auréole céleste que Dieu place au front des martyrs, quelle que soit la cause qu'ils ont défendue* si cette cause était juste.
Plus heureux que la plupart de ses braves compagnons d'armes, qui devaient les uns après les autres tomber, soit victimes de la barbarie espa^ gnole, soit vaincus par la trahison, don Eustaquio échappa comme par miracle aux dangers sans nombre de cette guerre, qui dura dix ans, et vit enfin l'expulsion complète des Espagnols et la proclamation de l'indépendance.
Le brave soldat, vieux avant l'ftge, couvert de blessures et dégoûté de l'ingratitude de ses compatriotes, qui, à peine libres, commençaient à se courir les uns sur les autres, et inauguraient cette ère funeste des pronunciamento» dontr la liste est si longue déjà, et ne sera close que par la perte du pays et la ruipe fatale de sa nationalité, se retira triste et soucieux dans son hacienda del Palmar, située dans la province de Valladolid, et chercha entre sa femme et son fils à rallumer quelques étincelles de ce bonheur dont il avait joui autrefois, lorsqu'il n'était alors qu'un obscur citadin.
Mais cette consolation suprême lui fut refusée ; sa femme mourut dans ses bras, deux ans à peine après leur réunion, atteinte d'un mal inconnu qui en quelques semaines, la conduisit au tombeau.
Après la mort de celle qu'il aimait de toutes les forces de son âme, don Eustaquio, brisé par la douleur, ne fit plus que végéter ettratner une existence misérable, qui se termina un an jour pour jour,
136 LA FIÈTRS D^OK*
heure pour heure, après la mort de sa femme, dont le nom fut le dernier mot qui erra sur ses lèvres pâlies en rendant le dernier soupir.
Don Sébastian âgé de vingt ans à peine, demeura donc orphelin ; seul, sans parents, sans amis, le jeune homme se renferma dans son hacienda, où il pleura silencieusement les deux êtres qu'il avait perdus et sur lesquels il avait concentré toutes ses affections.
Don Sébastian serait peut-être demeuré de longues innées ainsi, retiré dans ses propriétés, sans voir le monde et sans songer à s'occuper de la façon dont il allait, menant la vie nonchalante, paresseuse et abrutissante des grands propriétaires qu'aucune idée d'amélioration ou de progrès ne pousse à s'occuper de leursterres, timide et craintif comme tous les individus qui vivent seuls , employant les journées à chasser ou à dormir, si le hasard ou plu* tôt sa bonne étoile n'avait pris le soin d'amener au Palmar un vieux chef de partisans qui longtemps avait guerroyé avec don Eustaquio, et qui, passant à quelques lieues de là, avait sçnti se réveiller en lui d'anciens souvenirs et s'était dérangé de sa route afin de venir serrer la main de son vieux compagnon, dont il ignorait la mort.
Cet homme se nommait don Isidro Vargas. Il était de haute taille; ses épaules étaient larges, ses membres athlétiques et ses traits empreints d'une énergie peu commune ; en résumé, il offrait dans toute sa personne le type de cette race forte et dévouée qui se perd tous les jours au Mexique, et dont il ne restera plus bientôt un seul rejeton.
L'arrivée inopinée de cet hôte, dont les lourds
LA FliYRB D'OlU 187
éperons et le long sabre au fourreau d'acier rëson- Daient avec bruit sur Jes dalles des chambres de rhacieoda, vint apporter la vie dans cette demeure qui semblait depuis si longtemps vouée au silence et à la morne tranquillité du cloître.
Comme tous les vieux soldats, le capitaine don Isidro avait la voix rude, l'accentuation brève et le timbre haut : ses manières étaient brusques, mais son carac« tère étsdt gai et doué d'une grande égalité d'humeur.
Lorsqu'il entra, don Sébastian était en chasse^ l'hacienda semblait inhabitée.
Le capitaine eut d'abord éoormément de peine à rencontrer quelqu'un à qui parler dans cette habitation qui semblait déserte ; enfin à force de recherche, il parvint à découvrir un péon à demi endormi sous une verandah^ qui répondit tant bien que mal aux questions qn'il lui adressait.
Ce fut ainsi, à force de patience et de questions faites avec la ruse particulière aux Mexicains, que le capitaine parvint à obtenir quelques renseignements précieux de son interlocuteur.
La mort de don Eustaquio^ nous devons rendre cette justice au digne soldat, ne l'étonna que médiocrement ; il s!y attendait, pour ainsi dire, dès qu'on lui eut appris la mort de la senora C^uerrero, pour laquelle il savait que son vieux compagnon professait un si grand amour ; mais en apprenant la vie oisive et inutile que menait don Sébastian depuis la mort de son père, le capitaine se livra à une colère furieuse et jura par tous les saints du calendrier espagnol (et Dieu sait s'ils sont nombreux) que cet état de choses ne durerait pas plus longtemps.
18t LA FIÈVRB D^OR.
Le capitaine avait connu le jeune homme à l'époque où celui-ci n'était encore qu'un enfant; bien des fois il l'avait fait danser sur ses genoux ; aussi, dans ses idées de droiture et de générosité, se OToyait-il obligé, lui, ancien ami du père, d'enlever le (ils à l'existence sans but qu'il menait.
En conséquence, le vieux soldat 3'instaHa d'autorité dans l'hacienda et attendit de pied fermé le retour de celui qu'il était depuis longtemps' habitué à considérer presque comme son fils.
La journée se passa paisiblement. Les peones indiens, accoutumés de longue date à professer le plus grand respect pour les chapeaux galonnés et les grands sabres^ le laissèrent à peu près libre d'agir à sa guise, liberté dont le vieux soldat n'abusa nullement, se contentant de se faire servir un énorme vase plein d'une infusion de tamarin, qu'il plaça sur une table auprès de laquelle il s'installa commodément sur une butacca^ se renversant en arrière, allongeant les janibes et se disposant à fumer une quantité énorme de cigarettes de paille de maïs qu'il confectionnait au fur et à mesure, avec cette dextérité que possède seule la race espagnole.
A peu près à l'oracion, c'est-à-dire vers six heures du soir, le capitaine, qui, à force de boire et de fumer, avait^fini tout doucement par s'endormir, fut réveillé en sursaut par un grand bruit mêlé de cris, d'aboiements et de hennissements de chevaux qu'il entendit au dehors.
— Ah ! ah 1 fit-il en retroussant sa moustache, je crois que voilà enfin le muchacho (jeune homme) .
C'était, en effet, don Sébastian qui revenait de la chasse.
LA nftVRS D*OR« lê^
Le vieux partisan, placé en face d'une fenêtre* put à son aise examiner le fils de son ami sans être aperçu de lui ; il ne put réprimer un sourire de satisfaction à Taspect du vigoureux jeune homme* aux traits altiers empreints d'audace, de sauvagerie et de timidité, et aux membres bien découplés, qui s'offrit à sa vue.
— Quel malheur, marmura-t-il à part lui, si une si belle nature s'usait ici sans profit pour les autres ni pour elle-même I Ce ne sera pas de ma faute si je ne parviens pas à faire sortir ce garçon de l'état de léthargie dans lequel il est plongé ; je dms bien cela au souvenir de son pauvre père.
Tout en faisant ces réflexions, comme il entendit un cliquetis d'éperons dans la salle qui précédait celle eu il se trouvait, il se laissa retomber dans sa butacca et reprit sa physionomie impassible et indifférente.
Don Sébastian entra ; il y avait plusieurs années qu'il n'avait vu le capitaine. L'accueil qu'il lui fit, bien qu'un peu gauche et embarrassé , fut cependant affectueux.
Après les premiers compliments^, les deux interlocuteurs prirent place en face l'un de l'autre.
— £h bien ! muchachOj dit le capitaine en entar mant brusquement l'entretien, tu ne t'attendais guère à ma visite, hèin ?
— Je vous avoue, capitaine, que j'étais en effet loin de supposer que vous viendriez me voir. A quel heureux hasard dois-je le plaisir de vous posséder chez moi?
— Je te dirai cela plus tard, muchacho; quant à présent, nous causerons d'autre chose, si cela t'est égal.
iAO LA FIÈV&E D^OR.
-*- A votre aise, capitaiûe, je ne veux vous déplaire en rien.
— Nous verrons cela tout à l'heure, cuerpo de Dios, et d'abord, pour parler franchement, je te dirai, mucha^ho, que ce n'était pas toi que j'avais l'intention de voir, mais bien ton digne père, mon brave général, vota a brios ! La nouvelle de sa mort m'a tout interloqué, et je n'en suis pas encore complètement remis.
— Je. vous suis reconnaissant, capitaine, du bon souvenir que vous avez gardé à mon honoré père.
— Capa de Cristo f fit le capitaine, qui, entre autres habitudes plus ou moins bonnes, possédait à un suprême degré celle d'assaisonner chacune de ses phrases d'un juron souvent peu orthodoxe, si j'ai gardé un bon souvenir de l'homme auprès duquel j'ai combattu dix ans et auquel je dois d'être ce que je suis 1 oui, j*en ai gardé un bon souvenir, et j'espère, canarios! le prouver bientôt à son fils.
— Je vous remercie, capitaine» bien qiie je n'entrevoie pas de quelle façon vous pourrez me donner cette preuve.
— Bon \ bon I répondit-il en mordillant sa moustache, je m'entends, moi, cela suffit. Chaque chose viendra en son temps.
— A votre aise, mon vieil ami ; dans tous les cas, vous voudrez bien vous souvenir que vous êtes ici chez vous, et que plus vous y demeurerez, plus vous me ferez plaisir.
— Bien, muchacho^ j'attendais cette parole. J'userai de cette hospitalité si gracieusement offerte, sans cependant en abuser.
-^ Un ancien compagnon d'armes de mon père
Là FlftVMB D'OB* lAi
ne doit pas craindre d'abuser dans sa maison, capitaine, et vous moins que tout autre. Mais, ajouta-t-il en voyant entrer un peon, voici un domestique qui nous vient annoncer que le dîner est servi. Je vous avoue que j'ai chassé toute la journée et que je meurs à peu près de faim ; si vous me voulez suivre» nous allons nous mettre à table et renouveler connaissance le verre en main.
— Je ne demande pas mieux, rayo de Dios ! fit le capitaine en se levant; je n'ai pas chassé, moi, mais, malgré cela, je crois que je ferai honneur au repaa.
Et, sans plus de discours, ils paasërent dans la salle à manger, où les attendait une table somptueusement et abondamment servie.
Selon une ancienne coutume patriarcale , qui malheureusement, comme toutes les bonnes choses, commence à disparaître, au Paimar, le maître et les serviteurs prenaient ensemble leurs repas. Cette coutume, suivie de père en fils depuis la conquête par la famille de don Sébastian, avait été continuée par lui, d'abord par. respect pour la mémoire 4e son père, puis parce que les domestiques de l'hacienda étaient de vieux serviteurs dévoués à leur maître, et qui remplaçaient pour ainsi dire pour lui la famille qui lui manquait. .
La soirée se passa sans incident digne de renaarque, en causeries de guerre et de chasse.
Le capitaine don Isidro Vargas était un vieux routier rusé comme un moine. Trop fin pour attaquer de front les idées du jeune homme, il résolut de l'étudier pendant quelque temps, afin de reconnaître les côtés faibles de son caractère et de voir com-
1&2 LA FIÈVAB D*0!U
ment il devait s'y prendre pour l'enlever à la vie oisive et sans but qu il menait au fond de cette province ignorée. Aussi plusieurs jours s'écoulèrent en chasses, en courses et autres distractions, sans que le capitaine entamât le sujet qu'il avait tant à cœur de traiter. Seulement, parfois il faisait une allusion détournée à la vie active de la capitale, aux occasions de se créer facilement une belle position, qu'un homme de l'âge de don Sébastian ne manquerait pas de rencontrer à Mexico, s'il voulait se donner la peine d'y aller, et beaucoup d'autres insinuations du même genre ; mais le jeune homme les laissait passer sans faire la moindre observation et sans paraître seulement les comprendre.
— Patience I murmurait le capitaine, je finirai bien par trouver le défaut de la cuirasse, et si je ne réussis pas, il faudra que je sois bien maladroit. .
Et il recommençait sournoisement ses attaques détournées, sans se laisser rebuter par l'impassible indifférence du jeune homme^
Don Sébastian s'acquittait vis-à-vis de son hôte, de ses devoirs de maître de maison avec une grâce, une améjiité et une somptuosité toutes mexicaines : c'est-à-dire qu'il s'ingéniî^it à inventer les distractions qu'il supposait devoir être le plus du goûte du digne capitaine. Celui-ci se laissait faire avec le plus beau sang-froid et jouissait conscieùsement des plaisirs que lui procurait le jeune homme, intérieurement charmé de l'activité qu'il lui voyait déployer pour lui plaire, et de plus en plus persuadé que s'il parvenait à éveiller en lui les sentiments qu'il supposait sommeiller au fond de son âme, il lui serait facile de le convertir à ses idées et de lui
Lk riÈTRE D*OR. 1A3
faire abandonner la vie absorbante da catnpesino.
Plusieurs fois, pendant les quelques jours qu'ils passèrent à chasser dans les magnifiques plaines qui environnaient Thâcienda, le hasard mit le capitaine à même d'admirer l'habileté avec laquelle le jeune homme maniait son cheval, et sa supériorité à tous les exercices qui exigent de la force, de la soù-' plesse et surtout de l'adresse.
Une fois surtout, au moment où les chasseurs se lançaient à fond de train à la poursuite d'un magnifique dix cors qu'ils venaient de débusquer , ils se trouvèrent inopinément face à face avec un cougouar qui tout à coup se dressa devant eux , setnblant vouloir leur faire tête.
Le cougouar est le lion américain ; il n'a pas de crinière ; de même que tous les autres carnassiers du Nouveau-Monde, il se soucie peu d'attaquer l'honlme, et ce n'est que réduit à la dernière extrémité qu'il se retourne contre lui ; mais aldrs, il combat avec un courage et une énergie qui rendent son approche souvent fort dangereuse.
Dans la circonstance dont nous parlons , le couguar semblait résolu à attendre ses ennemis de pied ferme. Le capitaine, peu habitué â se trouver face à face avec de tels ennemis, éprouva malgré lui ce tressaillement nerveux intérieur qui agite l'homme le plus brave lorsqu'il se trouve en butte à un danger sérieux; cependant, comme le vieux soldat était d'une bravoure reconnue, il se remit vite de cette émotion involontaire et arma son fusil en regardant le monstre qui, accroupi et replié sur lui-même, fixait sur lui ses yeux ardents.
— Ne tirez pas, capitaine^ dit don Sébastian
iAA LA riÈYRE D*OR.
d'une voix parfaitement calme; vous n'avez pas l'habitude de cette chasse, et, sans le vouloir, vous risqueriez de gâter la peau ce qui serait dommage , car, vous le voyez, elle est magnifique.
Alors don Sébastian laissa tomber son fusil, prit un pistolet dans ses fontes, et, éperonnant son cheval en même temps qu'il lui retenait la bride , il le fit se cabrer.
L'animal se dressa presque debout sur ses pieds de derrière en renâclant avec force ; tout à coup le cougouar bondit en avant avec un rugissement terrible ; le jeune homme appuya les genoux à son cheval, qui se jeta de côté pendant que don Sébastian lâchait la détente du pistolet.
Le monstre roula sur le sol dans les convulsions de l'agonie.
— Cuerpo de Cristo ! s'écria le capitaine , vous l'avez tué net C'est égal, muchacho^ tu jouais gros jeu 1
— Bah I répondit-il en mettant pied à terre; ce n'est pas aussi difficile que vous le croyez, il ne faut que l'habitude.
— Hum I et de l'habileté pour tuer au vol, pour ainsi dire, un pareil animal. La balle lui est entré dans TœiL
— Oui. C'est ordinairement là qu'on les tire, afin de ne pas gâter la peau.
— Ah I eh bien I moi, qui ai la prétention d'être bon tireur cependant, je ne me chargerais pas d'en faire autant.
— Vous vous calomniez.
— C'est possible.
— Ce pauvre Pépé , mon tigrero , perd à cela sa
LÀ FliYRI D'OB. 14(5
prime dé dix piastres ; ma foi I tant pis pour lui. RetourooDs à l'hacienda, voulez-vous 7 afin d'envoyer quelqu'un prendre notre chasse.
— De grand cœur* Ils rentrèrent.
— Hum I fit à part lui le capitaine tout en galopant, il faut que ce soir même j'aie une explication définitive avec lui.
IXPIICAtlOlfS BÉtROSPIGTiyiS (••iTsy.
Les Hispano^Américidns ne boivent ordinairement pas pendant la durée des repas ; c'est seulement lorsque les dulces^ c'est-à-dire les gâteaux et les sucreries, qui remplacent ce qu'en France on nomme le dessert, ont été mangés et que chaque convive a bu le verre d'eau destiné à faciliter la digestion, que les liqueurs sont apportées sur la table et que le refino de Catalogne commence à circuler; alors les pur 08 et les pajillos sont allumés, et la conversation, toujours un peu guindée pendant tout le cours du repas , devient plus intime et plus amicale à cause de l'absence des convives subalternes, qui alors se retirent^ laissant au maître de la maison et à ses hôtes liberté entière.
Le capitaine avait judicieusement choisi ce moment pour commencer son attaque. Non pas qu'il espérât avoir meilleur marché du jeune homme à la (in du repas , la sobriété des Américains du Sud est
lia nint »'0B. ilY
Le capitaine jeta son cigare, poussa deux ou trois bÊim ! sonores et dit enfin d'une voix brève :
— Sébastian, mon ami, <:rois*tu que si t<m brave père pouvait revenir en ce monde, il serait fort sa* tisEût de te voir perdre aussi insoudensement le temps précieux de ta jeunesse T
— Je ne compr^tids pas du tout ce que vous me voulez dire, capitaine.
— C'est possible ; je n'ai jamais eu la prétention d'être un grand orateur, et aujourd'hui moins qu'à toute autre époque de ma longue carrière. Je vais cependant tâcher de m'expiiquer de façon à être tellement clair, que si tu te me comprends pas, cann I c'est que tu y mettras de la mauvaise volonté.
~- Allez, je vous èroute.
«— Ton père, mucbacho, dont probaUement tu ignores à peu près l'histoire, était à la fois un brave soldat et un bon ^cier ; il fut un des fondateurs de notre iiberté, et son nom est pour tous les Mexicains un symbole de loyauté et de dévouement Pendant dix ans, ton père a combattu les ennemis de sa patrie sur tous les champs de bataille, endurant, lui riche et gentilhomme, les plus dures privations, souffrant, la faim, la soif, le chaud et le froid gaiement et sans se plaindre ; lui qui, s'il l'eût voulu, aurait pu mener, grâce à son immense fortune, la vie la plus élégamment luxueuse et la plus exempte de soucis d'aucune sorte. Tu aimais ton p^, n'est-ce pas?
— Hélas 1 capitaine, pourrai-]e jamais me consoler de sa perte 7
— Tu t'en consoleras ; tu as encore bien des choses à apprendre, celle-là et d'autres. Pauvre garçon ,
il n*y a dans ce monde rien d'éternel ^ ni joie, ni douleur, ni plaisir ; mais revenons à ce qne je te disais. S*il était permis à ton père de quitter le se* jour des justes, où sans doute il repose, pour revenir quelques instants sur la terre, il te parierait comme je le fais ^n ce moment ; il te demanderait compte de l'oisiveté inutile dans laquelle tu passes ta jeunesse, ne songeant pas plus à ton pays, que tu peux et dois servir, que si tu vivais au fond d'un déserL Est-ce donc pour te créer une existence semblable que ton père a fait tant de sacrifices ; dis-le moi, muchacho ?
Le digne capitaine, qui probablement n'avait jamais autant prêché de sa vie, s'arrêta attendant une réponse à la question qu'il v^ait d'adresser à son interlocuteur ; mais cette réponse ne vint pas. Le jeune homme, les bras croisés sur la poitrine, le corps rejeté en arrière, et le regard obstinément fixé devant lui , semblait plongé dans de profondes réflexions.
Le capitaine ccmtinua après une attente assez prolongée.
— Nous autres, dit-il, nous avons démali ; c'est à vous autres, jeunes gens, de reconstruire. Nul, à l'époque où nous sommes, n'a le droit de priver la république de son concours; chacun doit, sous peine de passer pour un mauvais citoyen, apporter sa pierre à l'édifice social, toi plus que tout autre, muchacho carat ! Toi, le fils de l'un des plus célèbres héros de la guerre de Findëpendance. La patrie t'appelle, elle te réclame, tu ne peux plus longteuips rester sourd h sa voix I Que fais-tu ici, au milieu de tes chiens, de tes chevaux, éparpillant sans gloire
et sans honneur ton courage, gaspillant ton énergie sans profit poar personne et t*abnitissant chaque jour dans unesoKtude honteuse? Cuerpo de Cristoï je comprends qu'on aime son père, qu'on le pleure mèmef cela est d'un bon fils, et ton père mérite certes le souvenir sacré que tu conserves de lui ; msis que tu te fasses de cette douleur un prétexte pour caresser et satisfaire ton égoïsme, cela est pis qu'une mauvaise action, c'est une lâcheté I
A ce mot, un éclair fulgurant s'alluma dans Tceil fauve du jeune homme.
— Capitaine I s'écria-tnl en frappant du poing sur la table.
— Bayo de Diosl reprit résolument le vieux soldat, le mot est lâché, je ne le retire pas ; ton père , s'il m'entend, doit m'approuver au séjour qu'il habite. Maintenant, muchacho, j'û dégonflé mon cœur, je t'ai parlé franchement et loyalement, ûnsi que je devais le faire ; je me devais à moi-même de remplir ce pénible devoir envers toi. Si tu ne comprends pas le sentiment qui a dicté les rudes paroles que j'ai prononcées, tant pis pour toi, c'est que ton cœur est mort à tout élan généreux et que tu es incapable de sentir combien il faut que je t'aime pour avoir eu le courge de te parler ainsi. Mainte* nant, fais ce que bon te semblera, agis à ta guise , je n'aurai pas, du moins, à me reprocher de ne pas l'avoir fait entendre une fois la vérité. U est tard, bonsoir, muchacho, je vais me coucher, car demain je pars de bonne heure. Réfléchis à ce que je t'ai dit ; la nuit est bonne conseillère lorsqu'on veut de bonne foi écouter les voix qui vous chuchotent à l'oreille pendant l'heure des ténèbres.
150 tA PIÈTKÏ D^OR.
Et le capitaine, après avoir vidé son verre se leva. Don Sébastian l'imita, fit un pas vers lui, et lui posant la main sur le bras :
— Un instant encore, lui dit-iL
— Que rae veux-tu ?
— Ecoutez-moi à votre tour , dit le jeune homme d'une voii sombre : vous avez été dur pour moi» capitaine $ ces vérités que vous m'avez £sdt entendre, peut-être, en considération de mon âge, de la «olitude et de l'isolement dans lesquels j'ai toujours vécu jusqu'à présent, enfin à cause même de mon ignorance du monde, peut-être auriez-vous mieux fait de me les faire entendre plus doucement ; cependant je ne vous en veux pas de votre rude franchise ; au contraire, je vous en suis reconnaissant • car je sais que vous m'aimez et que l'intérêt que TOUS me portez vous a seul poussé à être aiossi se* vère. Demain, dites-vous, vous partez?
. — Oui.
— Où comptez-vous vous rendre t — : A MiBxico.
— C'est bien, capitaine ; vous ne partirez pas seul, je vous accompagnerai.
Le vieux soldat considéra un instant le jeune homme d'un œil attendri ; puis serrant avec une énergie fébrile la main que celui-ci lui tendait :
— Bien I muchacho , lui dit-il avec émotion, bien ;. je ne me suis pas trompé, tu es un brave cœur, earai 1 je suis content de toi.
Les deux hommes se séparèrent pour la nuit»
Le lendemain, au lever du soleil, ils quittèrent ensemble le Palmar et prirent allègrement la route de Mexico, où ils arrivèrent après un voyage de dî*
IiA FIÈTRI D*OIU 151
jours. allais pendant ces dix jours passés tète-à-tète avec le capitaine, les idées du jeune homme s'étaient complètement modifiées, et un complet changement s'était opéré dans les aspirations de dos Sebastian>r
Le fils du général Gnerrero appartenait, saa» s'en douter, h cette classe si nombreuse d'hommes qui s'ignorent entièrement, et laissent aller paresH seusenoent leur vie jusqu'au moment où un but leur étant subitement offert, une révolution se fait dans leur esprit, leur imagination s'enflamme, leur anK bxtion s'éveille, et ils deviennent aussi acCifeet aussi âpres à la curée, que précédemment ils étaient in^ soucieux et indififérents de leur avenir*
Le capitakie don Isidro Vargas ii'eut qu'à se lotier de l'intelligence avec laqueUe celui qu'il nommait emphatiquement son tiëve avait compris les leçons qu'il lui avait données sur la manière de se con^ dmre dansle monde.
Don Sébastian n'éprouva aucune diflSculté, grâce à son nom et à la réputation dont, avec tant de raison, avait joui son père, à obtenir le grade de lieutenant dans l'armée.
Ce grade fut, pour le jeune homme , le premier échelon de l'échelle qu'il se prépurût dès lors h gravir le plus rapidement possible.
Il faisait beau alors, au Mexique, pour un homme intelligent, à pêcher en eau trouble ; et malhèureo* s^nent nous sommes contraints de le consigner, malgré les longues années qui se sont écoulées de* puis la proclanmtion de son indépendance , rien n'est encore changé dans ce malheureux pays où l'anarchie sraïUe ètro^gée en système.
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Si jamais pays eût pu facilement se passer d'une armée, certes ce pays était le Mexique, après la reconnaissance de sa liberté et l'expulsion complète des Espagnols, à cause de son isolement au milieu de peuples pacifiques et de la sûreté de ses frontières, que nul ennemi ne menaçait.
Malheureusement la guerre de l'indépendance avait duré dix ans. Pendant ce long laps de temps , la population paisible et douce de cette contrée , tenue en tutelle par ses oppresseurs, s'était transformée : une ardeur belliqueuse s'était emparée de toutes .les classes de la société, et une espèce de fièvre guerrière avait allumé dans tous les cerveaux l'amour des armes.
Aussi il arriva naturellement ce à quoi les esprits sensés devaient s'attendre : c'est-à-dire que lorsque l'armée ne trouva plus devant elle d'ennemis à combattre, elle tourna ses aiines contre ses propres concitoyens, les vexant et les tyrannisant à plaisir.
Le gouvernement, au lieu de licencier cette armée turbulente, ou tout au moins de la réduire à des proportions minimes, en ne conservant que les cadres des différents corps, jugea beaucoup plus avantageux pour lui de s'appuyer sur elle et d'organiser une oligarchie militaire pesant d'un poids intolérable sur le pays, système déplorable, qui a plongé cette malheureuse contrée dans les désastreuses complications au milieu desquelles elle se débat vainement, et a creusé l'abîme où tôt ou tard s'engloutira sa nationalité.
L'armée prit donc après la guerre une influence qu'elle a toujours conservée depuis , et qui n'a fait que s'accroître au fur et à mesure que les hommes
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placés à la tète du gouvernement comprirent da* vantage qu'elle seule pouvait les maintenir au pouvoir ou les renverser à son gré.
L'armée fit donc les révolutions afin que ses chefs devinssent puissants ; depuis le dernier alferez jusqu'au général de division , tous les officiers ne comptent que sur les troubles pour monter en. grade; l'alferez pour devenir lieutenant, le colonel pour changer sa ceinture-écharpe rouge contre la verte du général de brigade, et le général de division pour se faire prodamer président de la république.
Aussi les pronunciamientos sont-ils continuels ; car tout officier fatigué d'un grade subalterne et qui aspire à un grade supérieur, se prononce, c'est- &-dire que, aidé par un noyau de mécontents comme lui, qui ne lui manque jamais , il se révolte , en refusant obéissance an gouvernement, et cela d'autant plus facilement que vabqueur ou vaincu, le grade qu'il s'est ain^ approprié finit toujours par lui rester.
La carrière militaire est donc un véritable steeplechase.
Nous connaissons tel général mexicain dont , si nous le voulions,, il nous serait façUe ici d'écrire le nom en toutes lettres, qui est parvenu à la présidence de la république de pronunciamiento en. pronunciamiento, sans avoir jamais vu le feu et sans connaître le premier mot de T école de peloton, ignorance qui n'a rien que de fort ordinaire dans un pays où le moindre de nos sergents instructeurs en remontrerait aux généraux les plus renommés.
Don Sébastian avait j ugé sa position avec le coup d'œil infaillible de Tambitieux^ et, brusquement ar-
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raché à son înerlie, pris toiit à conp d'une fièvre d'activité immense, il résolut de profiter habilement de Tanarchie générale pour conquérir une position.
Il escalada pour ainsi dire au galop les premiers* grades, et atteignit avec une rapidité vertigineuse celui de colonel.
Arrivé là, il se maria, afin d'asseoir sa position, et de lui donner ce sérieux dont il avait besoin pour la grande partie qu'il allait engager, et que dans son esprit, il voulait terminer par sa nomination à la présidence.
Déjà fort riche par lui-même, son mariage accrut encore sa fortune, que cependant il chercha à aug^nenter par tous les moyens possibles.
Don Sébastian savait par excellence combien un pronunciamiènto bien réussi coûte cher, et il ne voulait pas subir d'échec.
Comme si tout devait constamment favoriser cet homme, dans tout ce qu'il entreprenait, sa femme, bonpe et charmante créature, dont jamais il ne comprit l'amour ni le dévouement, mourut après une courte maladie et le laissa père d'une fille aussi bonne et aussi charmaute qu'elle, cette belle Angela, que déjà plusieurs fois nous avons entrevue dans le cours de ce récit.
Don Sébastian aurait pu se remarier s'il l'eût voulu ; mais , par son premier mariage , il avait obtenu le résultat qu'il désirait , il préféra rester libre.
A Tépoque où nous sommes arrivés, don Sébastian Giierrero était parvenu au grade de général et s'était fait nommer gouverneur politique de l'État
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de Sonora, prenâer degré à franchir pour ses pro^ jets ambitieux.
Colossalement riche, il était intéressé dans toutes les grandes entreprises industrielles et actionnaire dans la plupart des opérations minières*
C'était oiême dans le but de surveiller de plus près ces opérations qu'il avait demandé le gouvernement de la Sonera], pays neuf , presque ignoré encOTe et où il espérait pécher j^us fttcilement e» eau trouble, à cause de son élcMgnement de la capitale et du peu de surveilance qu'il avait à redou^ ter de la part du gouvernement de Mexico, auprès duquel il avait, du reste, de toutes puissantes influences.
Bref, le général Guerrero était un de ces sombres personnages qui, sous les dehors les plus séduisants, les manières les plus affables et les sourires les plus doux, cachent les instincts les plus pervers, la féro» cité la plus froide et l'âme la plus atrophiée.
Cependant, cet homme avait au cœur un sentiment qui, par sa force, raéhetait bien des fautes.
Il aimait sa fille.
Il l'aimait avec passion, sans calcul ni arrièrepensée ; mais cet amour paternel avait encore quelque chose de fauve et de terrible , il aimait sa fille comme le jaguar ou la panthère sdment leur portée, avec fureur et jalousie.
Dona Ângela, sans avoir jamais cherché à sonder le cœur impénétrable de son père, avait cependant, avec cet instinct inné chez lesjeuues filles, deviné le pouvoir sans contrôle qu'elle exerçait sur cette nature altière qui brisait tout, mais devenait subitement devant elle faible et presque craintive. L$
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charmante enfant usait despotiquementdeson poa* voir, mais toujours tlans le but de faire une bonne action, comme de faire commuer la peine d'un condamné, de secourir des malheureux, en un mot, de rendre moins lourd le joug de fer que le général, avec ses 'manières félines, faisait implacablement peser sur ses subordonnés.
Aussi la jeune fille était*elle autant adorée de tous ceux qui l'approchaient que le général était redouté et haï. Dieu avsdt sans doute voulu, dans sa bonté ineffable, placer l'ange auprès du démon, afin que les blessures faites par le second fussent guéries par le premier.
Maintenant que nous avons fait connaître, autant que possible, ces deux personnages, dont les caractères se développeront plus complètement dans le cours de cette histoire, nous reprendrons notre récit au point où nous l'avons interrompu.