LE LENDEMAIN
Le ciel commençait à peine à se teinter de nuances d'opale; dans les sombres profondeurs du ciel, quelques étoiles brillaient encore faiblement çà et là. ;
Il était environ trois heures et demie du matin.
Dans la locanda (auberge), les hommes et les animaux dormaient encore de ce calme sommeil qui précède le lever du soleil. Nul bruit, si ce n'est par intervalles les aboiements d'un chien hurlant à la
LA PliVRI D*Oft. 157
luQ6, ne troublait le silence qui planait sur le pueblo de San José.
La porte du cuarto où reposaient les frères de lait s'ouvrit avec précaution. Un mince filet de lumière filtra à travers l'entrebâillement, et Valentin et le comte sortirent
Don Luis n'avait aucune ndson de s'éloigner sans être vu, il n'avait pas de motifs pour se cacher ; s'il prenait autant de précautions, c'était seulement dans Ja crainte de troubler le sommeil des autres voyageurs de Tfaôtellerie, qui, sans doute, n'avaient pas d'aussi bonnes raisons que lui pour se lever à cette heure presque indue, et que, par conséquent, il était inutile de réveiller.
Arrivé dans le patio, don Luis prépara les harnais de son cheval pendant que Valentin, après l'avoir fait sortir du corral, le bouchonnait avec soin et le faisait boire.
Lorsque tout fut en ordre, Valentin ouvrit la porte charretière, les deui hommes se serrèrent une dernière fois la main, et don Luis s'élança dans les ténèbres de la seule rue du pueblo, où il ne tarda pas à disparaître au milieu des aboiements des chiens errants réveillés en sursaut sur son passage, et qui le poursuivaient en hurlant avec fureur après les jambes de son cheval.
Valentin demeura un instant immobile et pensif* écoutant machinalement le bruit décroissant des pieds du cheval sur la terre durcie.
— Peut-être n'aurai-je pas dû le pousser daus cette voie, murmura-t-il ; qui sait ce qui l'attend au bout? Un soupir étouffé s'exhala de sa poitrine. Bahl ajouta-t-il après un instant, toutes les routes n'a*
iftl LA FIÈTBB I>*OBt
boutissent-t-elles pas au même point, la morti A quoi bon se laisser dominer par de stupides pressentiments? Qui vivra verra I
Ce digne chasseur» un peu réconforté par ces réfleitions philosophiques, rentra dans le patio et se mit en devoir de refermer la porte charretière, avant que d'aller pendant une heure ou deux se jeter sur son cuadro.
Pendant qu'il se livrait à cette occupation, il entendit derrière lui un bruit de pas qui se rapprochaient ; il tourna la tète et reconnut don Gornelio.
— Ah t ah 1 cher ami, lui dit-il gaiement en lui tendant la main, que l'autre serra affectueusement, vous voilà debout de bien bonne heure I
•^ Eh ! répondit en riant l'Espagnol, je vous trouve charmant de me dire cela, par exemple.
— Pourquoi donc ?
— Parce que si je me suis levé de bonne heure, il parait que vous ne vous êtes pas couché, vous ?
Valentin se mit à rire.
— Paurbleu I vous avez raison ; le fait est que, à part vous et moi, il est certain que tout le monde dort dans le pueblo, et maintenant que cette porte est refermée, avec votre permission je vais aller en faire autant pendant une heure ou deux*
— Comment I vous allez vous recoucher t
— Très-bien.
•— Pourquoi faire ?
— Mais pour dormir, apparemment.
— Pardonnez-moi, ce n'est pas cela que je voulais vous dire.
— Je m'en doute.
*— Et vous save« ce que j'ai à vous dire?
LA riftVBf D'OJI, 160
-*" WÀ1 pas le moins du monde ; seulement, comme vous êtes un bomme beaucoup trop intelligent pour employer à vous promener le temps que TOUS pouvez passer beaucoup plus agiéablement en donnant, je suppose que si vous voilà» c'est que vous avez pouf cela de fortes raisons.
— C'est, ma foi, vrai«
— Vous yoyeï bien I
— Oui, mais ce n'est pas positivement à vous qoe je voudrais parler 7
•^£t à qui donc?
— A don Luis*
-?»> Hum 1 et vous ne pouves pas me dire cela à mm?
— Dame ! peut-être. Pourtant je crois qu'il vaudrait mieux lui parler à lui-même.
— Diable I
Don Goraelio fit le mouvement des épaules qui, dans tous les paya du monde et dans toutes les langues, signifie la même chose, c'est^à-dii^ que Ton décline toute responsabilité d'un fait
— Et, reprit y alentin, c'est probablement important ce que vous avez à communiquer à don Luis ?
— ^^ Beaucoup.
— Diable, diable ! c'est fâcheux, purce qu'il est impossible que vous lui parliez.
— Bah! pourquoi donc?
— Parce qu'il y a un empêchement.
— Pour moi?
— Pour vous comme pour tout le monde.
— Oh ! oh I Et quel est cet empêchement, don Valentin, sll vous plaît? ,
•» Oh 1 mon Dieu I je ne vous en ferai pas mystère;
160 LA PliTRB D^OIU
je snis pins contrarié que voas de ce qui arrive ; cet empêchement c'est tout uniment que don Luis est partL -—Parti 1 don Luis I s'écriaFautreavecétonnement.
— lion Dieu 1 oui.
— Comme cela, sans parler à personne, de but en blanc 7
— Sans parler à personne, oui ; de but en blanc, don ; il avait des. raisons urgentes de presser son départ ; et, tenez, j'étais encore occupé à refermer la porte lorsque vous êtes arrivé ; un moment plus tôt vous le rencontriez.
— Quelle fatalité I
— C'est vrai ; mais que voulez-vous? eh résumé, le malheur n'est pas aussi grand qu'il peut vous paraître d'abord. Dans quelques jours bons le reverrons.
— • Vous en êtes sûr ?
— Pardieu I puisque c'est convenu entre nous. Aussitôt que j'aurai réussi à vendre le troupeau, nous irons rejoindre notre ami ; ainsi, prenez patience, don Comelio^ notre séparation ne sera pas longue. Sur ce, consolez-vous et bonsoir.
Valentm se détourna et fit quelques pas.
L'Espagnol Tarrêta.
— Que voulez-vous encore?
— Oii mot seulement
— Dites- vite, je tombe de sommeil.
— Pardon, c'est que vous avez tout à l'heure dit une chose qui m'a vivement frappé.
— Ahl quoi donc?
— Vous avez dit que don Luis vous av^t chargé de vendre le troupeau?
Là riÈTIB D*OI. i6i
— En eflfet; eh bien?
— Eh bien I c'est justement à ce sujet que je voulais loi parler.
— Bahl
— Oui, j'ai trouvé un acheteur.
— Vous avez trouvé un acheteur pour le troupeau, vous ?
— Moi!
— Le troupeau tout entier ?
— D'un seul bloc.
— Tiens, tiens, tiens I fit Valentin en fixant sur lui son œil perçant, voilà qui simplifierait singulièrement les choses.
— N'est-ce pas T
— Pardieu ! et où donc avez-vous, depuis hier au soir, déterré cet acheteur fantastique?
— Il n'est pas fantastique le moins du monde, je vous assure, je l'ai ^ouvé ici.
— Ici 7 dans cette hôtellerie 7
— Ha foi, OUI.
— Ah I ça, permettez, fit Valentin , je connais trop bien la gravité de votre caractère pour supposer que vousayez l'intention de vous moquer de moi.
— Oh!...
— C'est que tout cela est tellement extraordiusûre...
— Je suis aussi étonné que vous de ce qui arrive.
— Vraiment?
— D'autant plus que j'ignorais que don Luis voulût vendre le troupeau ici.
— En effet.
— Et que, par conséquent, la proposition ne vient pas de moi.
— C'est juste. Ainsi, on vous a offert...
— * D'acheter le troupeau aujourd'liui même ; oui. -^ Voilà qui est étrange. . . Gonte^moi donc cela, mou cher ami ; quel manieur que Louis soit parti t
— N'est-ce pas ?
•*- Eufiu !. .. Vqus disiea doue 7
— Permettez. . . si cela vous est égal» nom nous rendrons dans votre cuarto, où nous serons, pour causer, beaucoup plus commodément qu'ici.
— Vous avez raison . d'autant plus que V€»là qu'on commence à s'éveiQer dans la mmson.
En eifet, les domestiques de l'hôtellerie et les muletiers étaient déjà debout et allaient et venaient autour des deux hommes, qu'ils examinaient curieusement, tout en vaquant à leurs matinales occupations.
Valentin et don Comelio quittèrent le patio et se rendirent dans le cuarto du chasseur.
Dès qu'ils furent installés dans la chambre.
— Maintenant, dit le Français, je suis tout oreilles ; parlez, mcm brave, je vous avoue que j'ai hâte d'avoir le mot de cette énigme.
Don Comelio savait l'amitié qui liait j'un à l'autre Valentin et don Luis ; il ne fit donc pas la moindre difficulté de raconter au chasseur^ dans ses moin-r dres détails, ce qui lui était arrivé la nuit même.
— C'est tout? lui dit Valentin, qui l'avait écouté avec la plus grande attention.
— Absolument Que pensez-vous de cela?
— Hum ! reprit le chasseur pensif, s'il faut vous donner mon opinion, cela me paraît maintenailt un peu moins clair que tout à l'heure.
— Bahl
LA FiftTRI D'OB» 16i
— C'est mon avis; cependant il ne faat pas négliger cette occasion qui se présente si à i'improviste de nous âét)arras8er avantageusement de nos animaux.
— C'est ce que je pense.
— Fort bien; alors, ne bouges paa; surtonl M dites pas un mot du départ de don Lnia
— Vous oroyez?
— C'est important
— Comme vous vondres.
— r Puis, lorsqu'on vous q^pellemt irai,
— Non, nous irons tons deni* cda Mra pliis convenable. C'est entendu ?
— ^ Parfaiten^nt
-^ Alors, bon soir ; je vais dormir «i peu. S'il f avait du nouveau, avertissei-moi.
— Soyez tranquille.
Don Comelio se retira.
Valentin n'avait nullement envie de dormir, il voulait être seul pour réfléchir à ce qu'il venait d'apprendre^ Il avait parfaitement compris que la eune fille avai| joué avec l'Espagnol comme u» chat avec une souris, feignant pour lui un intérêt qu'elle n'éprouvait nullement. Mais quel était sos but dans tout cela? aimait*elle don Luis? la jeune fille avait-elle conservé dans son cœur le souvemr de l'aventure arrivée à Fenfant ? chez elle la recon^ nsûssance s'était-elle tout doucement , à son insu» changée avec les années en amour?
Voilà ce que le chasseur ne pouvait deviner. Valentin n'avait jamais été bien expert en fait de femmes, leu r cœur était pour lui Jettre morte, livre ki«
164 Li FIÈVAE d'or.
déchiffrable dans lequel il lui était impossible de lire UQ mot.
La vie que le Français avait constamment menée dans le désert, toujours en lutte, soit avec les Indiens, soit avec les bêtes fauves, n'avait nullement été favorable pour le faire arriver à la connaissance du cœur féminin ; et puis Famour profond de sa première jeunesse, amour dont le souvenir était toujours palpitant dans son cœar; Tayait empêché de songer à s'occuper de quelque façon que ce fût des autres femmes que le hasard avait parfois jetées sur sa route, et qui n'avaient jamais été pour lui que des créatures faibles, sans défense, que son devoir était de protéger.
Aussi ^ dans cette circonstance, le digne chasseur était fort empêché, et be savait comment parvenir à deviner les intentions de la jeune fille ; il était évident pour lui que dona Angela avait un but caché qu'elle voulait atteindre, et que l'achat des noviltos n'était qu'un prétexte pour se rapprocher de don Luis. Hais quel était ce but? pourquoi voulait-elle voir son ami? Voilà ce qu'il cherchait vainement sans pouvoir le découvrir.
Enfin, murmura-t-il en résumant le chaos de pensées qui se heurtaient dans son cerveau, peutêtre vaut-il mieux que cela soit ainsi et qu'elle ne voie pas Louis : qui sait ce qui serait résulté de cette entrevue ? Le père de celte dame est gouverneur de la Sonora, tâchons surtout de ne pas nous brouiller avec lui : qui sait si nous n'aurons pas besoin de lui plus tard? C'est singulier, je ne sais où j'ai entendu prononcer le nom de cet homme, mais il est évident que je ne l'entends pas aujourd'hui
LA PlintB D*01. 165
pour la première fois : Guerrero, don Sébastian Guerrero. Dans quelle circonstance ce nom a-t-il pu être prononcé devant moi T
Le chasseur en était là de son monologue» lorsque la porte s'ouvrit doucement, et un homme entnu
Cet homme était CurumiUa*
Valentin fit un mouvement de joie ' en Taperce** vant
— Soyez lé bienvenu, chef, lui dit-il.
L'Araucan lui pressa la main et s'assit silencieusement à ses côtés.
«- Eh bien I chef, reprit Valentin au bout d'un instant, vous êtes révôUé, avez-vous fait une promenade dans le puebloT
L'Indien sourit avec dédam.
— Non, dit-iL
Une idée traversa la cervelle du chasseur.
-^ Mon frère devrait descendre dans le patio de l'hôtellerie, dit a, il parait qu'il y a d'autres voyageurs que nous, il les verrait
— Curumilla les a vus.
— Ah! .
— Il les connaît
Valentin fit un geste d'étonneroent.
— Comment I vous les connaissez? s'écria-t-il.
— L'homme seulement; Curumilla est un chef, sa mémoire est longue.
— Ah ! ah I reprit le chasseur, seraût-il donc possible que j'obtienne ainsi les renseignements que je me creuse vainement la cervelle à chercher?
L'Indien sourit en baissant la tête.
— Quel est cet homme, chef 7 est-ce un ami?
— C'est un ennemi*
IG6 tk riirnB d'or.
— Un ennemi, vrai Dieu I Je savais Men qne déjà j'avais entendu prononcer son nom.
— Que mon frère écoute» reprit le chef; Corumilla a vu le visage pâle ; il le tuera.
— Huml n'allez pas si vite en besogne, chef; dites-moi d'abord qui il est ; pids nous verrons ce que nous aurons à faire. Malheureusement nous ne sommes pas ici dans les prairies : la mort de cet individu, quel qu'il soit, pourrait nous coûter
cheri
— Les visages pâles sont des femmes! reprit rindien avec mépris.
— C'est possible , chef , €'est possible $ mais soyons prudens, demain n'est pa§ passé, comme vous dites, vous autres, et tout vient à point à qui sait attendre. Provisoirement, tenons-»noùs cois, nous nQ sommes pas les plus forts.
Gurumilla haussa les épaules, il était évident que le digne Indien n'était pas partisan de la temporisation ; cependant il ne se permit pas la moindre ob* servation.
— Voyons, chef, dites-moi qui il est et dans quelles circonstances nous avons en maille à partir avec lui.
Le chef se leva et se posa debout, bien en face de Valentin.
-— Mon frère ne se souvient pas? lui demandat^il.
— Non.
— Ooah ! la conspiration du paso del Nerte, où Curumilla a tué Faoe-de-Chien.
-^ Oh I s'écria Valentio en se frappant le front j'y suis; cet homme est le général qui commandait
LA PIÈTRE d'or. 197
les troupes mexicaines et à qui don Miguel de Zarate s'est rendu (1)?
— Oui.
— Eh I maiSf c'est un rude 6t loyal soldat alors» il a noblement tenu la parole qu'il avait donnée à ])Qt|re amiy je ne puis lui en vouloir.
— C'est un traître I
-T- Â votre point de vue» chef, c'est possible, mais pas au mien. C'est vrai» je me le rappelle parfaitement maintenant, le général Guerrero, pardien ! Ce pauvre général Ibanez m'en a bien sonvent parlé ; il ne l'aimait pas mm plus, lui. Cette coïncidence est étrange I Bon, ne cnûgaes rien, chef, je veillerai , ami ou enpeiûî cet homme ne m'a jamais vu ; il ne sait pas qui je suis ; j'ai donc sur lui un grand avantage, puisque, moi, je le connais. Merci, chef.
• — Mon frère est content?
— Vous m'avez rendu un immense service tout amplement, chef; jugez si je suis content.
Curumilla sourit.
-T- Ooab I fit-il, tant mieux.
— Qui, chef, tant mieux, et déjeunons ; je me sens un appétit féroce depuis que, grâce à vous, je commence à voir un peu clair dans tout ca g&cbis.
Curumilla et don Comelio avaient dans leur cuarto préparé leur frugal repas, composé de haricots rouges au piment, de quelques varasà^ viande séchée et de tortillas de maïs, le tout humecté d3 pulque d'aloès de première qualité, et de quelques tragos d'excellent refino de Catalogne.
(1) Voir U Chercheur de Pistes^ I yol., Amyot, éditeur, 8| rue 4e la Paix*
168 LA FIÈYAB D'OR.
Les trois amis mangèrent de bon appétit, et ils se préparaient à allumer leurs cigares, corollaire obligé de tout repas américain, lorsqu'ils entendirent frapper discrètement à la porte, qui n'était que poussée.
— Entrez, dit Valentin.
Un criado parut; après avoir salué poliment Tassistance.
— Mon maître, Son Excellence le général don Sébastian Guerrero, dit-il, présente ses civilités aux caballeros ici réunis, et désire que le senor don Gornelio et le seiior don Luis le favorisent d'une minute d'entretien, si leurs occupations le leur permettent.
— Dîtes à Son Exellence, répondit Valentin, que nous allons avoir Tbonneur de nous rendre à ses ordres.
Le domestique salua et se retira.
— Mais vous savez bien, senor, dit alors don Cornelio, que don Luis est absent.
— Qu'importe, ne suis-je pas là, moi?
— C'est vrai, mais...
— Laissez-moi faire , interrompit vivement le chasseur, je réponds de tout.
— Fort bien 1 agissez à votre guise.
— Rapportez-vous en à mol; qu'est-ce que cela fait à cet homme que ce soit don Luis ou un autre qui traite avec lui, pourvu que le ganado soit jeune, vigoureux et bon marché?
— G' est juste, cela lui dt)ît être égal.
— Pardieu ! Allons, venez, vous verrez comme je terminerai avantageusement cette affaire-là.
Et il sortit.
Don Gomelio le suivit Toreille un peu basse, car 1 n'étsât pas entièrement convaincu.
Lk nàVRB D^iMU 169
ou L'on PARIS DE LA TSNTS DU TftOUPBAU.
Ce que dona Angela avait dit à don Gôrnelio était vrai, son père attendait réellement le matin même son majordome, afin de ^'entendre avec lui an snjet de certaines améliorations qu'il voulait introduire dans une de ses haciendas, et entre antres des bestiaux qu'il voulait acheter afin de repeupler ses prairies y dévastées pendant ta dernière incursion périodique que les Indiens apacbes et comanches ont pris l'habitude de faire sur le territoire mexicain.
Cependant dona Angela, en véritable créolequ'elle était, ne s'était jamais jusque-là occupée des affaires domestiques de son père, ayant trop à faire de songer à sa toUette et à ses plaisirs ; elle ne savait donc comment s'y prendre pour amener tout doucement la question sur ce point, sans laisser soup0nner l'intérêt qu'elle y attachait. Mais ce que femme veut Dieu le veut, la plus simple devient rusée dès que son intérêt est en jeu. Après que l'Espagnol se fut retiré, la jeune fille demeura quelques instants pensive ; puis un sourire se dessina sur ses lèvres roses, elle frappa joyeusement ses petites mains l'une contre l'autre , et elle s'endormit en murmurant doucement :
— J'ai trouvé.
Les Mexicains sont matmeux, afin de jouir de la
170 U FIÈfltB 1>*0R.
fraîcheur des premières heures de la journée. A sept heures et demie, dona Angela ouvrit les yeux et fit dévotement ses oraisons du matin à la Vierge ; puis, aidée par Violanta, son espiègle camérista, elle procéda au charmant mystère de sa toilette de jeune fille. Son sommeil avait été paisible comme celui d'un oiseau ; aussi était-elle calnie, reposée et belle à ravir»
Au moment où Violanta attachait la dernière épin*gle destinée à retenir les longues et épaisses nattes de sa magmfique chevelure, bn frappa.
C'était le général.
Don Sébastian était revêtu du riche costume dtô campagnards sonoriens, mais ses traits mâles et caractérisés, la fixité hautaine dé son regard, ses lon-^ gués moustaches» et plus que tout, sa démarche décidée le faisaient, au premier coup d'oeil, reconnaltfe pour militaire, malgré l'habit qu'il ayait cru devoir endosser.
Le général avait depuis bien]des années déjà, pris r habitude de venir ainsi chaque matin souhaiter le bonjour à sa fille ; le franc et naïf sourire de son enfant faisait pénétrer dans son cœur un doux rayon de soleil, dont le reflet l'aidait, pendant tout le reste de la journée, à supporter les ennuis insépara* blés du pouvoir.
Violanta se hâta d'oaviir.
Le général entra.
Doiia Angela épiait sournoisement l'expression de sa physionomie ; elle fit un geste de joie en croyant s'apercevoir qu'il était satisfait malgré l'apparence sévère qu'il cherchait à donner aux traits de sou visage.
LA FItTRB D^OB. 17 1
Don Sébastian embrassa affectueusement sa fille« et s'assit sur une butacca que lui avait avancée Violanta.
— Oh i mon enfant, dit-il, comme te voilà frat« che et radieuse, ce matin ; il est facile de voir que tu as passée une excellente nuit.
— Du moins, mon père, répondit-elle avec une petite moue maligne, si eDe n'a pas été telle, ce n'a pas été de ma faute, je vous assure, car j'avais grandement envie de dormir, lorsque je me suis retirée hier soir.
— Que veux-tu dire ? ton sommeil aurait-îl été trouN*?
— Oui, à plusieurs reprises.
— Caramba ! chère petite, c'est comme moi ; je ne sais quel drdle s'est obstiné à racler sur la guitare les airs les plus mélancoliques du monde , il faisait une musique à agacer les chats, qui m'a tenu éveillé une partie de la nuit. Au diable le musicien et son sot instrument
— Ge n'est pas cela, mon père ; je n*ai même qu'à peine entendu l'homme dont vous me parlez.
— Qu'est-ce donc alors? je ne sache pas qu'il se soit fait cette nuit d'autres bruits que celui-là.
— Uon Dieu ! je ne pourrais vous expliquer posîtivenauent ce que j'ai entendu, msûs Violanta a été de m6me que moi réveillée à plusieurs reprises.
— Est-ee vrai, petite 7 demanda le général en se tournant vers la camérista, fort occupée en apparenee en ce moment à mettre tout en ordre dans le cuartO'.
— Oh I senor général I s'écria-t-elle en joignant
173 U ritYAB D*Ofti
les mainsy c'était un tapage infernal, un bruit à fé-
veiller les morts.
— - Que diable cela pouvait-il être f
— Je ne sus pas, répondit*eUe en prenant son air le plus ingénu.
«- Et ce bruit a duré longtemps?
— Toute la nuit, fit-elle, en enchérissant encore sur ce qu'avait dit sa maîtresse*
— Hum I mais cela ressemblait à quelque chose pourtant?
-^ Certes, mon père; mais je ne sais à quoi je pourras le comparer.
— Et toi, petite luronne, ne pourrais^tu pas de* viner à peu près ? .
— Je crois le savoir.
— Ah I eh bien l alors, dis-nous donc cela de suite, au lieu de nous laisser ainsi patauger.
*-r Voilà, seigneurie. Ce matin , profitant de ce que mademoiselle s'était endormie , je suis descendue tout doucement afin de rechercher la cause du tapage qui toute la nuit nous a tenu éveiUéçs.
— Et tu l'as trouvé ?
— Je crois que oui.
— Très-bien, continue.
— Il parait qu'il est arrivé hier des chasseurs du désert avec un troupeau nombreux de novillosj toro8^ etc. , qu'ils conduisent, je crois, en Californie. Ce sont ces animaux qui, en frappant du pied^ en renâclant et bramant, nous ont empêchées de dormir, d'autant plus que le corraldans lequel on lésa placés touche au corps de logis que nous habitons.
— Et comment as-tu appris tout cela, petite friponne?
U PIÈVII D*0]U 178
•— Ah ! bien facilement , seigneurie ; le hasard a vonlu que je m'adressasse justement à l'on des propriétaires du troupeau même.
— - Voyez- vous cela, petite fûtée I Voilà un hasard bien complaisant.
Violanta rougit ; le général ne le remanjoa pas et continua :
— Tu es certaine que ce ne sont pas des vaque* ros appartenant à quelque hacienda 7
•^ Oh I non, seigneurie, ce sont dès chasseurs.
— Boni et ils veulent vendre hm ganado (bétail) T
— L'homme auquel j'ai parlé me l'a dit
— Sans doute il en demande un prix élevé 7
— Pour cela, je ne sais pas.
— C'est juste. Eh bien ! mon enfant, ajouta-t-il en se levant et en se tournant vers sa fille, dès que tu seras prête, nous déjeunerons, et peut-être te dëlivrerai-je dû tapage infernal de ces animaux.
Le général embrassa une dernière fois sa fille et sortit.
Dès que les deux jeunes filles se trouvèrent seules, elles se mirent à rire comme deux petites folles.
Du reste, pour être juste, nous devons convenir que toutes deux elles avaientjoué leurs rôles dans la perfection, et avec un si grand naturel que, sans qu'il s'en doutât, elles avaient amené en quelques minutes à peine le général à faire entièrement leur volonté, tout en le laissant persuadé qu'il n'agissait que d'après sa propre impulsion.
Disons, pour nous consoler, que depuis que le inonde existe, dans tous les pays et dans tous les temps, il en a été continuellement ainsi et que
ifftU LA FIÈTRE d'or.
rbosimfi le phis fort a toujours ét6 le jouet de 1^ fei»iptt la plus simple lorsque celle-ci a voulu s'ea donner la peine.
Qui^cies minutes plus tard, dona Angelare^ joignit son père dans le cûarto qui servait de salie à mwger«
Le. majordome était arrivé, le général u'attendiut plus que- la présence de s^ fille pour se .mettre àtable^
Ce majordome, déjà connu du lecteur, n'était antre que le capitaine don Isidro Vargas, qui avait accepté cette place comme retraite.
. Les haciendas mexicaines^ surtout en Sonora, ont parfois huit et dix lieues d'étendue. Pour surveiller un aussi grand espace de terrain, sur lequel paissent en liberté d'immenses troupes de chevaux sauvages et de grands troupeaux de bestiaux, on prend ordinairement un homme jeune, robuste et actif, ce qu'on appelle dans le pays un hombre de a caballo. En effet , le métier de majordome est excessivement dur ; il faut être constamment à cheval ., galopant jour et nuit , au froid et au chaud » faisant tout et voyant tout par. soi-même , obligeant à travailler les péones qui sont les individus les plus paresseux qui existent et les plus voleurs que l'on puisse imaginer.
Don Isidro n*était pas jeune, tant s'en fall$dt ; à l'époque où nous le remettons en scène, il avait près de soixante-dix ans ; mais cet homme long et maigre sur les os duquel une peau jaune et sèche comme du parchemin semblait collée , était aussi droit et ausd vigoureux que s'il n'eût eu que trente ans ;
r&gQ n'avait pafrde prise sur cette organisation d'é^
là nivBB w'Qt, m
liiQ, composée seulement de muscles et de oerfe. Aussi, par sa vigilance continueUet son infatigable ardeur et son énergie peu commune, faisaitril le d4» sQ^oir des pauvres diables que leur mauvais destin avait placés sous ses ordres, et qui n'étaient pat éloignés de supposer que leur majordome avait fait un pacte avec le démon, tant il les surveillait de près et se tenait au courant de leurs moindres &its et gestes.
Le majprdome avait conservé ses botas vaqueras etcea éperons aux énormes molettes qui obligent à marcher sur la pointe du pied ; son zarapé et son chapeau en poil de vigogne étaient négligemment jetés dans, un coin sur une butacca, et à son côté' gau^ cbe, passé dans un andeau de fer, pendait un ma* chete sans fourreau,
Aussitôt qu'il aperçut la jeune fille, il s'approcha d'elle, lui souhaita le bonjour et l'embrassa affec* tueusement
Le capitaine avait vu nattre dofia Angola, il l'ai-^ mait comme sa fille ; celle-ci, . de sùù côté, avait une grande amitié pour le vieux soldat, avec lequel elle avait joué étant enfant, et qu'elle se plaisait encore à taquiner, ce à quoi le digne mayordomo se prêtait de la meilleure grâce du monde.
On se mit à table.
Cette expression est un peu prétentieuse lorqu'il s'agit d'tm déjeuner mexicain.
Nous, avons déjà fait observer souvent que
les Hispanos - Américains sont les gens les plus
sobres du monde : la moindre chose leur sufiit
Ainsi le déjeuner en question ne se composait que
d'une toute petite tasse ou Jijaraf de cet excellent.
176 Là FliTRB D'OlU
(^ocolat que seuls les Espagnols savent confection^ ner, de quelques tortillas de maïs et d'un grand verre d'eau.
Je repas, si c'en est un, est commun à toutes les classes de la société au Mexique.
Les convives se mirent donc à table; dona Angela prononça \eBenedicttey et le chocolat fut servi.
La conversation fut, dans le principe, complètement tenue par le général et le capitaine, et roula exclusivement sur ce qui s'était passé à l'hacienda depuis que le général n'y était allé ; puis insensiblement on arriva à la question du ganado.
— A propos , dit don Sébastian , àvez-vous t capitaine, retrouvé quelques-unes des têtes que ces démons d'Apaches nous ont enlevées dans leur dernière attaque 7
— Pas une, général. Valga me Diosl autant poursuivre le vent et la tempête que chercher à atteindre des diables rouges.
— Ainsi , nous avons perdu. • .
— Ma foi I tout ce qui s'est trouvé à leur portée, c'est-à-dire environ deux mille cinq cents têtes«
— Hum 1 c'^est dur ; et comment avez-vouscom* piété?
— Je n'ai encore réussi à trouver que quinze cents têtes ; c'est même à propos dé cela, si vous vous IjB rappelez, que vous m'aviez donné rendezvous ici.
— Je me le rappelle parfaitement ; seulement, je ne vois pas trop, à moins d'acheter d'autres animaux, ce que nous pouvons faire.
— Dame, c'est le seul moyen que nous ayons de compléter nos troupeaux.
U FliVEB d'ok. 177
— Èa ayez-vous qaelqaes-uns en vue 7 — En ce moment ?
— Oui.
— Ma foi, non, le ganado devient hors de prix , ladécouverte de For en Californie y a fait affluer une quantité énorme d'aventuriers de tous pays. Vous savez ce que sont les gringos (1), il leur faut absolument de la viande ; ces misérables hérétiques sont tellement gloutons, qu'ils ne sauraient s'en passer, de façon qu'ils ont absorbé tout le ganado qu'ils ont pu se procurer aux environs, et maintenant ils sont contraints d'en faire venir de cent et deux cents lieues; vous comprenez que cela fait augmenter le ganado dans des proportions gigantesques.
-^ C'e^t fâcheux.
— Et tenez, général, il n'y a qu'un instant, en mettant mon cheval au carrai , j'ai v^ le plus magnifique troupeau de novillos qui se puisse imaginer ; il est évident que ces pauvres animaux ont au moins fait cent lieues , tant ils paraissent fatigués.
Dona Ângela jeta un regard à la dérobée à sa camérista debout derrière elle.
— On m'en a parlé, dit négligemment le général, ce sont des bestiaux que l'on conduit, je crois, à San-Francisco.
— Que disais-je il n'y a qu'un instant? s'écria le capitaine en frappant du poing sur la table ; carai I si on les laisse faire, ces ginngos endiablés, avant dix ans auront dévoré tous nos bestiaux.
(1) Terme de mépris employé pour désigner les protestants.
— Ne pourrions-nous pas essayer d'acheter, ceuxci?
— Ce serait une excellente affaire pour nous , quand même nous lès paierions cher ; mais leurs propriétaires ne voudront pas les vendre.
-«-Qui saltt je crois, au contraire, qu'ils ont Tintention de s'en défaire.
— Bayo de Dios \ achetons alors.
1— Oui, mais à quel prix.
— Il est certain que le bétail devient de plus en plus rare ; offrons pour chaque tête prise ici le prix qu'on la paierait à San-Francisco. -
— Hum ! à combien est le marché là-bas.
— Dix-huit piastres, environ.
— Oh I oh I c^est-à-dire pour six cents tête..*
— Dix mille huit cent piastres ; mettons dix millQ.
— Çest cher I
— Damèl que voulez-vous, il faut en paâsec parla.
— Cest vrai, mais c'est dur.
Le général réfléchit un instant, puis il se tourna vers sa fille ;
— Angela, dit-il, comment nommes -vous ces chasseura qui sont propriétaires du troupeau?
La jeune fille tressaillit.
— Moi, mon père I répondit-elle avec un feini étonnement, je ne sais, en vérité» ce que vous me voulez dire; j^ignore même s'il y a un troupeau q^uelconque dans cette hôtellerie.
— C*est vrai, fit le général en se ravisant. Où diable ai-je donc là tête ? c'est, je crois, votre camérista qui a parlé à l'un de ces individus.
LA rifcVllE »*<MU IÎ9
-^ Hais oqU mon père.
— Pardonnez-moi. Voyons, Violanta, mon en-^ fant, pouvez-vous aous dire le nom de ^et homme T
La jeune fille s'approcha en baissant les yeux et tortillant entre ses doigts^^d'un air embarrsssé* les bonts de son fin tablier de batiste. Il était évident qu'elle faisait tout ce qu'elle pouvait pour rongir*
Le général attendit vainement sa réponse pendant plusieurs minutes ; enfin i la patience lui échappa :
— Yoyonsi petite sotte, s'écria-t41| vous déciderez-vous à parler^ oui ou non 7 Ne diraitH>n pas que je vous adresse une de<:es questions auxquelles une jeune fille ne saurait répondre 7
— Je ne dis pas cela, général, fit-elle avec héii*^ tation.
— Assez de simagrées comme cela ; comment se nomme le propriétaire de ce ganado7
— Us sont deux, général.
*— Quels sont leurs noms alors?
— L'un est Français, l'autre est Espagnol, seigneurie.
•— ^Ehl que m'importe de quel pays sont ces drôles 7 c'est leur nom seul que je veux savoir.
— Le premier se nomme don Goriielio.
— Et l'autre?
--^ Don Luis.
— Mais ils ont d'autres noms que ceux là?
Violanta échangea un rapide coup ôloAI avec sa
maîtresse*
-** Je les ignorci dit-elle.
-^ Hum 1 fit le général d'un ton railleur, il paratt que vous ne connaissez les gens que sous leur nom de baptême ; c'est bon à savoir.
Cette fois, la jeune fille roQgit réellement et se recola toute confuse.
Don Sébastian fit un signe à un peon qui se tenait respectueusement à quelques pas.
— Gregorio, dit-il , allez présenter aux senores don Luis et don Comelio les compliments du général don Sébastian Guerrero, et priez-les de lui faire Tbonneur d'une visité. Vous m'avez compris?
Le peon s'inclina sans répondre et sortit
— Il faut être poli avec ces gens, observa le général ; maintenant que la découverte des placeres californiens a bouleversé toutes les classes de la société, qui sait à qui nous sommes exposés à avoir affaire?
Et il accompagna cette remarque d'un rire raillent*, auquel le capitaine, en digne Mexicain qu'il était, fit bruyamment chorus.
Nous ferons observer, en passant, que le général Guerrero, ainsi que la plupart de ses compatriotes, professait la haine la plus invétérée contre les Européens, haine que du reste rien ne justifiait, si ce n'est cette supériorité que les créoles ont été obligés de reconnaître aux Européens, supériorité qu'ils subissent en frémiifôant, mais devant laquelle ils sont contraints malgré eux de se courber.
Plusieurs minutes s'écoulèrent. Enfin le péon rentra.
^— Eh bien ? lui demanda le général.
— Seigneurie , lui répondit respectueusement le peon, ces caballeros vont avoir l'honneur de se rendre aux ordres de Votre Excellence. Us me suivent.
— Très-bien ! servez une bouteille de refino de
LA #iàTxi h*(m. 181
Catalogne et des verres ; je sais par expérience que ces gens-là n'ont aucun goût pour l'eau pure.
Après cette nouvelle plaisanterie , le général tordit un papelito, l'alluma, et attendit
Au bout de cinq minâtes à peine, nn bmit de pas se fit entendre dans le corridor ; la porte s'ou* vrit et deux hommes parurent.
— Ce n'est pas lui, murmurai voix basse doSa Angola, dont les regards étaient anxieusement fixés sur la porte.
Ces deux liommes étaient Yalentin et doa Cornelio.
ceniftRGi.
Nous wotm dit dana un précédent chapitre dans quel but se présentait Yalentin à la place de son ami : H voulait tâcher de découvrir pour quelle raison dona Angela désirait si ardemment revoir Louis ; quant à don Comelio, il était persuadé intimement que son mérite, personnel avait tout fait, et que la jeune fille n'avait d'autre intérétque celui, de se rapprocher de lui.
D'nn autre côté, le chasseur, averti par Curumilla. n'était pas fâché de voir l'homme avec lequel, à une autre époque de sa vie, il avait eu des rapports indirects, rapports qui, d'un moment à l'autre, pouvaient devenir plus intimes à cause de la nouvelle position du général et des projets de don Luis.
18) liA FiftTAS d'ÇIU
Les deux étrangers se présentèrent hardiment ; leur maintien était convenable, sans forfanterie comme sans bassesse, tel, enfin, qu'on devait Fattendre d'hommes longtemps éprouvés par les hasards sans nombre d'une vie aventureuse.
Le général s'attendait probablement à voir paraître des gens aux manières triviales et aux traits communs ; à la vue des deux hommes^ dont la mâle et loyale physionomie le frappa, il tressaillit imperceptiblement, se leva, les salua avec courtoisie et les invita poliment à prendre place sur les Sièges qu'il avait d'avance fait préparer pour eux.
Dona Angela ne savait que penser après les paroles '% A positives de don Cornelio. L'absence de don Luis et son remplacement par un homme qu'elle ne connaissait pas lui paraissaient inexplicables; cependant, sans se rendre bien compte du sentiment qu l'agitait, elle devinait, sous cette substitution, un mystère qu'elle cherchait vcdnement à approfondir. Yiolanta était aussi confâse et aussi étonnée que sa maîtresse.
Seul, le capitaine était demeuré assez indifférent à ce qui se passait. Le vieux soldat, profitant habilement de ce que la bouteille de refino avait été placée à sa portée, s'était versé un grand verre d'aquardiente qu'il buvait à petits coups^ en attendant 'patiemment qu'il plût au général d'entamer la con^ versation.
Voilà dans quelle position se trouvaient placés
nos divers personnages vis-à-vis les uns des autres.
Lorsque enfin, sur son invitation réitérée, les
chasseurs se furent assis, le général prit la parole.
— Vous me pardonnerez, messieurs, dit-il, de
u nÈftm WùÊLé 113
▼OQS avoir dérangés en vous obligeant de tous ren» dre id, tandis que c'était moi au contraire qni de* vais me présenter à votre cuarto, puisque c'est mol qui désire causer avec vous.
•^ Général, répondit Valentin en «'inclinant res* pectuensement^ mon ami et moi* nous anrions été désespérés de vous occasionner le moindre ennni ; croyez que nous serons toujours henreux d'obéir à vos ordres, quels qu'ils soient
Après cet échange mutuel de politesse, les interlocuteurs se saluèrent de nouveau.
Nui peuple au monde ne pousse plus loin que le Mexicain la doucereuse félinerie des manières, s'il était permis d'employer cette expression.
•**• Qui de vous deux, messieurs, reprit gracieusement le général, est le sefior don Comello 7
— C'est moi, caballero^ répondit l'Espagnol en s'indinant
— Ainsi, continua don Sébastian en se tournant vers le chasseur avec un sourire aimable, ce caballeto est don Luis?
««- Pardonne2«-nK)i, général, répondit nettement le Français, mon nom est Valentin.
Le général se redressa.
— Comment I fit-îl avec étonnement, et où est donc le senor don Luis T
— U lui est impossible de se rendre à vos ordres, général,
— Parce que?
M-. Parce que, répondit Valentin en jetant à la dérobée un regard sur la jeune filte, qui, bien qu'elle parût, fort occupée à causeï à voix basse avec sa camérista, ne perdait pas un mot de c# qui se disait,
iM 1^ nÈVRB d'oiu
parce que don Luis, ignorant, général, qu'il aurait ce matin mdroe, Thonneur d'être reçu par Votre Excellence , est parti au lever du soleil , à franc étrier, pour San-Francisco»
DoQa Angola devint pâle comme une morte et fat sur le point de s'évanouir à cette nouvelle ; cependant elle surmonta l'émotion qu'elle éprouvait et redevint<:alme en apparence; elle voulait tout savoir.
Cette émotion, quelqt^ passagère qu'en eût été la durée, n'avait pas échappé à Valentin. Le générsU toumût à peu près le dos à sa fille, il était donc impossible qu'il s'aperçût de quoi que ce fût*
— C'est fâcheux, répondit41.
«^ Vous m'en voyez désespéré, général.
— Son absence sera de courte durée, sans doute 7
— Il ne reviendra pas.
Valentin prononça ces paroles sèchement
L'émotion qu'éprouva dona Angola fut si vive qu'elle ne put retenir un léger cri de douleur.
— Qu'avez-vousdonc, Nina?lui demanda son père en se retournant brusquement, que signifie ce cri 7
«— Je me suis coupée, répondit-^Ue de l'air le plus nsdtvement innocent qu'il fut pos^le.
— Oh I oh I s'écria le père av^c inquiétude, dangereusement 7
— Non, une égratignure à peines pardonnex-moi, mon père, je suis une isotte.
Le général n'en demanda pas davantage, et re^ prit son entretien avec le Français.
— Je suis contrarié de ce contre-temps, dit-il, j'avais à entretenir votre ami d'une affaire fort sérieuse.
— Qu^â cela ne tieonel me voilà; mon ami, en
U FikTIB D*OI. 186
partant, m*a laissé ses pleins pouvoirs pour agir en son nom ; vous pouvez donc parler, général, si toutefois vous ne me jugez pas indigne de votre confiance.
— Une telle supposition serait me faire injure, monsieur.
Yalentin salua.
— Mon Dieu, caballçro, reprit le général, l'affaire que je désirais traiter avec votre ami est sérieuse, sans doute , mais si vos pleins pouvoirs s'étendent aux affaires commerciales, je ne vois pas pourquoi je ne traiterais pas aussi bien avec vous qu'avec hii.
— Parlez donc en toute sûreté, alors, général, car je suis l'associé de don Luia. .
— Voici la chose en deujL mots :
— Pardon, s'écria tout à coup dona Angola, avec un petit air résolu qui en imposa au général lui-même, avant que vous parliez commerce avec ce senor, je désirerais, mon père, lui faire quelques questions.
Le général se retourna avec étonnement, et fixant sur sa fille un regard interrogateur.
— Que pouvez-vous dono avoir à demander à ce caballero? lui dit-il.
— Vous le saurez bientôt, mon cher père, répondit-elle avec, un léger accent de raillerie, si vous me voulez permettre de lui adresser les trois ou quatre questions que je veux lui faire;
— Parlez donc , petite fdle , s'écria le général en haussant les épaules, parlez et finissez-en de suite.
— Merci, mon père ; votre autorisation n'est peut* être pas fort gracieusement octroyée, mais je ne vous en garderai pas rancune.
116 U FlÈfAt D'Oft.
->« Poisque vons le permettezi général , je sais a«K ordres de madame.
— D'abord* monsieur, avant totit, promettez-moi mie chose.
«- Laquelle, seflorita?
— De répondre franchement et loyalement aux questions que je vais vous adresser.
•*- Que signifient ces folies, Angela? s^écria le général avec impatience ; est-ce le moment et l'endroit ? est-il convenable pour. . .
*- Mon père , interrompit résolument la jeune fille, vous m^avez permis de parler.
— D'accord, mais non pas de la façon dont vous semblez vouloir le faire.
— Ayez un peu de patience, inon père. .
— Bah I fit le capitaine en intervenant, laissez-la parler à sa guise. Allez, mon enfant, allez.
-^ J'attends la réponse de monsieur, dit--elle. — - Je vous fais la promesse que vous tne demandes, senorita^ répondit Yalentm.
— Je retiens votre parole. Quel est le nom de votre ami, monsieur 7
— Duquel, senorita?
— De celui que vous remplacez.
. •«- U se nomme le comte Louis-Edouard-Maxime de Prébois-Crancé.
— Il est Français?
—^ Né à Paris.
-* Vous le connaissez depuis longtemps ?
— Depuis sa naissance, senorita, ma mère a été sa\)ourrice.
— Ah I fit*elle avec satisfaction, alors vous êtes bien véritablement son ami.
LA FlàTM. 5*0B. ift?
— Je snis son frère de lait.
— Il ne doit pas avoir de secrets pour vous?
-— Je ne le crois pas.
— Bien.
— Ah çà f s'écria le général^ mais ceci devient intolérable ; que signifie cet interrogatoire que vous faites subir à ce caballero, et auquel il a la bonté de se prêter si complaisamment 7 Vive Dieu! Nina, je demande pardon pour voas à ce seâor, car votre conduite à son égard est inqualiGable.
— <^a'a-t-elle donc de choquant, mon père, mon intention est bonne, et Je suis certaine que vousmême en conviendrez lorsque vous saurez pourquoi j'ai adressé à cecaballero ces questions si simples, et qui cependant vous paraissent si extraordinaires.
«^ Eh bien I voyons, quelle est cette raison ?
•— La voici : il y a trois ans, lors du voyage que vous fîtes de Guadalajara au Tepic, n'avez- vous pas été, à un endroit nominé le Mal paso, attaqué par des sàlteadores f
— En effet, mais qu'a de commun, je vous prie. ..
— Attendez , fit'-elle gaiement , deux hommes arrivèrent à votre secours.
•^ Oui, et je n^ai pas honte d'avouer que, sans eux, j'aurais probablement été non-seulement dévalisé, mais encore assassiné par les bandits; malheureusement ces hommes refusèrent obstinément de me faire connaître leurs noms. Toutes mes recherches jusqu'à présent ont été infructueuses, je n^ai pu les retrouver, et par conséquent leur prouver ma reconnaissance, ce qui, je vous le jure, me chagrine fort.
— Oui , mon père, je sais que souvent devant
188 LA PIÈmi D*OB.
moi, vous avez regretté de ne pouvoir rencontrer l'homme courageux auquel vous devez la vie et auquel, moi, pauvre- enfant que j'étais alors, j'ai dû plus peut-être.
La jeune fille prononça ces paroles avec une voix attendrie qui émut tous les assistants.
— Malheureusement, reprit le général au bout d'un instant, voilà trois, ans que ^ette aventure a eu lieu, qui sait ce qu'est devenu cet homme^ à présent?
— Moi, mon père.
— Vous I Angola, s?écria-t-il avec étonnement, c'est impossible.
— Mon père, les questions que j'ai adressées à ce caballero, questions auxquelles il a mis tant de complaisance à répondre, n'avaient qu'un but, acquérir une certitude en corroborant les réponses que je recevrais avec certains renseignements que j'ai obtenus d'autre part
— Ainsi ?
— L'homme qui vous a sauvé la vie est le comte don Luis de Prébois-Grancé, celui qui est parti ce matin même pour la Californie.
— Oh I s'écria le général avec agitation , c'est mipossible; vous vous trompez, ma fiUe.
— Pardonnez-moi^ général, plusieurs fds mon ami m'a raconté cette aifaire dans tous ses détails, observa Valentin; à quoi bon chercher à cacher plus longtemps une chose que vous savez maintenant ?
— Et pour lever tous vos doutes, si, ce que je ne crois pas, il vous en restait quelques-uns, mon père, devant la loyale affirmation de ce caballero, regar-
Là f lÈflUI D*01. laSF
dez rhomme que voilà, ajonta-t-elle en déâgnaiit l'Espagnol, ne reconnaissez-vons pas don Cornelio, notre anden compagnon de voyage, qui chantait continuellement, en s'accompagnant syr la jarana» le romance del rey Rodrigo 7
Le général examina attentivement le Jeune homme.
— C'est vrai, dit-il au bout d'un instant, je reconnais à présentée caballero, que j'ai abandonné blessé, sur sa prière, entre les mains de mon gêné» reux libérateur.
^- Que je n'ai plus quitté depuis, appuya don Comelio.
— Ah I fit le général; miûs pourqud cette obsti* nation de àxm Luis à ne vouloir pas se faire connaître? Croyait-il donc que pour moi la reconnaissance serait un poids trop lourd à porter 7
— Ne supposez pas une idée semblable à mon ami, généraJ, s'écria vivement Valentin ; don Luis a cru et il croit encore que le service qu'il vous a rendu était trop minime pour y attacher une aussi grande importance.
— - Caspita! lorsqu'il m'a sauvé l'honneur I Biais maintenant, je le connais, il ne m'échappera pas plus longtemps ; je saurai bien le retrouver tôt ou tard et lui prouver que nous autres Mexicûns nous avons la mémmre aussi longue pour le bien que pour le mal. Je suis son débiteur, et, vive Dieu I je lui paierai ma dette.
— Bien, mon père! s'écria la jeune fille en se précipitant dans ses bras et l'embrassant avec effusion.
— Assez, petite folle, assez, que diable 1 tu ra'é-
11)0 Là PitVfiS 0^lli.
touffes... Hais dis-moi donc un peu,' petite rusée, Je soupçonne que, dans tout cela, tu t'es légèrement moquée de moi.
— Oh ! mon père, fit-elle en rougissant
— Pourriez - vous , mademoisèl le , m' expliquer comment vous aveî obtenu tous ces renseignements? Je vous avoue que cela m'intrigue assez et que Je serais beureut de le savoir.
Doîia Angela se mit à rire pour cacher son em* barras ; mais, prenant soudain son parti avec cette décision qui faisait le fond de son caractère :
— Je vais vous le dire, tà vous me promettez de ne pas me gronder trop fort, dit-elle.
-* Allez toujoursi nous verrons après»
r— Je vous ai menti ce matin, mon père, fit-elle eu bedssant les yeux.
— Je m'en doute ; continuez.
— - Si vous froncez ainsi les sourcils, et si vous prenez votre air méchant, je vous avertis que Je ne dirsd rien.
-— Et vous aurez raison, Nifia, appu^ le capitaine.
Le général sourit. ^
— Allons, bon, fit-il, votlà encore que Vous prenez son parti, vous I
— Caspita ! je le crois bien !
— Allons, allons, soyez tranquille, je ne me ftcberai pas ; d'autant plus que je soupçonne la bonne pièce qui se tient là, derrière, avec son air sournois, d'être pour quelque chose dans le complot, dit-il en regardant Violanta, qui ne savait quelle contenance tenir.
«- Vous avez deviué, mon père, j'ai parfaitement
. y^ PIÈVRB D*OR. 191
donui cette nuit, rien n'a troublé mon somroeil.
— Voyez-vous cela» la petite dissimulée.
— Seulement, hier au soir J*ai entendu résonner une jarana accompagnant le romance del rey Rodrigo ; je me suis souvenue de notre ancien compagnon de voyage, qui ne chantait jamais autre chose. Je ne sais comment cela s'est fait, mais je me suis persuadée que c'était lui qui chantait en ce moment dans la patio du meson, je l'ai envoyé prier de venir me trouver par Violanta. Alors...
— Alors, il vous a tout dit 7
«-* Oui, mon père, comme je savais le désir que vous éprouviez de connaître votre libérateur, je voulais vous surprendre en vous le faisant trouver au moment où vous vous y attendiez le moins ; malheureusement le hasard s'est jeté à la traverse de mes projets et est venu renverser toutes mes combinaisons.
-^ C'est bien fait pour vous, Nina, cela vous apprendra à avoir des secrets pour votre père ; mais console-toi, mon enfant, nous le retrouverons, et alors il faudra bien qu'il nous laisse lui exprimer notre reconnaissance, que le temps, loin de diminuer, n'a f^it que rendre plus vive.
La jeune fille, sans répondre, alla toute pensive serassoir.
Le général se tourna yers Valentin :
— A nous deux, caballero, lui dit-il. Vous êtes propriétaire du troupeau de bêtes à cornes que vous conduisez?
— Oui, général ; seulement je ne suis pas seul.
— Quels sont vos associés?
— ■ Don Luis et le caballero ici présent.
192 LA FIÈVRE D^Oll.
— Fort bien. Voulez-vous vous défaire avanta« geuseinent de votre troupeau 7
— C'est mon intention.
•— Combien avez-votis de tètes?
— Sept cent soixante-dix.
— Et vous les conduisez ?
— A San-Francisco.
— Caramba I c'est une rude besogne.
— Nous avons Tintention de louer des peones pour piquer les animaux.
-— Mais si vous trouviez à les vendre ici ?
•— Je le préférerais.
— Eh bien ! moi j'ai besoin de bestiaux; les miens ont été volés en grande partie par les Apacbes, ces pillards infernaux. Si vous y consentez, nous ferons une cote mal taillée ; votre troupeau me convient ; mon majordome l'a vu, je vous l'achète en bloc.
-— Je ne demande pas mieux.
— Nous disons sept cent soixante-dix tètes, n'estce pas?
— Oui.
— A vingt-cinq piastres par animal, cela fait dixneuf mille deux cent cinquante piastres, si je ne me trompe. Gela vous convient-il?
— Non, général, répondit carrément Valentin.
Don Sébastian le regarda avec étonnement.
— Pourquoi cela ? dit-il.
— Parce que je vous volerais.
' — Hum, ceci est mon affaire.
— C'est possible, général, mais ce n'est pas la mienne à moi.
— Que voulez-vous dire ?
— Je veux dire que le bétail coûte, l'un dans
LA FIÈYIIK D^OIU 198
Fautre-, dix-huit piastres à San-Fraacisco, et que je ne puis le vendre vingt-cinq ici,
— Bah I bah ! j'ai la prétention de me connaître en ganado aussibien que qui que ce soit, et si je vous o£Ere ce prix de votre troupeau c'est qu'il le vaut.
— Non, général, il ne le vaut paa, vous le savez aussi bien que moi, dit résolument le chasseur ; je vous remercie de votre générosité, mais je ne puis l'accepter, mon ami m'en voudrait d'avoir fait un tel marché.
— Ainsi, vous refusez?
— Je refuse,
— Voilà qui est étrange et ne s'est jamais vu, un marchand refuser de gagner sur sa marchandise.
— Pardonnez-moi, général, je ne refuse pas de faire un bénéfice honnête, je ne veux pas vous voler, voilà tout.
— Sur ma parole, vous êtes le premier que je vois comprendre le commerce de cette façon.
— C'est que probablement, général, vous n'avez jamais fait d'affaires avec les Français.
— U faut en passer par où vous voulez. Combien demandez-vous de vos bêles?
— Dix-neuf piastres par tête, ce qui, je vous le jure, me donne encore un fort beau bénéfice.
— Soit! cela fait?...
— Quatorze mille six cent trente piastres.
— Très-bien ! Si cela vous convient, je vous donnerai une lettre de change de pareille somme sur la maison Toribi, Dellaporta et C", de Guaymas.
— Parfaitement.
— Vous entendez, capitaine, le troupeau est à nous.
— * Bon t ce soir il sera en route pour l'hacienda. -* Quand comptei-vouR partir ? seôores, "— AitBsiiôt que nos affaires seront terminées ici, général ; nous avons bâte de rejoindre notre ami.
— Dans une heure, la lettre de change sera prête. Yalentin s'inciina.
— Seulement, continua le général, dites bien à don Luis que je me considère toujours comme son débiteur, et que s'il vient dans la Sofiora quelque jour, je le lui prouverai.
— Peut-être y sera-t-il bientôt, répondit le chasseur en lançant un regard de côté-à doSa Angela, qui rougit
— Je le désire. Maintenant, messieurs, disposes de moi ; si je puis vous être utile, souvenez*vons que je vous suis tout acquis.
— Recevez mes remerclroents, général.
Après avoir échangé quelques paroles encore, ils se séparèrent.
En passant devant d(^ Angela, Yalentin la salua respectueusement.
— Don Luis a toujours votre reliquaire, murmura-t-il si bas qu'elle devina ces paroles plutôt qu'elle ne les entendit.
— Merci, répondit-elle ; vous êtes bon.
— Elle aime Louis, se dit Yalentin en retournant à son (niarfo, accompagné pardon Gomelio.
— Cet homme est un fou I refuser de gagner cinq mille piastres, dit le général à don Isidro, dès qu'il fut. seul avec lui.
— Peut-être, répondit celui-ci d'un air pensif; je crois plutôt que c'est un ennemi.
Le générai haussa les épaules avec dédain, et m
Là nftTRB D^OIU IW
dftigna pas attaober la moindre impoitanee à cette insinuation»
Le soir même Valentin et ses deux compagnons quittaient San José et se dirigeaient Ters Cruaymas, sans avoir revu le général ni dofia Angela.
n va sans dire que lé chasseur emportidt avec lui la lettre de change de qoatorse mille ût cent trente piastoes, parfaitement en règle»
ZII
COHYBaSÂTIOll.
Depuis les quelques nûllim d'années que le monde sut lequel nous végétons est sorti des mains du créateur, bien des révolutions ont eu lieu, bien des faits extraordinaires se sont accomplis*
Combien de peuples se sont succédé les uns aux autres, s'élevant et s'abaissant tour à tour, disparaissant sans même laisser de trace après avoir travené rhistoire comme d'éblouissants météores, pour aller s'éteindre à jamais dans la nuit des temps I
Mais de tous les faits étranges dont on ait gardé le souvenir, aucun, à notre avis, ne peut se comparer à ce que nous avons vu sons nos yeux s'accomplir avec une audace et un bonheur inouïs depuis trois qu»-ts de siècle environ.
Des aventuriers échappés de tous les coins du l^obe» poussés les uns par le &natisme des croyan-
U nÈvM 0*01.
ces religieuses « d'autres par l'esprit d'aventure, d'autres» en plus grand nombre encore, talonnés par la misère, après avoir abordé en purins sur les plages américaines, demandant asile aux pauvres et innocents habitants de ces contrées bospiûdiëres, achetant pour des futilités des terres^ertiles, se sont peu à peu rapprochés les uns des autres, se sont agglomérés, ont chassé les premiers possesseurs du sol pour prendre leur place, ont fondé des villes, des ports, construits des arsenaux, et un jour, secouant le joug de la métropole sous l'égide de laquelle ils s'étaient . peureusement et frileusement abrités, ils se sont constitués en Etat indépendant et ont fondé ce colosse aux pieds d'argile, au corps d'or et à la tète de boue que Ton nomme les Etats- Unis d'Amérique.
Humble dans ses commencements, cette pauvre république, faisant sonner bien haut les mots de fraternité et de liberté, mots dont par parenthèse elle n'a jamais compris la noble et grandiose signification, affichant une tolérance rigide, une vertu et un puritanisme outrés, elle se glissa insidieuse-^ ment dans les conseils des puissances européennes^ rampa sournoisement jusqu'aux trônes des souverains, se fit, sous le masque du désintéressement, accepter par eux. Tout à coup, lorsque le moment favorable fut arrivé, les Etats-Unis d'Amérique se redressèrent et se cambrèrent fièrement, eux ^i avaient posé en principe dans leur acte d'indépendance qu'ils ne consentiraient jamais à un agraurdissement quelconque, et dirent d'une voix hautaine à l'Europe surprise , presque épouvantée de tant d'audace : « Le quart du globle est à nous ; nous
Là FIÈYRB D*OR« 197
sommes mie nation puissante ; il faut maintenant compter avec nous I »
Malheureusement pour eux» en disant ces fiëres paroles, les Américains du Nord n'y croyaient pas eux-mêmes.
Car d'un côté ils connaissent parfaitement leur faiblesse, et de l'autre ils savent fort bien qu'une foule d'individus réunis de partout sans lien de famille ni de langage entre eux, ne peuvent pas en un siècle ni même en deux constituer une nation, c'est à dire un penple.
Seulement, pour être juste et impartial envers les Etats-Unis, il faut reconnaître que ses habitants possèdent au suprême degré cette fiévreuse ardeur qui, bien dirigée, produit les grandes choses.
Il est évident que ces audacieux aventuriers accomplissent, sans s*en douter, une mission providentielle. Quelle est-elle? nul ne le saurait dire, eux moins que personne. Ces hommes, qui étouffent dans des frontières que leur population, tout en s' accroissant chaque jour, ne saurait remplir , qui aspirent continuellement à sauter par dessus les barrières que leur opposent les autres peuples, qui ne rêvent que l'inconnu et se tiennent perpétuellement debout, les yeux fixés à l'horizon lointain, ces hommes enfin auxquels, comme au juif de la légende, une voix secrète murmure constamment à Toreille : Marche I marche I ces hommes sont appelés, dans un temps prochain , à jouer un grand, beau et noble rôle dans la civilisation moderne, si l'égoïsme profond qui les mine et la soif de Tor qui les dévore ne tue pas en eux lés vertus régénératrices dont, à leur insu, ils sont doués, et si, ou-
198 U FIÈTAI D*01U
bliant l'esprit de conquête et renonçant àa'agrandir davantage, ils se resserrent, au contraire, relient entre eux les intérêts des Etats qui composent leur confédération, et mettent enfin en pratique chez eux cette liberté et cette fraternité dont ils parlent tant au dehors, et qu'ils connaissent si peu au dedans.
Nul peuple n'égale les Américains dans l'art de fonder les villes ; en quelques jours à peine, là où s*élevait une forêt vierge pleine de mystère et d'om* bre, ils alignent des rues, bâtissent des maisons , font des trottoirs, allument le gaz, et au milieu des rues et des places de ces villes créées comme par enchantement, les souches d^ arbres de la forêt ne «ont pas encore mortes, et quelques vieux chênes oubliés verdissent çà et là d'un sur mélancolique.
U est vrai que beaucoup de ces villes improvisées pour les exigences du moment, sont souvent aussi vite désertées qu'elles ont été construites ; car l'Américain du Nord est le peuple nomade par ex-* cellence ; rien ne l'attache au sol ,. sa convenance seule peut le retenir dans un endroit : il n'a aucune de ces affections de cœur, aucun de ces souvenirs d'enfance ou de jeunesse qui font chez nous que l'on préfère souffrir dans certains endroits que dé les quitter pour d'autres où comparativement on serait beaucoup mieux sous tous Tes rapports. Enfin, pour nous résumer, l'Américain n'a pas le chez soi, le home^ en un mot, si cher aux Européens ; pour lui, le plus confortable et le plus agréable séjour est celui où il lui est possible d'empiler le plus facilement dollars sur dollars.
San-Francisco, cette ville qui compte aujourr d'hui plus de soixante mille habitants, dans laquelle
LA nftniB D*oii« 199
fle rencontrent tons les raffinements du Inxe, est une preuve évidente de la merveilleuse facilité avec laquelle les Américains improvisent les villes ; nous nous souvenons avoir trafiqué, il y a quinze ans à peine» avec les Indiens têtes plates, Bous l'ombre d'arbres deux ou trois fois séculaires, aux lieux où fiTélëvent aujourd'hui de splendides édifices ; nous avons solitairement pècbé la baleine dans cette baie immense, la plus belle du monde, presque trop petite à présent pour contenir les innombrables navires qui s'y succèdent sans cesse.
A l'époque où se passe notre histoire , San-Frandsco n'étidt pas encore une ville dans la véritable acception du mot, c'était une agglomération de huttes et de cabanes informes, construites en bois, et qni servaient à abriter tant bien que mal les aventuriers de toutes les nations que la fièvre de l'or jetait sur ces plages^ et qui ne s'y arrêtaient que le temps nécessaire pour se préparer à aller aux mines, ou à faire tomber dans le gouffre sans foad des maisons de jeu, les pépites qu'ils avaient récoltées avec tant de peines et de soufiranoes.
La police était à peu près nulle ; le plus fort fai- ' sait la loi ; le couteau et le revolver étaient ïuliima ratio et régnaient en maîtres sur cette population hétérogène, composée de ce que les cinq parties du monde possédaient alors d'intelligences perdues et d'existences déclassées.
Une population , sans cesse renouvelée^ jamais la même, vivait dans cet enfer, en proie à cet enivrement continuel et fatal que cause aux hommes les plus fortement trempés, la vue de ce terrible métali nommé Qr.
200 LA FIÈTRl D*OB.
Cependant, à l'époque dont nons voulons parler, la première|fureur de la course aux placeres étsât up peu calmée ; grâce à Timplusion donnée par quelques homme^ résolus, doués d'une haute intelligence et de cœurs, généreux, la vie normale cornçait peu à peu à s'organiser; déjà les bandits ne tenaient plus aussi âudacieusement le haut du pavé» les honnêtes gens pouvaient enfin respirer et relever la tète ; tout faisait présager des jours meilleurs ; on était enfin arrivé à l'aurore d'une ère d'ordre, de paix et tie tranquillité.
Deux mois environ après les événements que nous avons rapportés dans notre précédent chapitre, nous conduirons le lecteur dans une charmante maison construite un peu à l'écart, comme si ses habitants eussent cherché à s'isoler le plus possible du tourbillon dans lequel ils étaient contraints de vivre, et nous introduisant dans uûe salle basse modestement meublée de quelques chaises communes et d'une table sur laquelle était étendue une carte détaillée du Mexique, nous assisterons à la conversation dé deux hommes, penchés tous deux sur cette carte.
De ces deux hommes, l'un nous est connu déjà, car il n'était autre que le comte Louis de Prébois- Grancé. Son interlocuteur était un homme entre deux âges, à la figure fine et intelligente, dont l'œil respirait l'audace et la franchise ; ses manières étaient distinguées. Il semblait être Français, du moins c'était dans cette langue qu'il parlait, sans le plus léger accent, et qu'il s'entretenait avec le comte« Au moment où nous les mettons en scène, nos deux personnages pointaient avec des épingles à tète noire diverses régions de la carte étalée devant eux.
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p^ Je snis parfaitement de votre avis, mon cher comte» dit Tétranger en se redressant; cette route est la pins directe et en même temps la pins sûre.
•— N'est-ce pas? répondit Louis.
*- Sans aucun doute ; mais dites-moi» vous êtes bien résolu» n'est-ce, à débarquer à Guaymas 7
— : C'est le point le plus favorable.
«- Je vous adresse cette question, mon cher cornpatriote» parce que, d'après vos intentions, j'ai écrit à notre représentant dans cette viUe.
«— Eh bien ? fit vivement le comte en se redressant à son tour.
— Tout va bien, du moins c'est ce qu'il me dif dans sa lettre.
— - Il vous a réponduT
-^ Courrier par courrier. Les autorités mexicsdnes vous verront arriver avec le plus grand plaisir, une caserne sera préparée pour vos gens et les principaux postes de la ville leur seront confiés ; bref , vous êtes attendus avec la plus vive impatience.
— Tant mieux, je vous avoue que je redoutais de ce côté aussi des ennuis et des désagréments ; les Mexicains ont un caractère si singulier que l'on ne sait jamais avec eux, comment agir.
— Ce que vous dites est assez vrai, mon ami ; mais remarquez que votre position est exceptionnelle et ne peut sous aucun point de vue causer d'ombrage aux autorités de la ville; vous êtes cessionnaire d'un placer d'une richesse incalculable situé dans une contrée où continuellement vous aurez à craindre les attaques des Indiens ; vous ne ferez donc que passer à Guaymas,
Mt lé f lÈfli i)*«u
— Littéralemmit, car je vous jure que |e oie mettra 60 route dans je plus coart délai possible pour le lieu d6 rexploitaiion.
-^ Autre chose encore : la plupart des homtntô dont vous pourries avoir à redouter la baiue ou l'euvie sont aotioonaires de la sodété que vous représentez ; s'ils vous témoignaient do mauvais voubir, ou s'ils cberobaient à entraver vos opérations, ils feraient la guerre à leurs dépens M eu HenUeot naturellement les premiers punis.*
«^ C'est juste.
— Et pais vous n'avez aucun but politique, votre conduite est daîrement dessinée» trouver de Tor, voilà quel est votre but.
— Oui, et assurer une pôrition beuréuseet indépendante aui braves gens qui m'accompagneront
•^ Quelle plus noble tftcbe poarriez-vous vous imposer 1 «^ Ainsi, vous êtes content» monéieur f
— On ne peut davantage, mon cher comte ; tout va à souhait ; la société est définitivement constituée à Mexico.
— Gela, je le savais moi-même ; lors de mon séjour dans cette ville, j'avais posé les bases préltmi^ naires et tout préparé : du reste, je crois pouvoir compter sur les amis que nous avons l&'^bas.
'— Je le crois aussi ; le présideut de la république lui-même n'a^t-il pas paru adopter vos plans?
— Avec enthousiasme.
— Fort bien I Maintenant, en Sonera, le gouverneur, auquel vous aurez seul affaire, est un de vos plus forts actionnaires, ainsi ^ rien à redouter de ce côté non plus.
lia FIÈYM 0!*0B* M9
--Dites-moi, monsieur, CQnnaissez^voiis notre représentant à Guaymas ?
A cette question, un nuage passa sur le front de rétranger,
— Pas peràonnellement, répondit -il avec une certaine hésitation au bout d'un instant
— Ainû, vous n^.pouyez pas me renseigner sur lui ?^ Vous comprenez qu'il est important pour mm de connaître le caractère de l'homme avec lequel il me faudra sans doute lier des relations suivies, et auquel, dans certaines circonstances difficiles comme il peut s'en offrir à chaque pas, je serai peutr^tre forcà^ de demander protection.
-^ e'est juste, mon cher comte; comme voua me le faites observer, vous ne savez pas dans quelle position le hasard peut vous mettre ; il est donc nécessaire que je vous instruise i écoutea*moi.
-^ Je vous prête la plus sérieuse attention.
— Guaymas, comme vous le savez fort bien, n'est que dHme médiocre importance pour notre nation, au point de vue commercial; si, pendant le cours d'une année tout entière, une dizaine de na* vires portant notre pavillon, y vont relftcher, c'est tout au plus, Le gouvernement français a donc, à cause de cela, jugé inutile d'envoyer dans cette ville un agent français,, il a agi comme font la plupart des puissances; parmi les négociants les mieux posés de Guaymas, il en a choisi un et l'a nommé son représent^mt
— Ah 1 ah I fit le comte rêveur ; ainsi notre agent consulaire dans ce port n'est pas Français T
— Non, il est Mexicain ; c'est un malheur pour vous, car je ne vous cache pas que plusieurs fois
20& LA FlàTllB D*OII.
déjà DOS nationaux se sont plaint de ne pas rencontrer auprès de lui la protection qu'il est de. son devoir de leur accorder. Il parait aussi que cet homme est d'une âpreté au gain dont rien n'approche.
«— Pour ce qui est de cela, je ne m'en inquiète guère.
— Lé reste ne doit pas vous inquiéter davantage : les Mexicains, en général, ne sont pas méchants ; ce sont des enfants, voilà tout. Vous aurez raison facilement de cet homme en lui parlant haut et ferme et en ne lui faisant aucune concession sur ce que vous croirez votre droit.
— Rapportez-vous en à moi du soin de lui tenir la dragée haute;
— 11 B'y a pas autre chose à faire.
— Merci de ces précieux renseignements, dont croyez bien que je ferai mon profit en temps et lieu. Gomment le nonunez-vous, cet agent consulaire ?
— Don Antonio Mendez Pavo ; du reste, avant votre départ, je vous donnerai pour lui une lettre qui, j'en suis persuadé, \ous évitera d'avoir avec cet homme de fâcheuses contestations.
— J'accepte avec grand plaisir.
— Maintenant, autre chose.
— Voyons.
«— < Vos enrôlements sont- ils terminés?
— A peu près ; il ne me manque plus qu'une dizaine d'hommes tout au plus.
— Vous organisez votre expédition militairement.
*— J'aurais voulu l'éviter, mais cela est impossible à cause des tribus indiennes au milieu desquelles il nous faudra passer, et avec lesquelles nous aurons sans doute maille à partir.
LÀ nfe?BB D'oa. 305
-^ Vous pouves vous y attendre.
— Aussi, vons le voyez, mon cher monsienr, je prends mes précautions en conséquence.
— Vous agissez sagement Quel sera l'effectif de votre compagnie 7
— Deux cent cinquante ou trois cents hommes au plus.
— Vous avez raison ; une force plus nombreuse éveillerait la susceptibilité des Mexicains, et peut- 9J)9 leur donnerait des inquiétudes sur la pureté et la loyauté de vos intentions.
— C'est ce que je veux éviter à tout prix.
— Vos hommes sont-ils Français?
— Tous. Je ne veux avec moi que des individus sur lé dévouement desquels je puisse compter ; j'aurais peur, en mêlant des étrangers parmi mes garnements, de relâcher ces liens de famille si nécessaires pour le succès d'une expédition comme la mienne, et qui s'établiront facilement entre individus tous du même pays.
— Ceci est extrêmement logique.
— Et puis, reprit le comte, je n'enrôle que d'anciens soldats ou d'anciens marins, tous hommes rompus à la discipline militaire et auxquels le maniement des armes est familier.
— Ainsi, votre organisation est terminée ?
— A peu près. Je vous l'ai dit
— Tant mieux. Malgré le plaisir que j'éprouve dans votre charmante compagnie, je voudrais déjà vous voir en route.
— Merci, cela ne tardera pas ; le navire est frété, si rien ne vient déranger mes projets, avant huit jours je vous ferai mes adieux. Vous savez que dans
3M iiA riàmi »*oiu
une affaire comroeoeUe^là, ce qu'il faut surtoat, c'est
aller vite.
— A qui le ditea-vous I le auccte dépend surtout de la dédaioD et de la célérité*
— Ni Tune ni l'autre ne me mauqueroa^ « ^f^^
en persuadé*
— Surtout n*oubliez pas d'emmener avec vous deux ou trois individus dont voua soyez sûr et qui coonaiasent à fond le pays que vous ailes
explorer.
— J'fid avec moi deux coureurs des bois pour lesquels le désert n'a plus de secrets,
— Vous croyez pouvoir compter sur ces hommes?
-^ Comme sur moi«m6me«
-^ Bravo I allons, j'sd le pressentiment que nous réussirons,
•^ Dieu le veille I Quanti moi, je ferai tout ce qu'il faudra pour cela. .
L'étranger prit son chapeaut
— Ah l ça, voilà fort longtemps déjà que je suis ici, j'oublie que probablement on m'attend chez moi, je vous quitte, mon cher comte.
. — Déjà?
— 11 le faut ; vous verrai-je pe soir ?
— Je n'ose vous le promettre : vous savez que moi non plus je ne suis pas libre, surtout en ce moment.
•^ C'est vrai ; cependant, tftchez de venira
— J'essaierai.
— C'est cela, au revoir.
Les deux hommes se serrèrent la mw atTectueu* Sèment et l'étranger sortit,
Là nft?RB ^*Ô1U 207
AusritM qu'il Ait senl, le comte se pencha de nouveau sur la carte qu'il se remit à étudier.
Ce ne fut que lorsque la nuit fut complètement tombée qu'il abandonna enfin son travail.
^—Comment se fait-il, murmura-t-îl d*un aîr pensif , que Valentin ne soit pas encore arrivé ? il devrait être ici, cependant.
Comme il finissait ce monologue ^11 entendit frapper à la porte.
Fat^AKÀTIFS.
L*époqae où ss passe notre histoire était le bon temps pour les entreprises désespérées et les expéditions flibustières.
En effet, les commotions politiques qui avaient bouleversé l'Europe quelque temps auparavant » avaient fait monter à la surface et jeté dans le mou->vement les esprits iiit[uiets, les imaginations désordonnées et bon nombre de ces hommes sans principes bien arrêtés, dont le seul but est de pêcher dan? l'eau trouble des révolutions qui désolent leur pays des positions, sinon complètement honorables, an moins très-lucratives, et pour lesquels l'anarchie est la seule branche de salut.
Mais lorsqu' après les premières convulsions inséparables d'une révolution, l'effervescence populaire commença peu à peu à se calmer, que le torrent dé-
208 LA riftyRB ooiu
bordé rentra peu à peo dans son lit; en un mot, lorsque la société , fatiguée de luttes mesquines soutenues sans motifs ayouables, entretenues seulement afin de satisfaire les ambitions honteuses de quelques hommes sans valeur, eût compris que le rétablissement de Tordre était la seule voie de salut, tous ces individu» qui, pendant quelque temps, avsdent joué un rôle plus ou moins important, se trouvèrent tout à coup jetés sans ressources sur le pavé des villes ; car, avec l'imprévoyance inhérente à leurs natures atrophiées, usant au jour le jour des faveurs que l'aveugle fortune leur avait à pleines mains prodiguées, ils n'avaient rien conservé pour les temps mauvais, naïvement convaincus que l'état de choses qu'ils avaient fait durendt toujours.
Pendant quelques mois ils luttèrent, non pas courageusement, mais opiniâtrement, contre fadversitô , cherchant , par tous les moyens , à dessaisir la proie qu'ils avaient si sottement laissé échapper.
. Hais bientôt ils furent contraints de reconnaître que les temps étaient changés, que leur heure était passée, et que le sol qui jusqu'alors les avait sou* tenus manquait de toutes parts sous leurs pas et menaçût de les engloutir à jamais.
La position devenait critique pour eux ; reprendre leurs humbles et paisibles occupations, rentrer dans le néant dont un fou caprice du hasard les avait tirés, cela étidt impossible ; l'idée ne i^ir en vint même pas.
Ils avaient goûté du luxe, des honneursi ils ne pouvaient plus, ils ne voulaient plus travailler.
L'orgueil et la paresse le leur défendaient iœpérienseroent.
GincÎDnatus n'a jamais troavé de pendant dans rbistoire, voilà pourquoi son souvenir s'est conservé si précieusement dans la mémoire de tous jusqu'à présent.
Les hommes dont nous parlons étaient loin d'être des Cincinâatus, bien qu'à l'instar du dictateur ro* main ils eussent prétendu gouverner les peuples.
Que faire?
Heureusement, la Providence, dont les voies sont incompréhensibles, veillait sur eux.
La découverte des riches placeres de la Califomiet dont la nouvelle avait été à peu près étouffée sous le coup des terribles commotions politiques européennes, revint tout à coup sur l'eâù et prit en peu de temps une extension considérable. Les récits les plus extravagants circulèrent sur les richesses incalculables enfouies presque à fleur de terre, dans le sol du nouvel Eldorado. Alors, toutes les imaginations vagabondes commencèrent à fermenter ; tous les yeux se fixèrent sur TAmérique, et les oiseaux de proie auxquels la curée manquait en Europe, s'élancèrent avec un long cri de joie vers cette terre inconnue où ils croyaient retrouver en quelques jours toutes les joies dont ils s'étaient gorgés et qu'ils espéraient, cette fois, enfin assouvir.
Malheureusement, en Californie conune ailleurs, la première condition pour acquérir du bien-être, est un travail incessant, soutenu et réglé.
En mettant le pied sur la terre américaine, de nombreux et poignants déboires attendaient les aventuriers ; les mines existaient» à la vérité, elles
• -^- . Ut
iiO LA FiftVAE d'OB.
étaient riches, mais Tor qu'elles renfermùent ne pouvait être extrait qu'avec de grandes difficultés, de grandes fatigues et surtout de grandes dépenses : trois impossibilités que nos chercheurs d'or ne pou* valent vaincre.
Beaucoup périrent, soit de misère, soit de mort violente à la* suite de querelles de cabaret, soit kê cause du changement de climat, auquel ils n'avaient pas encore eu le temps de s'accoutumer. Ceux qui restaient, hâves et déguenillés, promenaient dans tous les mauvais lieux de San-Francisco leurs fa/eçs faméliques, prêts à tout faire pour la moindre somme d'argent qui pût endormir la faini canine qui les minait
Cependant, aux premiers aventuriers en avait succédé d'autres, puis d'autres encore, d'autres toujours ; les quelques privilégiés de la fortune qui étaient parvenus à regagner TEurope, riches en quelques mois, avaient naturellement éveillé la cupidité des innombrables déclassés de la civilisation, et San-Francisco, cette terre bénie du ciel, dont le climat est si beau et le sol si fertile, menaçait de devenir un vaste et lugubre cimetière.
Alors il arriva que quelques hommes entreprenants, voyant leurs illusions évanouies et reconnaissant que cet or qu'ils convoitaient si ardemment fuyait constamment devant eux sans que jamais ils pussent l'atteindre, tournèrent leur^ regards d'un autre côté, et, désespérant de s'enrichir dans les mines, ils résolurent de s'emparer, Tépée d'une main et le revolver de l'autre, de ces richesses qu'il leur était impossible d'acquérir autrement; c'est-&dire, en deux mots, qu'ils ressuscitèrent, à leur pro^
Là FifcTM »*<ni. 211
fit, ht ezpédUioDs flibostières des seuième et diiseptième siècles.
Citait hm iiaavdle voie ouverte prar sortir de l'affreuse misère dans laquelle ils croupissaient; les aventuriers s'y jetèrent avec empressement
Des entreprises flibusiières se montèrent alors de tous les cAtés avec autant d'ordre que s'il se fût agi d'opérations financières commereialee nullement rè^ prébensibles, et le trop plein de San-Francisoo eommença, an grand soulagement de la population painble, à déborder sur les contrées environnantes.
Le comte Luis était donc arrivé dans un moment propice pour mettre à exécution le projet qu'il mé» ditait.
Le comte appartenait à l'une des plus nobles, et des plus vieilles familles de Etance. Il jouissait, à juste titre, d'une réputation sans tache en Califer^ nie; de plus il était fort sévère sur le choix des hommes qu'il enrôlait; enfin, ce qui flatte surtout les individus qui n'ont rien àpei'dre, il offrait un but honorable à leur ambition : il n'en ftdlait pas davantage pour éveiller l'émulation de tous les porte-gueniUe et les exeiter à venir se placer sous ses ordres*
Parmi les aventuriers, il en était beaucoup qui, à plus d'un titre, étaient des gens fort estimables, qui ne méritaient nullement le triste sort qu'il» subis* saient, et qui« séduits par l'inconnu, avaient été attirés en Californie par les fallacieuses promesses des exploiteurs européens et avaient été les victimes des loups cerviers qui, dans le principe, les avaient fait émigrer.
Ces hommes supportaient noblement leur misèrei
S12 U nÈTBB D'OB,
attendant, avec la patience des cœnrs bien trempés, l'occasion de reprendre leur revanche et de reconquérir la position qu'un instant de folle ivresse et de naïve crédulité leur avait fait perdre.
Le comte, avec ce coup d'œÛ infaillible qu'il possédait et la connaissance des hommes que de tongs malheurs l'avaient mis à même d'acquérir, avait sa, dans la foule qui, dès que son intention fut connue, envahit chaque jour sa maison,' faire un tri et s'assurer la coopération de compagnons dévoués, rompus à la fatigue, d'un courage éprouvé, et qui, envisageant l'entreprise du comte comme le seul moyen de sortir de leur affreuse position, s'y attachèrent avec la ferme résolution de se sacrifier sans arrière-pensée h sa réussite.
Aussi, nous constaterons ici que de toutes les ex* péditioos réunies à cette époque en Californie, la seule réellement honorable et qui renfermât en soi tous les éléments de succès désirables, fut l'expédition du comte Louis de ^éboisrCrancé.
A peine la compagnie commençait-elle à se former depuis quelques jours, les enrôlements à se faire, que déjà l'esprit de corps avait pris naissance parmi ces hommes, qui se considéraient comme formant une seule et même famille.
Nous n'avancerons rien de trop en disant que le comté était adoré de ses compagnons.
Ces rudes aventuriers, si durement éprouvés par le sort, avaient deviné avec cette infaillible perpicacité des hommes qui ont beaucoup souffert, l'inépuisable bonté, la loyauté à toute épreuve et la vaste intelligence renfermée dans le cœur de leur chef» çt, combien sous la tristesse de son visage et
la sévérité imposMte de son grand œil bien si fier et si limpide, il cachait de tendre sollicitude et d'amitié pour eux ; aussi n'était-ce pas seulement du respect qu'il leur inspirait, mi^s de la vénération et un dévoûment porté presque jusqu'au.fanatttme.
Une expédition comme celle que préparait le comte n'était pas chose facile à organiser, surtout avec les faibles ressources dont il disposait, n'étant efficacement aidé par personne, ne recevant que de vagues promesses de ses associés, et contraint de chercher en soi-même les moyens de faire face à tout.
Le riche placer dont Belhumeur et la Tète-d' Aigle lui avaient révélé le gisement, avait été exploité au temps de la monarchie espagnole ; mais depuis la déclaration de l'indépendance , l'incurie et le désor dre ayant pris la place de l'énergie déployée par les Castillans, les Indiens avaient bientôt chassé les mineurs ; le placer aviait donc été provisoirement abandonné ; puis , peu à peu, les Apaches et les Comancbes, devenant plus audacieux au fur et à mesure qu'ils. reconnaisssdent que les blancs étaient plus faibles, s'étident avancés, avaient reconquis de vastes territoires, sur lesquels ils s'étaient définitivement établis, sachant que jamais les Mexicains n'essaieraient de les en chasser; si bien que le placer dont nous parlons,, jadis situé sur les possessions de la Nouvelle-Espagne, se trouvait aujourd'hui enclavé dans le territoire indien, et que pour l'atteindre il fallait entamer une lutte mortelle avec les deux nations les plus redoutables du désert, c'est-à-dire les Apache^ et les Comancbes, qui ne souffriraient sous aucun prétexte l'envahissement de
flift LA nftvM d'or.
leurs frontiëros par les blancs et défendraient pied à pied lo terrain contre eux.
Le gouvernement mexicain n*avait autorisé la for* mation de la société minime fondée par le comte^ et à la tète de laquelle il s'était mie, et n'avdt permis Texploitation de la mine qa*à la condi* tion me gua non qae les mineurs, formés et or-» ganisés mî/tïatrement, courraient sus aux Indiensi teur livreraient combat partout où ils pourndent les atteindre, et les chasseraient définiîivêthent Aeê territoires qu'ils avaient usurpés depuis la procla^ mation de l'indépendance, et sur lesquels « ainsi que nous Tavons dit, ils s'étaient installés et fixés à demeure*
C'était une rude tftche et une mission presqu'impossibie que le comte avait acceptée ; tout autre à sa place, devant les conditions léonines qui lui étaient faites, aurait reculé et refusé enfin de les accepter.au risque de renoncer à l'expédition et de faire péricliter ^ses intérêts.
Mais le côn^te Louis était un homme d'élite, doué d'une rare ènfergie, que les obstacles au lieu de l'abattre né faisaient qu'augmenter. Et puis, à lui personnellement, que lui importait l'issue de l'aflaire ? ce n'était pas la richesse , c'était la mort qu'il cherchait ; seulement il voulait ne succomber qu'après avoir donné à ses compagnons ce bien-être qu'il leur avait promis et les mettre pour toujours à l'aln*i de l'adversité.
Il accepta donc.
Seulement il n'accepta ni en aveugle , ni en égoïste, ni en ambitieux ; il accepta en homme de cceur qui se sacrifie pour une idée et pour le bien
général» et qui, tout en reoooiiaissafit kg diffieoHéB presqu'insurmoûtables qui s'opposent à la réussite de ses nobles projets, espère parvenir à les vaincre àforce de courage, de persévérance et d*abnégati(tai.
Ce que le comte déploya d'énergie, de paUeoce, 0t surtout d'intelligence pendant les deui mois qui s'étaient écoulés depuis sa séparation, à San-Joaé, d'avec Yalentia , nul, si ce n'eat lui, n'aurait pu le dire.
Une des clauses de scm contrat avec le gouvernement soupçonneux et tracassier du Meiique l'obligeait à ne pae emmener avec lui plus de trois eents hommes*
Le président de la République» «^ c'était alors le général Arista, •«*- redimtait sans doute l'envabissement et la conquête du Mexique par les Français , s'ils eussent été quatre cents.
Ces taquineries misérables sont tellement ridictlles qu'elles seraient incroyables si elles n'étaient rigoureusement vrades; nous pourrions, si cela nous plaisait, écrire ici les paroles prononcées en plein sénat de Mexico» ott cette crainte d'envahissement est catégoriquement esprimée.
Le comte, afin de dissiper tous les doutes à cet égard, et surtout pour ne pas éveiller les soupçons, résolut, au lieu de trois cents hommes, de n'en emmener que deux cent soixante.
Hais cette compagnie de deux cent soixante hommes, destinée à traverser des pays fourmillant d'ennemis acharnés i obligée, pendant ce trajet, de livrer peut-être combat plusieurs fois par jour ; contrainte, dans des contrées désolées^ de se suf- .. fire à elle-même, sans avoir à espérer secours de
116 LA wïknM d'oiu
nulle part, devait recevoir tme organisalion forte.
Ce fot à qaoi le comte songea d'abord.
Les personnes qui n'ont jamsds porté ce lourd harnais nommé habit militaire ne pourront se faire une idée, même lointaine, des mille et mille difficultés de détail qui se rencontrent à chaque pas dans l'organisation complète, d'une compagnie, afin que le service se fasse bien et que le soldat ne souffre pas inutilement.
Le comte fut obligé d'improviser. Jamais il n'avait servi et ne se doutait nullement de ce que c'est qu'une tftche comme ceUe-là ; mais il ét^t gentilhomme et Français, deux raisons pour inventer ce qu'cm ignore, lorsqu'il s'agit de guerre ; l'esprit mi- Utaire est tell^nent inné dans notre nation, que BOUS pouvons dire avec oi^eil que chez nous tout homme est soldat. Du reste, Louis le prouva d'une façon irrécusable.
Obligé de tout prévoir, de parer à toutes les éventualités, il fit face à tout, et en voyant la façon dont il installait chaque chose, ses hommes, tous anciens soldats et connaisseurs es pareille matière, furent convaincus que leur chef n'en était pas à son coup d'essai^ et qu'il avait une longue habitude de l'état militaire. Cependant il n'en était rien ; maïs le génie du comte avait suppléé en lui à ce qui lui manqusdt du côté de l'expérience.
U fit de sa compagnie de deux cent soixante hommes une véritable armée, c'est-à-dire qu'elle eut infanterie , cavalerie et artillerie.
Afin que la surveillance fût plus facile à exercer et que la discipline fût plus forte, l'infanterie fut divisée en sections commandées par des officiers
LA riÈVRB D*01l. 217
éprouvés et choisis par lui et non pas à l'élection ; quelques marins habitués à manœuvrer les pièces de canon furent désignés pour être artilleurs et servir un petit obusier de montagne que le comte emportait plutôt dans le but d'effrayer les Indiens que dans l'espoir qu'il lui serait jamais fort utile.
Enfin, une quarantaine d'hommes d'élite, anciens chasseurs d'Afrique pour la plupart, formèrent la cavalerie et furent placés sous les ordres d'un officier pour lequel le comte professait une estime particulière, qu'il connaissait depuis longtemps et sur ia capacité duquel il se reposait entièrement.
Mais ce que nous venons de dire n'était rien en comparaison de ce qui restait à faire, acheter des armes, des provisions, les ustensiles nécessaires à l'exploitation de la mine, les munitions de guerre et surtout se procurer les moyens de transport.
Le comte ne se découragea pas : après s'être improvisé général, il s'improvisa intendant militsdre et munitionnaire, et seul, seul toujours, nous le répétons, avec ses modiques ressources, car il avait refusé lés offres de grandes maisons de banque américaines qui, devinant enfin sa valeur, lui avaient proposé de prendre un intérêt dans son entreprise, il avait tout fait, tout organisé, et il n'attendait plus que l'arrivée de son frère de lait pour solder ses reliquats de comptes, embarquer sa compagnie et mettre à la voile.
Maintenant que nous avons mis le lecteur bien au courant de ces faits, si importants pour l'intelligence de ce qui va suivre, nous reprendrons notre récit au point où nous avons été contraint de le laisser afin de donner ces éclaircissements indispensables.
1 » LA FliVRS d'or.
Kl lETOnm bt TAlINTllI.
Ainsi que nous Fàvons dit plus hAut^ en entendant frapper à la porte de la maison dans laquelle il se trouvait, le comte s'était redressé.
— Qui peut venir à cette heure 7 mnrmura-t-il ; je n'attends personne*
Et il se dirigea vers la porte, qu'il ouvrit.
Deux hommes entrèrent^ enveloppés dans les largea plis de leurs manteaux ; l'obscurité qui régnait dans la chambre empêchait don Luis de di»^ tinguer leurs traits, à demi cachés, du reste, par les ailes de leurs sombreros en poil de vigogne. .
— Boneoir, messieurs, leur dit-il ; qui 6tes-vou8 et que me voulez-vous 7
— Oh I oh I répondit un des nouveaux venus en riant, voilà, sur ma foi , une sèche réception*
Don Luis tressaillit au son de cette voix* qu'il re* connut aussitôt
— Vatentin I ^'écria-t-il avec émotion»
-^ Pardieu I fit gaiement celui-ci en jetant son manteau, me croyais-tu mort, par hasard?
— Et moi, senor don Lui»« ne me reconnaissezvous pas 7 dit le second personnage en se débarras* gant aussi de son manteau.
-— Don Cornelio I Mon ami, soyez le bien-venu. -" A la bonne heure i reprit YalentiUi xious com**
mençoDS enfin à nous entendre ; ce n'eBt pas nialbeureuzt Est-ce que tu allais sortir 7
— Oui, mais pour rien de bien urge<)t«
— Je ne te dérange pas, alors 7
— Au contrairoi mets-toi à ton aise et causons*
— Je ne demande pas mieux* «— As-tu sQupé 7
— Ma foi non, pas encore, et toi 7
*->- Ni moi non plus, cela tombe à merveille; nous souperoDs ici en petit comité ; de cette façon nous pourrons dire ce que bon nous semblera, sans craindre les indiscrets, à moins que tu ne préfères aller à rbôteK
— - Moi? du diable si j'en fais rien ; souponê ici| iQon ami » nous serons mieux de toutes les façons.
•— C'est aussi ce que je pensais; lidsôe-^moi don* ner quelles ordres, et je suis à toi.
Louis sorlit
— Ouf I fit Valentin en s'étalant sur un fauteuil, je commence à être fatigué, et vous, don Coruelio?
— Moi 1 répondît celui-ci avec un soupir, je ne puis plus remuer ni bras, ni jambe; je marche conoime un somnambule.
— Bah ! vous, un gaillard si solide I
— Solide, solide ; tant que vous le voudres ; safez-vous qu'il y a sept nuit3 que nous ne nous sommes couchés et que nous n'avons dormi?
— Vous croyex ? fit négligemment le Français.
— Capa de Dm I si je le crois 7 j'en suis sûr ; à preuve que^ pendant ces sept jours nous avons fait trois cents lieues et que nous avons crevé dix chevaux.
^— C'est ma foi vrai^ tout autant,
9S0 LA niTRS 0*0R.
— Ah! vous voyez...
— C'est vrai. Eh bien, que concluez-vons de cela?
— Dame I que vous étiez pressé.
— Et cependant, malgré toute notre diligence, notre ami trouve que nous avons été trop lents.
— Ha foi, je vous avoné alors qu'il n'est pas raisonnable... Hais est-ce que nous allons laisser le chef croquer le marmot à la porte ?
— An lait, je n'y songeais plus, moi, fit Yalentin en se levant
Et il se dirigea vers la porte.
Au même instant, Gummilla parut d'an côté pendant que don Luis rentrait de l'autre , précédant plusieurs domestiques.
Lonis posa les flambeaux qu'il tenait à la main sur la table, et se tournant ver3 son ami :
— Où vas-tu ? lui demanda-t-il.
— J'allais à la recherche de Curumilla, qne j'avais laissé à la garde des chevaux. Hais le voilà.
— Ne t'occupe pas de tes animaux, j'ai donné des ordres.
— À table alors, car je meurs de faim ; il y a seize heures que moi et mes compagnons nous n'avons mangé.
Louis ne répliqua pas. Les quatre hommes s'assirent autour de la table, quiravait été abondamment garnie de plats de toutes sortes.
Le repas commença ; les convives mangèrent assez longtemps sans échanger une parole. Les arrivants avaient un impérieux besoin de réparer leurs forces.
Enfin^ lorsque la première faim fut un peu apaisée, Yalentin se versa à boire, et, s' adressant/à son frère de lait, il entama l'entretien :
LA Pl£?ft£ 0'OB. 22X
— - £b ! Louis, lui dit-il, sais-tu que tu n'es pas difficile à trouver dans cette diable de ville? Il parait que ta réputation est énorme I
«— Comment cela? fit Louis en souriant.
— Pardieu I tout le monde connaît ton adresse ; on ne te nomme que le général. Je n'ai pas eu besoin de demander beaucoup de renseignements pour arriver ici, chacun s'offrait à m'y conduire ; U paraît que cela va bien, hein ?
Le comte sourit doucement ; mais avant de ré|pondre , il fit signe aux domestiques qui servaient de sortir , puis lorsque la porte se fut refermée sur eux :
— Cela va très-bien, dit41, mais maintenant que te yoilà arrivé, cela ira mieux encore.
— Ahl ah! tu crois, fitValenUn, en dégustant en amateur le bordeaux contenu dans son verre.
•— Je l'espère.
— £h bien I tu ne te trompes pas, frère, moi aussi je l'espère*
Louis fit un mouvement de joie.
— Tu as bien tardé à venir, dit-il# —-Tu trouves?
«^ Si tu savais avec quelle impatience je t'attendais.
-— Je m-i&n doute ; mais, mon ami, crois-le bien, quand je t'aurai raconté ce que j'ai fait, une seule chose t' étonnera, c'est que je sois déjà ici.
— Que veux-tu dire?
— Patience I explique-moi d'&bord ce que tu as fait depuis notre séparation. Mais un motaupaïavant, as-tu des lits pour nous?
— Oui.
S99 LA FIÈVRE b'OR.
— Eb ïÀen I puisque le souper est finii par pitié pour doD Coruelio, qui dort là daus son fauteuil, fais le conduire à un lit où il puisse se reposer tout à son aisé ; il eo' a besoin , je t'assure.
— Le fait est, balbutia l'Espagnol, que malgré tous mes efforts pour les tenir ouverte, je sens me3 yeux qui Se ferment.
Louis s'était levé ; sur un signe de lui, un domestique s'empara de don Gomelio et l'emmçna avec lui.
Curumilla avait allumé son calumet $t fumait silencieusement.
— A nous deux, dit Valentin»
— Mais le chef, observa Louis, ne veut-il pas se reposer.
— Ne t'occupe pas de lui, il est de fer; mais si par bavard le sommeil le prends ne t'en inquiète pas, il s'étendra dans un coin de cette chanibre y et tout sera dit
— Bon, très-bien ! alors, écoute-moi.
— Je suis tout oreilles.
Louis, sans âe faire prier davantage, donna à son ami une explication détaillée de tout ce qu'il avait fait depuis son retour à San-Francisco.
Le récit fut long, car le comte avait bien des choses à dire. Valentin l'écouta avec la plus grande attention, sans l'interrompre une seule fois. La nuit était fort avancée déjà borsque Louis termina enfin son récit.
Curumilla fumait toujours.
Lorsque le comte se fut arrdté, il y eut un mo« ment de silence.
Enfin Yalentin prit la parole :
U PIÈVAB D^OIU
— Tu as fait des miracles, dit-il^ tu as accompli rimpossible.
— Alors tu es content de moi ?
— Je t'admire I tu as déployé dans toute cette affaire une énergie et une intelligence incroyables ; maintenant, arrivons à la question financière.
— Oui, c'est la question sérieuse en ce moment; malheureusement celle-là ne sera peut-être pas aussi facile à vider que les autres*
— Qui sait? Ainsi tu dois beaucoup d'argent?
— Une somme énorme.
— OhlobI
— Damel tu comprends... j'avais tout un matériel à acheter.
^ C'est juste. Et tu possédais?
— Tu le sûSt rien.
— Rien I hum I le compte est clair. .. Alors» tu dois tout ?
— - A peu près.
— Tes comptes sont-ils en règle ?
— Pardieu I puisque je n'attendais que toi pour partir^
— Voyons.
Louis ouvrit un tiroir, dont il tira plusieurs papiers couverts de chiffres qu'il étala sur la table en étouffant un soupir.
•— Pourquoi soupires-tu ? lui demanda Valentin.
— Parce que je suis inquiet.
— Inquiet de quoi ?
-^ Du paiement, parbleu I Valentin sourit.
— Bah I fit-il, voyons toujours ! Le comte se pencha sur les naoïers.
23ft LA FliiVRE D*OR.
— Que fais-tu ? dit Valeotin.
-* Je calcule.
•— A quoi bon ? Dis-moi seulement les totaux, cela ira plus vite.
— Tu as raison ; dix-sept mille cinq cent trentetrois piastres six réanx.
— Bien, répondit Yalentin, qui, avec un crayon, inscrivait la somme sur une feuille volante ; après ?
-^ Vingt et un mille deux cent sept piastres cinq réaux.
— Très-bien; ensuite?
-* Douze mille hait cent vingt-trois piastres. -^ Pas de réaux 7
— Non.
— Continue.
— Sept mille six cent soixante-quinze piastres six réaux.
— Six réaux, fort bien ; ensuite ?
— C'est tout.
— Comment, pas davantage ?
— N'est-ce donc pas assez ?
— Je ne dis pas cela, n^ais de la façon doot ta parlais, je m'attendais à un chiffre formidable.
— Celui-ci ne l'est-il donc point?
— Pas trop. Enfin, additionnons.
— ! Cela est bien facile ; vois : total, cinquanteneuf miUe deux cent trente-neuf piastres sept réaux.
-^ Sept réaux; le total est juste. N'as-tu pas quelques menus frais à ajouter en sus?
. — Tu comprends que j'ai certaines choses personnelles à solder ; et puis, je ne voudrais pas partir les mains vides. ^
— Ce serait maladroit. Enfin, d'après ce que je
LA PliVB» D*01L 235
vois» il te faudrait à pea {Nrës qnatre-viogt ou cent mille piastres pour être parfaitement à jour 7
— Oh I alors j'aurais plus qu'il ne me faudrait. •— Il vaut mieux avoir trop que pas assez»
— C'est vrai I mais où trouver une pareille somme ?
— Laisse-moi te raconter une histoire.
— Hein?, fit Louis avec surprise ; plaisantes-tu, frère?
— Je ne plaisante jamais dans les circonstances sérieuses. Ecoute mon histoire, je suis convaincu gu^elle t'intéressera.
Louis ne put réprimer un mouvement de mauvaise humeur ; il se laissa aller sur le dos de son fauteuil et croisant les bras sur la poitrine :
— - Parle, dit -il, je f écoute.
— Patience» fit Vatentin en souriant.
Le comte hocha la tète.
— Je commence, reprit le chasseur. Tu te rappelles, n'est-ce pas, de quelle façon tu nous quittas dans la venta de San- José ?
— ^^Parfaitement.
— Le lendemain je vendis le troupeau en bloc. Plus tard) je t'expliquerai de quelle façon ; j'aurai même certains renseignements à te demander à ce sujet. Quant à présent, qu'il te sufiSse de savoir que je fis une excellente affaire, et que je le cédai pour quatorze mille six cent trente piastres.
-^ Belle somme! Malheureusement, nous sommes loin de compte encore.
— Patience I Ainsi, l'affaire est bonne ?
-^ Excellente !, ici je n'en aurais pas tiré autant. -^ Tant mieux ; à Guaymas j'ai pris une traite sur la maison Wilson et Baker. La connais-tu?
-— Parfaitement ; elle est solide.
— Bien 1 Alora demain nous toucherons. Après avoir vendu le troupeau, je quittai San-José avec nos deux amis, ne saciiant trop, je dpls te l'avouer, comment me procurer l'argent que je t'avais proniis, et dont tu avais un si pressant besoin.
—-.Besoin que j*ai encore, observa Lûuls.
— D'accord, continua Valentin. Après avoir galopé pendant assez longtemps, sans trop savoir où nous allions, je résolus de m'ouvrir à mes compagnons et de leur demander conseil. Naturellement don Comelio ne trouva rien ; il se contenta de rftclei sa guitare d'un air mélancolique ; tu sais que c'est sa ressource dans les circonstances embarrassantes. Ainsi que moi, tu connais Gurumilla depuis longtemps ; le digne chef ne parle que lorsqu'il y est contraint ; mais lorsqu'il ouvre la bouche, il parle d'or^ et, cette fois, ce fut ce qui arriva réellement.
En disant cela^ Valentin ne put s'empêcher de sourire. Louis se tourna vers le chef, auquel U tendit la main, eelui-^d la serra avec une grimace de plaisir.
Le chasseur continua.
— D'après les renseignements que tu m'avais donnés, je connaissais à peu près la position de la mine dont tu t'es fait le cessionnaire. Curumilla m'offrit de nous y rendre. Nous serions bien malheureux si nous ne parvenions pas , nous qui connidssons si bien le désert, à dépister les Indiens et atteindre la mine, et une fois là, nous prendrions autant d'or natif qu'il nous en faudrait pour satisfaire les besoins de notre ami. Le conseil était boQy je résolus de le 8!uvre«
U Fiivas D'ot, 237
— Comment I a'écria Louis en se levait précipitamment, tu as fait cela, frère ?
— Parfaitement.
— Mais tu risquais d'être assasâué à chaque pas I ^ Je le savais* mais je savais aussi qu'il te fallait
absolument une forte somme.
-* Ob I frère I frère I s'écria Louis avec émotion ; tant de dévouement, tandis que moi, je t'^tccussôs I
— * Tu ignorais ce que je faisais, tu avais raison.
— Ob I je ne me le pardonnerai jamsda.
— Laisse donc I Ne nous somme^nous pas juré une fois pour toutes d*ètreentiërement l'un à l'autre?
— C'est vrai. Ob I tu as noblement tenu ton serment, partout et toujours, frère.
— Et toi I n'as-tu pas fait de même? d'ailleurs, cette fois, l'idée ne m'appartient pas, je n'ai fait que suivre les conseils du cbef.
— Ob I lui, il est comme toi ; on ne peut rien lui dire, il se fâcberait.
Curumilla quitta un bstant son calumet, se leva, et, s' approchant du comte, il lui posa la maiu sur l'épaule, et le regardant avec une expression indéfinissable en touchant tour à tour la poitrine des deux Françsûs et la sienne :
— Koutonepi, dit«il d'une voix émue, Louis, Curumilla, trois frères, un cœur.
Et il se rassiu
Il y eut un long silence; les deux blancs admi^ raient malgré eux le dévouement et l'abnégation de ce brave Indien, qui ne vivait que pour eux et par eux, et ils se demandaient intérieurement si, malgré la vive amitié qu'ils lui portaient, ils étaient réelle-^ ment dignes d'un aussi profond attachement*
9^ LA FlilTRB D*OR«
— Bref, reprit enfin Valentin, ce qui avait été dil fut fait. Je ne te rapporterai pas les incidents de notre voyage, cela nous ferait perdre un temps précieux; qu'il te suffise de savoir que grâce à notre longue expérience dés prairies, après avoir surmonté des obstacles sans nombre et risqué cent fois de tomber entre les mains des Peaux-Rouges, nous sommes enfin parvenus à la mine. Ob I frère, je ne connais pas la richesse des placefes californiens^ mais je doute qu'ils puissent se comparer à celui dont tu es aujourd'hui propriétaire.
-^ Ah i s'écria Louis, c'est donc vrai, il est riche?
-^ Mon ami, ses richesses sont incalculables ; l'or natif se trouve à fleur du soL Moi, moi dont tu connais, je ne dirai pas le désintéressement, mais l'insoudance pour l'or, je fus ébloui, ébloui à ne pouvoir m'imaginer, pendant quelques instants, que ce que je voyais était réel ; à me demander enfin si j'étais bien éveillé et si je ne faisais pas un rêve.
Pendant que Valentin parlait ainsi, Louis marchait de long en large dans la chambre, essuyant la sueur qui perlait à son front.
— Gh I s'écria-t-il avec agitation, mwitenant je réussirai^ quoi qu'il arrive t
~ Ne défie pas le hasard, frère, répondit Valentin avec tristesse.
-* Ne crois pas, frère, que ce soient ces richesses immenses qui me rendent fou. Non ! non I que m'inporte à moil je songe aux pauvres gens que j'ai attachés à ma fortune, à ceux qui ont eu confiance en moi, et qui par moi seront heureux I Non, je ne porte pas un défi au hasard, je remercie la Providence I
U revint s'asseoir, se versa un verre d'eau qu'il
U nJKYBl ]>*01U 229
avala d'im trait, et passant la main sur son front
— Continue, mamtenaDt, dit-il, je snis calme.
— Il ne me reste plus grand chose à ajouter : j'avais emmené avec moi trois chevaux de trait, je les chargeai, je mis aussi de l'or dans mes alforjb.s, dans celles de Gurumilla et dans celles de don Corlielio. Le digne gentilhomme était comme fou, il bondissait comme un poulain sauvage et raclait sa guitare avec fureur ; il ne voulait pas quitter le placer, où il prétendait attendre seul notre retour ; je fus presque obligé d'employer la force pour l'emmener tant la vue et le chatoiement de cet or l'avaient fasciné. Enfin, pour me résumer, tu me demandais quatre-vingt mille piastres ; voilà pour cent cinquante mille piastres de trsdtes sur la maison Wilson et Baker ; ajoute le prix du troupeau vendu à San José, et tu te trouves à la tête de cent soixante-quatre mille piastres, ce qui, à mon avis, est un assez beau denier. Qu'en penses-tu ?
U tira alors les traites de sa poitrine et les remit à son frère de lait.
Louis était confondu ; il ne trouvait pas une parole.
— - Ah I ajouta négligemment Valentin, j'oubliais. Comme j'ai supposé que peut-être tu ne serais pas fâché d'avoir un échantillon de ton placer à montrer à tes associés, je t'ai apporté ceci.
U lui présenta un morceau d'or natif gros à peu près comme le poing. Louis le prit machinalement, le posa sur la table et le considéra un instant d'un œil fixe et hagard ; puis, deux larmes jaillirent sur ses joues pâlies, un sanglot déchira sa gorge ; il étendit les deux bras et saisissant Valentin et Guru-
SiO u rikvfti o'Q%
milla, U les attira sur sa poitrine et les y pressa avec force en mnrmnrant :
*-*- Frères 1 frères! merci noû*seiilement pour moi, mais pour nos pauvres compatriotes que votre sublime dévoûment a sauvés de la misère et peut-être du crime.
11 DiPÀlT.
Les émigrations françaises, en Amérique ou ailleurs, ont rarement, ou plutôt, pour être plus vrai, n'ont jamais réussi.
D'où cela provieut-il donc? Le Français est brave jusqu'à la témérité, intelligent, travailleur ; il rit et cbante toujours, supportant avec la plus gruide philosophie les plus rudes coups du sort et se confiant iosoucieusement daus Tavenir. Tout cela est vrai ; mais le Français n'est pas colonisateur, c'estàndire qu'en tout, pour tout et partout, il est et demeure Français et ne veut pas être autre chose.
L'émigrant français, lorsqu'il quitte ^n pays , conserve toujours, non-^seulement le désir, mais l'intention de le revoir un jour, tous ses efforts tendent & acquérir la somme nécessaire à retourner dans la ville t>u le village où il est Jié $ n'importe où le hasard le mène , il s^ considère toujours comme voyageur et non comme habitant; quelle que s'-it la position qu'il parvienne à ae faire, ses yeux se
LA nà?ftB d'oiu 281
fixent incessamment vers la France, le seul pays dans son opinion oà Ton puisse mourir et vivre heureux.
Infatué à tort ou à raison de sa nationalité» ne consentant jamais h faire les plus minimes conces* sions aux habitudes, aux croyances ou aux mœurs des peuples, avec lesquels il est provisoirement forcé de vivre, les estimant comme bien au-dessous de lui en intelligence et en civilisation, le Français passe à travers les nations étrangères les lèvres plissées par un sourire ironique, le regard moqueur en haussant les épaules avec dédain à tout ce qu'il voit, sans chercher à s'en rendre compte» préférant un sarcasme à une bonne leçon.
^ Aussi arrive^t-il généralement que le Français , non-seulement n'est pas aimé, mais encore, malgré son caractère bon et serviable, franc et ouvert, est presque détesté à l'étranger.
A San-Francisco , l'émigration française, sans liens entre elle, composée d'individus de toutes sortes, qui se fuyaient ou cherchaient à se nuire, au lieu de se réunir, de s'aider et de se soutenir, était, nous devons l'avouer, fort peu estimée des Américains, ces colonisateurs par excellence. Seuls, quel* ques hommes énergiques avaient su individuellement faire respecter le nom français.
L'expédition du comte de Prébois^Crancé fut donc, sons tous les rapports, un bienfait pour nos malheureux compatriotes, d'abord en les délivrant de l'affreuse misère qui les enserrait dans ses griffes de fer, ensuite en les relevant à leurs propres yeux et à ceux des aventuriers de tous les pays, que, selon l'énergique expression amérifiains» le tnimnà
389 LA FIÈTAB D*OR.
yellaw fever, c'est-à-dire la fièvre jaune métallique, avait attirés dans ces parages.
L'entreprise du comte eut pour résultat de constituer fortement et rendre respectable la colonie française, si méprisée dans le prindpe, etque maintenant les Américains commençaient sourdement à jalouser et à envier.
L'enrôlement de la compagnie françsdse, poor l'exploitation des riches placeres de l' Apacheria, était la nouvelle importante du jour ; partout on en parlait ; nombre d'aventuriers brûlaient de faire partie de l'expédition et employaient tous les moyens poor se faire accepter.
Mais nous l'avons dit, le comte de Prébois- Crancé s'était , à cet égard, tracé une ligne de conduite dont il ne déviait pas.
La principale condition à l'eurôlement était la qualité de Français ; aussi Dieu sait combien de pauvres diables furent repoussés par le comte ! et combien de haines terribles il amoncelait sur sa tète ; mds peu lui importaient les criailleries et les réclamations de ceux qu'il évinçait ainsi ; il continuait imperturbablement son œuvre. Aussi, nous l'avons dit, lorsque Valentin arriva à San-Francisco, la compagnie était presque complète et composée d'hommes d'élite.
Le chasseur apprit avec le plus grand plaisir ces nouvelles de la bouche de son ami.
— Eh 1 lui dit-il, tu n'a pas perdu de temps ?
— N'est-ce pas.
— Parbleu ! en moins de deux mois, constituer une société minière , former une compagnie , il est impossible d'aller plus vite ; je te félicita» cordieu 1 de tout mon cœur«
U FltVRB O^OB. 233
— Merci. Du reste, malgré tout, sans toi rien n'était fait; car, remarque ceci, Valentiu, c'est que bieo que dans YAtretida, ainsi se nomme ma société, je compte comme actionnaires les plus riches capitsdistes et les hommes les mieux posés du Mexique, aucun d'eux ne m'aurait avancé un ochavo pour payer les frais d'organisation, que je suis tenu de faire seul.
— Manière commode, frère ; tu as affaire à des actionnaires madrés.
-^ Tant mieux ! je leur prouverai bientôt qu'ils ont eu tort de ne pas avoir en moi toute la confiance que je mérite.
— Ce sera bien fait pour eux , j'approuve cette manière de te venger. Mds dis-moi 7...
— Quoi?
— Parmi tes actionnaires, comptes-tu des hommes influens 7
— Qu'enteods-tu par hommes influens 7
— Dame I j'entends des hommes dont la position politique t'offre une garantie certaine contre les ennuis que l'on cherchera inévitablement à te créer là-bas pour entraver le succès de ton entreprise et la faire péricliter.
— Je ne crains rien de pareil.
— Tant mieux.
-^ Juges-en toi-même; j'ai au nombre de mes actionnaires le ministre de France à Mexico, le consul français à Guaymas, lé gouverneur de la Sonora, et que sais-je encore.
— N'as-tu pas dit le gouverneur de la Sonora ?
— Oui.
— Ahlahl ahl
33& U FliTJUt l>'p««
— Eh bien?
— Rien, rien;
— Si, tu as quelqne chose, parle.
-^Au fait, pourquoi en ferais^je un mystère?
ConnaiS'tu ce gouverneur 7
— Ma foi non ; je sais seulement qu'il est colos* salement riche « qu'il se nomme don Sébastian Guerrero, et qu'il est général.
— Voilà tout?
— Oui.
•— Eh bienl si tu crds ne pas le oennattre, tu te trompes.
— Bahl
— Oui ; tu lui as mémei à ce qu'il parait, rendu un grand servicct
. — Tu plaisantes ; jamais je ne l'ai vu*
-«- Eh bien I voilà où est l'erreur ; tu Tas vu si bien que, en digne chevalier errant que tu es, tu Fas, il parait, arraché des mains des mécréans. -^ Voyons, parlons sérieusement.
— Je ne demande pas mieux ; en un mot, tu as sauvé la vie à lui et à sa fille.
— Moi 1 tu es fou.
— Pas le moins du monde ; de sorte que le père et surtout la jeune fille, qui, entre nous, est charmante, conservent de toi le plus touchant souvenir.
— Qui diable a pu te faire cette belle histoire 7
— Pardieu I le général lui-môme.
— Ceci est fort, par exemple.
— Voyons, réfléchis un peu : il y a toois ou qua^ tre ans, je ne sais pas trop au juste, en sortant de Guadalajara, je crois, n'as-tu pas... . .
— Attends donc, fit vivement le comts : il serait
u riÈvHB d'or. 385
étrange que la personne que je sauvai effectivement alors fût la même.,.
— Etrange ou non, c'eât elle,
— Eh I mais eeci est fort bon pour nous, alors.
— Parbleu t nous avons un ami influent qui nous défendra unguibus et rostro envers et contre tous : c'est charniant. Définitivement la <ùel se déclare pour nous.
— Et je ne savais pas les Mçxic^ins doués d'une aussi bonne mémoire.
— Je crois que, dans le cas présent, la mémoire est plutôt du côté des Mexicaines.
— Peu importe, cette circonstance est de favorable augure.
— J'espère que tu en profiteras ?
— Le plus possible.
— Bravo I maintenant que voilà tes affaires réglées ou à peu près, quand comptes-tu te mettre en mouvement ?
— J'ai encore certaines dispositions à prendre, je ne pourrai guère quitter San-Francisco avant dix jours.
— A quoi puis-je t'ètre bon î ^-^ Ici à rien, làrbas à beaucoup.
— C'est-à-dire,..
— Es-tu fatigué ?
— Fatigué de quoi ?
— Dame I d'avoir couru à cbeval, aiusi que tu le fais depuis quelque temps.
— Une fois pour toutes, et que cela soit bien copvenu entre nous, souviens-toi que je ne me fatigue jamais.
-^ Bon 1 alors tu peux me rendre un service 7
236 LÀ riÈvRc D*oa.
— Lequel î
•* Je ne puis partir avant dix jours, c'est vrai , mais toi, au lever du soleil, tu peux être en selle ^ n'est-ce pas?
— Parfaitement.
-^ 11 s'agirait de retourner par terre en Sonora, afin de porter trois lettres que je te remettrai, une pour don Antonio Pavo, agent consulaire à Guaymas, l'autre pour le gouverneur de la Sonora, et la troi- »ème pour un certain chasseur canadien que tu trouveras probablement à Y hacienda del Milagro^ aux environs du Tépic.
— Je trouverai. C'est tout?
— Oui ; tu comprends que je ne veux pas arriver làrbas sans que rien soit préparé pour me recevoir.
-—- Tu as raison. Ainsi , je pars« ••
^ — Demain.
— ; C'est-à-dire ce matin : il est deux heures.
— - C'est ma foi vrai I Comme le temps passe I
— Où t'attendrai-je î •— A Guaymas.
— C'est entendu ; écris tes lettres pendant que Curumilla et moi nous sellerons nos trois chevaux.
— Est-ce que tu emmènes ton Espagnol 7 — • Oui, il me sera utile là-bas.
— Comme tu voudras.
Valentin et Curumilla sortirent ; Louis commença ses lettres.
Valentin, après avoir sellé les chevaux, s'était fait conduire à la chambre où don Cornelio était couché. Kqus devons rendre à l'Espagnol cette justice de reconnaître qu'il opposa la plus opiniâtre
LA FliVRE D*01U S37
résistance an chasseur, et que . ce ne fut que de guerre lasse et vaincu par la force qu'il consenjbit & quitter le lit où il donnait si bien et à se lever. Enfin, lorsque Valentin fut parvenu, moitié par persuasion, moitié en le portant presque, à le mettre à cheval et à le confier à CurumlUa , il rentra dans la salle où il avait laissé son frère de lait
Les lettres étsdent terminées.
Valentin les prit.
— Maintenant, frère, dit-il , au revdr et bonne chance 1
Les deux hommes se tinrent longtemps et aifec*tueusement embrassés.
Louis connaissait trop bien le chassear pour essayer de le faire consentir à prendre quelques heures de repos. Il l'accompagna jusqu'à la porte ; arrivés là, les quatre hommes échangèrent un dernier adieu, puis, sur un signe Valentin, les chevaux partirent à fond de train.
Us ne tardèrent pas à disparaître dans la nuit, mais le bruit de leurs pas résonna assez longtemps sur la terre durcie.
Louis demeura immobile sur le seuil de la porte tant que le moindre bruit de cette course arriva à ses oreilles, puis il rentra en murmurant :
— Il faudrait être maudit de Dieu, pour ne pas réusinr avec des amis aussi dévoués.
Le comte travailla toute la nuit, sans songer à prendre une seconde de repos.
Le soleil était haut déjà sur l'horizon que Louis, toujours courbé sur la table devant laquelle il était assis, entassait encore chiffres sur chiffres.
La porte de la chambre s'ouvrit, et le personnage