CHAPITRE III
Quelques-unes des descriptions des auteurs grecs avaient probablement trait à la fièvre typhoïde. Hippocrate dit que, dans le .cours de deux automnes successifs, il a vu beaucoup de cas de fièvre, ayant le type continu, caractérisée par la diarrhée, des selles liquides, des vomissements bilieux, de la tympanite, une douleur abdominale, une éruption rubéolique, de l'épistaxis, de la somnolence, ou une tendance au coma, du délire et des soubresauts, des rémissions irrégulières, une longue durée et une grande émaciation (l).
L'hemùritSBUS de Galien, que l'on croyait ôtre produit par la fièvre tierce greffée sur la fièvre intermittente quotidienne, et particulièrement cette variété désignée sous le nom de fièvre bilieuse (^oXoEiSrjç nopETo'ç), était probablement la môme maladie (2). Mais, quelle que soit la nature des cas indiqués par Galien, on ne peut guère douter que Y/iemùrœus ou febris semitertiana d'écrivains plus modernes ne fût la véritable fièvre typhoïde. Spigèle parle de ceLle fièvre comme fréquente dans différentes parties de l'Italie au commencement du dix-septième siècle. Parmi les symptômes, il mentionne la douleur et la sensibilité abdominales, les vomissements bilieux, la diarrhée irrésistible et quelquefois noire, l'assoupissement ou la léthargie, le délire, des rémissions irrégulières, des crises non marquées et des rechutes accidentelles. Les lésions post mortem ont, selon lui, consisté dans l'inflammation et quelquefois la gangrène et le sphacèle des intestins. On trouve dans cet ouvrage le détail de plusieurs autopsies. D'une d'entre elles il dit : « In dissecto cadavere reperta sunt intestina tenuia inflam-
fièvre typhoïde, généralement accepté aujourd'hui, qui constate sa ressemblance avec le typhus en exprimant aussi une différence probable. C'est en effet depuis que ce nom a été donné, que les études les plus sérieuses et les plus efficaces ont été entreprises pour établir les différences qui séparent les deux lièvres continues. On ne peut donc guère accuser la dénomination de ûèvre typhoïde d'avoir encouragé la confusion, et, de plus, si dans bien des cas de fièvre typhoïde les symptômes typhiques manquent absolument, on peut en dire autant de bien des cas de typhus môme. H. G. M.
(1) De Epid., lib. I, Syd. soc. transi., vol. I, 354-9 et 420.
(2) Galien, Op. om., éd. Basil, v. 3G2 ; éd. C. G. Kuhn. Lipsias, 1824, vol. VII, 350; Paul dVEgine, Syd. soc. transi., vol. I; Celse, lib. III, 8.
mata; ileum qua colo et cseco adhserebat, sphacelatum. » D'une autre : « In eo tenuia intestina inflammata vidimus : et ilei portionem magnam versus colon sphacelatam. » Il maintenait que la fièvre n'était pas le symptôme d'une inflammation locale, mais provenait de la présence d'une substance putride dans les veines. Comme traitement, il recommandait de copieuses saignées, de l'anlimoine, de chaudes fomentations et des lavements (1).
Peu de temps après, des observations analogues furent faites par Panarole et Thomas Bartholin. D'après Panarole, de nombreux cas de fièvre ont été mortels à Rome en 169-4 ; et, à l'autopsie, les in- testins « apparebant tanquam exusta (2). » Aujourd'hui, différents auteurs ont comparé les eschares jaunes, souvent adhérentes aux plaques de Peyer dans la fièvre typhoïde, aux eschares superficielles résultant de l'application du cautère actuel sur une surface muqueuse (3).
Vers la même époque, Willis en Angleterre décrivit une fièvre :qui différait de la febris pestilens (typhus) en ce qu'elle était moins : contagieuse, qu'elle n'avait pas d'éruption, que sa durée était plus longue, que les crises étaient incomplètes, et qu'elle avait une tendance à produire des complications locales. Il faisait particulièrement allusion à une sorte de fièvre dysentérique accompagnée Ide pustules et d'ulcérations de l'intestin grêle qu'il compare aux pustules externes de la variole, idée dont la priorité a été réclaimée longtemps après par les auteurs français (4).
Sydenham décrivit aussi une fièvre distincte delà febris pestilens. Elle était plus ou moins grave, durait de quatorze à trente jours, et était caractérisée par une grande tendance à la diarrhée et aux vomissements, par du délire, des épislaxis, etc. Les purgatifs étaient toujours nuisibles. Il recommandait les saignées et l'émétique au commencement, les lavements de lait et de sucre, l'opium pour arrêter la diarrhée, et le vin quand la fièvre prenait un caractère hectique (5).
Baglivi de Rome, dans la dernière partie du dix-septième siècle, décrivit Vhemùritœus des anciens auteurs, sous le nom de febris , mesenterica, et maintint que cette maladie était toujours accompagnée d'inflammation des intestins et de tuméfaction des glandesmésentériques, et qu'elle en provenait. Elle présentait un carac-
(1) Spigèle, 1624.
(2) Panarole, 1G54, pent. IV, obs. VIII.
(3) Ritchie, 1855, p. 262.
(4) Willis, 1C59, éd. 1682, p. 86.
(5) Sydenham, 1085, éd. 1844, lib. I, 4, p. 39.
tèreirrégulièrement rémittent, mais était influencée par desépoques critiques, quoique dans la plupart des cas elle durât de quatorze à vingt-un jours. Dans quelques cas, il remarqua qu'au moment où il y avait à peine de la fièvre, le malade tout à coup mourait par suite d'une inflammation des viscères. Il recommandait des saignées modérées, des bains, des fomentations chaudes sur l'abdomen, et, par-dessus tout, de la patience. Le vin et le quinquina, qu'il croyait très-efficaces dans la febris pestilens (typhus), étaient, selon lui, pernicieux dans la fièvre mésentérique, et il ajoutait : « Fugepurganlia tanquam pestera (1). »
Lancisi, qui écrivit peu après sur les fièvres de Rome, observa, en faisant l'autopsie de certains malades morts de fièvres semitierces, que l'on trouvait dans les intestins des plaies qui, dans quelques cas, avaient perforé toutes les membranes. Les ulcères étaient désignés sous le nom de plaies, parce qu'on croyait qu'ils provenaient de vers intestinaux. Selon Lancisi, la fièvre semi-tierce différait de la febris castremis (ou typhus) par la présence de lombrics qui irritaient et blessaient les intestins (2).
En 1699, F. Hoffmann, de Halle, décrivit la fièvre se mi- tierce comme accompagnée de douleurs abdominales, de vomissements, de diarrhée et quelquefois de délire. Après la mort, dit-il, on trouve de la gangrène et des eschares dans l'intestin grêle. Le même écrivain mentionne une autre fièvre sous le titre de febris petec/iizans vel spuria, qu'il distinguait de la febris petechialis vera (ou vrai typhus). C'était probablement aussi la fièvre typhoïde. Elle était caractérisée par un début insidieux, des vomissements et de la diarrhée, ainsi que par l'apparition d'une éruption sur le tronc vers le septième jour. Celte éruption consistait en papules élevées qui disparaissaient complètement par la pression. Dans la fièvre semi-tierce et dans la febris petechizans, la saignée était considérée comme favorable, et les stimulants comme nuisibles (3).
Strother, dans son récit de l'épidémie typhoïde de Londres en 1827-29, la distingue des fièvres lentes qui avaient un caractère quelque peu rémittent, et qui étaient dangereuses à cause de leur début insidieux et de la rapidité avec laquelle elles devenaient soudainement mortelles. Une forme de cetle fièvre, « la Lent Fever est, dit-il, une fièvre symptomalique provenant d'une inflammation ou d'un ulcère, ayant son siège sur l'un des
(1) Baglivi, 1G9G, éd. 1701, p. 51.
(2) Lancisi, 1718, p. 55, 57.
(3) Hoffmann, 1G9P, éd. 1740, vol. II, cap. v, p. 40, et cap. x, p. 75.
intestins. » La rate et le foie étaient habituellement augmentés de volume. Il regardait la saignée comme « un remède souverain » (1).
En 1734, le docteur Ebenezer Gilchrist de Dumfries publia un Essai su?' la Fièvre nerveuse {Essay on nervous Fever). Sa description se rapporte évidemment à la fièvre typhoïde. Ainsi, il parle de sa longue durée et de sa fréquence chez les enfants. Les symptômes variaient complètement selon les cas ; mais, parmi les plus communs, on remarquait la diarrhée, la douleur abdominale, le melama, l'épistaxis, les sueurs partielles qui ne donnaient aucun soulagement, et, dans les phases plus avancées, le délire et les autres symptômes cérébraux. Il fait cette remarque : « Je trouve que cette fièvre est très-différente dans sa nature et dans ses phénomènes des autres fièvres » qui dominaient en Écosse (2).
L'année suivante, le docteur Browne Langrish de Londres fit une distinction analogue entre la fièvre lente nerveuse et la fièvre maligne contenue. La première était caractérisée par un pouls rapide et variable, des vomissements, delà diarrhée et une durée de vingt à trente jours. Dans le traitement de la fièvre nerveuse, Langrish condamnait à la fois la saignée et les purgatifs (3).
Quatre ans plus tard, Huxham publiait la première édition de son Essai sur les fièvres, dans lequel il consacre un chapitre aux différences entre la fièvre lente ou nerveuse et la fièvre putide, maligne ou pétécbiale. Ses descriptions ne permettent pas de douter que, par le premier nom, il désignât la fièvre typhoïde, et, par le second le typhus. Il ajoute : « Je ne puis terminer cet Essai sur les fièvres sans faire remarquer la très-grande différence qu'il y a entre la fièvre putride ou maligne et la fièvre lente ou nerveuse. L'absence de cette distinction a souvent, j'en suis intimement convaincu, produit des erreurs graves dans la pratique, à cause de leur ressemblance sur différents points, bien qu'elles diffèrent essentiellement sur d'autres (4). »
En 1746, sir Richard Manningham, F. R. S., donna une excellente description de la fièvre typhoïde sous le titre de febricula ou petite fièvre. Cette fièvre, dit-il, était vulgairement désignée sous le nom de nerveuse ou hystérique, fièvre lente continue, Fever on the Spirits, Vapours, Hypo, ou Spleen. Parmi les symptômes, on remarquait : la langue rouge et souvent sèche, des douleurs abdominales, la
(1) Stvothcr, 1729, p. 15, m.
[1] Gilchrist, 1734, p. 347.
(3) Langrish, 1735, p. 343.
(4) Huxham, 1739.
diarrhée, des hémorrhagies, le pouls fréquent, mais variable, la perte de la mémoire et, dans quelques cas, un léger délire. Il insistait particulièrement sur son début insidieux et disait que le commencement est tel qu'on peut n'y apporter qu'une faible attention, « tandis que plus tard les symptômes les plus graves se produisent, et que le médecin est alors mandé en toute hâte. Mais il arrive que la maladie qu'on avait négligée devient d'un traitement difficile, présente peu de chances de guérison et se termine souvent fatalement. » 11 condamnait la saignée et recommandait les cordiaux et les sudorifiques (1).
Peu de temps après il s'éleva une discussion entre sir John Pringle et le professeur de Haen de Vienne, sur le traitement à suivre dans la fièvre. De Haen se montrait l'avocat de la saignée; au contraire, Pringle observait que « beaucoup de malades se guérissaient sans être saignés, tandis qu'on en sauvait peu de ceux qui avaient perdu beaucoup de sang, » et il conseillait les stimulants. Du reste, ces deux observateurs l iaient en désaccord parce qu'il s'agissait de différentes maladies. La fièvre maligne des hôpitaux et des prisons de Pringle, accompagnée de pétéchies, n'était autre chose que le typhus; tandis que les fièvres miliaires et pétéchiales de de Haen étaient, pour la plupart, des fièvres typhoïdes. Pringle donne de l'éruption une description qui n'appartient qu'à l'éruption du typhus ; mais l'éruption des fièvres de de Haen est indiquée comme consistant en taches arrondies, isolées et saillantes qui sortent par poussées successives, et de temps en temps entremêlées de vergetures et de vraies pétéchies. Cette différence fut notée par Pringle, qui, dans sa réponse à l'attaque de de Haen, observa qu'une grande cause de confusion était le sens mal défini du terme pétéchies, et ajouta : « Je n'ai jamais confondu la fièvre d'hôpital ou de prison avec la fièvre miliaire , et, en vérité, je dois dire que, comme les symptômes des deux sont très-dissemblables, elles devraient être considérées comme très-différentes.» Et encore : «La fièvre miliaire existe dans toutes les classes de la société, et parmi les gens vivant dans le meilleur monde qui prennent les soins de propreté les plus complets ; tandis que la fièvre maligne, dont je parle, se voit rarement ailleurs que chez les gens du bas peuple, agglomérés dans des endroits malpropres et mal aérés, tels que les hôpitaux militaires, les prisons et les navires de transport (2). »
(1) Manningham, 1746.
(2) Pringle, 1750, 4° éd. 1764, app. p. 99, 101 ; de Haen, 1760 ; Ritchie, 1855, p. 264 ; Jenner, 1853, p. 416.
La fièvre miliaire de de Haen fut décrite par son successeur Stoil sous les dénominations de fièvre pituitaire ou fièvre lente nerveuse. Stoll relate le cas d'un garçon qui mourut le quatorzième jour de cette fièvre. On avait observé des vomissements, de la diarrhée, des coliques et une fièvre générale. Mais l'affection était si légère, que le malade put, jusqu'au douzième jour, venir à pied chercher des médicaments à l'hôpital. Après sa mort, on trouva l'intestin grêle enflammé et gangrené , les glandes mésentériques tuméfiées, et une perforation siégeant près de la partie inférieure de l'iléon (1).
Beaucoup d'autres descriptions de fièvres typhoïdes furent publiées sur le continent pendant le dix-huitième siècle. Riedel décrivit une febris intestinales, dans laquelle, après la mort, on trouvait que la partie inférieure de l'iléon était gangrenée (2). La même fièvre est aussi indiquée comme ayant régné avec beaucoup d'intensité à Stuttgart, en 1783 ; à Gôttingen, en 1785 ; et à Hildesheim, en 1789 (3). La différence entre cette fièvre et le typhus a été signalée par un assez grand nombre d'auteurs. Burserius, par exemple, après avoir décrit avec beaucoup de soin les symptômes et les lésions cadavériques de la fièvre typhoïde, ajoutait que, tout en ressemblant quelquefois à la fièvre pétéchiale, « multum discrepare videtur (A). » En 1760-1 , une fièvre épidémique éclata à Gôttingen ; elle a acquis quelque notoriété et mérite d'être particulièrement mentionnée. Elle fut décrite par Rœderer et Wagler sous le nom de morbus mucosus, et a été regardée, par la plupart des auteurs qui leur ont succédé, comme identique à la fièvre pituitaire de Stoll et à la fièvre typhoïde des temps modernes. Mais, après avoir lu avec le plus grand soin la monographie originale, je crois que la fièvre, dont il est question, n'était la plupart du temps qu'un typhus compliqué de dyssenterie. La maladie éclata, pendant un siège, en novembre 1760, dans une garnison nombreuse et en proie à la famine. Elle fut considérée par Rœderer et Wagler comme une forme dégénérée de la dyssenterie qui avait éprouvé la garnison trois mois auparavant. Bien que les intestins fussent trouvés après la mort ulcérés et gangrenés, ces lésions étaient toujours dans les gros intestins. Dans treize cas, les lésions cadavériques ont été décrites avec un soin minutieux, mais, dans aucun, l'iléon n'était ulcéré ; tandis que, dans les ob-
(1) Stoll, Bat. med., vol. 11, 407 ; Ritchie, 1855, p. 2G5.
(2) Hiedel, 1748, p. 45.
(3) Duncan, Annals of med., 179(>, vol. I, 73.
(4) Purserius, 1785, p. 440.
servations générales sur les lésions anatoraiques, on trouve la remarque suivante concernant l'intestin grêle : « Tunica interna, licet inflammata, tamen continua est. » La tuméfaction des follicules muqueux figurée et. décrite fut observée dans l'estomac, le duodénum et le côlon ; mais il n'est fait mention que dans un seul cas, de l'augmentation de volume des glandes agminées et isolées de l'iléon (1).
Pendant ce temps, on ne perdait pas de vue en Angleterre la distinction, faite par Gilchrist et Huxham, entre la fièvre lente nerveuse et la fièvre maligne des hôpitaux ; et quelques discussions assez vives s'élevèrent à ce sujet. Le docteur Vaughan de Leicester, dans une lettre adressée au docteur Lettsom, parle de la febrisnervosa comme d'une maladie très-différente de la febris carcerum, par son début, ses progrès, sa terminaison et sa guérison ; et il blâme Cullen de n'en avoir pas fait la distinction (2). Le docteur Erasmus Darwin, de Derby, dans une autre lettre adressée au docteur Lettsom en 1787, propose le sujet suivant pour être discuté à la Société médicale : « La fièvre nerveuse d'Huxbam est-elle la môme maladie que La lièvre pétéchiale ou fièvre des prisons (3)? » tandis que "Willan observait en 1799 que Cullen avait improprement compris sous le terme de typlms la fièvre lente ou nerveuse décrite par Gilchrist et Huxham, qui doit plutôt être considérée comme une fièvrebectique et non infectieuse (4). On commença aussi ù. remarquer les lésions intestinales de la fièvre lente nerveuse. Elles n'échappèrent pas à l'attention de John Hunier, ainsi qu'on peut s'en convaincre par deux préparations qui sont dans son musée du Collège royal des chirurgiens (5); en 1799, une des préparations de Hunter a été reproduite par Matthew Baillie dans ses planches anatomiques (6).
11 est également évident que, pendant ce siècle, la fièvre typhoïde ne fut pas inconnue en Irlande. Rutty mentionne fréquemment une fièvre continue à Dublin, se montrant surtout en automne, d'une durée de trois à quatre semaines ou plus, et accompagnée
(1) Rœderer et Wagler, 17G2, p. 4, 8, 19, 179.
(2) Life of doclor Lettsom, par Pettigrew, vol. III, 161-2.
(3) Ibirf., vol. III, 118.
(4) Willan, 1801, p. 231.
(5) Pathol. Cutat., a" 1214 et 1219.
(G) Plates of morbid Anatomy, fasc. 4, pl. II, lig. 3. On s'est souvent reporté au docteur William Stark de Londres, comme ayant le premier localisé les lésions de la fièvre typhoïde dans les glandes intestinales ; mais ces dessins et plus encore la description clinique des cas sur lesquels il les a faits, ne me laissent aucun doute quo la maladie, qu'il a décrite, ne soit pas la fièvre typhoïde. Stark's Works., 4 t. Londres, 1788, p. ô et 7.
de diarrhée et d'hémorrhagie (1). En 1772, Macbride, de Dublin, signala la febris nervosa (une fièvre de longue durée, accompagnée de diarrhée) comme une sorte de fièvre putride continue, qui était contagieuse, et dans laquelle on remarquait une éruption efflorescente se transformant graduellement en pétéchies (2). Enfin Sims, dans son travail sur l'épidémie du typhus à Tyrone, en 1771, remarqua qu'elle était différente de la fièvre nerveuse de Gilchrist et d'Huxham, quoiqu'il pensât que la fièvre nerveuse pût, à une période avancée, dégénérer en fièvre maligne des hôpitaux ; de telle sorte que la distinction entre les deux fièvres devenait à peu près impossible (3).
Au commencement de notre siècle, l'anatomie pathologique de la fièvre a été soigneusement étudiée en France. En 1804, Prost, de Paris, annonçait « que les fièvres muqueuses, gastriques, ataxiques, adynamiques, ont leur siège clans la membrane muqueuse des intestins (vol. I, p. 23). » Il disait qu'après avoir disséqué les corps de plus de deux cents malades morts de fièvre à Paris, il avait trouvé invariablement les intestins enflammés (p. 56); et il ajoutait, ce que l'on sait maintenant être erroné, que cette inflammation était toujours en rapport avec l'intensité du délire et des autres symptômes fébriles (p. 57). Prost se trompait en prenant pour de l'inflammation toute rougeur post mortern du canal intestinal ; et quoiqu'il décrivît exactement les altérations spéciales à la fièvre typhoïde, il les regardait simplement comme le dernier stage de l'inflammation ordinaire, et ignorait le siège particulier et la nature de la maladie. Sur les 113 autopsies de différentes maladies, rapportées dans son ouvrage, 16 seulement paraissent se rattacher à de véritables cas de fièvre typhoïde (A).
Broussais fit plus que de développer les vues de Prost. Il savait que les ulcérations qu'on rencontrait fréquemment dans la fièvre avaient pour siège les glandes intestinales ; mais il avait jugé inutile d'établir une distinction entre cette forme d'inflammation et celle des autres parties de l'intestin. Ainsi, Broussais appréciait si peu la nature des lésions de la fièvre typhoïde, qu'en décrivant cette maladie comme le type de sa « gastro-entérite », il maintetenait que, dans la variole, la rougeole et la fièvre scarlatine, la mort était due à la môme «gastro-entérite». Croyant que les symptômes étaient le résultat de l'inflammation, Broussais était
(1) Rutty, 1770, p. 51, 181, 187, 202, 250, etc.
(2) Macbride, 1772, p. 33G.
(3) Sims, 1773.
(4) Prost, 1804.
1 i TRAITÉ DE LA FIÈVRE TYPHOÏDE.
partisan des émissions sanguines copieuses ; et ses écrits ont eu, jusqu'à ce jour, une influence plus ou moins grande sur la pratique de beaucoup de médecins du continent (1). En 1813, la fièvre typhoïde a été décrite avec bien plus d'autorité et de précision par Petit et Serres, sous la dénomination de fièvre entéro-mésenlèrique. Ces observateurs avaient remarqué que les lésions étaient limitées à la partie inférieure de l'iléon, et que la maladie différait ainsi de l'entérite ordinaire. Ils furent les premiers à la regarder comme spécifique. Ils exprimèrent cette opinion que les lésions morbides de l'intestin résultaient de l'introduction d'un poison dans l'économie, et qu'elles étaient d'une nature éruptive comme les pustules delà variole. Cependant ils croyaient que les lésions abdominales précédaient et causaient la pyrexie, qui était plus ou moins grave selon le plus ou moins d'étendue des lésions. Ils manquicnt ainsi de localiser nettement la maladie dans les glandes isolées et agminées (2).
Après eux, Cruveilbicr (3), Lherminier et Andral ont décrit la lésion intestinale comme un exanthème interne, les ulcérations comme précédées de pustules, et les plus grandes plaques oomme un anthrax de la membrane muqueuse. Andral prétendit en outre que rien ne prouvait que la maladie débutât par les follicules muqueux ; et il classa la fièvre continue parmi les maladies de l'abdomen (4).
11 était réservé à Bretonneau, de Tours, de prouver que la maladie était toujours localisée dans les glandes isolées et agminées de l'iléon. Il fut aussi le premier à soutenir que la maladie provenait de l'action d'un poison communiqué par l'homme malade à l'homme sain. Quoiqu'il considérât la maladie des glandes intestinales comme inflammatoire, et que, par conséquent, il la nommât « dothiénentérie » ou « dothiénentérife » (SoQtV , tumeur, et evxepov, intestin), il distingua cette inflammation des autres inflammations de l'intestin. Il montra qu'il n'y avait aucun rapport entre la gravité des symptômes fébriles et l'étendue de la lésion intestinale ; et, comme Petit et Serres, il insista sur l'analogie de la dernière avec les éruptions cutanées des exanthèmes. L'opinion de Bretonneau fut connue à Paris en 1820, mais ne fut publiée qu'en 1826 par ses élèves Landini et Trousseau, et par luimôme en 1829. C'est également en 1829 que fut publiée la première
(1) Broussais, 18IG et 1823.
(2) Petit et Serres, 183, p. 159, 165, et introd., p. 20, 39.
(3) Ibid., 2e éd., 1834.
(4) Landini, 182G ; Trousseau, 182G; Bretonneau, 1829.
édition du livre si étudié et si philosophique de Louis (1). Cette puhliCcition a marqué une époque importante dans l'histoire des fièvres continues, surtout parce qu'elle contenait un excellent type de comparaison avec les autres fièvres. C'est Louis qui a donné a la maladie ce malheureux nom de fièvre typhoïde, qui fut adopté par Chomel dans ses Leçons cliniques publiées en 1834 (2), et, depuis, ce terme a été généralement employé. Les ouvrages de Louis et de Chomel montrent que les glandes isolées et agminées de l'iléon étaient toujours dans la fièvre de Paris. Ces deux auteurs, cependant, convenaient que la gravité de la fièvre ne correspondait pas avec les désordres locaux, et ils décrivirent des cas de fièvre typhoïde latente, dans lesquels les symptômes restaient trèsbénins jusqu'au moment d'une perforation fatale. Ils insistaient aussi sur la nécessité de ne pas confondre la fièvre typhoïde avec la gastro-entérite.
Cependant tous ces auteurs français regardaient le typhus contagieux des camps et des armées, décrit par les auteurs anglais, comme identique à la maladie qu'ils observaient. Broussais s'exprimait ainsi : « En effet, puisque le mot typhus est synonyme du mot gastro-entérite, chaque fois que l'on dira typhus des prisons, typhus des hôpitaux, typhus d'Amérique, typhus du Levant, ce sera comme si l'on disait gastro-entérite des prisons, des hôpitaux, etc. » Louis, Bretonneau et Chomel étaient d'avis de regarder les deux affections comme identiques, quoique les deux derniers déplorassent dans le typhus l'absence d'autopsie, ce qui, pensaient-ils, pouvait seulement trancher la question. Chomel, aprèsavoirexprimé des doutes sur la nature contagieuse de la fièvre typhoïde, disait : « Si des observations ultérieures démontraient dans le typhus des lésions anatomiques semblables à celles que l'on rencontre dans la maladie typhoïde, l'identité de ces deux affections serait mise hors de doute, et la question de la contagion serait jugée. »
Mais, tandis que les pathologistes français soutenaient que la fièvre continue était toujours associée à une lésion des glandes mésentériques et intestinales, les observateurs anglais découvraient que, dans la plupart des cas mortels de cette fièvre, ces parties étaient parfaitement saines. A la même époque, des observations analogues à celles faites en France ne manquaient ni dans la Grande-Bretagne ni en Irlande. En 1806, le docteur Thomas Sutton publia un travail sur une rémittent fever qui avait éclaté parmi les troupes àDeal, fièvre accompagnée de vomissements et de diar-
(1) Louis, 1820.
(2) Chomel, 1834.
rhée, et dans laquelle on observait, après la mort, l'inflammation et la gangrène des intestins (1). Willan et Bateman, dans leurs Rapports sur les maladies de Londres, entre les années 1796 et 1816, font fréquemment menlion de la même fièvre comme existant plus particulièrement en automne (2). Beaucoup des cas, dans lesquels Mills avait pratiqué de si nombreuses saignées à Dublin, en 1812, étaient évidemment des exemples de cette môme fièvre (3). Nous devons au docteur James Muir une excellente bistoire d'une épidémie de fièvre typhoïde circonscrite aux faubourgs de Paisley en 1811 (4). Nous devons égalementà M. Henry Edmonstone un récit très-clair d'une épidémie semblable qui éclata à Newcastle dans l'automne de 1817 (o). La description de M. Edmonstone est particulièrement intéressante, parce qu'elle forme un contraste frappant avec les descriptions du typhus qui existait alors dans beaucoup d'autres parties du Boyaume-Uni, et qui apparut ensuite à Newcastle môme. L'épidémie apparut en juin, à la suite de fortes chaleurs qui avaient été précédées de grandes pluies; elle ne dura que six semaines. On ne considéra pas l'affection comme contagieuse, et on remarqua que plusieurs membres d'une môme famille étaient frappés simultanément. Les premiers cas s'observèrent surtout dans les plus hauts rangs de la société, et parmi les domestiques habitant les quartiers les mieux aérés de la ville. Quant aux quartiers pauvres où le typhus était habituellement fréquent, on observait peu de cas, et la maladie était à peine connue. Les enfants et les personnes dans la force de l'âge étaient presque exclusivement atteints. La durée était de quatorze jours à un mois. Parmi les symptômes, on remarquait les vomissements, la diarrhée, l'épistaxis: les symptômes cérébraux étaient rares. Abercrombie, en 1820, cita deux cas de fièvrcenléro-mésentérique, dans lesquels les lésions caractéristiques delà fièvre typhoïde furent observées après la mort; et il établit que la fièvre, appelée fièvre rémittente des enfants, était souvent symptomatique d'une lésion intestinale (6). En 1826, le docteur Hewett, de Saint-George's Hospital, fit connaître une série de cas prouvant la présence fréquente d'ulcérations folliculaires de l'intestin chez les individus atteints de fièvre idiopatbique. On n'a pas accordé aux recherches du docteur Hewett toute l'attention qu'elles méritaient. Ce travail fut publié presque en môme temps
(1) Sutton, 1806.
(21 Willan, 1801, p. 25; Bateman, 1819, p. 145, etc.
(3) Mills, 1813.
(4) Mills, 1813.
(5) Muir. 1811.
(6) Abercrombie, 1820.
que celui de Brelonneau; et, comme ce dernier, il montrait que le siège du mal était dans les glandes isolées et réunies de l'iléon. D'après le docteur Hewett, l'orifice de ces glandes s'obstruait, et les glandes elles-mêmes étaient distendues par la sécrétion, tandis que les tissus environnants étaient désorganisés par l'ulcération et la gangrène (1). En 1827, Bright publia des observations sur la fièvreà Londres. Cet ouvrage était illustré par d'excellentes gravures j coloriées sur la maladie intestinale dont il parlait comme existant Il de temps en temps (2). Dans la même année, le docteur Alison disait avoir observé à Edimbourg l'affection intestinale décrite par" V les auteurs français; mais il soutenait que l'on ne trouvait pas i après la mort les lésions ordinaires du typbus. Dans vingt-cinq au- • topsies, il ne trouva aucune altération des glandes de Peyer (3). En i 1830, le docteur Tweedie (4) et le docteur Soutbwood Smith (5), j les deux médecins de l'hôpital des fiévreux de Londres, publièrent j les résultats de leurs observations. Ces deux auteurs ont rapporté un ï. grand nombre de cas de fièvre dans lesquels les intestins étaient ulcé- I rés et les glandes mésen tériques tuméfiées après la mort ; tandis loque, dans d'autres, ces parties étaient intactes. Ils regardaient tous j les deux la lésiojn intestinale comme une des nombreuses complica- ; lions de la fièvre. Quelques années après, de 1834 à 1837, Craigie ! confirmait les observations d'Alison sur ce point que, dans la fièvre i d'Edimbourg, la lésion intestinale se montrait quelquefois, coexis- | tait avec la fièvre, et déterminait la mort ; mais que, dans la plui part des cas, les intestins étaient intacts (6). Enfin, bien que les I observateurs irlandais aient affirmé que la lésion intestinale était ! exceptionnelle dans la fièvre de leur pays, le docteur Cheyne dé- I crivit en 1833 les lésions et les symptômes de la fièvre de France, I sous le nom de fièvre gastrique épidémique, affection qu'il avait 1 souvent observée à Dublin (7). L'année suivante, M. Poole adopta I l'appellation de Cheyne pour désigner deux épidémies qui se montraient dans différentes parties de l'Irlande (8).
Ainsi, tandis quelespathologistes français manquaient rarement 1 de trouver les intestins malades dans la fièvre, les Anglais, au contraire,dans laplupartdes cas, les trouvaient sains ; et, croyant que
(1) Hewett, 182G.
(2) Bright, 1827.
(3) Alison, 1827.
(4) Tweedie, 1830.
(5) Smith, 1830.
(G) Craigie, 1834 et 1837.
(7) Cheyne, 1833.
(8) Poole, 1834.
MuitCHISON. 2
le siège principal de la maladie était dans le cerveau, ou que la fièvre étaitune affection idiopathique ou essentielle, ils regardaient la lésion intestinale comme une complication accidentelle. Dans les deuxpa}rs, les premiers efforts de l'anatomiepathologiqueeurent pour but de faire négliger la distinction établie dans le siècle précédent entre la fièvre lente nerveuse et la ûèvre maligne des armées et des prisons.
En Allemagne, la question était cependant un peu mieux éclaircie. En 1810, Hildenbrand établit une distinction entre le typhus contagieux et la fièvre nerveuse non contagieuse (I). Bientôt après, beaucoupd'écrivainsallemands regardèrent le typhus exanthémaleux et le typhus abdominal (typhus ganglionaris ou nerv enficher), comme des variétés très-distinctes (2). Les différences qu'ils avaient établies étaient cependantinsuffisantespourassurer le diagnostic, et encore bien moins pour établir la non-identité des maladies en question ; lorsqu'on 1844, le docteur Kucblcr publia un mémoire dont le but était de prouver que les deux maladies étaient identiques (3).
Mais les recberebes sur la question .devaient bientôt recommencer et amener les résultats qu'Erasmus Darwin lui-môme aurait à peine pu prévoir. Le récit des travaux successifs auxquels nous devons nos connaissances actuelles forme un chapitre important dans l'histoire de la médecine.
Au commencement de 1835, le docteur Peeblcs, qui avait observé l'éruption rubéoliquedans le typhus contagieux d'Italie, l'avait fait remarquer au docteur Perry, de l'hôpital de Glasgow. Le docteur A. -P. Stewart se trouvait présent; et, dès cette époque, l'éruption, qui paraît avoir été antérieurement négligée à Glasgow, fut notée dans la plus grande partie des cas. En janvier 1836, le docteur Perry publia une note dans laquelle il décrivait exactement la plupart des distinctions qui existent entre le typhus et la fièvre typhoïde (4). 11 fit remarquer l'absence de l'éruption du typhus dans la dothiénentérite, mais ne dit pas que cette dernière affection était caractérisée par une éruption spéciale. Néanmoins Stewart remarqua, quatre ans plus tard, que Perry était le premier à avoir fait connaître la différence complète qui existait entre les deux éruptions (5). Le passage suivant, extraitdu Mémoire du docteur Perry, montre que ses idées sur ce sujet étaient loin d'être nettes, et qu'il
(1) Hildenbrand, 1811, p. 15.
(2) Reuss, 18 14 ; Autenrieih, 1822 ; Statinius, 18 )5; Ebel et Grosshehu, 183G ; Schonloin, 1839.
^3) Voir Grisolle, Path. Int., 1852, vol. I, 53. (',) Perry, 183C.
(5) Stewart. 1840.
croyait que l'existence de la lésion intestinale n'était pas incompatible avec le vrai typhus. « La dothiénentérite, caractérisée par la tuméfaction des follicules muqueuxdel'intestin grêle, la dilatation et l'ulcération des glandes agminées du tiers inférieur de l'iléon, se rencontre dans le typhus contagieux ; et on peut la constater en-, viron une fois sur six chez les personnes qui meurent du typhus. Elle existe aussi comme maladie indépendante. »
Dans la même année 1836, le docteur H. C. Lombard, de Genève, qui avait antérieurement vu en Suisse en en France de nombreux cas de fièvre typhoïde, visita plusieurs villes d'Angleterre, d'Ecosse* et d'Irlande. A Glasgow et à Dublin, dans certains cas de fièvre qu'il croyait semblable à celle du continent, il était étonné de ne trouver aucune lésion des glandes de Peyer. Après d'autres recherches faites à Liverpool, à Manchester, à Birmingham et à Londres, il fut le premier à reconnaître qu'il y avait « deux fièvres différentes et très-distinctes dans la Grande-Bretagne : l'une identique au typhus contagieux; l'autre, maladie sporadique, identique à la fièvre typhoïde ou à la dothiénentérite des Français. » Cependant, il ne reconnut pas les différences qui existent entre les éruptions et les symptômes des deux fièvres (1). Presque en même temps, MM. Gerhard et Pennock, de Philadelphie, arrivaient aux mêmes conclusions d'après des observations faites pendant une épidémie de typhus qui sévit dans cette ville au printemps et à l'été, en 1836. Ils avaient tous deux étudié la fièvre typhoïde à Paris, et ils s'étaient familiarisés avec cette affection dans leur propre pays. Ils avaient tout d'abord reconnu la différence de la nouvelle maladie avec le typhus ; et, au bout de quelque temps, ne se trompaient plus dans leur diagnostic. Leurs observations furent publiées par Gerhard en février et en août 1837. Gerhard affirmait que le typbus de Philadelphie était identique au typhus anglais, à la fièvre des prisons, des camps, des navires, à la fièvre pourprée ou pétéchiale, et qu'il était éminemment contagieux ; tandis que, d'autre part, la fièvre typhoïde se transmettait rarement par contagion. Il montrait que les lésions des plaques de Peyer et des glandes mésentériques, qui existent invariablement dans cette dernière affection, ne se rencontraient jamais dans la première ; et il remarquait que les observateurs anglais se trompaient en regardant la lésion intestinale comme une simple complication du typhus. Il insistait sur « la différence marquée qui existe entre l'éruption pétéchiale du typhus et les taches roses de la fièvre typhoïde; » et il montrait qu'une
(l) Lombard, 183G.
suite de symptômes particuliers, très-différents de ceux du typhus, s'associaient à l'affection intestinale, et que « les caractères distinctifs de ces deux maladies étaient tels qu'il n'était pas permis de les confondre dans la pratique (1). » C'est à Gerhard et Pennock qu'appartient certainement l'honneur d'avoir les premiers établi les principaux points distinctifs des deux maladies. M. Valleix, dans une revue publiée en janvier et en février 1839, fait ainsi allusion aux observations de Gerhard: « M. Gerhard établit d'abord un lait bien important, c'est qu'il peut exister, et qu'il existe en effet, concurremment dans le môme pays, deux maladies qu'on peut parfaitement diagnostiquer, et dans lesquelles on peut prédire, pendant la vie du malade, les lésions qui seront trouvées après la mort: ce sont la fièvre typhoïde et le typhus proprement dit (2). »
En 1837, l'Académie de médecine de Paris a récompensé les auteurs de deux essais sur les Analogies et Di/fé?'ences entre le Typhus et la Fièvre typhoïde. Ces essais ne contenaient pas d'observations originales, mais renvoyaient principalement aux mémoires antérieurs faits sur les deux maladies. Un des auteurs, Gaultier de Claubry (3), exprimait sa conviction que les deux maladies étaient identiques. L'autre, Montault (4), arrivait à celte conclusion, que, malgré certaines ressemblances dans leurs symptômes, elles étaient réellement distinctes. On peut remarquer que de Claubry, comme quelques écrivains modernes, tout en croyant les deux fièvres identiques, concluait, d'après les rapports d'auteurs plus anciens, comme s'ils avaient toujours employé les termes typhus et typhoïde avec une stricte exactitude. 11 n'était pas surprenant alors qu'il maintînt que les lésions intestinales pouvaient exister dans le vrai typhus. Ce fut le mémoire de Gaultier de Claubry qui eut le plus d'influence sur l'opinion publique en France.
En 1838, le docteur Staberoh, de Berlin, après avoir étudié la fièvre pendant quatre ou cinq ans à Vienne et à Paris, et six mois en Angleterre, indiqua aux médecins des hôpitaux de Glasgow les différentes éruptions que l'on rencontre dans les fièvres continues, et remarqua que ces distinctions faciliteraient la solution des questions relatives aux différences spécifiques qui existent entre le typhus abdominal et le typhus exanthémateux (5). En février 1839, le docteur Shattuck, de Boston (États-Unis) ,vint
(1) Gerhard, 1837, vol. XX, 289, 291, etc.
(2) Valleix, 1S39.
(3) de Claubry, 1838.
(4) Montault, 1S33.
(5) Staberoh, 1838, p. 427.
de Paris, où il avait déjà étudié la fièvre typhoïde, et en observa quelques cas à l'hôpital des fiévreux de Londres. Il écrivit un rapport sur treize cas, et le communiqua à la Société médicale d'observation de Paris. Environ la moitié des cas du docteur Shattuck paraît appartenir au typhus; l'autre moitié à la fièvre entérique. Le docteur Shattuck insista fortement sur l'existence de deux fiè-
■ vres en Angleterre, et indiqua minutieusement toutes les distinctions qui existent entre elles (1). Ce travail forme la base d'une seconde revue sur la fièvre, publiée par M. Yalleix en octobre 1839. La conclusion en était que le typhus et la fièvre typhoïde se rencontraient en Angleterre, que la dernière était la môme que celle
i de France, et que les praticiens anglais se trompaient en les confondant (2).
En février 1840, M. Itochoux publia un mémoire dans lequel il essaya de démontrer que la dothiénentérite de Bretonneau différait . du typhus par ses lésions anatomiques, par ses symptômes et par ses causes. Il insistait sur ce point que rien ne peut être plus dissemblable que les éruptions des deux fièvres, et que, pendant que le typhus était très-contagieux, et était généralement reconnu comme le résultat de l'encombrement, le caractère contagieux de la dothiénentérite était douteux et que cette affection n'était pas engendrée par l'encombrement d'individus (3).
Le 6 du même mois (février 1840), le docteur H. G. Barlow lut à la Société médicale de Paris un travail sur la distinction à faire entre le Typhus et la Dothiénentérite, qui fut publié en abrégé dans la Lancet du 29 février. Cette note n'a pas attiré l'attention des auteurs autant qu'elle le méritait. Le docteur Barlow soutenait que le typhus était une maladie épidémique et très-contagieuse, qui avait surtout lieu en hiver, tandis que la dothiénentérite était une maladie endémique, mais peu contagieuse, si tant est qu'elle le fût, et se montrant toujours avec plus d'intensité en été et en automne, en même temps que d'autres affections abdominales. Quoique les symptômes typhoïdes fussent communs aux deux fièvres, aussi bien qu'à certaines autres maladies, il montrait que leur histoire clinique et leur durée étaient totalement différentes. 11 distinguait avec soin les taches roses, lenticulaires d'une maladie, et l'éruption pétéchiale de l'autre; et il insistait sur ce point que les lésions de la dothiénentérite n'existaient jamais dans le typhus. « Sûrement, dit-il dans sa conclusion, deux maladies qui
(1) Shattuck, 18S9.
(2) Valleix, 183!) (n° 2).
(3) Hochoux, IS-iO.
diffèrent dans toutes ces particularités ne peuvent être identiques ^1). »
Le docteur A. P. Stewart (de Londres) étudia la fièvre dans l'hôpital des fiévreux de Glasgow, depuis l'été de 1836 jusqu'en 1838, et ensuite à Paris. Les résultats de ses recherches furent communiqués à la Société médicale de cette dernière ville le 16 et le 23 avril 1840, et furent publiés en octobre de la même année. Le docteur Stewart décrivit magistralement les distinctions principales entre le typhus et la fièvre typhoïde, en ce qui regarde leur origine, leurs causes immédiates, leur cours, leurs symptômes et les lésions anatomiques ; et il appuya ses idées sur l'analyse statistique d'un grand nombre d'observations de chaque fièvre. Il indiquait les différences de l'éruption mieux que ne l'avaient fait jusque-là les autres observateurs ; et il remarquait que les caractères des deux maladies, pris collectivement, étaient assez distincts pour défier toute méprise et pour permettre à l'observateur de diagnostiquer avec la plus grande précision la nature de la maladie et les lésions que l'on doit trouver à l'autopsie. » 11 établissait que l'on peut prouver avec une évidence accablante que les effluves des corps, vivant dans des endroits fermés et mal ventilés, peuvent faire naître le poison du typhus, tandis que la fièvre typhoïde se rencontre à la campagne et dans les maisons les mieux aérées. Les faits et les arguments réunis dans ce mémoire lui imposaient la conviction que les deux fièvres sont des maladies « totalement différentes (2). » En novembre 1840, une critique du mémoire du docteur Stewart parut dans les Archives générales de médecine, dans laquelle l'écrivain terminait en remarquant que les observations du docteur Stewart démontraient qu'il existait en Angleterre deux maladies distinctes : Je typhus et la fièvre typhoïde.
Les différents travaux, que nous venons de mentionner, firent que Louis, dans la seconde édition de son grand, ouvrage sur la fièvre typhoïde, publiée en 1841, admit que « le typhus fever des Anglais est nécessairement une maladie très-différente de celle qui nous occupe. » Il ajoutait que les difficultés, que l'on pouvait rencontrer dans le diagnostic de ces deux affections, difficultés qui se rencontrent, du reste, dans le diagnostic des maladies les mieux connues, n'étaient pas une preuve de la non-identité spécifique des deux fièvres en question (3). Barllett, dans la première
(1) Barlow, 1840.
(2) Stewart, 1 8 i 0 et 1858.
(3) Louis, 1841, II, 31H, 324.
édition de son ouvrage sur les fièvres d'Amérique, en parle également comme de deux maladies distinctes (1). En 1846, le docteur Ritchie, de Glasgow, décrivit nettement les circonstances diverses par lesquelles les deux fièvres se ressemblent et diffèrent (2) ; et, depuis 1846, les cas de fièvre, traités dans l'infirmerie Royale de Glasgow, ont été soigneusement distingués. L'année suivante (1847), ledocteur Henri Gueneau deMussy vint de Paris à Dublin; et, après avoir étudié le typhus qui sévissait alors dans cette ville, il fut convaincu des caractères différentiels positifs qu'il présentait avec la fièvre typhoïde de Paris. A son retour à Paris, il put, par ces. arguments, amener Grisolle à partager la même opinion (3). Le docteur de Mussy observa à Dublinun cas dans lequel le malade mourut du typhus contracté pendant la convalescence d'une fièvre typhoïde. Les cicatrices des ulcérations intestinales furent reconnues à l'autopsie.
La doctrine de la non-identité ne resta cependant pas sans opposition. Dans une très-bonne revue sur ce sujet, publiée en juillet et en octobre 1841 , l'auteur (4), malgré toutes les preuves accumulées devant lui, regarde les deux fièvres comme des variétés, mais non comme des espèces distinctes. Le docteur Davidson, dans son essai sur la fièvre (Prix Thackeray) (1840), arrive à la même conclusion (5). En juin 1845, Gaultier de Claubry maintient devant l'Académie de médecine sa croyance à l'identité ; mais, dans la discussion qui suivit, il fut fortement combattu par Rochoux. Dans sa thèse inaugurale, présentée à la Faculté de médecine de l'Université d'Édimbourg, en!847, Waters affirmait que les deux fièvres étaient identiques, et qu'on ne pouvait arriver à d'autres conclusions (6). Néanmoins, malgré les opinions nettement exprimées par les auteurs que nous venons de citer, l'impression générale, tant en France qu'en Angleterre, était que les preuves étaient insuffisantes pour établir la non-identité spécifique des deux fièvres ; et la doctrine de l'identité continua à être enseignée dans la plupart des écoles de médecine.
Le doute, qui régnait encore, fut cependant dissipé en grande partie par les recherches de sir W. Jenner, qui furent publiées entre 1849 et 1831 . Jenner confirma et développa les distinctions à établir entre les symptômes des deux maladies, distinction déjà
(1) Bartlett, 1842.
(2) Ritchie, 1840.
(3) Grisolle, Patli. Int., 1852, vol. I, 55.
(4) Voir Bibliogr., 1841, Review.
(5) Davidson, 1841.
(G) Waters, 1847 (ce travail n'est pas publié).
indiquée par Gerhard, Stewart et quelques autres, et fit beaucoup pour faciliter leur diagnostic. Il appuyait son opinion sur un certain nombre de cas soigneusement décrits et par une analyse détaillée des symptômes et des lésions postmortem que présentaient les nombreux cas des deux lièvres observées par lui à l'hôpital des fiévreux. Mais la partie la plus importante de ses recherches et qui termina la question, est celle qui démontre, que les deux fièvres dépendent de causes distinctes. S'appuyant sur l'analyse de' tous les cas traités dans l'hôpital des fiévreux pendant plus de deux ans, il affirmait que les deux lièvres ne se montraient pas simultanément, et que l'une n'engendrait pas l'autre. Il présentait en outre certains cas qui prouvaient que l'attaque d'une fièvre procurait l'immunité pour les attaques ultérieures de cette même fièvre, mais non contre celles de l'autre. Jenner maintenait que le typhus et la fièvre appelée fièvre typhoïde éLaient aussi distinctes l'une de l'autre que peuvent l'être deux éruptions quelconques (1).
Pendant ces vingt dernières années, un grand nombre de médecins, qui observaient dans des sphères très-difl'érentes, arrivèrent aux mômes conclusions que Gerhard, Stewart et Jenner. Parmi les Anglais, on doit citer le docteur Peacock (-2) de rhôpilal Saint- Thomas, le docteur Wilks (3) de l'hôpital Guy, sir Thomas Watson (4) et le docteur Tweedie (5), le docteur W.-T. Gairdner (6) et le docteur Anderson (7) de Glasgow, et le docteur A. Hudson (8), le docteur Lyons (9) de Dublin. Dans un essai présenté à la Société médicale et chirurgicale de Londres, en 1858, je me suis efforcé de montrer que les causes des deux maladies étaient différentes (10). En Amérique, la non-identité des deux fièvres a été défendue par Bartlett (11), Austin Flint (12) et Wood (13), et est généralement reconnue. Beaucoup de médecins du continent, qui ont eu dernièrement l'occasion d'étudier le typhus, ont exprimé leur conviction de sa différence avec la fièvre typhoïde, avec laquelle ils avaient
(I) Jenner, 1849, 1850 et 1853:
(•>) Pciicock, 185G et I8G2.
(3) Wilks, 1855 et 1850.
(4) Watson, Lectures on Plnjsic, 4e éd. 1857, vol. II.
(5) Tweedie, 18G0.
(6) W. T. Gairdner, 18G0 et 18G2 (2).
(7) Anderson, 18G1.
(S) Hudson, 18G7.
(9) Lyons, 1801.
(10) Murchison, 1858 (1).
(II) Bartîett, 185G.
(12) Flint, 1852.
(13) Wood, Treatise on the Praclice of Médiane, 4* éd., IS55.
i d'abord été plus familiers. En 1834-, Forget communiqua à l'Aca- I démie des sciences l'observation d'une épidémie de typhus qui sévit dans la prison de Strasbourg. Quoique, dans son ouvrage sur I l'Entérite folliculeuseJ publié en 1841, il ait exprimé la croyance que les deux maladies étaient identiques, l'occasion qu'il a eue j d'observer le vrai typhus, l'a conduit à une conclusion opposée; et, dans son mémoire, il s'exprime ainsi : « J'expose une série d'observations avec autopsie qui démontrent l'absence de l'entérite folliculeuse dans le typhus. Comme corollaire des faits précédents, j'établis un parallèle entre les deux maladies, d'où résulte qu'elles* diffèrent non-seulement par les caractères anatomiques, mais encore par les causes, les symptômes, la marche, la durée et le traitement (I). » Les médecins français, qui ont vu le typhus pendant la guerre de Crimée, ont tous, sans exception, adopté la doctrine de la non-identité. Deux d'entre eux peuvent être cités à cause de leur autorité. En 1856, Godélier a communiqué à l'Académie de médecine un excellent rapport de 63 cas de typhus observés an Val-de-Grâce. Il soutenait que le typhus anglais était identique iau typhus des prisons et des armées, mais différait entièrement de i la fièvre typhoïde dans son mode d'origine, ses symptômes et ses i lésions anatomiques. « Le typhus et le typhus fever sont identiques ; ils diffèrent spécifiquementde la fièvre typhoïde (2). » Jacquotrésume (ainsi les preuves : « En un mot, chaque espèce, typhus et fièvre typhoïde, présente tous les degrés d'intensité, sans cesser de garder son individualité, ses caractères, sa marche, ses symptômes, ses i lésions (3). » M. Barrallier, dans sa description d'une épidémie de typhus à Toulon, entre minutieusement clans la question relative à ses différences avec Ja fièvre ordinaire de France, et remarque : i « Elles sont séparées l'une de l'autre par leurs causes, leurs symptômes, leur marche, leur durée, leurs caractères anatomiques ; elles appartiennent réellement à la même classe de maladies, les fièvres essentielles spécifiques, mais elles constituent des genres à part, comme la rougeole et la scarlatine dans le groupe des fièvres éruptives (4). »
Beaucoup de médecins allemands, parmi lesquels doivent être cités Griesinger (5), Hirsch et Zuelzer, ont adopté la même opinion.
(1) Forget, 1854.
(*2) Godélier, Bulletin de l'Acad. deméd., 185G, p. 89U.
(3) Jacquot, 1858, p. 307.
(4) Barrallier, I8G1, p. 129.
(5) Griesinger, 18G4.
En fait, la distinction spécifique des deux maladies est maintenant partout reconnue. Il est vrai que quelques excellents observateurs conservent encore la doctrine de l'identité (1) et maintiennent qu'il est impossible de distinguer les symptômes ou les lésions des deux fièvres, et que, en réalité, la dotbiénentérite de Bretonneau est simplement une complication accidentelle du typhus. Mais, si l'on considère l'histoire de la médecine, on voit qu'il serait difficile qu'il en fût autrement. Les argumentations pour ou contre seront, du reste, discutées dans un des chapitres suivants.