DES FIEVRES CONTINUES EN GÉNÉRAL
I. Fréquence et importance des fièvres continues. — Peu de sujets offrent, en médecine, autant d'intérêt que les fièvres continues, ce qui tient à leur extrême fréquence. Pendant ces trente dernières années elles ont causé 530,000 décès dans la population de l'Angleterre, et 71,335 dans la seule ville de Londres. En prenant pour base cette mortalité, on peut approximativement estimer le nombre des personnes atteintes à 5 ou 6 millions pour l'Angleterre et à 750,000 pour Londres.
Les nombreux travaux publiés sur le sujet prouvent qu'il a de tous temps fixé l'attention des médecins. Comme toutes les affections épidémiques dues à un poison spécifique, les fièvres continues ont un attrait particulier pour le médecin philosophe, et leur élude doit porter non-seulement sur les symptômes, la pathologie et le traitement, mais encore sur les causes qui peuvent en augmenter la fréquence à différentes périodes, et sur les lois qui président à leur origine et à leur propagation. Toutefois la connaissance abstraite de la fièvre est indispensable pour l'étude et le traitement de toutes les affections aiguës. C'est ce qui a fait dire à Graves, la plus grande autorité que nous puissions citer : « L'élude de la fièvre dépasse en importance et en intérêt celle de toutes les autres maladies de L'homme. »
Mais les avantages qui résultent de l'élude des fièvres con-
tinues n'intéressent pas seulement les médecins. Les lois qui président à l'origine de ces affections sont en grande partie sous le contrôle humain ; leur connaissance a donc une importance capitale pour l'homme de guerre qui a tant d'intérêt à maintenir son armée en bonne santé; pour le médecin légiste qui doit savoir que les petites épidémies partielles ont quelquefois une origine criminelle; pour l'homme d'État chargé de la confection des lois; pour ceux qui s'occupent des réformes sanitaires, et enfin pour la communauté en général dont le principal devoir est de prévenir les maladies et la mort.
II. Relations nosologiques. — Les écrivains de tous les temps ont établi une distinction entre les fièvres continues, les fièvres éruptives et les fièvres intermittentes et rémittentes. Mais cette classification, qui peut présenter quelques avantages, est, en somme, très-arbitraire. Eu effet, certaines fièvres continues présentent quelque analogie avec les fièvres éruptives par la contagion, l'éruption, et le fait de n'attaquer qu'une fois le même individu ; mais, d'un antre côté, une d'elles (fièvre simple) n'est pas contagieuse, une autre (fièvre ëritérique) ne Pestqu'à un faillie degré : deux autres (fièvre simple et lièvre relapse) n'ont pas d'éruption spécifique et ne coulèrent pas l'immunité pour les attaques ultérieures ; enfin, la lièvre entérique peut affecter le type intermittent et présenter assez d'analogie avec la fièvre rémittente- paludéenne [malarious). En somme, toutes les fièvres continues se rapprochent plus ou moins de la malaria, mais elles diffèrent toutes des fièvres éruptives parce que leurs causes peuvent être prévenues et que leur origine peut avoir lieu d'une manière spontanée et indépendante. Les. affections désignées sous le nom de fièvres continues constituent donc un groupe à peu près hétérogène et l'on peut dire qu'elles occupent une position intermédiaire entre fièvres éruptives et paludéennes.
III. Pluralité des fièvres continues. — La plupart des anciens auteurs tels que Rivière, Willis, Hoffmann, Strother, Huxham, Pringle, Machride, ont reconnu et décrit différentes formes de lièvre continue, mais leurs travaux ne suffisent pas pour établir, d'une manière absolue, la non-identité spécifique des maladies qu'ils ont observées. Aucun sujet n'a pins occupé l'attention du public médical pendant ces trente dernières
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années que celui de l'identité spécifique des différentes formes de fièvre continue, mais la question peut être maintenant considérée comme résolue. Les recherches de Ilenderson et de quelques autres ailleurs sur l'épidémie de 1843 ont établi une distinction spécifique entre la fièvre relapse et le typhus, tandis que ceux de Gerhard, Stewart, Jenner et autres ont démontré la non-identité du typhus vrai avec la fièvre typhoïde si bien décrite par Louis. Ces trois maladies sont toutes renfermées dans le terme générique de fièvres continues, ainsi qu'une quatrième qu'on peut appeler fièvre simple. Les trois premières doivent leur origine à des poisons qui diffèrent entre eux, comme ceux de la rougeole, de la scarlatine et de la variole. La fièvre simple est due à des causes non spécifiques, telles que fatigue, exposition à la chaleur. Un autre point digne de remarque est que, parmi les trois fièvres spécifiques, deux se présentent généralement d'une manière épidémique (fièvre relapse et typhus, particulièrement ce dernier), tandis que la troisième (fièvre entérique) est une maladie endémique.
D'après nos connaissances actuelles on peut classer les fièvres continues de la manière suivante :
A. fièvres non spéci- ),•,.. , , ( exposition au soleil et à la
„ [1. Fièvre simple causée par , , , .
fiques. ) v 1 ( clialeur, fatigue, etc. .
/II. F. endémique (f. entéri- / Poison contenu dans les eaux
que, typhoïde ou pytlio- \ potables, émanations d'é-
génique.) ( goûts, etc.
[ Tvnhus causé ( ContaSion ' agglomération
B. fièvres spécifiques. ( l d'êtres humains, malprol III et IV. F.) par ( prêté.
1 épidémiques
Fièvre relap- ( . , .
Contagion ou famine, se. ( &
La pluralité des fièvres continues est généralement admise et nous la défendrons dans cet ouvrage. Il est vrai que quelques membres distingués de la profession les considèrent comme des variétés d'une môme maladie engendrée par un poison unique, mais l'opinion de quelques autorités n'est pas suffisante pour faire dévier l'esprit d'un observateur et lui faire mal interpréter les faits de la nature. Il ne faut pas oublier que, parmi nos ancêtres, se trouvaient des hommes de
génie et des observateurs habiles qui ont considéré la variole, la rougeole et la scarlatine comme des modifications d'une seule maladie, comme des effets différents d'un même poison, quoique les descriptions qu'ils nous ont eux-mêmes laissées suffisent à prouver que ces maladies étaient à cette époque aussi distinctes qu'elles le sont aujourd'hui. 11 est difficile, à mon avis, de comprendre comment certains observateurs, après une étude suffisante des caractères propres aux fièvres continues, peuvent éviter de conclure qu'elles diffèrent autant entre elles que la variole, la roqgeole ou ta scarlatine, à moins, toutefois, qu'ils n'arrivent à considérer, avec quelques auteurs modernes, que non-seulement les lièvres continues, mais encore la peste, la variole, la scarlatine, larougeole, les lièvres intermittentes et rémittentes, comme des modifications d'une même affection qui auiait le même poison pour origine (1). Mais en admettant même que toutes les fièvres continues aient la même spécificité, il n'en est p is moins important de bien les distinguer en tant que variétés de la même maladie. Au point de vue pratique la nécessité d'un diagnostic précis est toujours indispensable, qu'on les considère comme des espèces ou des variétés.
Les arguments en faveur de l'identité ou de la non-identité seront exposes et discutes un peu plus loin, mais il est utile de mentionner dès maintenant les arguments qui ont pendant si longtemps conduit les médecins à confondre les différentes fièvres continues, cl qui n'ont pas encore perdu leur influence aujourd'hui. On peut les résumer de la manière suivante :
1° La plupart des observateurs qui n'ont eu l'occasion d'étudier qu'une seule forme de fièvre continue ont cru naturellement que tous les cas ressemblaient à ceux qu'ils avaient sous les yeux et sont arrivés à conclure qu'il n'en existaitqu'une seule espèce. C'est ainsi que beaucoup de médecins distingués dont l'expérience avait été limitée à la fièvre typhoïde, ont trouvé difficile de considérer le typhus comme une affection distincte; d'un autre côté, les rares cas de fièvre typhoïde observés à Edimbourg ont amené les praticiens de cette ville à considérer cette affection comme une variété du typhus vrai qui sévissait alors avec intensité.
(I) Smith, 1840, p. 78 ; Henderson, 1843, p. 202; Miss Nighlingalc, Notes on mirsïng, lro éd., p. Ifl.
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2° Les arguments présentés contre l'identité reposaient souvent sur le nom seul de la maladie et non sur les symptômes et les lésions. Il est à remarquer que plusieurs auteurs raisonnent comme si les différentes affections décrites sous les noms de typhus, fièvre typhoïde, ne présentaient entre elles aucune distinction spécifique.
3° Ces différentes fièvres ont souvent régné d'une manière épidémique à la même époque et ont été l'objet d'une description commune, ce qui n'a pas peu contribué à établir la confusion.
4° Pour ce qui concerne la fièvre relapse, on a souvent manqué d'observer la rechute [relapse], parce qu'on avait vu le malade seulement pendant un accès.
5° Le sens indéfini et vague qu'on a toujours attaché au terme pétéchie a donné lieu à beaucoup de contusion. Dans son acception la plus ordinaire, ce terme est généralement appliqué à une extravasation sanguine petite et circonscrite dans la substance même de la peau telle qu'on la rencontre dans le cours des fièvres spécifiques et même dans la période avancée d'autres maladies. Mais quelques auteurs ont employé ce terme pour désigner l'éruption caractéristique du typhus, ce qui explique pourquoi cette affection a été souvent décrite sous le nom de fièvre péléchiale. On comprend dès lors aisément que cette circonstance ait pu faire confondre le typhus avec la fièvre typhoïde puisque, dans cette dernière affection, on rencontre occasionnellement des péléchies. Ce sujet sera discuté plus à fond dans une autre partie de l'ouvrage.
6° On ne peut guère douter que les éruptions du typhus et delà fièvre entérique n'aient été souvent confondues, et ce sont des erreurs de celte nature qui ont donné naissance à des arguments erronés.
7° En étudiant les différentes formes de fièvre continue, on a attaché beaucoup d'importance a la syrnplomatologie et à la pathologie, et on a souvent négligé de faire porter les investigations sur l'étiologie. Les lièvres continues ont beaucoup de symptômes communs. 11 y a peu de différence entre l'état typhoïde qu'on observe dans le typhus et celui qu'on observe dans la fièvre entérique. 11 est, en effet, difficile, si l'éruption est peu distincte ou absente, d'établir le diagnostic
différentiel de ces deux affections, surtout si l'on ne voit le malade qu'une seule fois et si l'on n'a pas assisté au début de la maladie. Mais la même difficulté existe lorsqu'il s'agit de diagnostiquer le typhus d'avec quelques autres affections aiguës, même avec l'urémie consécutive à une lésion rénale. La plupart des maladies aiguës, quoique facilement inconnaissables dans la plupart des cas, peuvent, dans certaines circonstances, présenter des symptômes communs qui en rendent le diagnostic difficile. C'est ainsi que nous voyons tous les joui s arriver, à l'Hôpital des fiévreux de Londres, des malades munis de certificats attestant qu'ils sont atteints de fièvre contagieuse et qui, en réalité, souffrent d'une affection du rein, du cerveau ou du poumon. La même fièvre peut, du reste, présenter des caractères très-différents selon la période et les circonstances, mais, nous le répétons, ce fait est commun à toutes les maladies aiguës. Le typhus peut se compliquer de tympanite, de diarrhée et de dyssenterie, et ressembler à la fièvre cnlérique ; celle-ci peut à son tour présenter une tendance spéciale aux symptômes cérébraux (état typhoïde), et à la constipation et présenter ainsi une grande analogie avec le typhus. De plus, notre connaissance fondamentale delà pathologie des lièvres continues est encore très-incomplète. Quoiqu'ilen soit, nous ne possédons encore qu'une connaissance très-imparfaite de la pathologie des fièvres continues. La plupart des autres maladies sont caractérisées par des phénomènes physiques pendant la vie ou par des lésions pathologiques après la mort, mais les fièvres continues, à l'exception d'une seule, ne présentent pas de lésions spécifiques. Sommes-nous donc autorisés à conclure de tous ces faits que les différentes formes de fièvre continue sont identiques? Non, pas plus que nous- ne le serions à conclure que, parce que l'opium a des propriétés narcotiques, tous les autres médicaments narcotiques contiennent de la morphine et ont des principes actifs identiques.
On admet généralement aujourd'hui que la plupartdes lièvres continues sont dues à l'action d'un poison sur l'économie ; il reste donc à démontrer s'il 'existe une identité des poisons. Pour arriver à quelque certitude sur ce sujet, il est indispensable d'étudier les rapports qui existent entre L'étiologie et la symptomalologie de ces affections. Les travaux des auteurs
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modernes ont démontré que les différents modes d'origine et de propagation des fièvres continues diffèrent complètement, que le typhus est produit par l'agglomération prolongée d'un grand nombre d'êtres humains, que la fièvre relapse fait généralement son apparition dans la condition particulière d'une constitution médiocre, résultai de la famine, tandis que le poison de la fièvre entérique est le produit de la décomposition de certaines formes de matières organiques. La coexistence de deux espèces de fièvre continue dans une même épidémie ne prouve pas plus en faveur de l'identité que la coexistence d'une épidémie de scarlatine et de variole ne prouverait en faveur de l'identité de ces deux affections.
Les auteurs ont considéré les lièvres continues à des points de vue très-différents, ce qui explique la divergence des opinions sur le sujet.
Les vues les plus diverses ont été exprimées sur le caractère contagieux de la fièvre continue, mais, en y regardant de près, on trouve que les auteurs qui ont fait une étude approfondie de la fièvre entérique n'ont pas eu l'occasion d'observer letyphus.
11 est évident que si les conclusions qui résultent de l'observation de la fièvre typhoïde sont appliquées au typhus, on arrivera à des conséquences tout à fait erronées. En effet, si les malades atteints de fièvre entérique peuvent être impunément placés au milieu des autres patients d'un hôpital général, la même disposition ne saurait avoir lieu à l'égard du typhus sans produire les plus déplorables résultats.
D'un autre côté, pendant que les observateurs du typhus prétendaient que l'éruption manque rarement dans les fièvres continues, ceux de la fièvre typhoïde et de la fièvre relapse, dans lesquelles l'éruption est moins caractérisée et relativement plus rare, ont prétendu que l'éruption est un fait tout à fait exceptionnel dans les fièvres continues. En troisième lieu, la confusion des différentes formes de fièvre a également été la cause de gi andes erreurs relatives au traitement. Au commencement de ce siècle les partisans de la saignée invoquaient la diminution de la mortalité des lièvres en faveur de l'efficacité de leur traitement; mais cette diminution était duc, non pas au traitement, niais à ce fait qu'on avait à faire à Ja fièvre relapse, qui est bien moins dangereuse que le typhus. Enlin, on a récemment
prétendu que les fièvres avaient subi, dans leur type et leur nature, des changements importants; cette assertion est le résultat d'un diagnostic incorrect des diverses espèces fébriles en même temps que des modifications introduites dans le traitement.
Une étude attentive de l'histoire des épidémies nous montre que les fièvres continues et les autres affections spécifiques aiguës se sont maintenues identiques à toutes les époques et dans tous les pays. La description de la rougeole et de la variole faite par Sydenham est applicable à la rougeole et à la variole actuelles. Les descriptions du typhus de Frascatorius et de Cardanus, celle de la fièvre relapse faite par Rutly, celles de la fièvre entérique dues à Baglivi, Huxham et Manningham, correspondent exactement à l'histoire clinique des mêmes affections telles que dous les observons aujourd'hui. Aucune nouvelle espèce de fièvre continue n'est donc apparue parmi nous elle type de chacune d'elles n'a subi que peu ou pas de changements. Les cas de typhus qui se présentent pendant une épidémie de fièvre relapse demandent des stimulants aussi bien que Lorsque le typhus est lui-même épidémique ; les cas de fièvre relapse se présentant au milieu d'une épidémie de typhus auront, malgré la saignée, la même issue que s'ils avaient eu lieu pendant une pure épidémie de fièvre relapse.
Mais, taudis qu'il est essentiel de distinguer les différentes espèces de fièvre continue sous le rapport de leur éliologie, il n'est pas moins important de ne pas oublier cette distinction en étudiant les causes au point de vue de la santé publique. Cet oubli est la cause d'un grand nombre d'erreurs qui ont arrêté les progrès de la science de l'hygiène. Il sera démontré plus loin que, tandis que quelques auteurs prétendaient que les lièvres continues sont le résultat d'émanations putrides et sont indépendantes des conditions hygiéniques, d'autres affirmaient que les émanations putrides sont inoffensives et que la misère est la principale cause de la fièvre, qu'il y ait ou non agglomération. Ces divergences d'opinion doivent être attribuées à ce que les observateurs n'ont pas distingué les espèces de fièvre et qu'ils ont tiré leurs conclusions de maladies différentes.
IV. Étiologie des fièvres continues. — Parmi les plus grands bienfaits dont l'humanité est redevable à la médecine, il faut placer la découverte des causes des maladies et des moyens
INTRODUCTION
par lesquels elles peuvent être prévenues. Les travaux modernes ont jeté de vives lumières sur la question des fièvres continues et, quoiqu'il ne soit pas toujours possible d'expliquer dans toutes les circonstances le mode de propagation, il est permis d'avancer que l'origine et la marche de ces affections sont en grande partie sous le contrôle de l'homme. Les causes varient suivant ies espèces de fièvre et méritent une égale attention, qu'on les considère comme des causes prédisposantes ou comme des causes occasionnelles. Il y a deux siècles, la lièvreintermittente et d'autres fièvres paludéennes comptaient parmi les plus fréquentes affections de l'Angleterre. Jacques Ier et Cromwell sont morts de la fièvre intermittente ; ce dernier législateur s'exprime ainsi au sujet de la malaria : « Matrem pietissimam, fratres, sorores, servos, ancillas, nutrices, conduclicias, quotqtiot erant intra eosdem nobiscum paiietes, ac fere omnes ejusdem ae vicinorum pagorum incolas, hoc veneno infectos et decumbentes vidi (I). » La campagne qui environne Londres était, du temps de Cromwell, aussi marécageuse que certaine partie du comté de Lincoln à l'époque actuelle. Mais aujourd'hui, grâce au drainage et àla culture du sol, les fièvres intermittentes ont à peu près disparu de l'Angleterre. Il ne serait pas non plus difficile de démontrer que la peste qui fit tant de ravages à Londres avant Jacques II, a complètement disparu depuis KiG6, époquede l'inceudie de cette capitale. La peste est cependant aussi contagieuse aujourd'hui qu'elle l'était autrefois. C'est donc aux progrès de l'hygiène appliquée à la construction de nos habitations, que nous devons la disparition de ce fléau. Il n'est donc pas déraisonnable d'espérer l'extinction définitive de toutes les fièvres continues.
Nous avons démontré, dans la première édition de ce livre, que nous avions en notre pouvoir les moyens d'arrêter les progrès des fièvres continues, et même d'en prévenir l'origine dans beaucoup de circonstances. Cette manière de voir a été récemment détendue par des observateurs habiles et indépendants, telsqueVirchow(2), Bencc Jones (3), Beale (4), Barker (5), etc.,
(1) Boudin, \HV.i, p. 126.
(2) Virchow, 1868. — (3) Bence Jones, 1868. — (4) Beale, 186S et. 1871. — (:;) Barker, 1863.
Muuchiso.n. e
mais en même temps elle a été l'objet de vives attaques de la part de quelques auteurs qui croient que, si une affection est démontrée contagieuse, elle ne doit plus avoir d'autre origine que la contagion. Ces mêmes auteurs prétendent que, dans les cas où les fièvres continues semblaient spontanées, l'introduction du poison avait échappé à l'observation, et que les partisans de l'origine spontanée de ces affections se mettent dans la difficile position de défendre une proposition négative ; on fait valoir quelques analogies forcées pour anéantir la doctrine de l'origine des maladies spécifiques : on a prétendu, par exemple, que les contagia étaient do véritables parasites, et le professeur Hallier, d'iéna, est allé jusqu'à décrire le fungus parasite de chacune des maladies aiguës spécifiques. Cliacun de ces végétaux est décrit, représenté eta reçu un nom approprié. Les parasites du typhus, de la lièvre enlérique sont désignés sous les noms de Ji/iizujjus niyricans et Pénicillium ci'ustaceum (1). C'est après avoir admis ces faits, qu'on a prétendu que l'origine de nova drs maladies spécifiques était aussi inadmissible que la génération spontanée des plantes et des animaux.
Après mûre considération des arguments présentés pour ou contre la théorie de l'origine spontanée je trouve les raisons suivantes pour appuyer nia première opinion.
1° La théorie parasitaire des maladies contagieuses n'exclut pas la possibilité d'une origine indépendante et cela pour deux raisons. A. Hallier lui-même nous dit (pic les maladies qu'il a le mieux étudiées, le choléra et la variole, peuvent être produites par les fungi microscopiques qui croissent sur le riz et sur les blés niellés; il n'a pas encore été démontré que les animaux microscopiques et les organismes végétaux, tels que les bactéries et les vibrions, ne pouvaient apparaître de novo dans les fluides organiques (2).
2° La théorie parasitaire ne repose que sur des analogies et
(t) Haler, 1868. Cet observateur a trouvé ces deux fungi dans le sang et les sécrétions provenant d'un malade atteint de lièvre enlérique, el il prétend qu'il n'y a pas de différence entre le fongus de celte affection et celui du typhus. Il admet cependanl que, dons le typhus, les micrococci du Rhyzopus pénètrent dans te sang par les poumons, taudis que dans la fièvre entérique ils sont reçus par l'intestin.
(2) J. H. Bennet, in Edinburg. med. Journ., mars 1868. Bahsam, 1872.
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n'est pas supportée par les faits. Pour ce qui concerne les travaux de Hallier, on s'explique difficilement le crédit dont ils ont joui en Angleterre, surtout si L'on considère l'imperfection des méthodes qu'il a employées et le peu de solidité des bases sur lesquelles il a appuyé ses conclusions. Ses observations sur le choléra, qu'on considère comme la clef de voûte de son édifice, ont été complètement annulées par les recherches entreprises dans l'Inde par le docteur Lewis, sur les instances du ministère de la guerre d'Angleterre. Les contagia ont certainement beaucoup d'analogie avec les organismes microscopiques, ils se multiplient avec une grande rapidité et conservent leur vitalité eu dehors du corps, mais les microscopes les plus puissants n'ont jamais pu nous prouver que la propagation des maladies spécifiques aiguës est due à la présence de ces organismes. 11 est vrai que les bactéries et les vibrions, qu'on désigne sous le nom de microzymes, ont été trouvés dans le sang de la fièvre typhoïde, de la pustule maligne et des autres maladies analogues, mais il est également vrai qu'on ne les rencontre pas dans des fluides qui possèdent des propriétés virulentes et qu'ils sont assez communs dans des fluides dont l'innocuité est parfaitement démontrée. Leur présence est donc plutôt la conséquence que la cause de la maladie.
3° Le mode de propagation du conlagium échappe souvent à notre observation ; néanmoins, si toutes les maladies contagieuses ne peuvent prendre naissance que par les contagia, leur germe doit être à la fois omniprésent ai indestructible; il est dès lors difficile d'expliquer pourquoi un aussi grand nombre de personnes échappent à la maladie. Dire que ces personnes ne fournissent pas un terrain convenable au développement de l'affection ne constitue certainement pas une explication suffisante. De plus, les germes de certaines maladies, ceux de la fièvre typhoïde, par exemple, devraient être beaucoup plus puissants qu'ils ne se sont montrés jusqu'à présent pour expliquer les circonstances au milieu desquelles cette maladie paraît souvent.
4° Les poisons de toutes les maladies ont nécessairement l'ait leur apparition à une époque donnée sans qu'on ail pu attribuer leur origine à une maladie préexistante. La contagion impli-
LXVlIt DE LA FIÈVRE TYPHOÏDE.
que l'cxislence de deux individus, celui qui donne et celui qui reçoit le germe morbide. Il est de toute évidence que la maladie a dû prendre naissance chez l'individu qui eu a été le premier atteint, et il n'y a pas de raisons pour refuser d'admettre que les causes inconnues qui ont agi pour la première fois ne puissent agir encore aujourd'hui. L'histoire de la médecine nous apprend que des maladies contagieuses nouvelles ont apparu à certaines époques pendant que d'autres disparaissaient.
5° On est arrivé à des conclusions erronées en discutant la question sur des bases trop étroites et en perdant de vue la grande différence qui peut exister entre les diverses maladies zymotiques. Quelques-unes, la variole par exemple, sont extrêmement contagieuses, et il est môme impossible aujourd'hui d'en expliquer la propagation autrement que par la contagion. Des continents entiers, tels que l'Amérique et l'Australie, en ont été exempts jusqu'à ce qu'elles aient élé importées par des personnes infectées! Il est vrai que, dans certains cas, les sources de la contagion n'ont pu être découvertes, mais il ne s'ensuit pas qu'on ail pu expliquer la présence de l'épidémie par d'autres causes; au contraire, on a presque toujours pu constater leur apparition dans des localités isolées à une importation du dehors. De plus, la fréquence de ces affections ne paraît pas être influencée d'une manière hygiénique par le temps, l'état sanitaire du pays, etc. Nous ignorons l'origine première des germes de toutes ces maladies, mais il est permis de supposer qu'ils ont pris naissance chez des êtres humains et des animaux inférieurs vivant dans des conditions anormales. Toutefois les lois qui président à l'évolution d'une maladie contagieuse ne sont pas applicables à toutes les autres. On a trop généralisé sur cette matière en prenant la variole comme type, quoiqu'il ne soit pas difficile de démontrer que les diverses maladies contagieuses sont régies par des lois bien différentes. Pendant que quelquesunes ne se propagent que par l'inoculation, le poison de certaines autres peut se transmettre à travers l'atmosphère et pénétrer dans l'économie sans solution de continuité. Les unes sont caractérisées par une éruption spéciale de la peau ou par des lésions locales, tandis que d'autres ne le sont pas. Quelques-unes n'atteignent qu'une seule fois le même individu, tandis que d'autres (fièvre relapse, diphlhérie, choléra), peuvent
INTRODUCTION
l'atteindre plusieurs fois et ne confèrent pas l'immunité après une première attaque. La généralisation d'une maladie zymotiqueà l'autre est donc complètement hors de question.
Dans certaines maladies contagieuses telles que la fièvre entérique, la dysenterie et peut-être le choléra, il est difficile, sinon impossible, dans beaucoup de circonstances, d'expliquer l'apparition du premier cas par la théorie de la conlagion. La même remarque peut être faite à propos de la variole, mais a\ee celte différence qu'il est toujours facile de prouvée que le poison de cette affection est extrêmement puissant, tandis qu'on ne peut pas le démontrer pour les autres maladies contagieuses. Celles-ci diffèrent encore de la variole par d'autres points importants, leurs poisons se multiplient en dehors du corps, et l'intensité de l'épidémie est influencée par des erreurs d'hygiène, la saison, la température et les autres conditions atmosphériques. En supposant que ces maladies puissent prendre naissance de novo par les causes que nous venons d'énumérer, il est probable que plus d'un facteur sera nécessaire à leur production. Un égout renfermant des matières en décomposition pourra rester longtemps inoffensif, mais s'il survient un autre facteur, un élat anormal de l'atmosphère, par exemple, l'épidémie se déclarera.
6° Il y a certaines maladies contagieuses, telles que l'érysipèle, la pyohémie, la lièvre puerpuérale, dont l'origine de novo est l'objet d'une observation journalière et que nous pouvons, pour ainsi dire, créer à volonté. Le poison de la pyohémie est constamment produit d'une manière spontanée dans la cavité close du péritoine enflammé, dans des abcès enfermés dans le voisinage de l'inlestin ou dans des os malades où les germes atmosphériques n'ont pu certainement pénétrer. Une fois dé- Veloppé,ce poisona un pouvoir propagateur à peine inférieur à celui de la variole. Ces faits acceptés, rien ne s'oppose àeequ'on admette >'i priori l'origine spontanée des fièvres continues.
Ces faits et plusieurs autres qui seront exposés plus loin me paraissent être d'excellents arguments eu faveur de la spontanéité; il n'est donc pas impossible d'admettre que les fièvres contagieuses ne puissent, dans certaines circonstances, avoir une origine indépendante. La difficulté consiste à concilier cette manière devoir avec la propriété que possèdent les poi-
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sons de retenir leurs propriétés pendant un temps plus ou moins long, et de se développer avec une extrême rapidité dans des circonstances favorables. Ces propriétés ne trouvent d'explication satisfaisante dans aucune théorie physique ou chimique, mais elles ne sont pas incompatibles avec la génération spontanée du poison. Les récents travaux de Beale (1), Cbauveau (2) et Sandcrson (3), sont allés jusqu'à prouver que la virulence des liquides contagieux est due à la présence de particules solides de matière organique dérivées de l'organisme humain; elles sont considérées comme le produit de la dégénérescence de quelque espèce de matière normale vivante incapable de retourner à son état primitif, mais capable de se développer spontanément chez les hommes et les animaux qui se trouvent dans des mauvaises conditions de santé. 11 n'est pas démontré que ces particules soient douées du pouvoir de se multiplier elles-mêmes, mais, semblables au tubercule et au globule du pus, elles peuvent exciter, par contact, la formation de particules de même nature dans le corps humain (4). Celle théorie semble offrir l'explication la plus logique des faits qui se rattachent à cette question et, si cette manière devoir est correcte, comme il est permis de le croire, les différents fléaux morbides qui affligent l'humanité reconnaissent une origine animale, et l'on peut espérer que l'énergie et l'intelligence de l'homme arriveront à les extirper.
V. Théorie de la fièvre. — Le mot fièvre ou pyrexie est employé dans deux sens différents : en premier lieu il sert à désigner ce groupe de symptômes constitutionnels généraux qui compliquent les inflammations locales; ou bien il désigne un groupe de symptômes analogues qui, quoique souvent compliqués d'inflammations locales, en sont indépendants el reconnaissent pour cause l'absorption d'un poison introduit dans l'organisme, ou bien encore l'action d'un agent non spécifique sur le système nerveux. Dans le premier cas, la lièvre est symptomatique, dans Je second elle est idiopathique ou essentielle. Il est vrai que quelques auteurs ont prétendu
(1) Bèale, 1865 et 1871.
(2) Comptes rendus de l'Académie des sciences, 1808, LXVIÏÏ, p. 289.
(3) Sandcrson, 1870.
(4) Bastian, 1872.
INTRODUCTION
que la fièvre n'était jamais idiopalhique, mais toujours symptomatiqae de quelque lésion locale. C'est ainsi que Bronssais affirmait que les fièvres continuesélaienttoujours symptomatiquesd'une inflammation du canal gastro-intestinal, et que Clutterbuck plaçait le siège des lésions dont la fièvre était le symptôme dans le cerveau et ses membranes. Les écrits de Graves, Stokes et Christison, et les travaux des pathologistes modernes ont surabondamment démontré la fausseté de ces théories.
Il serait plus curieux qu'instructif d'exposer et de discuter toutes les opinions mises en avant par les pathologistes pour expliquer le phénomène de Ja fièvre. Les humoristes, ayant à leur tète Hippocrate et Galien, considéraient la fièvre comme le résultat des efforts de la nature pour expulser de l'organisme une des quatre humeurs : le sang, le phlegme, la bile jaune et la bile noire; les solidistes, représentés par Femelle, Hoffmann et Cullen, attribuaient la pyrexie aux changements survenus dans les solides vivants. Tveedie voulait que le sang fût le siège primitif de la maladie, tandis que Christison prétendait que le point de départ des actes morbides était un dérangement du système nerveux. D'après la théorie de Brown, la fièvre est le résultat d'un état asthénique de l'organisme, lequel étal serait produit par la diminution du stimulus naturel ou par l'épuisement direct ou indirect de l'excitabilité. Ploucquet, Beddoes, Clulterbuck, Armstrong, Mills et Bronssais ont prétendu que la fièvre était toujours le résultat de l'inflammation et de la congestion.
Il faut remarquer que les recherches modernes tendent à faire revivre, sous une forme scientifique, quelques-unes des opinions des plus anciens auteurs sur la nature de la fièvre. Hippocrate, Galien et Avicenne, définissent la fièvre : « Essen • tia vcro febriam est prseter naturam ccdiditas, » tandis qu'un des plus grands pathologistes modernes, Virchow, donne la définition suivante : « La fièvre consiste essentiellement en une élévation delà température qui doit être produite par une augmentation des changements des tissus, et avoir sa cause immédiate dans des altérations du système nerveux (1). » Celle deTraube est à peu près semblable : « La fièvre consiste essen-
(I) Virchow, mi; Parkcs, I8oti et 1871 ; Jcnncr, 1886; Gee, 1871.
tTtXïl DE LA FIÈVRE TYM0ÏDE.
tiellement en une élévation de la température du sang (1). )> Il est maintenant admis par tous les palhologisles que dans toutes les formes de fièvre il y a une augmentation de la chaleur animale. L'élévation de la température est le symptôme pathognomonique de la fièvre. Hallier et de Uaen ont démontré depuis longtemps, par le thermomètre, que la température est augmentée, même pendant le stade froid de la fièvre. Dans quelques cas de rhumatisme aigu la température s'élève jusqu'à près de 44°, dans la fièvre enlérique elle peut atteindre 42° ; dans toutes les fièvres, elle s'élève au-dessus de la température normale.
La chaleur naturelle du corps est due au processus vital et chimique qui résulte de l'oxydation ou de la comhuslion des substances azotées et carbonées fournies au sang par les tissus et principalement par les aliments. Les produits de cette combustion sont éliminés par le poumon sous la forme d'acide carbonique, et par les reins sous la forme d'urée ou d'acide inique. L'oxydation du carbone ou la formation d'acide carbonique est effectuée P!,r les globules du sang. Les recherches les plus récentes nous font supposer que l'albumine est transformée en urée et en acide in ique en traversant les cellules du foie, de la rate et des autres glandes et par l'intermédiaire des cellules du sang (2). L'albumine qui est ainsi transformée en un e n'est pas celle qu'on trouve fixée dans les muscles, nerfs et autres tissus formés, mais l'albumine de provision qui existe [store albumen) dans le sang et qui passe constamment dans les cellules de l'organisme pour retourner encore dans le fluide sanguin. Par ce procédé, les organes prennent la quantité qui leur est nécessaire, et le superflu est composé,, en partie, de l'albumine fournie par les tissus, et surtout par les aliments.
L'élévation de la température, dans la fièvre est le résultat d'un excès de l'action vitale et chimique, et peut-être aussi d'un dérangement dans l'ordre des phénomènes qui président à l'élimination de la chaleur. La preuve de ce fait est fournie par l'augmentation des produits éliminés par les poumons et les reins et par la diminution du poids du corps qui
(1) Traube, I8S3.
(2) Parties, 1871.