S88 I.A FIÈVRE D*0II
que nous avons vu la veille causer IntimemeDt avec le comte entra*
Louis se retourna au bruit ; en reconnaissant le visiteur un sourire dérida son visage austère.
'— Soyez le bienvenu, monsieur le consul, dit-il gaiement, en lui tendant une main que celui-ci serra, vous ne pouviez arriver dans un meilleur moment; venez-vous me demander à déjeuner f
— Ma foi, oui, mon cher comte , d'autant plus que j'ai à causer sérieusement avec vous.
— Tant mieux alors, je vous conserverai plus longtemps ; prenez un siège; veuillez m' excuser de me laisser surprendre ainsi, mais j'ai passé la nuit à mettre en ordre toutes ces paperasses. Le diable soit de celui qui a inventé récriture et la comptabiUté.
Le consul, car ce personnage n'était autre que le représentant de la France en Californie^ s'assit en souriant, et sur l'ordre du comte, un appétissant déjeuner fut servi presque instantanément.
Les deux convives ee placèrent en face Tun de l'autre, et commencèrent une attaque vigoureuse contre les mets étalés sur la table :
— Eh bien I demanda Louis au bout d'un instant^ quelles nouvelles?
-- Mauvaises, répondit le consul.
— Ahl abl ce brave Jonathan (1) crie, n'est-ce pas?
— Plus fort que jamais.
— Voyez-vous cela ! et pourquoi, s'il vous plaît T
— Vous devez vous en douter.
(i) Soraoïn donné ti,u% Américains du Nordt
LA PIÈVAE B*OIU
-^ A peu prte ; mais c'est égal « dites toujours. -^ Vous n'ignorez pas que vous vous êtes fait beaucoup d'ennemis id.
— Que voule^vous I ce n'est certes pas ma faute.
— C'est vrai 1 Or, ces ennemis se remuenti ils crient, ils clabandent.
-* A propos de quoi?
— Pardieu I tout leur est bon ; vous savez que lorsqu'ou veut on trouve toujours à mordre ; don6, il» disent . que l'expédition avortera, que vous êtes réduit aux expédients, que vous ne savez plus comment sortir de la position dans laquelle vous voup trouvez.
~ Est-ce tout?
— Non. Ils ajoutent que vous avez contracté de? dettes énormes, que jamûs vous ne parviendrez à liquider.
— Tiens, tiens, tiens 1
— Vous comprenez que ces calomnies produisent un fort mauvais effet.
— Pardieu I
•— Je suis donc venu vous trouver, mon cher comte ; je ne suis pas riche, malheureusement, cependant je puis en ce moment disposer d'une vingtaine de mille piastres ; je suis actionnaire de la Compagnie ; c'est donc pour moi un devoir de lui venir en aide, et ma foi, je viens tout franchement vous offrir cet argent, qui vous ûdera toujours un peu.
Le comte tendit cordialement la main & son convive.
^ Merci| lui dit-U avec uue émotion contenue,
S&O LA riÈYRB D*01l.
touché par la délicatesse de ce procédé si noble et ai généreux.
— Oui, continua le consul, en fouillant à sa poche et en tirant une liasse de billets, il faut imposer silence à ces drôles. Tenez, voici la somme complète.
Et il tendit les billets au comte ; celui-ci les repoussa doucement avec un sourire.
— Vous vous êtes mépris sur le sens de la pa* rôle que j*ai prononcée , monsieur le consul, dit-il; je vous ai dit merci, non pas parce que j'accepte votre offre généreuse, mais parce qu'elle me prouve l'estime que vous faites de moi.
-— Cependant. .. insista le consu).
-^ Merci, vous âis*je ; toutes mes dettes seront payées avant une heure. J'ai en ce moment chez moi près de deux cent mille piastres.
Le consul le regardait avec des yeux ébahis.
— Mais hier 7 fit-il.
— Oui, interrompit vivement le comte ; hier, je n'avais rien ; aujourd'hui, je suis riche. Je vais vous expliquer ce miracle bien simple.
Lorsque le comte eut terminé son récit, le consul lui serra joyeusement la main.
— Vive Dieu I dit-il , vous ne savez, mon cher comte, quel plaisir vous me faites en ce moment ; vous avez de bons amis.
— Au nombre desquels vous êtes, monsieur le consul.
— Oh 1 moi, répondit-il avec une fine bonhomie qui était un des points saiUans de son caractère, ce n'est pas étonnant, ne suis-ge pas un de vos actiôa^ naires?
LA FIÈVRE d'or. 2&i
Aussitôt le déjeuner terminé, le comte se mît en devoir d'aller satisfaire ses créanciers, ou plutôt ceux de la compagnie, afm d'ôter tout prétexte à la malveillance et de fermer la bouche aux envieux.
Du reste, si le comte et son expédition étaient bien attaqués, ils étsdent aussi bien et chaudement défendus.
La presse françsûse en Galifornîe donna alors un bel exemple de patriotisme et d'indépendance en soutenant, envers et contre tous, le comte de la façon non-seulement la plus énergique, mais encore la plus spirituelle.
Nous constaterons en passant que les quelques journalistes français, que l'esprit d'aventure avaient à cette époque amenés à San-Francisco, avaient su, grâce à leur conduite noble et désintéressée, porter haut le nom français et le faire respecter de tous : ce qui alors était d'autant plus beau de leur part, qu'il leur fallait résister héroïquement à des enivrements continuelset àdesobsessionsdetontes sortes.
Nous sommes heureux d'adresser ici ce juste tribut d'éloges à des hommes modestes, intégres et pleins de talent, qui pour la plupart ont été fort mal récompensés de leurs efforts pour faire le bien, et dont plusieurs sont morts courageusement sur la brèche.
Le comte ne perdit pas un instant pour prendre ses derniers arrangements et enrôler les quelques hommes qui lui manquaient encore.
Enfin, ainsi qu'il l'avait dit à Valentin en le quittant, dix jours s'étaient à peine écoulés depuis leur entrevue nocturne que tous les préparatifs étaient terminés, eila compagnie n'attendait plus qu'un
là
M9 u nft?M D*oii.
moment favorable poor s'embarquer et partir.
Ce fut un grand jour pour San^Franciseo, que celui où la compagnie française e'embarqua po^r la Sonora I
L'Américain du nord , sous eon apparence froide et compassée» cache un cœur chaud et prompt à l'enthousiasme.
Lorsque les Français montèrent dans les cbalou* pes qui devaient les conduire à bord da navire des* tiné à les transporter à Guaymas, pour un instant, fit comme par enchantement, toutes les haines se turent, et une foule enthousiaste, groupée sur le môle, les accompagna de ses vivats et de ses souhaits de bon suecèSi en frappant des mains et eh faisant voler en l'air les chapeaux et les mouchmrs.
Le comte* comme c'était son devoir, s'embarqua le dernier ; plusieurs de ses amis, au nombre des* quels se trouvait le consul, lui tenaient compagnie.
Au moment de sauter dans la chaloupe qui l'at*» tendait, le comte se retourna, et serrant une dernière fois la main du consul :
— Adieui lui dit«il; Je réussirai, ou la Sonora sera mon tombeau.
-^ Au revoir, mon ami, répondit celui-ci ; au revoir, et non pas adieu I vous réussirez, j'en suis convaincu.
•^ Dieu le veuille I murmura Louis en sautant dans la chaloupe et en secouant mélancoliquement la tête.
Un formidable hourra s'éleva de lafoule ; le comte salua en souriant et la chaloupe partit
Une heure plus tard» le^ voiles blanches du na^
LA FIÈTAI d'OI. 9A3
vire qui portaitles ayentnriers n'apparaissaient plus qu0 comme une aile d'alcyon à rborizon*
Le consul, qui« jusqu'au dernier moment, était demeuré sur le ix)rd de la mer, regagna lentement sa demeure en murmurant à par lui.
-^ Quoi qu'il arrive, cet bomme ne sera jamais un aventurier, c'est un héros 1 II a plus de génie que Cortes } sera*t»-il aussi heureux f
PBUIC HOirVSSPÀITS FOUR 8'tlfTIIIDRS,
Nous demandoûs à présent au lecteur la permission de le conduire à Guaymas, où nous ne précéderons que de quelques instans seulement la com« pagnie française « que nous avons vue quitter San-Francisco, sous les ordres du comte Louis de Préboîs-Crancé.
Comme plusieurs événements intéressans de ce récit doivent se passer à Guaymas, noaS ferons en quelques mots la description de cette ville.
Le Mexique possède plusieurs rades foraines sur Focéan Pacifique, mus en réalité il ne compte que deux ports réellement digne de ce nom : Guaymas et Acapulco.
Nous ne nous occuperons ici que du premier.
Grâce à une quantité considérable d'Iles, qui entourent le port comme d'une ceinture, et à ses côtes élevées, sa rade est dans tous les ten)ps aussi sûre, aussi Calme et aussi tranquille qu'un lac
SàA Là PlftVRÈ D*OR.
La mer dâTerle douceiïient sur des rives garnies de palétuviers et couvertes des pousses serrées des iDaoglieis, dout le vert pâle traocbe avec le rouge terreux de la plage, et douue à ce port une apparence désolée et sauvage encore augmentée par la solitude continuelle de sa rade, où, à de longs intervalles seulement, de rares navires viennent s*abriter sous l'ile del Venado, et où Ton ne voit ordinairement que quelques petits caboteurs et de misérables pirogues creusées dans des troncs d'arbres et appartenant aux Indiens biaquis.
La ville s'étend nonchalamment le long de la grève, avec ses maisons blanches, basses et à toits plats, bâties en torchis, défendues par un fort en terre rougeâtre, armé de quelques pièces de canon rouillées et la plupart hors de service.
Guaymas, comme tous les pueblos de la république, est sale, mal bâti, ses rues ne sont pas pavées ; enfin, à chaque pas, on acquiert des preuves de cette incurie et de cette incapacité égoïste qui distinguent les Mexicains.
Derrière la ville s'élèvent de. hautes montagnes abruptes et dénudées qui la garantissent des vents froids de la Gordilière.
Cependant Guaymas, fondée depuis quelques années à peine, et dont la population est aujourd'hui de cinq à six mille habitants au plus, est appelée, dans un temps prochain, grâce à la sûreté de son port et à sa magnifique position, à prendre une grandre importance commerciale.
Le jour où nous reprenons notre récit, une heure environ après Yoracion, c'est-à-dire vers sept hetires du soir, un homme embossé dans un épais manteau,
les ailes du sombrero rebattues sur les yeux , s'arrêta à la porte â*une luaison d'assez belle apparence^ et aprësavoir jeté autour de lui uu regard furtif afm de reconnaître s'il u'était pas épié, frappa discrètemeut trois coups espacés.
ËvideiDCDeot cette manière de frapper était un signal, et Thomme dont nous parlons était attendu, car la porte s'ouvrit aussitôt sans que personne parût. L'inconnu entra vivement, et la porte se referma sans bruit derrière lui.
L'inconnu se trouva alors dans un de ces patios intérieurs comme en possèdent toutes les maisons de Guaymas; mais probablement il connaissait parfaitement l'endroit où il se trouvait, car sans hésiter une secondeil tourna à gauche, monta quelques marches et frappa à une seconde porte qui se trouva devant lui, de la même façon qu'il avait frappé àla première.
— Entrez, cria une voix de l'intérieur.
L'inconnu poussa alors la porte, qui céda à la pression, et entra dans une salie assez vaste, qui, pour le Mexique et surtout dans une province aussi éloignée que Test la Sonora, pouvait passer pour être meublée avec un certain luxe ; mais ce luxe était de mauvais goût et sentait à plein nez le parvenu sans délicatesse.
Les meubles et les tableaux qui garnissaient cette pièce avaient probablement été achetés ou échangés avec les capitaines des navires qui parfois venaient à Guaymas, et formaient entre eux les plus étranges disparates,
Un homme était assis sur unebutacca à peu près au milieu de la salle et fumait négligemment un pajiUo.
9M u ntVRfi i>\ifu
Loreqtie rioGonnu entra, il le salua par un inouyement de la tète, lui indiqua un siège de la main et lui dit laconiquement :
•— Fermez la porte, et asseyez-vous.
L'inconnu se débarrassa de son manteau et de 80B chapeau, qu'il jeta sur un meuble, et après avoir fermé la porte, comme on le lui avait recommandé, il se laissa tomber sur une butacca, en poussant un soupir de satisfaction.
Nous décrirons en quelques mots ces deux nouveaux personnages.
Le premier, c'est-à-dire le maître de la maison, était un petit homme replet et grassouillet, aussi large que haut, aux traits communs et bouffis, au nez enluminé, et dont les petits yeux gris, percés comme avec une vrille, donnaient à sa physionomie une expression de fausseté doucereuse et de lâche méchanceté.
Cet homme était entre deux âges ; il avait environ cinquante ans, bien qu'il ne les parût pas à cause de la fraîcheur de son teint apoplectique et des longues mèches plates et graisseuses de ses cheveux noirs, qui tombaient au-dessous de ses oreilles rouges et épaisses.
Ce digne personnage était vêtu à l'Européenne, avec une profusion de bijoux et de bagues aux doigts, et ne ressemblait pas mal, quant au costume et aux manières triviales, mêlées d'effronterie et de timidité, à un boucher ou h un marchand de bestiaux endimanché.
Son visiteur, que nous avons entrevu déjà dans le cours de ce récit, formait avec lui un contraste parfait.
C'était m métis croisé d'Indien et de Mexicain, haut, aec et maigre comme un écbalas ; sa fignre, en lame de coutean, était ornée d'un énorme nés crochu qui ombrageait une bouche fendue jusqu'aux oreilles, et ornée de deots blanches et larges comme àes amendes; des yeux ronds aux paupières sangui* noientes, eonstaminent agitées par un mouvement conTulsif, lui complétaient la physionomie la plus étrange et la plus sinistre qui se puisse imaginer; un sourire cruellement railleur relevait continuelle* ment les lèvres minces de cet homme, et ajoutait en* core à l'impression de malaise qu'inspirait toute sa personne.
En un mot, son approche faisait éprouver ce. sentiment de froit visqueux que l'on ressent au contact d'une vipère ou de tout autre reptile.
Cet homme, sous son manteau, portidt le splencGde costume tout galonné d'or des oiBciers supérieurs mexicains ; il se faisait appeler don Francisco Florès et portait les insignes du grade de colonel de l'armée mexicaine.
Peut-être saurons-nous bientôt quel était le hideux personnage qui se cachait sous ce nom d'emprunt.
Le colonel, après s'être assis, ainsi que nous l'avons dit, sortit du tabac; confectionna une cigarette etse mit à fumer avec la plus superbe nonchalance.
Pendant quelques minutes, les deux hommes demeurèrent silencieux, s' examinant du coin de ToeiL Enfin le premier, fatigué sans doute de cette h)quisiiion obstinée qui pesait sur lui sans qu'il lui lût
possible de s'y soustraire, se rësohit à prendre la parole.
9ftg 1.4 nifiE ]>'ot.
— Caballero, dit-il, vous voyez que les instructions tracées dans la lettre que vous m'avez fait riionneur de m'écrire ont été suivies de point en point.
Le colonel fit un geste d'assentiment en exhalant une énorme bouflfëe de tabac. L'autre continua :
— Cependant je prendrai la liberté de vous faire observer que je ne comprends rien à votre singulière missive, et que je ne vois pas pour quelle raison vous vous entourez d'un aussi grand mystère.
— Ah L fit le colonel avec un ricanement qui lui étsdt particulier et qui ressemblait assez bien à une pile d'assiettes qu'on brise.
— Om, conthaua le premier, blessé de cette ir^ révérence, et je ne serais pas fâcbé, je vous l'avoue, d'avoir une explication claire et catégorique.
En disant cela il se redressa fièrement sur sa butacca et regarda fixement son interlocuteur.
Celui-ci ne sembla nullement ému de cette manifestation hostile ; au contraire, il allongea ses jambes sur le plancher, et renversant lé corps en arrière :
— Don Antonio, répondit-il sèchement, aimezvous l'argent ?
— Hein I fit celui-ci.
— Pardon, reprit l'autre, c'est l'or que j'aurais dû dire; je modifie donc ma question : aimez-vous l'or, don Antonio?
— Mais, monsieur; . .
— Répondez nettement, sans ambages , comme un caballero 1 Ce que je voas dis n'est pas de Thébreu, je suppose. Répondez oui ou non.
-^Mais...
•— Capa de Diosl si vous continuez ainsiinous
LA PIÈVRB D'OB. 249
n'en finirons pas, mon maître, et carat ! vous êtes trop fin limier pour ne pas avoir reconnu du premier coup à qui vous avez affaire ; répondez donc claire* ment sans plus tergiverser^
— Eb bien ! oui, .fit don Antonio, subjugué malgré lui par l'accent de cet bomme.
. — Très-bien ; l'aimez-vpus beaucoup î
-* Mais, passablement.
. — Ce n'est pas assez.
-i" £b bien ! beaucoup, puisque vous le voulez absolument.
— Permettez, cela m'est fort égal, ce n'est pas de moi qu'il s'agit ici, c'est seulement de vous.
— Bien, bien, je vous comprends,
— C'est beureux ; vous y avez mis le temps, savezvous?
— Voyons, de quoi s'agit-il î
—^ Ah ! ah I vous y arrivez donc enfin.
Don Antonio sourit
— Dame I je fais ce que vous désirez.
— C'est juste, nous n'aurons pas de chicane làdessus.
— Bien, je vous écoute.
— Vous avez reçu ma lettre, puisque d'après vos propres paroles vous vous êtes conformé à mes instructions. Savez-vous pour quelle raison je voua ai assigné ce rendez-vous ?
— J'attends qae vous me le disiez.
— C'est ce que je vais immédiatement faire. Vous savez parfaitement qu'il s'est formé à Mexico une société nommée ; At révisa,
-^ J'en ai entendu parler.
-r- Oui, d'autant plus que vous en faites partie.
«— C'est possible ; mais la question n'est pas là, |e suppose?
-?— Peut-être. Or, cette société fondée sons les auspices des premiers capitalistes du Mexique, appuyée par le gouvernement, a pour mission d'aller exploiter les riches mine» de \9k Plancha de ptata^ tituées en pleine Apacberia.
— Je le sus.
-- Très-bien ; vous verres que nous ne tarderons pas à nous entendre»
— J'en doute.
— Moi, je l'espère. Cette compagnie^ composée de Français, tous hommes résolus, organisés militairement et sous les ordres d'un chef habile...
-*- Le comte don Luis de Prébois-Crancé.
— Je le connais. Epargnez-moi son panégyrique. Cette compagnie, dis-^je, appuyée par de hautes influences, ne doit pas pourtant arriver aux mines.
— Ah I ah ! et qui l'en empêchera, s'il vous plaît?
— Vous, tout le premier.
•^ Oh I oh I je ne le crois pas.
— Bah ! vous allez voir ; laissez-moi seulement terminer.
— Dites.
— Hum 1 combien pensez^vous qne vous rapportera cette affaire ?
— Je ne saurais vous dire.
-— Comment, pa9 même aproximadvement 7 -^^ Eh I c'est fort difficile à calculer^ les mines sont riches,
— Oui, mais elles sont éloignées ; voyons, dites un chiffre.
-^ Non, c'est impossible.
•^ Bab I même en suppodaût que ]e vous aide?
— Ah I si vou3m*aidez««.
•— N*est«cepa8?
*^ Hais, reprit vivement don Antonio, qnei si grand intérêt avez-vons donc à faire manquer cette affaire?
— Moi? ancnn ; c'est vous, au contraire.
-— - Moi I s'écria don Antonio avec étonnement. Ab 1 par exemple.
— Vous allez voir.
*- Je ne demande pas mieuar*
•— Aussitôt que la société Atrevida fut fondée, une autre société sous le nom dé société Conciliadora se fonda immédiatement, comme cela arrive toujours, et naturellement pour le même objet
*— Tiens, tiens, son nom est bien trouvé.
-** En effet, or,Tous savez que la concurrence est le nerf du commerce.
Don Antonio baissa affirmallv^tnent la tète*
Le colonel reprit avec son sourire secetcas* sant.
— La Société ConcHiadora^ bien que fortement protégée à Mexico, avait besoin d'un agent actif, intelligent et intègre en Sonora ; elle jeta immédiate^ ment les yeux sur vous ; en effet, don Antonio Mendès Pavo, remplissant à Guaymas les fonctions de consnl français, était le seul capable de la servir effica^ cernent. En conséquence de ce raisonnement, on Vous inscrivit pour le chiffre de deux cents actions de cinq cents piastres chaque, libérées, dont on me charge de vous apporter les coupons. Gela fait, si je né me trompe, une assez jolie somme, que je vais ^voir rbonneur de vous remettre#
95S LA FIÈTRE D*OR*
Et il fouilla dans la poche de son uniforme ; don Antonio Tarrèta dédaigneusement.
— Vous vous êtes étrangement trompé à mon égard, caballero, dit-il ; lorsque, comme moi, on a l'bonneur de représenter la France, on ne se laisse pas aussi misérablement corrompre.
— Ah bah ! fit le colonel en ricanant.
— Mon devoir m'ordonne de protéger la compagnie française, et, quoi qu'il arrive, je la protégerai envers et contré tous.
«— Supérieurement parlé.
•^ Allez, continua don Antonio avec feu, retournez auprès de ceux qui vous envoient, et dites-leur que don Antonio Pavo n'est pas un de ces hommes auxquels on puisse $LUSsi facilement faire oublier leur devoir.
— C'est charmant I et vous avez réellem^t dit cela comme il faut
Don Antonio se leva, et d*un geste majestueux montrant la porte au colonel :
— Sortez, monsieur, dit-il froidement, ou je ne répondrais pas de ma colère. *
Le colonel ne bougea pas, il ne changea rien à la position nonchalamment insolente qu'il avait adoptée dans le principe ; seulement, lorsque don Anto-^ nio se tut, il jeta sa cigarette, presque entièrement consumée, et lançant à son interlocuteur un regard d'une expression indéfinissable :
— Avez-vous fini ? lui demanda-t-il paisiblement.
— Gabatlero ! s'écria don Antonio en se redressant avec majesté.
— Permettez, don Antonio, je ne désire nullement demeurer plus longtemps ici, à vous faire perdre un
LA FliTBB D*OR 2!^8
te mps précieux* Seulement « vous admettrez avec DQoi, n'est-ce pas, que tout homme chargé d'uue mission doit l'accomplir en entier, vous êtes trop intelligent et trop rompu aux affaires pour ne pas en convenir.
— J'en conviens, monsieur, répondit don Antonio subiteme nt calmé par ces paroles.
— Très- bien, veuillez alors vous rasseoir et me prêter votre attention encore quelques minutes.
— Soyez bref, monsieur.
— Je ne vous demande que cinq minutes.
— Soit, je vous les accorde.
— Vous êtes généreux, monsieur ; je vais iionc profiter de votre gracieuseté. Je reprends donc. Vous êtes inscrit pour deux cent actions, qui font, si je ne me trompe, cent mille piastres, ce qui, à mon avis, est un assez beau- denier.
«- Monsieur, plus un mot sur ce sujet !
— Je sais, continua imperturbablement le colonel, ce que vous allez m'objecter : Mas vole pajaro en
' mano que buitre volando (1).
Don Antonio, étourdi de la signification donnée à ses paroles, ne trouva rien à répondre.
Le colonel reprit :
— Les chefs de la société ont fait le mèine raisonnement que vous, monsieur; ils ont compris qu'avec un homme aussi honorablement posé que vous et si digne sous tous les rapports de leur confiance, il fallait agir cartes sur table et loyalement; en conséquence, ils m'ont chafgé de vous remettre, outre les actions...
fi) « Mieux vaut un oiseau dans la main qu*un vautour qui ▼oie. » — Proverbe espagnol.
25A U.FlftTRB D'OB.
«- Monsieur, essaya encore le senor Pavo.
— Cinquante mille piastres » dit nettement le colonnel.
Don Antonio fit un bond de surprise.
— Hein? s'écria-t-il , comment aves«vous dit , ?enor?
^— J'ai dit cinquante mille piastres.
— AhIabI
— En bonnes traites payables h vue.
. — Sur quelle maison î
^ Sur la maison Torribio de la Porta et Compagnie.
— Excellente maison, monsieur.
— N'est-ce pas 7 I— Certes.
«—Mais, fit le colonel en se levant, puisque vous refusez nos offres, maintenant^ que ma mission est remplie, je n'ai plus qu'à me retirer en voua priant d'excuser le dérangement que je voua d causé ; car vous refusez, n'eist-ce pas 7
Don Antonio était devenu vert ; ses petits yeux giia opinàtrement fixés sur les papiers que le colonel faisait chatoyer, brillaient comme deux tisons.
— Permettez, dit-il en balbutiant.
— Hein? est-ce que je me serais trompé, senor ? •^ Je.*, je.. . je crois que oui.
— C'est que cette fois, vous comprenez, il faudrait bien nous entendre, afin d'éviter plus tard des mal-entendus qui sont toujours regrettables.
^ — Soyez tranquille ; je crois que maintenant il n'y aura plus d'équivoques entre nous. Une affaire, vous le savez , ne se saisit pas bien souvent du premier coup.
LA FIÈYB^ D'Cm« 365
— C'est vrai, et mainteDant vous l'avez bien ssdsie ?
— Parfaitement.
— Tant mieux, nous pourrons aussi nous expliquer franchement.
— Oui, répondit don Antonio avec un accent rail leur, et pour commencer, senor Garrucholo, quitteun instant votre personnalité d'emprunt, j'aime à savoir avec qui je traite.
Le Garnichola, car sous le colonel don Francisco Florès se cachait effectivement f ancien bandit, très* saillit involontairement en se voyant ainsi découvert ; il lança un regard de vipère à l'homme qm l'avait démasqué , et lui saisissant fortement le bras:
— Prenez garàe, don Antonio, il y a de ces secrets qui tuent ceux qui les possèdent.
— C'est possible, mon maître, répondit l'autre, triomphant intérieurement de l'effet produit par sa révélation ; mais comme, si je ne me trompe, nous allons conclure ensemble une affaire assez scabreuse sous tous les rapports, j'ai voulu vous prouver que si vous aviez mon secret, moi, j'^^i lo vôtre, et qu'il est de votre intérêt d'agir loyalement avec moi.
— Gens menacés vivent longtemps, fit le bandit en haussant les épaules.
— Je ne menace pas, seulement je prends mes précautions, voilà tout. Maintenant, causons.
Les deux hommes rapprochèrent leurs sièges et entamèrent un entretien, d'oreille à oreille, d'une voix si basse que nul n'aurait pu les entendre.
6UÀTMÀS.
Les Mexicains ne sont que des enfants, enfants terribles, il est vrai, et sur lesquels il est impossible de compter, de n'importe quelle façon.
Leur déplorable conduite dans toutes les circonstances, depuis qu'ils sont parvenus à se constituer ep nation indépendante, prouve qu'à moins d'un changement total dans leur caractère, il n'y à pas davantage à espérer d'eux dans l'avenir qu'ils n'ont fait dans le passé.
Curieux, changeant, poltron, téméraire, méfiant, cruel et superstitieux, tel est le Mexicain.
Que l'on ne croie pas que c'est par haine que nous parlons ainsi ^ ce peuple, au milieu duquel nous avons longtemps vécu; non, au contrsdre, nous ûmons les Mexicains, nous lés plaignons, noua voudrions les voir enfin prendre au sérieux lëttr po* sîtîon de peuple libre et se conduire en hommes; mais, nous le répétons, ce sont des enfants terribles, rageurs et mutins, dont il n'y a, nous le crai«* gnons sincèrement, rien de bon à tirer.
Une des manies de ce peuple est de chercher à attirer chez lui par les plus belles promesses, les offres les plus fallacieuses, les démonstrations les plus amicales, les étrangers qu'ils croient susceptibles à un titre quelconque de leur être utiles.
11$ reçoivent ces étrangers les bras ouyerts, pieu-
Là PiiTRB d'or. )67
rcDt de joie eo les embrassant, leur prodiguent lescaresses les plus tendrement fraternelles^leur donnent plus que ceu:C'-ci n'oseraient leur demander ; puis un beau jour, tout à coup, sans rsdson, sans motif» sans le plus léger prétexte enfîn,ils changent du blanc au noir, se mettent à haïr de toutes Jeurs forces ces étrangers qu'ils ont tant choyés, les insultent, les trahissent, leur tendent des guet-apens, et définitif vement les maltraitent ou les assassinent, et cela toujours en leur tendant la main et en leur souriant
Si nous voulions récriminer, combien de noms pourrions^nous citer, combien d'ombres il nous serait facile d'évoquer à l'appui de nos paroles, sans compter le noble et infortuné de Raousset-Boulbon et le bouillant et généreux Lapuillade, victimes offertes lâchement en holocauste à ce hideux préjugé mexicain, préjugé qui forme le fond de la politique de ce malheureux peuple et qui le perdra ; non par la haine de l'étranger, sentiment noble et national, mais par la haine des Européens, qu'ils désespèrent d'égaler jamais, et auxquels ils portent, dans leur ignorance et leur incurie, une jalousie et une envie mortelles.
Il est évident que pendant les dix ans de luttes que le Mexique a eues à soutenir contre l'Espagne, ce pays a produit de grands et nobles caractères ; mais il semble qu'épuisé par cet effort gigantesque, il soit incapable d'en jeter d'autres semblables dans le creuset, car depuis sa première heure de liberté jusqu'aujourd'hui, il n'a pas produit un seul homme digne de marcher, même de loin, sur les traces des illustres fondateurs de son indépendance.
Ceci est fort triste à dire , et pourtant on nous
258 LA FIÈVAE d'or.
reprocherait, si nous le passions sous silence, de ne pas être vrai et d'avoir reculé devant la tâche que nous nous sommes imposée en écrivant cette histoire, et dont, par un sentiment qu'on appréciera, nous avons seulement changé les noms.
Cependant à Guaymas on attendait impatiemment l'arrivée de la. compagnie française.
Les bruits les plus absurdes et les plus contradictoires couraient sur elle, sur son chef et sur le but de l'expédition.
Gomme toujours, partout et en tout temps, c'é^ talent les bruits les plus absurdes qui obtenaient la plus grande et la plus ferme créance.
Déjà même avant l'arrivée des Français la malveillance veillait dans l'ombre et cherchait sourdement à exciter les mauvais instincts de la population soiiorienne contre nos compatriotes.
Ce que le colonel Florès avait dit dans sa conversation avec don Antonio Pavô était vrai de tout point ; à peine l'organisation de la ^ocièikAtrevida était-elle terminée en Californie, que deux maisons américaines de San-Francisco, comprenant parfaitement les avantages de cette entreprise, dans laquelle, pour des raisons que nous tairons pour leur honneur^ on n'avait pas voulu les admettre, avaient fondée traîtreusement une compagnie rivale destinée à entraver par tous les moyens, même leis moins honnêtes, les opérations de son aînée.
La haine ne dort pas ; l'aiTairè marcha rapidement, si rapidement même, que la seconde société avait déjà toutes ses batteries prêtes à jouer efficacement , que la compagnie française n'avait pas encore quitté San-Francisco,
LA FIÈVRE D*Oft. 369
Cette opération fut conduite avec un machiavélisme si grand, le secret fut si bien gardé, que le comte, malgré ses relations étendues, ne se douta de rien et s'embarqua pour la Sonora le cœur plein d'espoir et d'illusions.
Valentin attendait son ami avec la plus vive impatience ; le chasseur s'était consciencieusement acquitté des commissions que le comte lui avait données ; tout en apparence avait réussi à ses souhaita i on logement confortable était préparé pour la corn-* pagnie ; l'agent français avait été tout miel et s'était mis de la façon la plus galante et la plus charmante à la fois à la disposition du chasseur pour tout^e qu'il pourrait désirer. Cependant celui-ci n'était pas satisfait. Sans raison plausible , sans que rien vint en apparence démentir ces témoignages de bonne fraternité, Valentin, par un de ces pressentiments que Dieu envoie à ceux qu'il aime ou. qu'il veut sau** vegarder, sentait que toute cette aménité cachait un piège ; les lèvres souriaient, il est vrai, mais les sourcils restaient froncés et les fronts ridés*
Le général Guerrero , tout en témoignant de la joie de voir arriver la compagnie, et en se mettant aux ordres du chasseur, s'était sous différents pré*;textes obstiné à demeurer à Hermosillo, au lieu de venir recevoir^ ainsi quHl l'aurait dû, la compagnie à Guaymas, d'abord en qualité de gouverneur de sa province, ensuite comme membre de la sodété, deux raisons plus que suffisantes pour motiver son dérangement.
Valentin était donc fort inquiet, et cela d'autant plus que tout en sentant qu'un orage se formait, il ne pouvait prévoir d'où il viendrait; aussi demeu-
Mo LA riftviii D*OIU
rait-il use grande partie du jour les yeux fixés sur la mer, épiaoi avec anxiété chaque voile qui apparaissait à l'horizon , espérant à chaque instant voir arriver son ami, supposant avec quelque apparence de raison que la présence du comte et de ses braves compagnons suffirait pour imposer silence à ceux qm cherchaient à lui nuire, d'autant plus que la masse de la population , non-senlement n'était pas hostile à Texpédition, mais au contraire paraissait fort bien disposée à son égard.
Les choses en étaient là lorsqu'un matin que, selon sa coutume, Vàlentin se préparait à se rendre à son observatoire — c'est sûnsi qu'il nommait le rocher sur lequel il se tenait pendant des journées entières , — don Antonio Pavo et le colonel Florès entrèrent tout effarés dans le cuarto qui lui servsdt d'habitation en criant, en gesticulant et en répétant tous deux à la fois :
— Les voilà I les voilà I ils arrivent I ils arrivent I
— Qui ? leur demanda Vàlentin, qui n'osait encore ajouta foi à ime aussi heureuse nouvelle.
— JEi conde! el conde I
— Dans une heure, au plus tard, ii sera ici, fit don Antonio.
«- Peut-être ayant, appuya le colonel
— Nous allons au-devant de lui.
— Et moi aussi, s'écria Vàlentin.
Ils sortirent.
La nouvelle s'était répandueaveclarapiditéd'une traînée de poudre.
Ûuaymas était en fête*
Immédiatement, sans qu'aucun ordre eût été donûë par les autorités de la ville, les maisons s'é-
U WïXfKM D*OB. 361
talent subitement trouvées pavoiaées , et cela d'autant plus facilement que quelques jours plus tard on devait célébrer la Fête-Dieu , et que tous les pavois étaient prêts.
Les babitants, revêtus de leurs plus beaux habits, les Indiens hiaquis, dont un grand nombre se louent comme ouvriers et domestiques aux particuliers, tout ce monde, enfin, se ^bâtait, courait et se bous* culait vers la plage en criant, en riant, en chantant et en poussant des hurras à n'en plus finir.
C'était réellement un spectacle curieux que celui de cette foule qui se précipitait joyeuse vers ces quelques Françsûs dont> avec cet instinct intelligent qui partout caractérise les masses, elle avait deviné les bonnes intentions à son égard.
Les autorités de la ville suivsdent le mouvement de la population, mais il était facile de deviner qu'elles n'agissaient pas par leur propre volonté, et qu'elles, venaient plutôt entraînées par l'opinion publique qu'obéissant à leur libre arbitre.
Lorsque Valentin et les deux hommes qui, bon gré malgré, s'étaient faits ses compagnons, arrivèrent sur la plage, elle était déjà envahie par la population tout entière.
A quelques, encablures au large, on apercevait distinctement le bâtiment sur lequel se trouvait la compagnie ; il s'avançait majestueusement , poussé par une bonne brise, légèrement incliné sur le flanc ; il avait ses perroquets hauts et ses basses voiles carguées, ce qui permettait d'apercevoir ses gaillards couverts de monde.
Lorsque le navire eut un peu dépassé l'île del VenadOi mouillage ordinaire des gros bâtiments, il
Al»
S69 li fiknt D'dR.
vint an lof, amena ses perroquets et ses liUDÎefs # qu'il cargua du mêui&coup et brassa carré; alors il laissa tomber son ancre, puis il amena son grand foc et cargua la briganiine.
11 étf'ût mouillé»
Yalentin sauta, d'un mouvement brusque, dans une pirogue, et ayant que don Antonio ni le colonel pussent le suivre, il avait poussé au large.
Sans paraître remarquer les signes que lui fai« saient ses compagnons, le chasseur s'éloigna rapide ment dans la direction du navire, vigoureusement aidé par l'homme qui se trouvait avant lui dans la pirogue et qui n'était autre cfue Gurumilla.
£n quelques minutes, ils atteignirent le navire.
Louis les avait aperçus de loin, de sorte que lorsqu'ils accostèrent, ce fut lui qui les reçut et les aida à monter à bord.
Avant même d'embrasser son frère de lait ou seulement de lui serrer les mains, Yalentin se retourna et lança un regard perçant vers la plage.
— Bon I fit-il, ils n'ont pas encore trouvé d'embarcation ; viens, frère, descendons dans ta chambre : j'ai à te parler sans retard.
— Laisse^md au moins te dire bonjour, répondit Louis en souriant
— Viens 1 nous n'avons pas un instant à perdre.
Le comte regarda le chasseur : la figure de celui-ci était grave. Louis comprit qu'en effet il devait avoir d'importantes nouvelles à lui communiquer. 11 ne résista pas davantage ; il donna en quelques mots ses ordres à un de ses oificiers, afin de tout préparer pour le débarquement, et il suivit son frère
LA Piivfti d'or. 963
de lait, qui rattendait un pied sur l'ildre du panneau de la chambre.
Louis le fit entrer dans le modeste réduit qui lui avait servi d'appartement pendant la traversée; arrivé là, il voulut fermer la porte.
— < Non, fit Valentin en l'arrêtant, laisse-la ouverte, au contraire ; de cette façon nous verrons ceux qui viendront.
— A ton aise, parle»
— Je n'ai que deux mots à te dire, mais deux mots dont je t'engage à faire ton profit,
— Sois tranquille.
— Tu as des ennemis puissans, ici; qui sont41s, je l'ignore, mais il y a contre toi une sourde malveillance.
— - Que me dis-tu là ?
— Une chose dont je suis sûr.
— Mais, mon ami , quels que soient ces ennemis, je n'ai rien à redouter d'eux ; mes papiers sont par faitement en règle, ma concession est claire, enregistrée avec soin ; j'ai non-seulement l'autorisation, mais encore l'appui du gouvernement, je n'agis que d'aprèa des ordres formels, je ne crains rien.
— Frère , répondit sentencieusement Valentin , quand on a affaire aux Mexicains, il faut toujours craindre une trahison ; je les connais de longue date, et malheureusement je sais à quoi m'en tenir làdessus avec eux.
— Tu m'effraies I
— Non, je t'avertis, voilà tout; c'est à toi d'être constamment sur tes gardes.
— Sais-tu que je réponds devant Dieu de la vie de Un» ces braves gens qui sejsont confiés à moi ?
9M hk FliVRB ]>*OIU
— Voilà poarqaoi je te conseille d'être prudent et de ne te confier à qui que ce soit ; il y a surtout deux hoQunes dont je te recommande de te méfier.
— Leurs noms?
— Don Antonio Pavp , et le colonel don Francisco Florès.
Don Luis ne put retenir un geste d'étonnement, et regardant son ami en face.
— Mais ce n'est pas possible 1 s'écria-t-il, tu te trompes.
— Parce que?
— Pardieu» parce que ces deux hommes, dont l'un est l'agent du gouvernement français' ici, et l'autre le délégué des actionnaires de l' Atrevida , font tous deux partie de la Société, que je leur suis recommandé particulièrement, et que même j'ai des lettres pour eux.
— Tout ce que tu voudras ; mais je te certifie que ces deux hommes te trahissent
— As'tu quelque preuve ?
— Aucune.
— Comment le sais*-tu, alors?
— Je ne le sais pas, pourtant j'en suis sûr. Croisjnois, frère : tu sais que je me trompe rarement
Louis hocha tristement la tète.
— Tout cela est étrange ! dit-iU En ce moment un homme se pencha sur le panneau, et une voix prononça ce seul mot :
— Espions ! assez bas, mais cependant de façon à être entendu des deux hommes.
— Hein ? s'écria Louis en tressaillant.
— Rien, répondit Valentin, c'est Curumilla qui nous avertit que nos deux hommes arrivent. Re«
hk nftVBI D*OR. 265
iDontOQS, ne faut pas qu'ils se doutent que nous avons des soupçons ; examine attentivement ces individus, lorsque tu te trouveras en leur présence, et je suis certain que tu te rangeras à mon opinion après ; viens, remontons.
Louis ne répondit pas.
Us remontèrent; Valentin quitta son ami dès qu'ils furent sur le pont.
— Je retourne & terre, dit-il, tu me trouveras sur là plage.
Puis le chasseur s'aifala dans sa pirogue que Curumilla, afin de ne pas être remarqué, avait fait filer à l'arrière, sous le couronnement ; l'embarcation déborda pour regagner la plage , juste an moment où le colonel et don Antonio accostaient à tribord et mettaient le pied sur le pont du navire.
iivl peuple ne possède à un degré aussi éminent que le peuple mexicain les raffinements de la politesse et de la plus gracieuse galanterie; ils savent, par leurs manières félines el doucereuses, lorsqu'ils le veulent, séduire et charmer les per3onnes qu'ils ont intérêt à tromper.
albeureusement, malgré tous les efforts qu'ils firent et toutes les eâlineries qu'ils employèrent pour convaincre don Luis de leur sincérité et de leur profond attachement pour lui, don Antonio et son compagnon avaient des dehors si peu attrayants, on lisait si bien sur leurs visages les honteuses passions qui les minaient, qu'ils en furent pour leurs frais d'amabilité.
Ainsi que Valentin l'en avait averti , à l'approche de ces deux hommes le comte avait malgré lui éprouvé un sentiment de répulsion toUement fort
Mi U FIÉYAI fi'OlU
qu'il fut obligé de se faire violence pour ne pas leur laisser deviner l'effet qu'ils avaient produit sur lui.
Le comte cependant jugea prudent de feindre d'être leur dupe afin de profiter des fautes que la sécurité qu'il leur donnerait leur ferait commettre, et tirer d'eux tous les renseignements dont plus tard il pourrait avoir besoin. -
Il répondit donc à leurs avsmces et à leurs ofires de service avec une effusion et un laisser'-aller si parfaitement joués qu'il parvint à tromper ces trompeurs émérites qui le crurent complètement leur dupe.
A peine le comte était-il arrivé en Sonora, il ti'a«vait pas encore misr le pied k terre que déjà il lui fallait commencer son apprentissage de diplomate et lutter de ruses et de mensonges avec des gens chez lesquels il devait au contraire s'attendre à trouver la plus franche amitié et le dévouement le plus absolu , rude tâche pour un caractère aussi loyal et aussi foncièrement honnête que celui du comte ; mais le succès de l'expédition dépendait de son adresse et de la finesse avec lesquelles il déjouerait les pièges qui seraient incessamment tendus sous ses pas ; il le comprit, et bien qu'à contrecœur, il en prit son parti.
La raison d'Etat était toute puissante ; il fallsdt réussir.
Après avoir causé assez longtemps avec les deux hommes, le comte voyant que tout était enfin prêt pour descendre à terre, donna l'ordre du débarquement
Immédiatement les aventuriers s'installèrent avec
U FliTBB D*OB« 967
un ordre admirable dans les chaloupes amenées du port pour les recevoir, les bagages furent placés sur les chalands , et au commandement de : Pousse I articulé d'une voix ferme parle comte, la petite flotille déborda du navire et s'avança en bon ordre vers le rivage, aux acclamations de la foule entassée sur la grève et au bruit de toutes les cloches de la ville sonnant à grande volée, en signe de réjouissance.
LBS PRBMIBB8 JOUBS.
11 aurut fallu être essentiellement pessimiste ou connaître bien k fond le caractère mexicain pour redouter une trahison en voyant la chaude réception faite aux Français par les habitants de Goaymas.
C'était' un enthousiasme, un délire, qui ne se peuvent décrire.
Leperos, rancheros, campesinos, vaqueros^ riches hacienderost tous se pressaient autour des Français et se disputaient pour leur faire fête.
On aurait dit que cette petite troupe d'aventuri^^, qui ne fusait pourtant que passer en cette ville, apportait à la Sonora la paix, la tranquillité, la liberté, enfin toutes les choses qui manquent aux Mexicains, et après lesquelles ils soupirent vainement.
Les cris de : Viva las Franceses I viva et conde t éclataient de toutes parts avec un biiiit assourdis*
26S LÀ riÈYRE D*OR.
Aussitôt que la compagnie eut touché la plage, sur Tordre de don Luis, les rangs furent formés en quelques secondes, et le comte ayant à sa droite le colonel Florès, et à sa gauche don Antonio, qui se prélassaient auprès de lui et souriaient agréablement, conduisit sa troupe au logis qui lui avait été préparé, en fendant avec peine les flots pressés de la multitude.
Devant le logis, \ alcade mayor et lejuez de lettras^ c'est-à-dire les deux principales autorités de la ville, flanqués de leurs alguazils en baillons, attendaient T arrivée de la compagnie.
En les apercevant, don Luis fit faire halte.
Alors les deux magistrats firent quelques pas au devant du comte, qui, de son côté, s'était avancé vers eux. Ils le saluèrent respectueusement et commencèrent un long discours , farci de toutes les ronflantes hyperboles mexicaines au milieu de l'emphase duquel il fut facile à don Luis de comprendre que les Spnoriens se réjouissaient du fond du cœur de l'arrivée de la vaillante compagnie française ; qu'ils plaçaient en son courage tout leur espoir ^our . les protéger et les défendre contre leurs féroces voisins les Apaches; que les Français n'étaient pas débarqués sur une terre étrangère, mais au milieu de frères, d'amis sincères, qui seraient heureux d'être bientôt mis à même de leur prouver leur dévouement, et mille choses encore beaucoup trop longues à rapporter.
Lorsque l'alcade mayor eut terminé son discours au milieu des applaudissements chaleureux de la foule, lejuez de ici iras en commença un à son tour, tout aussi long, tout aussi diffus et tout aussi perfide
Là P1ÈVR8 D*OB. 269
que le premier et qui du reste obtint le même succès.
Nous ferons observer que les Mexicains adorent les discours.
Enfin, lorsque les deux magistrats eurent fini de parler, le comte s'inclina, les salua avec grâce, et leur répondit par quelques-uns de ces mots qui viennent du cœur et qu'il savait si bien trouver.
Cette fois ce ne fut plus de Fenthousiasme ni du délire, ce fut une véritable frénésie : la foule hurlait et trépignait de joie, en agitant les mouchoirs et en faisant voler les chapeaux, et de toutes les fehêtrej? une véritable pluie de fleurs s'échappa des mains mignonnes des senoritas, et inonda littérale* ment les aventuriers, qui répondirent conHalement à cette délicate attention.
La compagnie eqtra dans son logement. C'était une grande maison, avec une vaste cour intérieure, parfaitement disposée pour l'usage auquel elle servait en ce moment, et qui semblait avoir été faite pour ce but.
Les aventuriers s'installèrent immédiatement , sous les ordres de leurs ofiiciers; et avec cette facilité d'emménagement que possèdent si bien les Français, ils surent tirer si parfaitement parti de tout, qu'une heure après avoir pris possession de cette maison, on aurait juré qu'ils y étaient établis depuis plusieurs mois déjà, tant chaque chose était à sa place et les chambrées bien installées.
Le comte se croyait enfin débarrassé de l'alcade et dujuez de lettras ; il n'en était rien : les dignes magistrats avaient encore plusieurs demandes à lui adresser avant que de le laisser libre, et cçjj demandes leur tenaient au cœur.
370 U FIÈTRI d'or*
De même que dans tous les autres centres de population au Mexique, à Guaymas chacun vit un peu à sa guise, faisant ce qui lui plaît, sans trop s'inquiéter des autorités ; cette liberté, ou plutôt cette licence, peut être avantageuse à une certaine partie de la population, mais elle est évidemment fort pré* )udiciable à l'autre, en ce sens que les Coquins ayant la liberté entière de commettre toutes les mauvaises ictions que le diable leur souffle incessamment à| l'oreille, les honnêtes gens en sont réduits à se garder eux-mêmes, et à ne compter en aucune façon sur la protection d'une police problématique qui, lorsque par hasard elle existe , fait naturellement cause commune avec les bandits.
Le juez de lettras et l'alcade mayor avaient résolu dans leur sagesse de profiter du séjour des Français à Guaymas pour inspirer aux coquins de toute sorte dont la ville abonde une salutaire terreur. jEn conséquence, ils prièrent le comte de faire garder les principaux poates du pueblo par des hommes de sa compagnie et de vouloir bien organiser des patrouilles qui, la nuit, parcourraient les rues et veilleraient à la tranquillité des citoyens et à la sécurité publique.
Lorsqu' après bon nombre de circonlocutions les deux magistrats eurent«nfin formulé leur demande, le comte leur répondit en souriant qu'il était tout à la disposition du gouvernement mexicain , et que s'ils croyaient son concours utile, ils pouvaient disposer de lui et de ses hommes comme bon leur semblerait ; qu'Userait toujours heureux de leur être agréable.
Les magistrats le remercièrent avec effusion, et»
u PiiTai d'or« 971
alléchés par la facilité avec laquelle le comte avait accédé à leur première demande, ils se hasardèrent à articuler la seconde.
Celle-ci, dans leur pensée, était beaucoup plus délicate, intérieurement ils redoutaient un refus.
Voici ce dont il s'agissait.
La Fête-Dieu est la cérémonie religieuse la plus importante du Mexique. Cette fôte, pour laquelle les populations s'imposent les plus grands sacrifices afin d'ajouter à sa splendeur, tombait cette année justement quelques jours après l'arrivée desFrançais en Sonora.
U s'agissait d'obtenir du comte qu^U consentit à faire tirer le canon par les artilleurs et avec les pièces de la compagnie pendant tout le temps que la procession parcourrait les rues de la ville.
Guaymas possédait bien des canons dans le fort ; malheureusement ces canons étaient privés d^affûUi d'abord, puis rendus complètement hors de service par la rouille.
On comprend que dans l'esprit des superstitieux Sonoriens, pour une fête aussi solennelle, les cloches ne sufiisaient pas, et que la cérémonie manquerait complètement de solennité si quelques coups de canon au moins n'étaient tirés.
Les dignes magistrats caussd^t sans s'en douter un vif plaisir au comte en lui demandant comme une faveur deux choses que, s'il l'eût osé, il aurait réclamées comme un droit.
En voici la raison :
Depuis la découverte de l'or, tant de mauvais drôles de toute espèce étaient allés se réfugier à San-Francisco , que la population californienne
37S LA Fl&VAI D*OB.
jouissait à juste titre, nous sommes malheureusement contraint d'en convenir, d'une effroyable ré* putation de vic6, de crime et de débauche, dans tous les pays circonvoisins et surtout dans les ports ' du Pacifique, où souvent ils s'abattaient comme des volées d'oiseaux de proie. Le comte désirait ardemment, dansrintérêtméme de son entreprise, montrer aux Sonoriens parmi lesquels elle devait vivre, que l'émigration française n'avait rien de commun avec ces bandits sinistres, et que les hommes qu'il avait l'honneur de commander étaient de braves gens résolus à se conduire bien partout où le hassard les pousserait, et nemolesteraient jamais les populations mexicaines.
Quant à la seconde question, elle était plus se* rieuse encore aux yeux du comte.
Les Mexicains, non-seulement sont ignorants et superstitieux , mais encore, bien qu'ils ne comprennent pas un mot de la religion qu'ils {N'ofessent, et peut-être à cause de cela même, ils sont d'un fanatisme outré et pardonnent plutôt un meurti*e qu'une insulte, si légère qu'elle soit, non pas à la religion elle-même, mais seulement aux cérémonies exagérées du culte.
Ce fanatisme, soigneusement entretenu sous la domination espagnole, avait pour but d'éloigner les étrangers , c'est-à-dire les Anglais, qu'ils redoutaient beaucoup, des rivages de la Nouvelle-Espagne.
Du reste, à cette époque, les Anglais étaient à peu près les seuls Européens qui se hasardassent à visiter les colonies espagnoles.
Les moines profitèrent de la dissemblance de religion de ces braves insulaires pour faire d'eux à
LA FIÈVRB D'On. 273
leurs paroissiens les portraits les plus exagérés, les gratifiant de cornes et de griffes, ainsi que doivent naturellement en avoir des suppôts de Lucifer.
Les Indiens , crédules comme tous les enfants, acceptèrent les yeux fermés toutes les bourdes qu'il plut aux moines de leur, débiter, et pour eux tout étranger devint un Anglais, c*est-à-direun hérétique, un gringo.
La déclaration de l'indépendance, en permettant aux Mexicains <de voir des étrangers de toutes nations, ne changea rien à leurs convictions : on ne détruit pas facilement un préjugé enraciné depuis des siècles. Ils continuèrent comme par le passée à ne voir dans les étf£U3gers que des Anglais, et, par conséquent, des hérétiques et des gringos : de 4à, cette haine sourde qui éclate chaque fois que T occasion s'en présente et cette secrète horreur qu'ils éprouvent à la vue d'un Européen quelconque.
Sur le point de s'enfoncer avec sa compagnie dans l'intérieur du Mexique, de traverser des populations fanatiques, crédules et ignorantes, avec lesquelles il était important de vivre en paix et de ne donner aucun prétexte de rixe, il était du plus haut intérêt pour le comte de montrer par une preuve éclatante et irrécusable que les Français n'étaient pas des gringos, mais, au contraire, aussi bons ca* tholiques que les Sonôriens.
Il accueillit donc favorablement la demande des magistrats, demande qui peut-être cachait un piège, et leur promit que non-seulement le canon tonnerait pendant tout le temps de la procession, mais que la compagnie serait heureuse d'escorter, officiers en tête, le Saint-Sacrement pendant tout Iç
37A Là FIÈVRB D^OIU
temps de la promenade à travers la vUle, d'antant plus, ajouta le comte, que les Français étaient ca« tholiques, et qu'ils saisiraient avec empressement Toccasion de manifester leur ferveur pour leur religion révérée*
Les magistrats ayant enfin obtenu tout ce qu'ils désiraient, prirent congé du comte avec de grandes démonstrations de gratitude et de respect.
Don Luis respira; la séance avait été longue. Cependant tout n'était pas fini encore; le comte s'en aperçut bientôt
Don Antonio et son inséparable àrai, le colonel Florès, ne voulaient pas aussi facilement lâcher prise, ils ne consentirent enfin à se retirer qu'après que le^comte leur eut promis d'assister le soir même, avec tous ses officiers, à un banquet que don Antonio avait préparé pour fêter l'arrivée dé la compagnie française.
Le comte donna sa parole, et demeura enfin pour quelques heures libre de ses mouvements.
Maintenant que la compagnie était arrivée à Guaymas, c'est-Mire à la première étape des mines qu'elle devait exploiter, l'expédition était commencée sérieusement, les premiers obstacles franchis; il ne s'agissait plus, dans la pensée du comte, que de laisser quelques jours de repos à ses compagnons, et ensuite de pousser résolument en avant.
Profitant de la première impression causée par la vue des Français, le comte, sans perdre un instant, fit viser ses papiers, et obtint assez facilement ses passe-ports pour l'intérieur.
Quelques jours se passèrent ainsi ; les Français régnaient en maîtres à Guaymas, choyés et caressés
LA FIÈTBB D'OR, S76
par les habitants , auxquels leur galté « leur entrain et leur insouciance plaisaient par-dessus tout, et
qui ne pouvaient, eux qui n'avaient vu jusque-là que quelques soldats mexicains déguenillés et perdus de vices, se lasser d*admirer la bonne tenue, la tournure martiale et la dextérité parfaite avec Ia« quelle les étrangers manœuvraient et surtout ma* niaient leurs armes.
La compagnie faisait la police de la ville avec un soin extrême; les vols et les guet-apens avaient cessé comme par enchsmtement ; les Sonoriens dormaient tranquilles sur la foi de leurs nouveaux amis.
Le jour de la Fête-Dieu, ainsi que cela avait été convenu, le canon français tira une partie de la journée, et les aventuriers accompagnèrent la procession portant des bouquets au bout de leurs fusils et se comportant avec la plus grande décence : on n'eut pas un reproche à leur adresser.
Du reste; leur présence à l'église produisit tout l'éSet que le comte en avait attendu ; et la certitude acquise par les habitants que les étrangers étaient bons catholiques, augmenta encore la sympathie qu'ils éprouvaient pour eux.
Les choses marchèrent ainsi pendant quelque temps, sans que le moindre nuage vint troubler Tazur des projets du comte.
En effet, l'harmonie la plus complète régnait entre lui et les magistrats de la ville, du moins en apparence; aussi, avec la franche loyauté de son caractère, le comte commençait à se reprocher secrètement la méfiance que d'abord il avait éprouvée, ou plutôt qui lui avcût été inspirée par Valentin $ «t
S76 LA FIÈVRB D*OR.
tout bas il accusait sou ami de s'être laissé domi* ner par d'injustes préventions envers des hommes qui semblaient s'étudier, non-seulement à satisfaire, mais même à aller au devant des moindres désirs des membres de l'expédition.
Du reste, commet le comte aurait-il pu soupçonner une trahison ? il n'était venu que sur la prière da gouvernement mexicain, c'était ce gouvernement qui avait exigé que la compagnie; fût organisée militairement, nombreuse et bien armée. Les principales autorités du pays avaient un intérêt d'autant plus grand dans le succès de Tentreprise^ que presque toutes étaient actionnaires de la société.
Pour supposer que ces gens eussent l'intention de le tromper dans de telles conditions, il fallait d'abord que le comte admit qu'ils fussent fous ou enragés; car nul ne fait jamais la guerre à ses dépens, et les Mexicains sont en général connus pour tenir beaucoup à l'argent.
Nous insistons d'autant plus sur ces considérations que nous voulons établir un parallèle impartial entre les deux partis, afin que chacun puisse bien reconnaître de quel côté fat la loyauté dans toute cette hideuse affsdre, qui a marqué d'un stigmate sanglant la république mexicaine, et lui a laissé au front une tache indélébile que jamais elle ne pourra effacer.
Cependant le temps fuyait rapidement ; le comte craignit que le moral de ses compagnons souffrit en demeurant plus longtemps au sein de la cité sonorienne ; il brûlait de se mettre en route ; malheureusement il lui était impossible de le faire sans que des vivres fussent préparés sur la route, et que le gou-
LA FIÈVRE b'OR. 277
verDement de TÉtat eût réglé avec lui les mouvements définitifs de la compagnie dans la marcbe vers les mines.
Don Lnis se plaignait amèrement, tantôt à don Antonio, tantôt au colonel Florès, des retards continuels qu'on lui fsdsait souffrir, et des prétexteô plus ou moins plausibles dont on se servait pour le retenir dans une honteuse inaction.
Le gouverneur, qui n'avait pas voulu quitter le Pitic, ne faisait à ses lettres que des réponses évasives, ou bien lui objectait des fins de non recevoir.
Cet état de choses ne pouvait, ne devût pas durer plus longtemps. Au risque de voir la compagnie se dissoudre d'elle^-mème , et avant même d'avoir entamé sérieusement l'entreprise, de perdre tout le fruit des travaux préliminaires, don Luis résolut, coûte que coûte, de sortir de cette position équivoque. En conséquence, après avoir nettement formulé sa volonté au senor don Antonio et au colonel, il leur annonça que, puisque le général Guerrero, gouverneur de l'État, semblait ne pas comprendre la teneur de ses lettres, il était résolu à se rendre lui-même au Pitic et avoir avec lui une explication claire et catégorique.
Les deux hommes tressaillirent de joie à cette nouvelle ; pour la réussite des plans qu'ils avaient formés, ils avaient besoin de l'absence du comte.
Au lieu de le détourner de son projet, ils l'engagèrent donc chaudement à le mettre à exécution sans retard, et à partir le plus tôt possible.
Don Luis n'avait nullement besoin d'être stimula et piqué ainsi. Aussitôt après avoir quitté les deux hommes^ il se rendit à la caserne, fit réunir la comte
278 LA PliTIl d'oiu
pagnie, lui annonça son départ, annonce qni fut reçue avec joie par tous ces hommes énergiques et pleins â*ardeur que le repos fatiguait et à qui l'oiffl» veté commençait à peser. Le comte confia le commandement provisoire à un des officiers sur lesquels il croyait pouvoir le plus compter, en Itd intimant l'ordre, si, sous quatre jours, il ne recevait pas de ses nouvelles, de se mettre immédiatement en marche pour le rejoindre, et, après avoir une dernière fois recommandé à ses compagnons de con* server la discipline la plus sévère, il quitta enfin la caserne.
Il trouva chez lui Valentin, qui l'attendait; celuici approuva sa conduite, mais il refusa de l'accompagner, donnant pour raison qu'il croyut être & même de mieux le servir en demeurant à Guaymas, qu'en le snivant au Pitic.
La vérité était que le chasseur ne se souciait pas de perdre de vue les gens qu'il s'était donné la mis^ ston d*épier, avant d'avoir découvert leurs machinnations.
Luis n'insista pas. Il savait qu'avec un homme du caractère de Valentin, il n'y avait pas à discuter une fois qu'il avait pris une détermination. Suivi de don Cornelio et d'une escorte de dix cavaliers "bien montés, choisis dans la compagnie, le eomte s'éloigna après avoir, une dernière fois serré la main à son aini, et se dirigea vers le Pitic, où, du moins il l'espérait, le mot de l'énigme lui serait enfin donné.
— Hum [ murmura Valentin en le suivant d'un œil pensif, ou je me trompe fort, ou maintenant qu'il n'est plus là pour contrarier par sa présence
tA FifeVRE D*Da. ti7»
les ténébreuses macbiDations des coquins qui veulent en faire leur dupe, nous ne tarderons pas à avoir du nouveau.
Après cet aparté, le chasseur prit de ce pas tranquille qui lui était habituel, le chemin de la caserne, où il arriva en quelques minutes, et où il trouva les aventuriers en proie à la plus grande effervescence, et encore sous le coup du départ de leur chef.
LB PITIC.
La distance n*est pas grande de Guaymas au Pitic ; le comte la franchit en quelques heures.
Le Pitic, ou Hermosillo, est une charmante ville fermée de murailles et entourée de jardins maraîchers d'un produit assez important.
Malheureusement la nuit était complètement tombée lorsque le comte y arriva, et il ne put jeter autour de lui qu'un coup-d*œil vague sur le paysage qui, entrevu à peine au milieu de Tobscurité, changeait entièrement d'aspect et avait pris une apparence triste et lugubre qui serra douloureusement le cœur de l'aventurier.
Le comte commençait à revenir beaucoup de ses premières illusions ; les mesquines taquineries dont il était l'objet lui faisaient maintenant voir l'avenir sous un tout autre jour ; il doutait déjà du succès d'une entreprise contre laquelle, dès son début, tant d'obstacles se soulevaient dans l'ombre»
2M LA FIÈTRB D'OR..
Il avait, en montant à cbeval, reçu un pli du commandant général de la province, dans lequel on lui intimait péremptoirement l'ordre de demeurer à Guaymas avec sa troupe, et de ne pas marcher en avant jusqu'à plus ample information, c'est-à-dire jusqu'à ce que le commandant général eût reçu du gouvernement central de Mexico xles ordres positifs à ce sujet.
Comme il est facile de le supposer, cet ordre, intimé de celte façon brutale après ce qui s'était passé, n'avait obtenu qu^un résultat, celui de presser le départ du comte, révolté de cette violation flagrante de toutes les conditions stipulées dans son traité.
La petite troupe entra au Pitic sans éveiller la moindre attention ; à cette heure, les rues étaient déjà presque désertes, et les quelques voyageurs qu'ils rencontrèrent sur leur route, trompés par leur costume mexicain, ne se donnèrent seulement pas la peine de les regarder.
Le comte descendit rue de San-Àgustino, devant une maison qu'il avait, sans en parler à personne, fait préparer pour lui.
Après avoir frappé légèrement à la porte, elle s'ouvrit et les cavaliers entrèrent.
Cette maison appartenait à un Français, alors parti pour un voyage dans l'intérieur pour raisons commerciales; mais, en son absence, ses domestiques, se conformantà ses ordres, reçurent le comte avec les plus grands égards.
Celui-ci, après avoir dit quelques mots à voix basse à don Corneliq, qui s'éloigna aussitôt, se retira dans le cuarto préparé pour lui.
Don Luis était une nature forte et énergique ,
LA riÈYIB D*OR. * 281
homme d'action ^vant tout. Il comprenait que d'après la tournure que semblaient prendre les choses, il lui fallait agir vigoureusement et sans perdre une seconde, s'il ne voulût éprouver un échec irréparable.
Son plan était fait, il se prépara donc à le mettre à exécution sans retard.
Don Gornelio revint au moment où le comte, qui avait changé de costume, donnait un dernier coup d'ceil à sa toilette.
— Déjà! dit-il en apercevant l'Espagnol.
— J'ai trouvé la maison, elle n'est qu'à quelques pas d'ici.
— Tant mieux, nous aurons moins de chemin à faire.
— Cinq minutes tout au plus.
— Le général Guerrero est-il au Piticî
— Il y est. Seulement je crois que vous feriez mieux de remettre votre visite à demain.
— Pourquoi donc cela ?
— Parce qu'il y a ce soir tertulia au palais. Le comte se retourna.
— Qu'est-ce que cela fait? dit-il.
— Dame, comme il vous plaira, senor ; mais peutêtre ne savez-vous pas ce qu'on appelle une tertulia.
— Pas positivement, mais vous allez me l'expliquer, n'est-ce pas ?
— Kien de plus facile : une tertulia est une réunion, une fête, un bal, enfin.
— J'entends, et vous êtes sûr, don Cornelio, qu'il y a ce soir tertulia au palais du gouverneur ?
— Positivement sûr, seigneuiîe.
— Bravo I voilà notre affaire.
la.
8d3 LA PIÊVIB n*OR.
L'Espagnol le regarda d'un air ébahi.
— Don Cornelio, continua le comte, quittez votre eofitome de voyage, je vous emmène^
'-^ C'est qae... fit-il en hésitant.
— Quoi donc?
-«- Je vous avouerai, senor eonde^ que Je fte pos- 8ftde pas d'autres habits que ceux que je porte sur
— Ah I qu'à cela ne tienne, reprit en souriant le comte en lui désignant en même temps une masse de vêtements jetés pêle-mêle sur les meubles ; choisissez là dedans ce qui pourra vous convenir ; je suppose que vous êtes assez mon ami pour ne pas vous formaliser du sans-façon avec lequel j'agis avec vous.
— Aucunement ! s'écria l'Espagnol avec un mouvement de joie,
— Seulement faites vite, parce que je vous attends.
— Je ne vous demande que cinq minutes.
— Je vous en accorde dix. Vous me retrouverez dans le patio ; je vais donner l'ordre à mon escorte de monter à cheval.
Le comte sortit et don Comelio se mit avec empressement en devoir de lui obéir. Nous devons ajouter, à la louange de l'Espagnol, que non -seulement le procédé de don Luis à son égard ne l'avait nullement choqué, mais qu'au contraire il en éprou* vait une vive reconnaissance au fond du cœur.
L'Espagnol ne s'était pas trompé, il y avait effectivement teriulia au palais du gouverneur.
Le général Guerrero était fort riche ; aussi le bal qu'il donnait ce jour-là était-il somptueux et digne de toute façon du poste élevé qu'il occupait dans la province*
LA FlIrVRE 0*OR. 299
La foule encombrait ses salons resplendissants de lumière et éblouissants de dorures.
Toute la haute société du Pitic s'était donnée rendez-vous au Palais; les tables, couvertes d'or, él«aient entourées par des joueurs qui, avec cette superbe insouciance qui caractérise les Mexicains, risquaient des sommes folles sur une carte. Dans une vaste salle, une musique, peut-être un peu 9atl« vage pour nos oreilles européennes, réglait le pas des danseurs ; enfin un salon particulier avait été réservé pour les dames. Dona Angela, belle à ravir, trdnàitau milieu de cet essaim de jolies femmes^
Mais, malgré tous les efforts du général pour plaire à ses invités et les exciter à se livrer au plaisir, la fête languissait; les' jeunes femmes surtout, ordinairement si passionnées pouf la danse^ refusaient toutes les invitations ; elles préféraient rester à caU'* ser entre elles dans le salon qui leur avait été abandonné.
C'est qu'en ce moment on traitait un point fort intéressant et qui avait le privilège d'exciter au plus liaut degré toutes les curiosités féminines.
ta nouvelle du débarquement des Français à Guaymas faisait le sujet de la conversation.
— Mon Dieu ! s'écria une jeune femme avec un charmant sourire, est-ce que cesAnglais viendron ticiT
— Sans doute, observa une autre; msda ce ne sont pas des Anglais, Querida.
— Oh I vous vous trompez, Carmencita, tous les étrangers sont Anglais, c'est-à-dire hérétiques : mon confesseur me Ta dit,
— Ils doivent être hideux I hasarda une troisième en avançant curieusement la têfe.
28A LA PliVIB D^OB.
— Maïs non, je vous assure ; ce sont des hommes comme les autres, répondit la seconde qm avait parlé, jolie brune aux yeux noirs, pétillants de mar Uce. Je suis allée passer la Fête-Dieu à Guaymas avec mon oncle, et je les ai vus ^ il y en a même, parmi eux qui sont assez bien.
— C'est impossible I s'écriéreot-elles en chœur» des hérétiques.
— Ils nous massacreront ! .
— On les dit fort cruels.
— Leur chef surtout.
Jusque là dona Angela étsdt demeurée silendeuse, absorbée par ses pensées intimes; mais à cette parole elle dressa subitement la tête.
— Leur chef est un caballero I dit-elle d'une vdx haute ; c'est un conde dans son pays, s'il est venu en Sonora, ce ne peut être que dans notre intérêt I
Toutes les jeunes f^nmes se turent, étonnées de cette étrange sortie de dona Angela ; puis elles se mirent à chuchotter entre elles.
La jeune fille, fâchée de s'être ainM imprudemmei\t avancée, se mordit les lèvres, rougit légèrement, et se replongea dans sa rêverie.
En ce moment, don Sébastian entra dans le salon.
— Ah! voilà le général, s'écrièrent gaiement trois ou quatre jeunes filles, qui se levèrent et l'entouré* rent avec empressement.
— Oui, me voici, seâoritas, répondit-il en souriant; que désirez-vous de moi?
— Un renseignement seulement
— (Jn renseignement, et lequel ?
— Nous désirons savoir, fit douaCarm^ncita*,.
u Fiirae ]>*or. 285
Puis elle se reprit : Ce n'est pas moi, général, ce sont ces dames.
— J'en suis persuadé, répondit galamment don Set>astian; soyez donc assez bonne pour vous faire leur interprète auprès de moi ; que désirent-elles savoir 7
*-* Ce que c'est que les lnglese$ f
— Quels Ingleses 7
— Mais ceux qui ont débarqué à Guaymas.
— - Ah I très-bien I
— Vous nous le direz, n'est-ce pas, général, s'é* crièrent-t-elles toutes à la fois.
— Si cela peut vous être agréable.
— Oh I beaucoup, beaucoup.
— D'abord, ce ne sont pas des Anglais.
*r- Mais, cependant, puisqu'ils sont étrangers.
Le général sourit à cette naïve observation ; mais reconnaissant mentalement l'impossibilité de détruire une opinion aussi enracinée, il tourna la question.
— Ces hommes sont au nombre de deux cents et quelques.
— Tant que cela? s'écrièrent deux ou trois jeunes filles avec un geste de frayeur.
— Mon Dieu, oui, tant que cela, senoritas; mais rassurez-vous, vous n'aurez rien à redouter d'eux, ils sont bons, serviables, et leur chef, entre autres, est un parfait caballero.
— Mais pourquoi viennent-ils ici?
— Ils venaient dans le but d'exploiter certaines mines.
— Pardon, mon père, observa dona Angela, qui avait attentivement écouté cet entretien à bâtons rompus, n'avez-vous pas dit ils venaient?
tM iiA ntnt tfoft.
«^ Oui, ma fille» je l'ai dit.
— Mais ils sont encore al puerto (au port) , je pense.
— Ils y sont encore^ otd ; mais il est probable qtie bientôt ils partiront.
—^Poor les mines?
— Non, pour retourner d'où ils viennenti Dona Angela fronça imperceptiblement les sourcils, mouvement qui dénotait chez elle une grave contrariété et une grande préoccupation intérieure, et elle se tut.
— Tant mieaxi qu'ils s'en aillent, ces hérétiques, s'écria une des dames; ces Anglais maudits ne viennent dans notre pays que pour nous dépouiller.
-— C'est vrai , appuyèrent chaleureusement la plupart des autres.
— Du reste, quoiqu'on en dise, je soutiens, moi, qu'il sont laids à faire peur.
— Bah I fit une jeune fille avec un délicieux mouvement de tète, j'aurais voulu en voir un, moi, un seul, simplement pour savoir à quoi m'en tenir là-dessus.
— Je crains bien, doua Redempcion, répondît en souriant le général, qu'il vous soit maintenant impossible de satisfaire votre curiosité.
— Tant pis, car ce doit être extraordinaire, un hérétique I Sont-ils aussi laids que les Indios bravos ?
— Ce n'est pas la même chose. '
-^ Ah I et vous êtes certain, général, que je ne pourrai pas en voir ? Cela me contrarie.
— Je le regrette, seôorita.
— Et moi aussi. Mais, j'y songe, 6i l'un d'eux venait à Hermosillo ?
LA riÈVRB d'or, 287
*^ Gela leur est préremptoirement défendu ; ils se garderont bien de désobéir à Tordre qu'ils ont reçu.
-^ Ah i fit^elle d'un ton boudeur.
Au luéme instant, la porte s'ouvrit avec fracas, et un domestique annonça d'une voix claire et parfaitement accentuée :
— Son Excellence le comte don Luis de Prébois» Crancé, Son Excellence don Cornelio Mendoza.
Si le comte avait l'intention de produire de l'effet, son but fut complètement atteint.
Son entrée imprévue fut un véritable coup de théâtre et causa une émotion générale, dont certes il lui eût été impossible de calculer Timmense portée.
Toutes les dames s'étaient levées, et, groupées autour du général, elles examinaient d'un œil curieux et craintif le chef des aventuriers.
Le comte, dont le splendide costume de ranehero, qu'il portait avec une grâce inimitable , ajoutait encore au charme fascinateur répandu sur toute sa p'ersonne, fit quelques pas en souriant, salua à la ronde par un geste rempli de distinction, et attendit '
Le général était subitement devenu d'une pâleur livide.
L'annonce de l'airivée du comte répandue dans les autres salons avec une rapidité incompréhensible, avait subitement arrêté les danses et les jeux ; tous les invités abandonnant les autres pièces, s'é^ taient élancés vers le salon où l'on disait que se trouvait le comte.
Cependant chaque seconde qui s'écoulait ajoutait
288 LA FlimB D^OB.
encore à rembarras de la position ; le général le sentait, il ctaercbait wnement le moyen d'en sortir.
Don Luis comprit on plutôt devina la perplexité du général ; faisant alors deux pas en avant
*— Je suis confus , général , ditril avec la plus exquise politesse, du trouble que j'ai involontairement causé parmi vos invités ; il parait que je n'étais pas attendu au Pitic.
Le général parvint à reprendre un peu d'assurance.
— Je Tavoue, caballero, répondit-il ; cependant la viâte impromptue que vous daignez me faire ne peut, croyez-le bien, que m'ètre fort agréable.
— Je le désire, général ; cependant, à en juger par les regards dirigés sur moi de tous les côtés, il m'est permis d'en douter.
•— Vous vous trompez, senor conde^ reprit don Sébastian en essayant de sourire, depuis quelques jours la renommée s'est tellement occupée de vous, que l'empressement dont vous êtes en ce moment l'objet ne doit nullement vous étonner.
— Je désirerais, général, dit le comte en s'inclinant, que cet empressement fût plus amical ; ma conduite depuis mon arrivée en Sonora aurait dû m'atiirer plus de sympathies.
— Que voulez-vous ? senor comte, nous sommes des sauvages, nous autres, dit le général avec un sourire railleur ; nous avons le malheur de ne pas aimer ce qui nous vient du dehors, il faut nous excuser. Mais assez sur ce sujet. Quant à présent, ajouta-t-il en changeant de ton , permettez-moi, senor conde, puisque vous avez bien voulu devenir
mon hôte, de vous présenter ofTicielIeinent à ces dames, qui brûlent de faire plus ample coonaissance avec vous.
Don Luis se prêta de bonne grâce au désir du général. Celui-ci, afTectant alors la plus exquise courtoisie , présenta son hôte, ainsi qu'il l'avait nommé, aux personnes les plus influentes de la réunion. Puis ilje conduisit auprès de sa fille, qui, depuis rentrée du comte, était demeurée iraraobilc à sa place, les yeux opinâtrement fixés sur lui.
— Senor conde, dit le général, ma fille dofia Angela ; doiia Angela, le comte don Luis de Prébois-Crâncé.
Don Luis s'inclina respectueusement devant la jeune fille.
— J'ai depuis longtemps déjà l'honneur de connaître Monsieur le conàte, répondit- elle avec un sourire gracieux.
— En effet, dit le général feignant tout à coup de se souvenir ; nous nous connaissons depuis longtemps, cabellero.
— Ce n'était pas à moi à vous rappeler comment nous nous sommes connus.
— C'est vrai, comté, c'était à moi; croyez bien que je ne l'ai pas oublié.
— Ni moi, murmura la jeune fiUe, car je^vous dois la vie, senor.
— Oh 1 sefiorita.
— Permettez , permettez , senor conde , fit le général avec une emphase certainement affectée, nous autres caballeros mexicains, nous avons la mémoire longue pour ie bien comme pour le mal; vous avez risqué votre vie pour défendre la mienne,
ceci est une de ces dettes que Top aime à payert Jç suis votre débiteur, senor don Luis.
— Parlez-vous sérieusement, général ? (^çipa^d^ le comte en le regardant fixement»
— Certes, caballero, ce sujet est trop sérieux pour que je le traite autrejment; j'ajouterai même que mon plus vif désir serait de trouver bientôt l'occasion de m' acquitter envers vous.
— S'il en est ainsi, général, cette occasion^ je puis vous la fournir à Tînstant même» si vous me le permettez.
— Cpinmeut donc 7 fit le général un peu interdit de se voir ainsi prendre au mot, trop beureu:^ de vous être agréable. Qu'exigez- vous de n)ôi ?
— Je n'exige rien, général, je désire seulem^Dt vous adresser une prière.
— Une prière ? vous, dan Luis ? Ob t q)) l dt quelle est-elle, parlez ?
— Je vous prie de vouloir bien ip'accorâ^r^elqpes minutes d'entretien particulier,
— Cette nuit?
^ A Ti^istant même,
— Allons , reprit le général , j'espérai» , pour quelques heures du moins, pouvoir faire trêve aux affaires , mais vous en ordonner autrement i qu9 votre désir poit patisfait, don Luis, un cabaii<?ro n'a que sa parole.
— Veuillez me pardonner, général ; jespift réellement confus de tant d'insistwçe, ipais é^ rdsons impérieuses*.*
— Pas un mot 4e plus, je vous eu supplie, don Luis, ou vous me feriez supposer que vous attache? & cet entretien uneimportapce qu'il ne saurait avgirt
Don Luis se contenta de s^incliner sans répondre.
Le général se tourna alors vers ses invités, dont la plupart, la première curiosité satisfaite, étaient retournés aux diverses distractions qu'ils avaient un instant abandonnées.
— Senoras, et caballeros, dit-il, Je vous prie de ni' excuser si je vous quitte pour quelques iostants, mais vous le voyez, le i^Sor don Lui» ^ ma parole* il me faut 1^ dégager.
Les invités s'inclinèrent avec courtoisie.
Dona Angela avait, d'un signe imperceptibla • appelé don Cornelio auprès d'elle, et usant de la liberté que les mœurs mexicaipea donnent aux jeunes filles, elle causait avec lui à voh basse.
— Ailes, mop père, dit-elle av^ w doux sourire i^ l'adre^^S du comte, mftis n^ garde? pas longtemps le eeSor don Luis; ip^^intenaiU que ç^9 dames le connaissent, elles désire vit viveip^tit s'entretenir avec
— Soyez tranquillss t qaesdsi^es, da^s dix mi- DQtçs »P93 rsp^4trQP9i entre te seigneur cpmteet moi, aucune discussion nç peut être longue»
-^ îAm veuille qiiQ cç s^it vrai « Qsurfqurd inté-
riewrewent Lnis ; mm je cf ©i^ le contraire.
Le général passa son bra^ f^pus eelul du eomte, et l'en traînai) t |i travers l§s saIqos, il le induisit à upe porte qu'il ppvrit.
— Entrez, cabaliero, lui dit>î},
Le comte entr», le général te suivit et ferma la porte avec soin derrière lui»
S9t LA FIÈVRE D*OR,
Il DISSOUS DES CARTES,
La pièce dans laquelle le général avait conduit le comte était un cabinet de travail. Don Sébastian indiqua un siège an comte, et lui-même en prit un autre.
1\ y eut un instant de silence entre les deux hommes ; ils s'examinaient avec soin. Tous deux avaient quitté, en passant le seuil de la porte du cabinet, la gaieté d'emprunt qu'ils affectaient sur leur visage, pour prendre une physionomie sévère et réfléchie plus en rapport avec les graves questions qu'ils allaient probablement débattre.
— J'attends, venor conde^ dit enfin le général, qu'il vous plaise de vous expliquer.
— J'hésite à le faire, général, tépondit don Luis.
— Vous hésitez, comte ?
. — Oui, parce que dans ce que j*ai à vous dire, il y a des choses tellement délicates que je redoute presque de les aborder.
Le général se méprît au sens des paroles du comte, il ne pouvait comprendre l'ex^quise délicatesse qui les lui dictait.
- Vous pouvez parler sans crainte, lui dit-il, nul ne vous entendra ; les précautions ont été prises pour que rien de ce qui se dit dans ce cabinet ne transpire au dehors; banoissez donc, je vous en prie, toute réserve, et expliquez-vous franchement.
U FIÈVRS D*OR. 203
— Je vais le faire, puisque vous l'exigez, dit-il ; du reste, peut-être vaut-il mieux qu'il en soit ainsi; de cette façon, je saurai de suite ce que je dois craindre ou espérer.
— Vous devez tout espérer de moi, comte, fit le général d*une voix insinuante ; je ne vous veux pas de mal, au contraire; je désire vous servir, et pour vous donner l'exemple de la franchise, je commencerai par vous déclarer que votre sort dépend de vous seul, que le succès ou la ruine de votre entreprise sont également entre vos mains.
— S'il en est réellement ainsi, général, la discussion ne sera pas longue entre nous ; mais permettezmoi d'abord de vous exposer mes griefs « aiin de bien éclaircir la posi^oQ.
— Faites.
— D'abord, permettez- D)oi une question : Connaissez-vous les conditions de mon traité avec le gouvernement mexicain ?
— Je les connais d'autant mieux, comte, que je possède entre les mains un double de ce traité.
Don Luis fit un geste d'étonnement.
— Cela ne doit pas vous surprendre, continua le général ; souvenez-vous de ce qui s'est passé à Mexico : n'est-ce pas à une personne influente, dont vous ignorez le nom, que vous avez dû de voir tomber les obstacles insurmontables qui s'opposaient à l'acceptation de votre traité par le président de la République ?
— Je l'avoue.
— Cette personne , maintenant je puis vous le dire, c'est moi.
— Vous, général ?
9êà U riftVRK D*Ok
— Moi-roèine. Pnîs» lorsque totit fût Conôla, rappelez-voos encore qne je fas le pretoier actioflfidre qui donna sa signature et déposa les fonds.
— Tout cela est parfaitement juste ; voilà ce qui reûd pour moi d'atitant plus incompréhensible la position étrange dans laquelle ozl m'a placé.
— Comment cela t
— Pardonnez-moi, général, la franchise avec lamelle je m'exprime.
— Allez toujours, comte ; noud sommes ici pour nous dire la vérité.
— C'est qu'en vérité, deptild môfl arrivée à Guaymas, votre conduite a été pouf moi inexplicable.
— Vous plaisantez ; moi, je la trouve toute naturelle.
— Pourtant il tùé semblé...
— Voyons, que trouvez-vous donc d'extraordlnûre dans ma manière d*aglr T
. ~ Mais... tOtttl
— Précisez.
— C'est ce que je vab faire.
— Voyons.
— Faut-il prendre les faits dès le c(Hnmence-
mentT
— Certéâ.
— Fort bieû. Vous save2, puisque vous avez le double de mou traité, qu'il y est dit que je ne demeurai à Guaymas que le temps strictement nécessaire pour donner le temps à la société d'indiquer les étapes et de préparer les vivres et les fourrages ?
— Parfaitement.
— Voici près de quinze jours que, sous difl'érents
LA nÈVRS D*OR. 295
prétextes, plus futiles les uns que les autres, je suis reitnu au port, (iompreuant combien l'inaction peut 6tre nuisible à ma compagnie, je fais démarche sur démarche auprès du commandant général et auprès de vous-même ; à toutes mes lettres il est répondu par des fins de non recevoir.
•^ Continuez.
— Fatigué de cette position anonnale, je parviens à obtenir mes passeports pour partir enfin aux mines; alors, qu'arrive-t-ii, je reçois de vous, général, un pli qui m'intime Tordre de ne pas sortir de Guay mas.
— Très*bien, allez*
Don Luis, confondu par l'impassibilité de son interlocuteur, dont le visage demeurait calme et la voix tranquille, sentit malgré lui un commencement de colère fermenter au fond de son cœur.
^- Enfin, général, dit-il en élevant la voix , j'ai le droit de vous demander nettement quel jeu nous jouons.
— Mais un jeu bien simple, mon cher comte, je vous le répète « vous pouvez, si Vous le voulez sérieusement, avoir tous les atouts dans la main.
-^ Je voua avoue que je ne vous comprends pas du tout.
-— C'est impossible !
«-* Sur l'honneur 1 je vous aurai la plus sincère obligation de m'expliquer clairement ce qui se passe, car je vous certifie que je suis dans un chaos dont (e désespère de sortir jamais.
-«- Gela dépend de vous seul.
— Pardieu I général, vous conviendrez que vous vous moquez de moi ?
«^ Pas le moins du inonde«
296 LK FiiVAI D^OB.
— Comment I sur la prière de votre gouverment, je viens en Sonora avec la mission d'exploiter des mines ; c'est grâce à votre influence , vous-même i*avez avoué, que mon traité est signé; confiant dans la loyauté lùexicaine, j'organise une expédition, j'arrive, et mes co^-associés, vous tout le premier, se tournent contre moi et me traitent, non pas comme leur ami , leur représentant, non pas même avec les égards dus à un gentilhomme, mais ils affectent de me considérer presque comme un flibustier.
— Oh I comte, vous allez trop Joiu !
— Sur mon âme, général, il n'y a qu'au Mexique où l'on puisse voir des choses semblables.
— Mais non, comte, vous vous méprenez : personne ne cherche à vous «nuire, au contraire.
— Cependant, jusqu'à présent, vous, un des plus forts actionnaires de la société, vous dont l'intérêt est en jeu, en un mot, qui auriez dû, grâce au pouvoir dont vous disposez, nous aider d'une manière efficace, vous ne vous êtes servi de ce pouvoir que pour entraver nos mouvements etnous nuire de toutes façons.
— Oh I comte , quels termes vous employez-là.
— Mon Dieu I général, excusez-moi, mais il est temps que toutes ces vexations ridicules cessent et qu'il me soit permis de nie rendre aux mines ; tout cela a duré trop longtemps.
Le général parut réfléchir un instant.
— Voyons, franchement, dit-il enfin, est-ce bien réellement que vous n'avez pas compris pourquoi j'agissais avec vous ainsi que je le fais?
— Je vous le jure.
— C'est étrange ; pardonnez-moi à votre tour,
Là FliVBS D*OR. 297
comte» mais j'avûs de vous une toute autre opi* nioiu *- Que voulez-vous dire?
— Ainsi vous n'avez pas deviné pourquoi moi , général, gouverneur militaire de TËtat de Sonora, j'ai appuyé si chaudement votre requête après du président?
— Mais...
— Vous n'avez pas deviné, reprit-il vivement, pourquoi j'ai exigé que vos compagnons fussent bien armés et organisés militairement ?
— Il me semble...
— Vous n'avez pas compris pourquoi je vous ai fait investir d'un pouvoir militaire aussi étendu que si vous étiez chef d'armée? Allons donc, comte, vous ne parlez pas sérieusement en ce moment, ou bien vous voulez lutter de ruse et de finesse avec moi.
En prononçant ces paroles avec une certaine véhémence, véritable cette fois, le général avait quitté son siège et marchait avec agitation dans le cabinet.
Le comte Técoutait avecla plus grande attention^ tout en l'examinant avec soin lorsqu'il se tut, il répondit :
— Voici ce que j'ai compris^ général, je vais vous le dire :
— Parlez.
— J'ai compris que le gouvernement mexicain, trop faible pour recouvrer pai* lui-même les riches placeres de la Plancha de Plata, que par son incurie il a laissés tomber au pouvoir des Indiens, ne demanderait pas mieux de voir faire par des étrangers cette expédition dont il récolterait les plus grands
298 l'A riÈVAE ifOhi
Défléfices ; j*ai Compris , en OQtre« que le gouverne* nient ne pouvant eOicacement protéger les habitante de la Sonora contre les iûcur^iond des Apaches et des Comancbes, serait charmé que ces mêmes étrangers se chargeassent à leurs risques et périls de contenir ces féroces pillards dans les limites de leurs déserts : j'ai compris enfin que le général don Se» bastian Guerrero, auquel j'ai été assez hèureut pour sauter la vie, idnsl qu'à sa fille« et qui m'a conservé une si grande reconnaissance^ avait saisi avec em* pressement l'occasion de me rendre à . son tour un service , en mettant la grande influence dont il dispose à ma disposition, pour me faire obtenir ce que je sollicitais vainement depuis si longtemps ; voilà tout ce que j'ai compris, général.
««» Ah! C'est tout?
-^ Oui, me seriûs-je trompé?
— Peut-être.
«^ Alors soyes assez bon pour vous expliquer catégoriquement, général.
— A quoi bon, maintenant ? il est trop tard, répondit le général en lui lançant un regard d'une expresMon indéfinissable.
-7- Pourquoi donc, trop tard ?
Don Sébastian se rapprocha vivement du comte, et s'arrètant en face de lui :
— Parce que maintenant, lui dit-il, n<tus ne pourrons jamais nous entendre.
•— Vous le croyez, général?
*- J'en suis sûr,
-^ Mais pour quelle raison ?
•** Vous voulez que je vous la dise?
-^ Je voue en prie.
LA FIÈVRE d'or. S99
•^ Et bien I senor conde^ cette raison la voici : vous êtes un homme de beaucoup d* esprit, d* une Taste intelligence» en un mot, vous êtes véritablement un homme d'élite.
•^ Générali je vous en supplie.**
— Je ne vous flatte pas, comte, je dis ce qui est ; malheureusement,, bien que vous parliez l'espagnol avec une rare perfection^ vous ne comprenez pas assez le mexicain pour que nous puissions jamais nous entendre.
•^ Ahl fit le comte, sans ajouter un mot de plus.
-^ J'ai raison,^ n'estnse pas, vous avez cette fois lâen saisi le sens de mes parolea ?
— Peut-être, général, dirai-je en vous renvoyant l'expression dont vous vous êtes servi il y a un instant.
— Très-bien. Maintenant je crois que nous n'atons plus rien à nous dire.
— Quelques mots seulement.
— Parlez.
— Quoi qu'il arrive, général, en passant le seuil de cette porte, je ne me rappellerai pas un mot de cet entretien.
— Comme il vous plaira, comte ; nous n'avons rien dit que personne ne pût entendre.
— C'est vrai ; mais d'autres comprendraient peut-être différemment que moi. Il y a tant de façons d interpréter les paroles I
— Oh 1 les nôtres ont cependant, été bien innocentes I
— En effet ; j'espère , général, que nous ne nous quitterons pas ennemis.
300 LA FiÈYAE d'or.
— Et pourquoi serious-nous donc eunemis, mou cher comle ? Je désire au contraire que la connaissance que nous avons ce soir si heureusement renouvelée se change avant peu — de votre côté du moins — car du mien, c'est déjà fait depuis longtemps, en une durable amitié.
— Vous me comblez réellement géoéraL
— Ne vous dois-je pas la vie?.
— Ainsi, je puis toujours compter sur vous?
— Comme sur vous-même, mon cher comte.
Ces paroles furent sifflées par les deux personnages avec une ironie si finement affilée que nul n'eût certes deviné, sous le sourire charmant qui plissait leurs lèvres, la rage et la haine qui gonflaient leurs cœurs.
— Maintenant, reprit le général, je crois que nous pouvons regagner les salons.
— Je suis à vos ordres, général.
Don Sébastian ouvrit la porte du cabinet et s'effaça ; le comte passa devant lui.
— Jouez-vous, don Luis? lui demanda le général.
— Rarement ; cependant si vous le désirez, je serai heureux de faire votre "partie.
— Soit, venez par ici.
Ils entrèrent dans un salon où plusieurs tables de monte étaient installées.
Les joueurs se pressaient surtout autour d'une table, où un homme, ayant devant lui une masse d'or, jouait avec un incrovable bonheur.
Cet homme était don Cornelio. Après avoir, pendant quelque temps, causé avec dona Angela, T Espagnol, attiré par le charme irrésistible de l'or, s'était approché des tables de monte, et» fasciné
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malgré lui, il s'était laissé aller à risquer les seules onces qu'il possédât.
La chance lui avait été favorable, si constamment favorable même , qu*il avait en moins d'une heure accaparé presque tout l'or des joueurs qui n'avaient pas craint de se risquer contre lui, si bien qu'il avait fipi par gagner une somme énorme.
A l'instant où le comte et le générsd arrivaient près de lui« le dernier adversaire de don Gornelio se retirait complètement à sec, et , pour nous servir d'une expression assez triviale, le combat cessait faute de combattants, si bien que l'Espagnol, après avoir jeté un regard circulaire sur les assistants , voyant que personne ne se souciait davantage de lutter contre lui , s'occupût avec un inaltérable sang-froid à faire passer dans les vastes poches de ses calzoneraa les onces amoncelées devant lui.
— Oh I oh I dit gaiement le général, il parait que la société Atrevida est en veine cette nuit, senor don Luis, elle gagne de tous les côtés à la fois.
Le comte sourit à ce compliment à double tranchant.
— Voyons si je changerai la veine, moi, continua don Sébastian, me voulez- vous tenir tête, don Luisf
— A une condition, général.
— Laquelle? je l'accepte d'avance.
— La voici : j'ai une habitude particulière, c'est de ne jamais jouer que trois parties de suite.
— Bien.
— Attendez ; mais je joue ces trois parties toujours en doublant.
— Oh 1 oh ! et si vous perdez une de ces trois parties?
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— Cela ne fftît rien, pourtant je ne crois pasper» dre» diUil avec un calme parfait*
— Comment I vous ne croyez pas perdre 7
«-* Non , je vous avoue que j'ai beaucoup de bonheur au jeu ; c'est peut-^ëtre parce que je liens fort peu au bénéfice que je puis en retirer.
— C'est possible ; cependant ce que vous me dites me semblé st étrange que je serais curieux de m'en assurer.
' — Il ne tient qu'à vous.
Peu à peu les invités s'étaient rapprochés des deux hommes et s'étaient groupés autour d'eux. DoSa Angela s'était avancée aussi et se trouvait placée presque auprès de don Luis.
-i-> Allons, continua le général, jouons trois parties.
-^ A vos ordres.
-^ Combien plaçons-nous 7
— Ce qu'il vous plaira.
— Deux mille piastres, voulex-vous 7
— parfaitement.
Le général prit un jeu de cartes neuf renfermé encore dans son enveloppe.
— Si cela vous est égal, dit-il, nous ne taillerons ni l'un ni l'autre.
— Comme vous voudrez.
— Mais qui taillera ?
— Moi ! s'écria subitement doîia Angela, en s'emparant du jeu de cartes.
— Oh I oh I fit le général en souriant , prenez garde, don Luis, ma fille se met contre vous. ^
— Je ne puis croire que la senorita soit mon ennemie, répondit le comte en saluant la jeune fille.
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Dofia Angela rougit, mais elle ne répondit pas elle décacheta le paquet et battit les cartes.
— Va pour deux mille piastres» dit le général ; taille, mon enfant !
Elle commença alors à retourner les cartes* ^^ Perdu I dit-«lie au bout d*un instant.
— C'est vrai, fit le général, j'ai perdu. Voyons la seconde» Carambui fais attention, Ni&a, cette fois il s'agit de quatre mille piastres.
— Perdu I ditH^Ue.
— Encore 7 c'est singulier. AllonSi don Luis, la dernière^
«^ Peut-6tre yaudrait«-il mieux nous arrêter ; ni vous ni moi, général, ne nous soucions guère de cet or.
-^ Voilà pourquoi Je désire faire la troisième partie; d'ailleurs le hasard peut vous avoir favorisé jusqu'à présent
-— Ne vous d**je pas prévenu 7
-^ Voyons i voyons I Je veux en avoir le cœur net
— Perdu I dit une troisième fois la jeune fille de savoix harmonieuse.
— Caramba! ceci est réellement singulier; je vous dois quatorze mille piastres, don Luis ; je re* connais que Vbus avez réellement un bonheur extraordinaire.
— Je le sais, répondit le comte, toujours froid ; maintenant* peimettez-moi de vous quitter. Seno* rita, agrées mes remerciements pour le gracieux concours que vous avez bien voulu me prêter en cette circonstance^
La jeune fille s'inclina toute honteuse et toute rougissante.
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— Demain, «o point do jour, les quatorze mille piastres seront cbcâ vous, don Luis.
— Ne ^OQS pressez pas, général, f aarai rhonoeor de vons revoir.
Le comte prît alors congé et se retira avec don Comelio, accompagné obséquieusement jusqu'à la porte du dernier salon par le général.
— DouUe traître I murmura le comte en se mettant en selle ; prends garde à toi ! car maintenant je vois ton jeu ; malgré toute ta finesse, tu m'as laissé deviner le dessous de tes cartes I
Et le comte, suivi de son escorte, regagna pensif la maison qu'il habitait II réfléchissait aux moyens à employer pour déjouer les machinations de ses ennemis, et mener à bien son expédition.
Quant à don Comelio, il ne pensait qu'à une chose : à la chance qu'il avsdt eue pendant la soirée, et tout en galopant auprès de don Luis, il calculait mentalement le nombre d'onces qu'il avait gagnées, ce dont il n'avait pu encore s'assurer avec certitude.