TUÉ0R1E DU GERME CONÏAGE. VI
1850, date qu'on est trop disposé à oublier, M. Davaine avait signalé dans le sang des animaux atteints de sang de rate, la présence d'un vibrionien immobile qu'il appela bactéridie. Celte découverte éclairée et développée par les travaux de M. Pasteur fournit une application frappante à la théorie moderne du germe morbifique.
Ici se présente une question, oiseuse sans doute pour la plupart des lecteurs, imposée cependant par la résistance de quelques esprits aux solutions les plus évidentes. Quelle est l'origine de ces organismes? Sont-ils formés de la réunion des éléments protoplasmiques pris aux milieux dans lesquels on les trouve, ou viennent-ils des milieux externes où ils préexistaient. On peut dire que si cette question de physiologie est aujourd'hui résolue de la manière la plus satisfaisante, ce n'est pas sans avoir soulevé les plus ardentes discussions, et provoqué les plus subtiles recherches. Je n'essaye pas de raconter les phases par lesquelles elle a passé depuis vingt ans, les objections minutieuses sans cesse répétées par les partisans de la génération spontanée et toujours, à mon sens, réduites à néant par M. Pasteur et ses disciples; je veux cependant rapporter quelques faits récents d'expérimentation qui ajoutent encore l'évidence à l'évidence.
Le docteur Roberts, à l'aide de précautions prises contre l'intervention de l'air et pour le détail desquelles je renvoie le lecteur au texte du très-intéressant discours qu'il a prononcé naguère à Manchester, avait conservé pendant plusieurs années dans des flacons d'où il avait chassé l'air, préalablement stérilisés par la chaleur, des liquides organiques très-putrescibles, tels que de l'urine, du liquide pleurétique, du sérum de vésicatoire, sans leur voir subir la moindre allération. Il vint à ouvrir à l'air libre quelques-uns de ces flacons; dans d'autres il introduisit une quantité d'eau ordinaire; bientôt après, il y vit se développer de nombreux vibrioniens. Dans une seconde expérience, il ne laissa arriver l'air ou le liquide contaminant à ses liquides putrescibles qu'à travers un filtre de terre de pipe, et ceux-ci ne perdirent rien de leur parfaite limpidité.
C'est par une filtration semblable que M. Alph. Guérin prévientau moyen des pansements ouatés la fermentation putride.
Le docteur Tyndall s'est aussi occupé de la question, et il a apporté à l'investigation du sujet toute l'énergie que lui donne sa passion pour la vérité scientifique, doublée de son génie expérimentateur. 11 a commencé par démontrer qu'un rayon concentré de lumière électrique révèle par la réfraction la présence dans l'air de poussières bien autrement ténues que celles que les plus puissants grossissements permettent de distinguer; il a reconnu de plus qu'une grande proportion de ces poussières était Formée de- matière organique et enfin que là où le rayon lumineux était réfracté par ces poussières, les liquides fer- •mcnlesciblcs se décomposent rapidement, tandis qu'ils se conservent indéfiniment dans l'air qu'il avait pu rendre optiquement pur, c'est-à-dire sans signe de réfraction aucune.
Peut-on déduire de ces expériences qui ne sont que des procédés différents d'expériences analogues précédemment faites, une autre conclusion que celle-ci? la fermentation ou la putréfaction observée ne peut être causée que par l'introduction dans les liquides d'expériences, des particules solides qui flottent dans l'air, ou qui sont suspendues dans l'eau employée; et ce n'est que par un procédé semblable que la fermentation a pu avoir lieu, et que l'imprégnation variolique a pu se produire, dans les exemples cités plus haut, où le ferment d'une part et le contage de l'autre n'ont pas été volontairement introduits dans le liquide et sous la peau. Je dis un procédé semblable; car il résulte d'expériences dont je parlerai bientôt que le contage de la variole est, comme le ferment, quelque chose de particulé.
Chacun sait avec quelle imperturbable patience M. Pasteur est arrivé à discerner les organismes spécifiques d'un grand nombre de fermentations, comment, en les isolant par des cultures successives, il a trouvé et montré que tel organisme produisait une fermentation spéciale et pas d'autre, ainsi que nous l'avons vu tout à l'heure pour l'acide tarlrique.
Il s'agissait d'appliquer ces démonstrations à l'étiologie et à la pathogénie des maladies dans lesquelles l'économie animal est envahie par des vibrions, de montrer quelle part, par exemple, la bacléridie de M. Davaine avait à la pathogénie des affections charbonneuses. Ce point si contesté, obscurci quelquefois par des anomalies inattendues, a été enfin, de-
TUÉOHIE DU GERME CONTAGE. IX
puis peu de temps, éclairé de la plus vive lumière par des travaux entrepris simultanément dans les laboratoires français et allemands.
On ne contestait pas que le sang inoculé à un animal susceptible de prendre la maladie la lui communiquât. La discussion portait sur la détermination de la partie de ce sang qui transmet le mal. Est-ce le plasma et ce qu'il tient en dissolution, ou bien sont- ce les éléments solides, qui font l'office de contage? MM. Colze et Feltz, et M. Davaine avaient montré que des fractions de goutte infinitésimales de liquide virulent peuvent donner la mort. On devait donc se demander si la virulence du sang charbonneux ne tenait pas au liquide luimême, aussi bien, si non plus, qu'à l'organisme figuré. Tout en se reconnaissant disposé à voir le contage dans la bactérie, le professeur Chauveau déclarait que le fait serait bien plus assuré, si l'on parvenait à laver le vibrion de tout soupçon de contamination de la part du sang de l'animal charbonneux. M. Pasteur n'a pas reculé devant cet appel. Il s'est assuré d'un liquide capable d'offrir un babitat convenable au vibrion, il l'a trouvé dans l'urine ; et il s'en est servi pour y cultiver la bactéridie et l'y faire passer par un nombre de lavages et de générations assez grand, pour qu'il fût impossible qu'il lui restât rien du liquide au sein duquel elle avait été originellement recueillie. Ainsi lavée et purifiée, la bactérie inoculée a produit le charbon; et, d'un autre côté, le liquide dans lequel •elle avait été cultivée, filtré convenablement, a pu être injecté sans donner la maladie.
La question semblait donc résolue. Toutefois certains faits bien observés ont paru contredire ceux-ci, et retirer à la bactérie la part capitale qui lui est attribuée dans la production du ■charbon. On a vu des liquides organiques mis à l'abri de toute contamination, être envahis par la fermentation, après avoir subi une cbullition prolongée. Bien que la bactéridie périsse rapidement dans les milieux qui ne lui sont pas favorables, on a vu aussi, de temps à autre, des épidémies charbonneuses prendre naissance et se développer dans des e tables oh la maladie avait sévi des mois et même des années auparavant, mais où on avait cru prendre toutes les précautions propres à détruire les conlages. Tout dernièrement
M. Paul Bert, dans une première série d'expériences, a soumis du sang charbonneux à une pression d'oxygène de 10 atmosphères, et à l'action de l'alcool concentré. La virulence a survécu à ces traitements, et l'expérimentateur en a conclu qu'elle ne pouvait pas dépendre de germes organiques figurés qui n'y auraient certainement pas résisté. Enfin des inoculations de sang soi-disant charbonneux ont amené la mort sans qu'on pu découvrir, chez les animaux inoculés, de traces de bactéridies.
Ces anomalies paraissaient fournir des arguments victorieux aux adversaires de La doctrine du contage vivant et particuir, mais des observations minutieuses et persévérantes ont réussi à dissiper tous les doutes.
M. Davaine avait déjà remarqué que dans les formes variées que peuvent revêtir les vibrions, les plus petits, les moins distincts sont ceux qui résistent le plus aux causes de destruction. La même observation avait été faite par M. Roberts de Manchester; il avait aussi avancé et cherché à prouver que des particules germinales pouvaient survivre à la température de l'eau bouillante; en même temps le docteur Burdon Sanderson expliquait la permanence de la contagion dans certaines étables par la supposition que les organismes du sang de rate existaient dans deux états, l'état de bactéries caduques telles qu'on les trouve dans le sang, et l'état plus résistant de semences ou de spores dans lequel ils peuvent se maintenir pendant un temps indéfini. Celte supposition s'accordait d'ailleurs avec le résultat des recherches de M. Dallinger et du docteur Drysdale. Ces messieurs avaient trouvé que certaines monades complètement développées périssent dans une température de 60°, tandis que leurs spores, si ténus qu'ils sont individuellement invisibles au plus puissant grossissement, peuvent encore germer après avoir été exposés pendant plus de dix minutes à une chaleur de 140°.
Ces observations, comme ces hypothèses, ont été confirmées et justifiées par les éludes faites au laboratoire physiologique de Breslau, où le professeur Cohn observa des faits analogues chez les bactéries des infusions de foin qui avaient été bouillies. Il les vit d'abord naître de spores, passer ensuite par toutes les phases de leur croissance, et retourner à l'état de spores.